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18/12/2009

Et si on changeait de sport national?

Bon, inutile de vous dire que lors du match Maroc-Egypte, j'ai eu envie, comme des millions de marocains, de casser la télé, d'envoyer voler une chaise par la fenêtre, de bouffer la télécommande, de faire la danse du ventre pour déstabiliser l'adversaire ou de m'échauffer les muscles au cas où  le sélectionneur aurait l'idée de m'envoyer un jet privé pour me faire rentrer en deuxième mi-temps...

Dans le café archi bondé, la foule présente tous les signes d'un stress profond: cris, sueur froide à chaque avancée des égyptiens, nausée devant une passe manquée, hurlement de dépit à chaque occasion, trouble de la personnalité... Il en est persuadé: S'il était à la place de Hajji, Ba Moh aurait réussi sa frappe en la plaçant sous la barre! Le serveur, lui, aurait bien sûr croisé sa tête pour faire rentrer le ballon dans le petit filet. Fatma (Pourquoi les femmes seraient-t-elles en reste?), elle, aurait bien enchaîné, après un contrôle du foulard, une superbe retournée acrobatique qui se serait logé en pleine lucarne... Pourtant, rien. Une occasion pour les égyptiens et c'est les marocains qui ratent à chaque fois une grande occasion... de faire leurs valises. Sous les cris de la cinquantaine de sélectionneurs assis devant un café qu'ils ne veulent pas boire, moustachus ou pas, jeune ou plus âgés, riches ou pauvres, l'arbitre siffle le coup de sifflet final... Chacun s'en ira alors en maugréant, certains en ironisant en direction des joueurs "Allez, ramassez vos jouets et rentrez chez vous!" d'autres en secouant la tête. Les rues, presque vides auparavant, se rempliront tout d'un coup d'une foule dense et de murmures, analyses désabusées sur un match un peu nul...

 Pas de Coupe du Monde 2006, Une CAN 2006 quasi-ratée... Devant une telle débâcle, je me pose la question: puisque le football ne nous réussis pas et qu'il ne nous rend pas heureux, pourquoi ne changerions-nous pas de sport national? Pourquoi ne pas investir dans un jeu où nous serions imbattables: Le lancer de déchets sur les terrains vagues, la traversée de rue... Ou notre deuxième sport national: la drague. Ça serait d'ailleurs sympa à regarder ça, avec deux commentateurs experts:

"Bonne phase de jeu de Mounir qui rentre dans l'aire de séduction de Mouna... Il s'approche de la surface de déclaration...

-Superbe "ssss"!

-Oui, Mounir possède une assez belle technique. Son "ssss" est à la fois efficace et élégant...

-Mounir récupère le numéro de Mouna... Mounir... Qui passe le numéro à Sofiane... Puis à Rédouane... Qui renvoie le numéro à son coéquipier...

-Bon enchaînement... Nous assistons à une bonne séquence de jeu de l'équipe, là...

-Daoud qui passe à Anès... Anès qui passe à Tarek...

-Oh attention! Tarek qui téléphone... ça sonne... Il parles et...!! Oooh!!! INCROYABLE!! --Quelle occasion incroyable!... Comment on peut rater ça franchement!...

-Et oui! Tarek a manqué une occasion incroyable d'embobiner Mouna!!...

-C'est pas professionnel ça! Comment on peut oublier les bases de ce que l'on apprend à l'entraînement?!

-Tout à fait! Le joueur a manqué son contrôle en se trompant sur le nom de la jeune fille... Mais à la décharge de Tarek, Mouna avait une bonne défense. Il faut dire qu'avec 54 déceptions, la jeune femme dispose d'une charnière expérimentée.

 

Un autre sport où les marocains pourraient avoir de belles chances pour être champions du monde:

-L'investisseur étranger est esseulé dans la surface... Aucun homme ne le charge... Il semblerait que les deux équipes s'observent...

-Tout à fait... Il y a une peur de l'inconnu chez l'adversaire. Ça pourrait nous servir...

-Ah! Belle prise en main de Mr Morad.

-Oui, l'investisseur étranger essaie de passer mais Morad offre une belle résistance... Belle défense du joueur marocain.

-Ouh-là! Les esprits s'échauffent sur le terrain! Il y a une grande discussion entre Morad et son adversaire!... Une lutte féroce s'engage... Aucune des deux parties ne veut fléchir... Mais Morad prend un bel avantage...

-Oui... Attention!! Morad s'approche de la surface de rémunération...

-Il passe les derniers obstacles... Il s'approche et... gooooaaaaal!! Superbe action!! Morad a réussi à soutirer 50.000 à l'investisseur!!

-Incroyable!! On repasse l'action au ralenti... Une action superbe...

-C'était pas évident...

Ceci ne sont que des suppositions innocentes... Mais à y réfléchir, je ne crois pas que ça soit une bonne solution... Même dans ces deux sports, on risque bien de faire match nul contre l'Egypte...

 

Mohamed Saïd. publié aux Nouvelles du Nord en janvier 2006.

15/12/2009

Coupure du jeûn à Tanger

Place Maâgazine. Tanger. 18h45...

Bouchons monstres. Klaxons. Gyrophares de la sûreté royale qui fend la circulation. Foule dense qui presse le pas. Piétons pressés de traverser. Automobilistes pressé de les presser. Bruit des stores qui se ferment. Claquement des portes. Discussions des passants. Crépuscule. Le vent.  

Puis, résonnant en filigrane de ce chaos urbain: l'appel à la prière du couchant...  

 Je ne sais pas s'il y a eu alors un trucage ou quoi, mais j'ai à peine eu le temps de regarder la mer une minute qu'en me retournant: Plus rien... Le grand bouchon qui bloquait le Boulevard Pasteur avait disparu. L'avenue, saturée quelques minutes plus tôt par la vie et le bruit, ne résonnait maintenant que des pas vifs de quelques retardataires et de la respiration des moteurs de voitures solitaires, dont le passage devenait soudain assourdissant dans le calme ambiant... Cinq personnes dans la rue. Ci assises sur les marches des magasins fermées, ci debout près des canons de bronze... Les quatre voies de l'avenue principale vides.  Dans cette ville pétrifiée, ne résonne maintenant que le pépiement fiévreux, presque assourdissant, des oiseaux qui investissent par centaine les arbres et les façades de l'Hôtel Flandria.

La nuit avance et les rues se désertifient à tel point qu'il en devient tout à coup honteux de rester dehors. Se précipiter vers le premier restaurant ouvert... Je tombe dans une petite sandwicherie. Attablés devant leur repas, les employés et les quelques clients du lieu me regardent tous, étonnés. La cassure du jeun a eu lieu il y a 20 minutes et je débarquais que maintenant? Bizarre... L'un des employés se lève et prend ma commande. Je m'excuse de le couper dans son repas. Il me tend, souriant, mon sandwich au poulet et ma boisson. Puis je m'attable...

Après les premières bouchées, les informations qui remontent de ma langue à mon cerveau son catégoriques. Immangeable. Trop de clous de girofle. Trop de... trop quoi! Un problème qui n'a pas l'air d'affecter mon entourage qui, lui, mange tranquillement la même chose que moi. J'ai beau insister, essayer de prendre une seconde bouchée... Mon cerveau est catégorique:

"Nan mon grand. Tu m'as eu la première fois, mais c'est moi le gérant de l'organisme et tu fera pas rentrer cette daube chez moi!..."

-Allé, fait un effort... Tu fais rentrer pire d'habitude.

-Tes tablettes de chocolat au goût de carton, passes encore. Mais là, faut pas déconner. C'est un endroit respectable ici...

Apparaît à ce moment là ce sentiment que je comprenais confusément, mais que j'expérimente tout d'un coup. Le fameux syndrome : "Fais en sorte que tout ton comportement soit en adéquation avec celui de la masse jeûnant, quels que soient les circonstances, sinon t'es foutu!"

Je supplie donc mon cerveau:

"Allé, s'il te plait. J'ai même pas entamé le quart du sandwich... Il vont dire quoi les gens autour de moi? Que j'ai passé toute la sainte journée à manger le ramadan et que je n'ai pas faim maintenant? C'est la honte!"

-ça, c'est pas mon problème... Les paramètres de sécurité ne me permettent pas d'accepter cette commande. Au revoir..." Bip... bip... bip...  

 Sans mon cerveau pour m'aider, mes idées sont bien sûr encore plus bancales.

Mohamed au resto, scène 1. Ça tourne : Je fais mine de regarder mon portable, genre je lis un message, puis prend une mine genre: "Oh la la... ben on m'attend quelque part, moi!" puis j'appelle le caissier du restaurant. Celui-ci se lève de sa table, repasse sous son étal puis me fait face. Je lui demande la note.

-Alors, un sandwich et une monada... 28 dirhams.

-D'accord... Vous pouvez m'emballer mon sandwich... Je ne peux pas le finir maintenant, je dois aller quelque part là... (C'est pitoyable, je sais...)

-Pas de problèmes mon frère.

 Je paye, sors de la sandwicherie, marche encore quelques dizaines de mètres avec le sac plastique. Dehors, la rue est encore déserte. Peut-être plus que tout à l'heure. On se croirait à deux heures du matin. La vie ne reprendra doucement qu'après l'appel à la prière de l'Icha. Les cafés se rempliront peu à peu. Les rues s'animeront de nouveaux. Le bruit ambiant de la ville surmontera peu à peu celui des oiseaux. Tanger, le ventre repu, marchera un peu pour occuper la nuit.

 

Mohamed Saïd. Publié aux Nouvelles du Nord en octobre 2005.

10/12/2009

Klaxon city

A Basma

C'est un fait. Dans n'importe quelle ville du Maroc, du centre ville à la périphérie, la vie urbaine ne semble résonner que de cet instrument à la sonorité douteuse, utilisé pour n'importe quel situation : "Tu n'arrives pas à prévoir 1,74 secondes à l'avance que le feu va passer au vert ? Coup de klaxon!" ; "Tu oses traverser la rue, vil piéton, alors qu'il y a un feu qui est fait pour ça 15 kilomètres derrière ? Klaxon !". "Tu mets pas ton clignotant quand tu tournes ? Quoi ? Moi aussi je ne le mets pas ? Et alors ? C'est ton problème ?... Klaxon !" ; "Tu oses être belle alors que c'est interdit par la loi ? Klaxon !" ; "Tu marches tranquillement sur ton trottoir et tu ne fais rien de mal ?... (Moment de réflexion) C'est louche : Klaxon !"

J'ai longtemps cru que cette mauvaise habitude des marocains traduisait un sentiment de frustration latente qui devait s'évacuer par cette pression facile de la paume sur l'instrument d'alerte. Bien protégé dans cette carrosserie qui les coupe de l'extérieur et les dispensent de toutes civilités, je pensais que le Marocain lambda était un mufle quand il conduisait...

Pourtant, ce que j'avais pris pour une agression gratuite au début, est en fait un fait culturel que j'ignorais jusqu'alors : hé oui. Le klaxon est la deuxième langue officielle du Maroc. C'est un idiome avec ses codes, ses règles. Je m'en étais aperçu lorsque je faisais la route Tanger-Tétouan... Je faisais signe à une voiture qu'elle pouvait me dépasser sans danger, et le conducteur s'exécutait et me "remerciait" par deux coups brefs de klaxon qui voulaient sûrement dire : "Merci, cher conducteur à l'allure de grand père. Votre attention est tout à fait délicate et je vous en remercie". Dès lors : révélation. Tout un univers s'ouvrait à moi.

C'est en effet avec le temps que j'apprendrai qu'un long klaxon envers des passants qui traversent ne voulait pas forcément dire : "Cassez-vous de mon chemin, misérables vers de terre ! C'est la route à mon père !" mais plutôt : "Siérait-t-il à vous, aimables piétons, de hâter le pas pour que je puisse insérer mon humble carrosserie entre vos corps ?" Idem pour les coups de klaxons à un feu rouge. Longtemps resté dans l'ignorance de la langue, j'ai longtemps cru que ça voulais dire : "Mais tu vas bouger ta carcasse, espèce de [Pastille de censure de niveau 3] ?! Tu crois que j'ai que ça à foutre, moi ?! J'ai des choses à faire moi ! Je dois... Je dois repeindre mes rideaux en bleu, éplucher mes armoires et mettre mon doigt dans le nez dans un quart d'heure! Alors dépêches toi !"

Après vérification, la traduction exacte de ce type de klaxon était : "Je tenais à vous informer personnellement, O humble co-véhiculaire, que le feu de circulation est passé depuis 0,095 secondes dans la teinte dite émeraude, et que ce serait très appréciable si vous daigniez (Mais j'abuse peut-être) avancer. D'autant que cela vous serait tout aussi profitable puisque vous avanceriez également vers votre point de destination. En vous remerciant de votre compréhension."

Quelques fois, j'avais cru que deux personnes se disputaient en se klaxonnant à tout va. En fait, tout cela était l'ébauche d'une discussion construite :

Klaxon 1 : Désolé, cher Monsieur, de m'être trouvé sur votre chemin lorsque vous déboîtâtes tout d'un coup devant moi. La confusion me transperce...

Klaxon 2 : Cette confusion est d'abord mienne, humble collègue, puisque je me trouvais sur votre voie lors de mon déboulement intempestif.

Klaxon 1 : Laissons donc cela. Nous avons évité le pire et il serait désormais avisé, en gentlemen, d'être plus vigilant la prochaine fois.

Klaxon 2 : Oui, vous avez tout à fait raison. Vous savez, je ne suis pas comme ça d'habitude... Mais j'ai des problèmes personnels aujourd'hui... Notamment avec ma femme...

Klaxon 1 : Allez, dites moi tout... Commencez par le début... Heu... Attendez, on arrive sur le Rond point de Tétouan, le parlement klaxonnien de la ville alors on va pas trop s'entendre là..."

Langage complexe, le klaxon est fait de nuances, de tons, d'élans qui rendent son vocabulaire plus riche qu'on ne le croit. Tout cela demande une certaine maîtrise. Un temps trop long et toute la phrase change. Une pression plus accentué sur l'instrument et la prononciation n'est plus la même. Je débute à peine mais je commence à faire de gros progrès. Là, par exemple, j'arrive péniblement à prononcer quelques bribes de phrases : "Voulez-vous avancer, s'il vous plait ?", "Attention chers piétons, j'arrive" ou "Veuillez tout de suite sortir de sous mes roues, vous abîmez mes amortisseurs". J'ai encore beaucoup de progrès à faire pour atteindre un bon niveau. Mais j'ai de la chance: les conducteurs marocains sont de bons professeurs.

 

Mohamed Saïd, publié dans les Nouvelles du Nord en octobre 2005