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19/07/2009

Marrakech te voit (3/3)

Menara Gardens in Marrakech, Morocco - March 2009 par Back from Pakistan!

(c)

 

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La Ménara était déserte. J'étais là, et c'était bien la preuve que je ne comprenais rien à cette ville. Là-bas, à l'entrée, des touristes en file, sortis d'un car, allaient subir le même supplice que nous, quelques temps plus tôt. Ils allaient traverser l'interminable et large travée en béton, bordés d'arbres, qui mène au bassin. Et au bassin, ils feront le tour de cette large mare d'eau rectangulaire. Ils verront un peu trouble. Ils verront la sueur de la pierre s'élever en dansant, sur cette surface plane qu'aucune ombre ne protège. Ils verront une eau boueuse, marron, chaude. Ils seront un peu déçus. Ils n'auront même pas la chance d'avoir la vision rafraîchissante de l'Atlas enneigé, au loin, comme dans les cartes postales, parce qu'une brume sale et lourde obstrue le ciel. Les photos qu'ils feront alors de ce lieu, à ce moment là, seront aussi sèches que du pain rassis. Aussi sèches que ce lieu, à ce moment là. Une grenouille, qui retourne dans l'eau boueuse de sa fontaine. Ils repartiront. Comme je repars, maintenant, le crâne gonflé de fièvre.

 

La Ménara ne se visite pas à midi, jamais. Les Marrakchis ne s'y rendent que quand l'après midi est bien avancé, et au crépuscule. Ils s'installent dans les jardins, les enfants jouent au ballon dans la grande allée, les familles, les enfants, les couples et les amoureux font le tour du bassin géant, nonchalamment, profitant de la fraîcheur revenue. Se tenant là, à l'entrée de l'escalier du bassin, des vendeurs de pains attendent les enfants et leurs parents. Ce pain, ils l'émietteront et le jetteront dans le bassin, près du rebord, où de gros poissons lions, sortes d'ignobles piranhas végétariens, se battront entre eux en faisant des éclaboussures, sous les rires de l'assistance.

 

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J'ai enfin découvert Marrakech en touriste, en juin 2009. Ce n'était pas courant, pour nous, de quitter notre bonne vieille région du Nord. Sur l'autoroute, je restais en contact avec un cousin de Tétouan, qui connaissait un ami dans cette ville, et qui était chargé de nous trouver un appartement. Nous avions déjà refusé un petit riad à 500 dirhams la nuit. Trop cher pour nous. Alors lorsqu'il nous a trouvé un appartement à 300 dirhams, même si ça nous parut élevé, nous fûmes d'accord. Nous étions quatre, mon frère et mes deux sœurs. Sur place, dans la médina, à quelques minutes de Jamaâ el Fna, nous accueillit une charmante mère de famille marocaine, moderne, qui nous fit visiter un "riad" décorée avec un goût que notre rusticité de rifains ne nous avait pas habitué. C'était beau et rafraichissant. Nous fûmes sous le charme. Elle nous souhaita la bienvenue avec un art consommé de l'hospitalité, une sorte de fausse déférence à laquelle nous ne pouvions répliquer que le bien. Elle parla beaucoup de notre cousin de Tétouan, qu'elle disait apprécier et pour lequel elle nous avait accordé un prix d'ami. Elle nous dit que ça se voyait, nous étions des gens biens, que de toute façon, les gens du Nord étaient des personnes bien élevés. Elle disait préférer laisser vide cet appartement quelques jours, malgré la dureté de la vie, plutôt que de le laisser entre de mauvaises mains. Elle disait sa peur de ne pas être à la hauteur des recommandations que lui ai faite notre cousin à notre égard. Elle disait tout cela avec un sourire marqué, un sens du service et une disponibilité qui nous mettait un peu mal à l'aise. Pendant qu'elle parlait, nous nous repaissions de la beauté du salon, de la douceur des deux chambres. Il y avait même des oiseaux dans une ouverture du patio. Quand elle nous pria, avec une précaution et une prudence toute commerciale, de payer les deux chambres, nous nous y attelâmes de bon cœur, mais nous eûmes un instant de doute. Doute de courte durée. Elle nous demanda vraiment 300 dirhams la chambre. Donc 600 dirhams en tout. Nous avions le choix de faire écrouler le magnifique château de carte de son hospitalité... Mais elle l'avait suffisamment cimenté pour que nous n'en fûmes rien.

Il y a un peu de Marrakech dans cette anecdote. Ces petites astérisques dans le contrat de la promesse de bonheur que cette ville propose...   

 

***

 

Notre point de chute, forcément, était Jamaâ El Fna. C'est un peu réducteur. Mais même en me promenant un peu partout dans les quartiers de la ville nouvelle, je n'arrivais pas à me défaire de cette impression. Cette impression d'être épié, surveillé, attendu. Je veux dire, lorsque je suis dans une ville, j'aime y regarder la vie passer, la vie habituelle. Observer la rue bouger. Et d'ailleurs, les gens passaient, vaquaient à leurs occupations, à leur travail. Ici, à Marrakech, j'avais l'impression que leur occupation, c'est toi. J'avais l'impression que c'était la ville qui te regardait passer. Que tu étais le travail des gens. Marrakech te voit... Elle te voit, t'observe, t'attend, tourne autour de toi, t'appelle, te siffle. Marrakech danse pour toi, regarde. Des hommes et des femmes se déguisent, pour toi. La pauvreté à disparue de tes yeux, pour toi. Tu es le centre de gravité. C'est un peu troublant. Tu es venu voir une ville qui est venu te voir.

 

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Nous avons quitté Marrakech au bout de deux jours. C'est pas peu de dire que nous avons fui. On s'est levé très tôt le matin, on a plié nos affaires, on a rendu les clés à la charmante mère de famille qui, toute dans sa mielleuse et volubile amabilité, nous a souhaité un bon voyage, en espérant ardemment que l'on revienne chez elle lors de notre prochain voyage. Pas pour le moment. Tanger nous manquait atrocement. Il y a des villes où l'on ne se sent pas chez soi. Marrakech était trop chère pour nous. Que ce soit dans les cafés, dans les magasins, dans les taxis dont aucun ne voulait mettre son compteur, dans les parkings... Tous les gestes de la vie quotidienne coûte de l'argent. Viendra un temps dans cette ville où il faudra payer l'air que l'on a respiré dans une rue donné. Un gardien d'air, vêtu de son gilet fluo, viendra vous demander deux dirhams quand vous aurez quitté sa rue, pour l'air que vous y avez respiré, et un gardien d'air d'une autre rue prendra le relais. C'est une ville détraquée par l'argent, qui s'est mise à l'heure de l'euro. Le bénéfice en niveau de vie que vous pouvez faire en passant de Paris à Tanger, qui est pourtant chère, vous le le ferez pas à Marrakech. Cette ville est une bulle rouge qui éclatera quand les touristes et les retraités se fatigueront de ne se voir qu'eux. Je reviendrais alors voir avec plaisir cette ville, enfin débarassée de sa fatuité...