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14/08/2008

Trabando

Quand le douanier rentre dans le car, un silence soudain se fait. Un silence mal à l'aise, moite. Les femmes qui commençaient à paniquer, à s'agiter, à crier même quelques instants plus tôt se retiennent soudain de respirer. Les hommes qui leur demandait de se calmer et leur disait que ça ne servait à rien de s'exciter, se taisent aussi. Et attendent. Le douanier, à l'entrée du car, regarde l'assistance. Puis il s'approche vers nous, rangée par rangée. C'est un gros monsieur moustachu, au visage bronzé par les heures de station sur le bord de la route, engoncé dans un uniforme bleu foncé de chef douanier. Une assurance de parrain. L'oeil malin et important. "Laciane" comme on dit ici: déformation de "l'ancien": un gars qui a du vice, du vécu, à qui on ne la fait pas. La quarantaine d'année bedonnante et tonique. assurance souriante de l'intouchable. Sûrement qu'il ne regrette pas son affectation à Sidi El Yamani, croisement de la route de Larache et de Tanger... 

Je suis vers les derniers rangs, dans le coin des femmes énormes et des jeunes qui ont quelque chose à se reprocher. Et au fur et à mesure de l'avancée du fonctionnaire, je sens derrière moi la tension humide. Des bruits de craquement de sacs plastiques qu'on essaie de cacher. Des chuchottements paniqués.

Le douanier avance encore. Puis se met en arrêt devant une énorme femme à quelques rangées devant moi. Il lui touche le ventre avec sa matraque:

-Alors? T'es enceinte? Avec un ventre comme ça tu dois attendre des quintuplés toi, non?

Rire de l'assistance. Il secoue la tête de mépris. Il s'approche ensuite d'une autre grosse dame, à la rangée suivante. Il la regarde fixement, avec un sourire ferme et blasé, puis lui tâte aussi la robe qui fait un bruit de plastique au contact de sa matraque:

-Et toi? Tu vas te faire exploser à Casa, c'est ça? T'as une ceinture de bombe sous ta jellabah?... Je suis tombé sur le gang des femmes terroristes ma parole, ils vont tous se faire exploser à Casa!...

L'assistance s'esclaffe de nouveau, hoquetant entre gêne et hilarité.

Le douanier continue sa marche vers le fond du car, lentement. Il me passe, regarde d'autres femmes toutes aussi énormes dans les rangées suivantes. Puis son attention est immédiatement attirée par la femme du fond, celle qui avait d'ailleurs paniqué le plus avant son arrivée. Son pire cauchemar se réalisait: On la découvrait. Tout au fond du car, elle est littéralement engoncée dans divers sac plastiques et marchandises qu'elle avait posé partout autour d'elle, sur les étagères en haut, sous ses pieds, sur les cotés, sur ses genoux, sur ses voisins. Sa tête et son buste émerge à peine. Le douanier siffle d'étonnement:

-Pa pa pa pa... Qu'est-ce que c'est que ça! Regardes moi celle-là... Elle est toute rouge, elle va exploser... Elle peut même plus respirer!

Il se retourne vers le commis du car qui était resté à l'entrée:

-Il est où le chauffeur! Appelles moi le chauffeur tout de suite!

Celui-ci, qui était à l'extérieur avec les autres douaniers pour essayer de négocier, monte rapidement le rejoindre. Il est blème, hésitant. Le douanier lui montre l'énorme dame à la petite tête:

-Regarde. c'est quoi ça? Tu fais monter ça toi? Tu veux la tuer?

Il regarde encore autour de lui, en direction des autres fautives:

-Qu'est-ce que c'est que ça? Had chi sel3a del 7abs! (C'est de la marchandise à prison, ça!)

Le chauffeur bafouille:

-Ewah qu'est-ce que je peux faire?... Elle est venue comme ça... Moi je lui ai dit mais elle a pas voulu comprendre...

-Viens avec moi!

Le douanier se dirige vers la sortie avec le chauffeur. Lorsqu'ils sortent, on se presse tous vers les fenêtres pour les voir, on essaie d'entendre ce qu'ils se disent. La femme du fond explose soudain de panique:

-Willi willi, regarde, il prend son portable!... Il téléphone... Il va appeler des renforts! Ils vous tous nous enfermer en prison! Moi je dépose tout ici! Je laisse tout! Je veux pas aller en prison!

Une frénésie la prend soudain. Les autres essaient de la calmer, en vain. Elle enlève sa jellabah, et laisse decouvrir sous celle-ci une combinaison étrange et inédite de produits textiles. Sur elle, collé sur son corps, des rangées de vêtements: jeans, shorts, chemises, robes, pulls, vêtements pour bébés, foulards... Le tout enroulé sur plusieurs couches sur elle-même. Elle demande un couteau pour couper le scotch qui lie le tout. On lui en donne un. Une femme à coté d'elle l'aide prestement. Puis, le ruban adhésif coupé, toute ces affaires tombent sur le sol du car en plusieurs craquements de plastique. En quelques secondes, l'immense pachyderme à la petite tête laisse place à une femme de corpulence normale dans une robe de coton. Les autres femmes obèses de vêtements, elles, se garderont encore de faire la même chose. Elle tiennent fermement leurs sacs, en espérant que ça se règle. Mais elles n'hésiteront pas à les abandonner si les choses se compliquent, comme ça a été le cas apparemment ce matin, quand je n'étais encore pas là, et que deux contrebandiers ont fui dans la forêt de Cabo Negro lors d'un barrage de police...

A chaque fois je me dis que plus jamais je retomberais dans ce piège, et puis j'oublie... Je me dis à chaque fois que je ne prendrais plus jamais un car Tétouan-Casa, plus jamais. Et à chaque fois, je me fais avoir... Je retombe dans le piège.

Un car qui vient de Fnideq, ville frontalière de Ceuta, via Tétouan, est un car qui ramène de la contrebande. C'est un car qui va se faire contrôler 8 fois sur la route et qui va perdre une demi heure ou plus à chaque contrôle sur un trajet de cinq heures. Pour reprendre l'expression fleurie d'un de mes cousins, un car qui vient de Tétouan et qui va en direction de Casa est comme un vagin d'anesse: il se fait culbuter par tout ce qui bouge. Polices, douanes, gendarmeries. Tout le monde veut sa part.

Et c'est la vie quotidienne de ce trajet, de ceux qui font ce parcours tous les jours que Dieu fait, de ces chauffeurs de car et de leurs commis qui sont eux aussi des "lacianes", qui connaissent chaque douanier, policier, chaque gendarme de cette route: leurs prénoms, d'où ils viennent, les plus exigents, ceux qu'il faut remettre à leur place, ceux qui sont trop gourmands, ceux qui le sont moins, ceux qui sont "lacianines", ceux qui sont nouveaux, ceux qui sont encore trop tendres... Une relation d'affaire, mais surtout de pouvoir, s'établit entre eux, dans cette quête perpétuelle de la satisfaction pécunières des uns et des tolérances financières des autres. Un rapport de force tous les jours renouvelé: savoir impressionner, menacer pour avoir plus. Savoir calmer, ne pas se laisser impressonner pour donner moins.

Trabando. Partout. De grands sacs plastiques noirs sous les sièges. Barrages routiers: péage déguisé en fait. Aller simple pour la prison parfois, quand on se fout de la gueule des officiers en leur proposant un prix dérisoire. Pour comprendre tout ça, pour comprendre pourquoi cela existe, il faut comprendre l'ampleur de ce phénomène.

Je suis un pot de confiture fabriqué quelque part dans le monde, en Europe de préférence. Dès que ma date de péremption approche, je ne sais pas pourquoi mais le bateau qui me transporte se dirige immanquablement vers les ports de Ceuta ou de Melilla, enclaves espagnoles au Maroc, ports francs où il n'existe aucune taxe. Je prend la direction de Ceuta, comme toutes les autres marchandises perraves, les stocks d'invendus dans les pays industrialisés, les merdes qui ne trouveront jamais preneurs ailleurs, les pièces détachés pour vieilles mercedes ou Renault encore fabriqués en Turquie, la camelotte en provenance de Chine, bref, toutes ces marchandises qu'il faut écouler dans un coin où l'on vous demandera pas de taxes ni droits pour le faire. A Ceuta, je me retrouve dans l'un de ces grands hangars, les khzayenes, immenses magasins limitrophe de la frontière, et où se pressent quotidiennement des milliers de marocains, des femmes pour la plupart, que l'on appelle les "fourmis": Quand l'une d'elle m'achète, elle me met dans un sac plastique avec d'autres denrées, puis elle passe de l'autre coté de la frontière, au Maroc, devant les douaniers débordés qui regardent cette file indienne de fourmi et qui arrêtent parfois, pour l'exemple, l'une d'elle, lui retirant ses sacs sous ses pleurs et ses cris, l'amenant dans leurs locaux en préfabriqués, puis la relâchant comme une merde en lui réquisionnant la seule fortune qu'elle avait, ses sacs de marchandises, qui constituaient à eux seuls son fond de roulement.

Moi, qui suis passé à travers les grandes mailles du filet, je vais à la Gare de routière de Fnideq, et on prend le car. Ma propriétaire, chargée comme une mule, négocie le prix de son billet, elle et marchandise compris. Le chauffeur lui dit un prix. C'est trop cher. Elle négocie. Il accepte, noir. Il lui crie que l'argent n'est pas pour lui. Lui dit que si elle a des problèmes avec la douane, il la laisse sans état d'âme sur le bord de la route avec eux et ne la prend pas dans le car. Elle rigole et plaisante avec le chauffeur.

Certaines de ces femmes sont à leurs compte, et le maigre revenu qu'elles tirent de leur escale à Ceuta leur sert d'appoint aux revenus de la famille. Mais la plupart sont employées par les contrebandiers. Au lieu de sortir la marchandise par camion entier, ce qui reviendrait trop cher, ou serait périlleux, on utilise ces femmes, mères de familles pour la plupart, qui ramènent du port franc espagnol des sacs de marchandises alimentaires ou vestimentaires, par deux ou trois gros sacs remplis, dont elles disent que c'est pour leur usage personnel. Les douaniers ne sont pas dupes, mais l'ampleur est telle que leur action se limite à quelques contrôles épars. Rassemblées, cette marchandise forme un énorme stock facilement écoulable.

A ce stade, à Bab Sebta, je peux encore être vendu dans un 7anout (épicerie) de Tétouan. Je peut aussi être stocké dans un hangar à Casa, en attendant d'être dispaché dans une autre ville. Si je passe les barrages de douanes, je peux également tout aussi bien me retrouver à Nouakchott, Dakar ou Luanda. Car la contrebande qui passe par Ceuta ne nourrit pas seulement Tétouan, Tanger, Casa ou les autres villes du Maroc. Mais presque tout le Nord de l'Afrique. La contrebande est un enjeu continental, international, et Tétouan est sa première porte d'entrée. Chaque année, nous sommes des milliers, des millions à faire le trajet. Nous rapportons tellement de fric aux beznassas qu'ils ne savent même plus quoi en faire, à part s'acheter des bouteilles dans des boites, s'offrir des tapins ou investir dans le bâtiment. A partir d'un port, on sait désormais qu'on peut alimenter tout un continent : On ne construit pas Tanger Med pour rien...

L'Espagne et l'Europe nous bassinent avec le cannabis. Mais la contrebande qui sort des deux enclaves est une drogue encore plus puissante, qui contamine et ruine l'industrie de tout le nord de l'Afrique. C'est mon point de vue de pot de confiture.

Des soupirs et des paroles de joies me tirent soudain de ces rêveries. Le car s'ébroue enfin. Une euphorie douce gagne alors les femmes, qui peuvent enfin respirer. L'une d'elle pousse un soupir de soulagement et reste un moment la tête appuyé contre le siège de devant, comme pour récuperer d'un stress énorme. C'est à peine si elles ne poussent pas de youyous... Mais à leur décharge, c'est vrai qu'il est rare qu'un douanier prenne la peine de monter dans le car. Et c'est mauvais signe en général. Pas cette fois ci.

Avant de reprendre la route, le conducteur vient vers nous et jète un regard noir vers les "trafiquantes":

-Alors? vous voyez? Quand on vous dit de payer, il faut payer! Vous croyez que c'est pour ma gueule? Qu'est-ce que je gagne avec vous? Rien! à part les problèmes!

Les femmes et les hommes assis là plaisante avec lui:

-Ewah ça va aller maintenant, ne te faches pas a chiffor!

-Que Dieu te garde!

Les femmes le remercie. Il retourne à son volant, énervé. Le commis prend le relai, tandis que le car s'engage enfin à l'entrée de l'autoroute. Il s'adresse à la femme du fond:

-Pourquoi tu panique? On avait la situation en main! Il vient vous faire peur et vous perdez la tête? Ces gens là on les connais a hajja...

le commis du car a également du mal à masquer son soulagement. Il plaisante et rit nerveusement. Echapatoire de l'adrénaline qui lui ai monté. Les négociations ont dû être rude, la menace de lui retirer la licence de transport, le permis, etc...

La route continue encore, avec d'autres contrôles, mais moins poussés. Après Kenitra, comme si l'on avait dépassé un seuil psychologique, les femmes enlèvent enfin leurs combinaisons de textiles et ne se cachent même plus d'avoir des marchandises. Elle sont moins stressés. Elles parlent gaiement, rassemblent leurs sacs et regardent ce qu'il y a. Tous le monde enlève sa combinaison de textiles. Le corps énorme de ces femmes reprennent peu à peu la dimension de leur tête. S'engagent même des négociations de vente dans les rangées:

-Tu vend combien ce short? je peux le voir?

Des pantalons se promènent maintenant de mains en mains, on jauge la qualité, on félicite la "fourmi" pour son achat.

Dehors, la verdure du Rharb. Et la vie qui défile. C'était un jour de mars 2007. Je suis parti de Tétouan à 9h30, je suis arrivé à Rabat à 15h. Je me dis que plus jamais je reprendrais un car Tétouan-Casa... Mais pourquoi finalement? Je raterais tellement de choses...

Mohamed Saïd, fait du 29 au 31 mai 2007.

Premiers contacts

Premier contact

Comme si je découvrais mon pays pour la première fois. ça me fait toujours ça au début. Et puis je m'habitue. Quelque chose en moi réemerge peu à peu... J'avais déjà senti cet air, cette odeur de brulé... J'avais déjà vu ce paysage... J'avais déjà écouté des bruits de conversations dans cette langue. J'étais déjà venu ici. Quelque chose en moi me le rappelle... Lente adaptation qui durera quelque jours, lorsque mon cerveau marocain reprendra les commandes. Pour le moment, à travers la fenêtre, je regarde le zoo. Regard de l'étranger qui juge, qui jauge, qui jaze interieurement le sous développement. Regard décalé d'un mec débarqué de France qui compare l'incomparable. Regard du nouveau né, de l'étranger que je suis encore pour quelques jours. Je boie la différence qui éclabousse la vitre. Je juge. J'observe. Je compare. J'essaie de comprendre. Je fais des analyses à la con. Je cherche des solutions. Bref, je suis perdu...

Le bruit régulier du train. A travers la fenêtre, défile le film de la vie. La pellicule mouvante de la vitre montre d'abord des champs, des pistes, des poteaux electriques, des maisons isolées, puis des quartiers. Zone péri-urbaine ou péri-rurale de Casa. Le soleil est dans sa phase descendante et ça donne une superbe couleur orangée, même sur les décharges, qui étire mon âme de nostalgie. Il y a encore des champs, des pistes, et des camionnettes qui se secouent dessus. Et puis il y a des murs, tout le long de la voie ferrée. Il y a des maisons sales et tristes. Il y a des pannonceaux "maisons à vendre" qui vous foutent le cafard et qui vous font demander qui pourrait acheter dans cet endroit étiré entre deux folies. Il y a des gosses qui jouent au foot. Il y a des gens assis sur des murets, le long de la voie, qui discutent en regardant passer le train avec défiance. Il y a le soleil qui frôle les premières maisons et cette lumière orange, transparente, qui envahit le coté exposé des murs... Empruntes de feux d'ordures. Ombres étirées...

Il y a deux heures et demi, j'achetais des journaux chics dans un kiosque de l'aérogare d'Orly Sud. Il y a deux secondes, je regarde des gosses assis contre un mur sale qui regardent passer le train. Il y a deux jours, j'achetais un joli pull de 40 euros au H&M de Créteil Soleil. Dans une semaine, je regarderais ma tante ramener des morceaux de bois sur son dos pour alimenter "l'ayenour", le four à pain. C'est ce que vous apprennent les premiers contacts. Oublier ses références. Oublier les habitudes de ses sens. Renaître et apprendre, devenir une page blanche, pour écrire à nouveau. On a pas tous les jours cette chance.

Aéroport Mohamed V, changer à Ain Sebaa. Casa approche. Au fond, les tours jumelles. Le minaret de la Mosquée. Et le soleil qui se couche entre eux.

Chambre 14

De passage à Rabat, à l'Hotel d'Alsace. 50 dirhams la nuit. Des murs fissurés. Des meubles en bois fatigués. Un lavabo sale. Je me doutais bien que les draps ne devaient pas être changés tous les jours, mais tant que je ne trouvais pas de traces suspectes, ça m'allait.

Coincé dans une impasse, ce petit hôtel est situé à quelques encablures de Bab Rouah, centre animé de la capitale. Ce n'était pas le centre des affaires mais j'aimais bien cette agitation populaire au pied des imposantes murailles de la ville. J'étais venu de France la veille au soir par Casa et j'avais passé la nuit ici. En sortant le matin pour mon premier jour au pays, le Maroc m'apparaissait enfin au grand jour, dans toute l'acreté de ses pots d'échappements, dans toute la cacophonie de ses klaxons, dans toute l'agressivité de ses hurlements de moteurs de car et de ses chansons populaires. J'avais beau être dans la capitale, la vie grouillait. Je voyais des gens marcher. Mais ce qui attirait le plus mon attention étaient leurs blessures, leurs cicatrices, leurs imperfections... C'était si flagrant que je m'en étonnais honteusement... J'étais encore dans cet état d'adaptation, de flou entre mes deux mondes... Mais c'était vrai... En observant le bitûme irrégulier de l'avenue qui commençait à brûler par la chaleur du midi, il me semblait que si j'y trébuchais, mon front erraflerait le sol avec une violence décuplée. Il me semblait que si je tombais sur ce bitume, l'impact de mon front sur le sol serait plus fort, plus long... Il me semblait que si j'étais renversé par une voiture, l'impact de son pare choc metallique sur mes jambes, sur mon foie, serait plus destructeur...

En France, je vivais dans une sorte de cocon permanent... Tout ce qui pouvait errafler, blesser, avait été émoussé, apprivoisé par des années d'expériences douloureuse du contact avec la nature et de ses aléas... Ici, au bled, la tendance naturelle des choses à écorcher l'Homme n'était pas encore maitrisé... Rien n'était sous cellophane. ça donnait cette sensation brute que l'on touchait au plus près des vraies choses, de la nature, de l'essence même de la vie... Mais aussi que tout pouvait potentiellement vous blesser. Les rues. Les véhicules. Les arbres. Les choses. Les gens. Et je sentais que le malheur n'était jamais loin. Jamais loin... J'avais ce sentiment étrange que si un accident m'arrivait ici, je mourrais deux fois plus fort.

Retour sur terre

Elle est indépendante. Je suis possessif. Elle est tolérante. Je suis jaloux. Elle est sociable. Je suis solitaire. Elle aime renouveler l'eau de sa vie. J'aime y croupir.

Je l'ai senti soulagée quand elle m'a dit qu'elle ne voulait pas continuer. J'ai trouvé ça dommage parce que je me disais que ça aurait pu être bien. Et puis j'ai ressenti du vide, comme si on débouchait un trou dans mon coeur, et que s'y écoulait toute ma vie. Elle chantonnait "I feel good" à tue tête. Elle était soulagée. Moi, en regardant par la vitre de la voiture, je me remémorais des vers de Prévert. Il pleuvait ce matin là Barbara. Tu t'en souviens? Tu souriais. ravie, ruisselante. Ne m'en veut pas si je te tutoie. Je dis tu à tous ceux que j'aime. Quelle connerie la guerre.

Quelle connerie d'être venu ici. Je m'étonne à chaque fois. Il pleuvait dans cette ville aussi. Un orage m'avait réveillé le matin. Il y avait un orage à l'intérieur de ma tête. Chaque goutte d'elle ruisselait sur les parois intérieures de mes murs. Mais l'érosion ne prendra pas cette fois. L'important était de se débarasser d'un rêve. De se débarasser d'une espérance. J'avais refusé de comprendre. Alors je devenais lourd. Comme peut l'être un homme qui a peur de perdre, et qui perd, à cause de cette peur. J'étais venu chercher des réponses. Je les ai trouvés. Passons à autre chose, m'étais-je dis froidement, avec la cécité d'un homme qui a l'habitude. Mais pourquoi faire illusion?...  

Dans le parc

Dans le parc, je regarde les hommes marcher. Ils ont la tête crevé de rêves. Mes histoires se ressemblent tous. Un rêve dont la bulle éclate. Je m'habitue. Je m'habite et me tue un temps.  

A coté de moi, le marchands de confiseries est assis sur l'herbe. Il a les yeux baissés. Les cheveux fatigués. Il se gratte la tête, puis tend une cigarette à un homme aussi usé qui le lui demande et qui passe. Qui en a à foutre de ses bonbecs, de ses cacahuètes et de ses sachets de graines de tournesol à la con? Les seuls clients qui viennent le voir lui demande sèchement une marlboro, lui donnent deux dirhams et se cassent. Cours de marketing en direct. Ne parle plus jamais à la conscience, Saïd. Parles à l'inconscient. Les seules merdes qui marchent dans le monde sont celles qui vous prennent par les couilles: cigarettes, alcool, sécurité, drogue, fesses bombées, café, pouvoir. Ne parles plus jamais à une personne, Saïd. Parle à l'animal. Fringues, parures, voitures, maquillages, opération pour rallonger le zgueg ou remplir les seins de carton, maisons de vacances, dentistes. Ne fais plus cette connerie de parler aux gens.

C'est excessif, je sais. Je suis pas d'humeur. J'ai envie de me mettre dans le trafic. J'ai envie de me **************. J'ai envie de me prendre une balle entre les côtes. Je fais le geste à chaque fois avec mon doigt, du vide à la poitrine. J'ai envie de décevoir. J'ai envie de m'allonger sur le sol et crier. 

Des murs sales et écorchés. Une fissure. Un trou dans mon coeur, ou un vide. Seul. Seul au monde. Je suis au mauvais endroit, au mauvais moment, au mauvais temps, au mauvais taxi, à la mauvaise avenue, au mauvais hôtel, à la mauvaise période, à la mauvaise pétasse, au mauvais fils de pute, au mauvais car, au mauvais coeur. Dans le parc, le temps suspendu à la merci de son réveil, je regarde les hommes marcher. Ils ont la tête crevé de rêves. Il est 10 heures. Je n'ai rien à faire. Je suis assis sur un banc. J'étais venu changer de ciel, de terre, d'air. J'en manque. Il pleut.

Le vendeur à coté de moi enroule machinalement des morceaux de papiers journal et y déverse des cacahuètes. Des gens viennent encore lui acheter une cigarette... Ne parles plus jamais avec les gens, Saïd. Parles avec la mer... Oui, avec la mer... Je me lève et va vers la mer...

J'ai envie d'océan. J'ai envie qu'une vague froide me recouvre et me bouscule comme à la plage du Cap Spartel. J'ai envie que l'Atlantique glacée coule à la place de mon sang. J'ai envie d'ouvrir mon esprit et le laisser à l'air libre... J'ai envie que le vent caresse mes rêves à l'intérieur. J'aimerais que la lumière entre dans ma tête, là où aucune lumière n'est jamais rentré. J'aimerais faire sécher le sang de mes rêves à l'air libre...

Mohamed Saïd, fait à Paris le 20 avril-24 mai 2007.