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09/02/2010

Acheter à Maroc Land ou à Sebta?

L'une des phrases culte des gens du Nord, après « Zid al hmar, le feux est vert !... » et un gros mot que la décence m'empêche ici de mentionner, c'est « J'irais les chercher à Sebta ».

Je ne comprenais pas trop au début... Un garagiste qui n'avait plus d'amortisseurs dans ses stocks vous rassurait par un « Je vous les cherche demain à Sebta, a sidi... » Les détaillants qui demandent à leur « grossiste » : « Qu'est-ce que tu me ramènes de Sebta ? »
Un couple qui dîne à table :
-Hobbi, tu peux me passer le sel devant toi?
-Nan mais t'as pas vu ? Il est à 50 cm de ma main !... J'irais le chercher à Sebta c'est mieux...

Je ne comprenais pas trop cet engouement... Jusqu'au jour où comme tous le monde, j'ai eu besoin d'un fer à repasser, d'un aspirateur, d'une petite télévision, d'un téléphone portable, d'un grattoir pour le dos, d'un égouttoir et d'autres choses tout aussi indispensables. Jusqu'au jour où je me suis dirigé vers la vitrine d'un magasin du centre ville et que j'ai vu les prix. La phrase est alors sortie en mode automatique (Après un arrêt de respiration pendant cinq minutes):
-Nan mais ça va pas ?! Ils m'ont pris pour le Sultan de Bahreïn ou quoi ? J'irais les chercher à Sebta ouais !

C'est alors qu'un ange est apparu sur mon épaule droite :
-Non, Saïd. Tu sais mieux que moi qu'en allant à Sebta, tu contribues à ruiner l'économie du Maroc complètement mise à sac par cette concurrence déloyale. Aller se fournir dans un Port franc étranger au lieu de faire tourner l'économie de notre pays, c'est mal !
-Ecoutes pas cette blondasse ! Me rétorqua un petit chétane à ma gauche (C'est vrai que l'ange avait fait une teinture assez affreuse en blond. Bref.) Tu crois que notre budget nous permet de faire la fine bouche ? Tu crois que t'as les moyens de payer deux fois plus cher ce que tu peux te payer à moitié prix ? Sebta fait vivre des milliers de gens dans le Nord. Le Chamal est l'une des régions où la vie est la moins chère grâce à Sebta, au bénéfice des couches les plus pauvres ! Tout le commerce de Bab Nwader à Casabarata, en passant par Derb Ghallef vit grâce à Sebta. Ce port franc est le seul qui donne des emplois réels aux couches les plus pauvres de la population ! Tu as la chance d'être à la source, d'avoir la caverne d'Ali Baba à même 40 kilomètres et t'es encore là ?!
-C'est justement cette concurrence déloyale qui fait que les marocains sont toujours pauvres. Répondit l'ange. Aucune industrie ni commerce qui respecteraient la loi marocaine sur les taxes ne peut se développer convenablement près de Sebta. Ce Port est responsable de la perte de milliers d'emplois, de milliards de dirhams pour l'économie marocaine, et donc, de la pauvreté latente de la population. Tu veux contribuer à cette situation inadmissible ?
-C'est pas en achetant des trucs ici que tu vas t'enrichir, au contraire ! S'excitait le mini-iblis (Allah ikhzeh !). Imagines les économies que tu ferais, Saïd. Si au lieu de dépenser 2000 dirhams pour une chose, tu en dépensais 1000 ? Toute cette somme restante, tu pourrais l'utiliser dans l'économie marocaine ! Sebta te permettrait de réduire tes coûts pour les produits de consommations courants, en t'offrant la possibilité de faire des investissements à plus long terme grâce aux économies ainsi tirés. Tu sais que je te vois déjà patron de la RAM, Saïd ?
-Tu sais très bien que les arguments de cet usurpateur sont fallacieux ! Devenir complice de cette formidable machine à détruire des richesses qu'est Sebta sous couvert d'humanisme et d'expertise économique est totalement amoral ! Entre faire vivre l'économie marocaine en y sacrifiant un peu de ton pouvoir d'achat, et la faire disparaître au profit de cette verrue visqueuse, il y a deux choix qui impliquent des conséquences contraires ! Je te laisse devant la conscience !

C'est vrai... J'étais face à un dilemme. Je réfléchissais, devant cette vitrine du centre ville de Tanger. Se donner le temps de peser le pour et le contre. Etre un bon citoyen ou un contrebandier. Au vue des arguments des deux parties, c'était tout réfléchit.

 

8h30. Bab Sebta. Douane et autres douceurs. Puis les grands entrepôts juste à la sortie de poste frontière... A moi les petites affaires !

Pourtant, à la vue de ce spectacle, l'envie ne m'en prend plus. A l'intérieur de la vaste zone de commerce, seul le camion benne conduit par des espagnols montre qu'on est en Europe. La montagne des cartons et des emballages éventrés. La foule qui s'active parmi les grands « khzayènes », ces immenses magasins entrepôts où sont stockés mille et un produits. Des murs tagués en arabe, recouvert parfois de dessins obscènes. Une Renault blanche qui s'arrête à ma hauteur et qui me demande discrètement si les magasins de shrob sont ouverts...

Un grand souk où tous le monde s'active, achète, vend, troque. Des dirhams et des euros s'échangent. Des femmes et des hommes qui déchirent les emballages de vêtements pour les enfiler, parfois par quatre ou cinq couches...
Puis direction la sortie. Je marche derrière une longue file de « fourmis », des femmes d'un certain âge en foulard et jellabah pour la plupart... Toutes portent trois ou quatre sacs remplis. Certaines ont un petit chariot. Parfois un grand panier porté sur le dos. Les forces de l'ordres sont submergés, irritables. Rappel à l'ordre, contrôle, admonestations acerbes.

L'une des femmes est arrêté par un gendarme qui fouille ses marchandises. Des vêtements pour bébé. « C'est pour ma fille ». Mais bien sûr... Passe. Dernier contrôle de la police puis bienvenue à Maroc Land. Les fourmis se dispersent alors et prennent d'assaut les taxis de Castillejo ou Tétouan.

 

Quand j'arrive à Tétouan, la famille m'accueille et me pose la désormais célèbre question : « Alors ? Tu nous as ramené quoi de Sebta ? ». Je sors alors de mon sac une magnifique passoire bleue en plastique que j'ai acheté pour 90 centimes d'euros... Eclats de rire.
-T'aurais pu l'avoir à 3 dirhams ici !

Et moi qui me voyais déjà à la tête de la RAM... Note pour plus tard : Ne jamais croire un petit bonhomme rouge qui se balade en slip sur mon épaule gauche.

 

Mohamed Saïd, novembre 2005. N.N.

30/01/2010

Sanctionner les piétons

C'est une rumeur qui court un peu partout. Le nouveau code de la route prévoit, chose inédite, de sanctionner désormais les piétons. Je n'ai pas confirmation officielle d'un tel scoop mais c'est une bonne idée. La circulation sur nos trottoirs était devenu un vrai problème. Entre ceux qui jouent des coudes, ceux qui dépassent sans prévenir, qui regardent les filles au lieu de regarder la route et ceux qui friment en mettant des vêtements non homologués, ça devient infernal! Combien de fois j'ai cru mourir en voyant foncer devant moi un poids lourd qui ne semblait visiblement pas maîtriser l'art de l'évitement... Et puis je ne compte plus ceux qui m'ont grillé la priorité en entrant à la boulangerie! Une vaste campagne de sanction de ces effractions devrait être mis en place pour faire changer les mentalités. Je vois déjà ça d'ici:

le policier: Salam. Les papiers des chaussures.

Le piéton: Salam... Heu... Les voici.

-Tu sais pourquoi je te verbalise...

-Oui, mais je vous jure, je ne savais plus où j'avais la tête... C'est encore le manque d'habitude...

-Faudra t'y faire... Tu connais le "tamane": 400 dirhams, et je dois embarquer les chaussures...

-Mais c'était un petit appel, je vous assures et...

-Ecoutes mon garçon. Il est interdit de téléphoner en marchant! Tu peux pas dire que t'as pas été prévenu!

-Oui mais...

-Pourquoi on fait ces lois à ton avis? Quand tu es au téléphone, 50% de ton attention est absorbé par la conversation... Pendant que t'embobines ta Bouchra, qui te dis que tu ne vas pas buter contre un carrelage mal ajusté, tomber dans une bouche d'égout ouverte ou entrer en collision avec un autre passant?

-Oui, je comprends, vous faites votre métier mais... On peut s'arranger... 400 dh c'est trop...

-Douce musique à mes oreilles... Yallah, donnes moi juste [Suite à un problème de réseau, la suite de la conversation est inaudible. Prière de nous excuser pour ce désagrément]

Autre cas de figure et autre infraction à punir vigoureusement:

-Ewah fayen ? Tu veux voler ou quoi ?...

-Désolé, M. l'agent. J'étais pressé... J'ai un rendez-vous important vous comprenez...

-Un rendez-vous ? On a tous des rendez vous... Mais là, bezzaf ! !... 6,42 km/ heure ! Tu veux faire exploser mon compteur ou quoi ? !

-Ewah pardonnes moi, M. l'agent !...

-Non, wallou... Tu cours sur la route comme si j'étais pas là... Tu me respecte même pas... Tu t'es cru en blad siba ?

-Je ne pensais pas que je courrais aussi vite... C'est sûrement à cause des chaussures...

-Et bien on va arranger ça. Yallah : 400 dh et les chaussures à la fourrière !

-Non, c'est trop a sidi...

-C'est trop ? Moi je fais ça pour ton bien l'ami, pour t'élever et te remettre sur le droit chemin... Allé ! Donnes juste la " bleue " et on en parle plus... Et [Oh! Encore ce problème de réseau! Zut alors!]

Par ailleurs, il n'y a pas que le comportement révoltant de certains piétons qu'on devrait sanctionner, mais aussi leur équipement:

-Mets-toi sur le coté... Donnes moi la preuve d'achat de tes chaussures.

-Oui, bien sûr, voilà... Qu'est-ce qui se passe ?

-Tu ne sais pas ?

-Heu... Non, pas vraiment...

-Tes semelles...

-...

-Elles sont lisses.

-Ah ?... Mais heu... Ben... Je vous assure, j'allais les faire remplacer aujourd'hui par le cordonnier et...

-Oui, et moi, j'allais raser ma moustache. T'attend de glisser sur le carrelage lisse d'un trottoir en pente par temps de pluie pour les remplacer ? !

-Non, je vous assures à sidi...

-Yallah, fais péter la monnaie! J'ai pas encore pris mon café ce matin et [Le réseau est vraiment HS aujourd'hui!]

 

Cette campagne aiderait grandement à une sécurité plus accrues sur les voies piétonnes, et diminuerait le nombre de bousculade qui provoque chaque jours plusieurs centaines de milliers d'insultes dans le pays. "Par cette campagne forte, nous espérons faire baisser le nombre d'insultes blessantes proférés à 150.000 par jour", espère un responsable. Notons qu'il est dans les 300.000 actuellement, soit 0,01 insulte par marocain. Un taux encore inacceptable, quand nous savons qu'il est de 0,0005 en France ou 0,00007 en Grande Bretagne.

 

Mohamed Saïd, février 2006. N.N.

31/12/2009

Kasbah Folies

Il est des choses qu'il faut absolument connaître si l'on veut survivre dans ce monde à part qu'est la Kasbah de Tétouan... Par exemple, ne jamais aller chez le coiffeur pendant un match de football de Liga, Barcelone-Osasuna. Et encore moins quand le Barça perd... Ce sont des petites choses comme ça, dont on a pas conscience, mais qui peuvent parfois nous tirer d'un mauvais pas, comme de se retrouver par exemple avec une coupe de chèvre... La première mi-temps s'était pourtant passé normalement : Le coiffeur, en plein dans son match, faisait juste quelques tacles latéraux sur mon cuir chevelu avec sa tondeuse. Il a quand même brisé une bouteille de shampooing sur ma tête lors du premier but des adversaires du Barça, mais rien de bien méchant. A la mi-temps, il me restait encore quelques touffes éparses de cheveux... Mais j'avais quand même un peu peur lorsque la deuxième mi-temps a commencé... Il devait me raser...

En fait, pendant un match de foot de Liga, c'est toute la médina qui subit un bug général. Une sorte de communion étrange, une transe... Le boulanger, les yeux plantés dans sa télé, vous met 10 pains dans votre sac et vous rend 100 dh, sur la monnaie de 20. Le boucher hache menu sa balance, le pèse sur un gigot et vous met le tout dans un sac de couchage. Le cafetier vous sert du thé dans lequel il a fait infuser un peu de pneu. Le marchand de fruits et légumes, qui n'a pas de télé et qui lorgne sur celle du marchand d'épice à coté, verse les oranges qu'il a pesé, dans la poche de votre jean. Le vendeur de fromage frais vous entarte si vous avez la mauvaise idée de vous présenter devant son comptoir au moment où son joueur préféré est fauché par un joueur adverse. Le vendeur de bocadillos, hypnotisé par les dribles d'Eto'o, ouvre le pain en deux, y glisse de la mayonnaise, de la salade, des olives, une armoire, des frites, puis emballe votre sandwitch. Même le vendeur de volailles vivantes, le nez collé à l'écran de la télévision espagnole, n'aperçoit même pas la tentative d'évasion des poulets qui ont creusé un tunnel, guidé par une poule qui s'est tatoué le plan de la médina sur les plumes de derrière...

Lorsque le match est fini, tout revient doucement dans l'ordre, c'est à dire dans le désordre. Car la kasbah est un monde à part... Officiellement, c'est un monument (Et pas un asile comme tout porterait à le faire croire). Beaucoup de guides touristiques le soulignent : la kasbah de Tétouan est l'une des plus belle du Maroc, reconnue même patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco. Mais c'est aussi l'une des plus méconnue. Le vendredi, les quelques cars en provenance de Sebta qui amènent leur lot de touristes espagnols chanceux, ne démentent pas ce constat... Les autres ratent sans doute quelque chose. Car chaque jour passé ici vaut en effet 10 épisodes d'une série comique. Les gens qui vivent à la Kasbah sont pleins de vie. Ceux qui la fréquentent sont truculents. Les enfants qui y habitent sont déjà des pros de la réparti. La rue est bruyante : Cris des vendeurs, discutions animés, marmonnements des fous, plainte des mendiants, rires, quelques disputes, la clameur des porteurs qui fendent la foule par des " Balak ! Balak ! (Dégagez! Dégagez!)".

Assis sur les marches de la maison, je peux passer des heures à observer la foule qui passe, tel un fleuve, dans ces dédales de voies étroites où les gens se coincent les corps. Cette foule aux mille couleurs, aux mille odeurs, aux mille cris comme disait Joseph Kessel... A coté, le cafetier, un vieillard édenté à la voix éraillée, me prépare un thé à la menthe, le meilleure que j'ai jamais siroté (Bon, j'avoue, il m'a menacé avec sa matraque pour que j'écrive ça... Il a toujours une matraque derrière son comptoir pour calmer les clients un peu trop bruyants...). Le vendeur de menthe crie à qui veut l'entendre: "50 centimes! Et le sac plastique gratuit!". Des femmes de la campagne, des jebliyas, chapeau de paille à guirlande et serviette rayée autour de la taille, occupent chaque pan de murs et déposent à même le sol, sur une toile, des légumes récoltés la veille. La mendiante attitrée du quartier harcèle les clients qui reçoivent leur monnaie. On dit qu'elle en est à la construction de sa troisième maison...

Pas de voiture. Pas de barrière. Ici, un homme vaut un homme et le regarde en face. Qu'il soit riche ou pauvre, propriétaire ou ouvrier, policier ou filou, gros ou maigre, pieux ou damné, estropié ou bien portant, chacun se croise sans vitre, sans différence. Les murs étroits de la médina enserrent les corps et mélange chacun, les confrontant à la diversité, à l'échange. Ecouter la respiration incessante des murs, de ce coeur de pierre dont le sang est les gens. Pierres vivantes car chargées des paroles de ceux qui la parcourent. Une clameur, des rires et quelques insultes. Une douceur qui caresse la ville au crépuscule et une odeur de pain chaud... Assis sur les marches de la maison, je me dis que c'est peut-être pour ça que j'aime la Kasbah de Tétouan.

 

Mohamed Saïd. Publié aux Nouvelles du Nord en mars 2006.