Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/12/2011

Le volcan et la civilisation.

(c) 

 

Lorsque j'étais enfant, je dessinais beaucoup. Toutes sortes de choses. Des paysages, des bonhommes, des visages, des voitures, des animaux, des oiseaux, des vaisseaux spatiaux. Beaucoup de vaisseaux spatiaux... Je dessinais partout, j'imaginais, au fil des pages des catalogue et de prospectus qui me tombaient sous la main, des aventures sans fin, où des silhouettes se battaient, se poursuivaient, se narguaient, sans jamais s'attraper...

Un de mes dessins très récurrent représentait un volcan. Ce volcan, conique, éteint depuis des siècles, était creusé à sa base et dans cet élargissement, des hommes avaient construit une grande ville, une sorte de mégalopole avec de hauts buildings, des plateformes, de hautes statues de puissance. Une sorte de New York, au pied du Vésuve. Était ici la civilisation la plus avancée, au sein d'un volcan de tous les dangers.

Je dessinais également, dans le génie que je prêtais à cette population intrépide, des barrages que les scientifiques avaient conçus d'un métal capable de supporter les plus fortes chaleurs magmatiques. Leurs calculs et prévisions écartaient tout risque d'éruption violentes, ou du moins destructrices, pour les mille prochaines années, mais la science pouvait-t-elle tout prévoir? Cette ville, que je n'ai curieusement jamais nommé, était perçue dans le monde entier comme à la pointe du progrès et du courage, l'illustration de la puissance et de la maîtrise humaine sur la Nature.

Lorsque j'avais terminé de dessiner tout cela (ce qui ne me prenait en réalité que 5 minutes), mon jeu débutait. Je commençais à faire déborder au feutre rouge une langue de lave du cratère du volcan. Puis d'une deuxième, plus haute. Les premières maisons, en général des villas bâties en hauteur et sans autorisations dans la zone dangereuse, brûlaient. Puis la lave continuait son chemin. Les premiers barrages qui retenaient ce déferlement, débordaient. Je dessinais les fissures, les agrandissaient au fur et à mesure de la pression du volcan, jusqu'à les faire béantes. Puis au grand dam des prévisionnistes, tous les barrages finissaient par céder, exploser. Tout à coup, la perte du contrôle. L'état d'urgence était décrété. Dans le ciel, des hélicoptères, des journalistes, des sauveteurs, un fatras volant venu voir la catastrophe. Mais des jets de roches venus du cratère les faisaient exploser un à un. Alerte rouge. Ordre était d'évacuer la population en urgence. La lave rouge atteignait les buildings, les incendiaient, les détruisaient. Elle dévalait les rues de la ville, emportait les voitures. Bien sûr, la très grande majorité de la population ne mourait pas, rassemblé dans des galeries souterraines protégés, qui les éloignaient des lieux.

Mais tout finissait dans une explosion finale, dans une destruction intégrale. Les bâtisses s'écroulaient. Les statues pompeuses, chaque monument de l'arrogance humaine... Des pans entiers du volcan lui-même s'effondraient sur la ville et il ne restait de la trace de celle-ci que des ruines fumantes. Je finissais de raturer mon volcan en pensant confusément, avec mes mots de l'époque, que toute la puissance et l'intelligence des Hommes, ses prétentions à dominer les éléments, à maîtriser son environnement, ne peuvent rien face à la puissance de la nature. Je punissais en somme les habitants de leur effronterie.

 

 

 Un jour, au travail, alors que ça ne m'était plus arrivé depuis une quinzaine d'année, je me suis surpris à dessiner ce fameux volcan. Ça m'a ramené un peu en enfance. Mais surtout, quelque chose m'a interpelé. J'ai mis bien du temps avant de comprendre ce que voulaient réellement dire ce dessin, mais je crois que sur l'instant, j'avais compris. Le volcan représentait en fait la puissance de mes pulsions; et la ville: la civilisation, c'est à dire la construction de ma personnalité, de mes principes, de mon intelligence. En somme, la tentative, désespérée peut être, ardue en tout cas, de construire, avec ma raison ou ma foi, un barrage permanent face à la menace sourde, ambiante, que représentait ce volcan. En sachant qu'un jour viendra où il détruira tout.

Je crois que nous sommes tous des volcans. Nous sommes tous une certaine idée de la civilisation, accrochée aux pentes du chaos. La vie n'a pu se développer que comme ça. Ce qui sortira du cratère un jour ne sera pas l'expression d'une animalité, d'une « bestialité » comme on dit, car les animaux eux-même, et tous les êtres vivants, en sont les jouets. Mais d'un certain ordre des choses. Nous sommes tous atomes, attirés ou rejetés par plus fort, plus puissant. Nous gravitons autour de plus pesant, nous sommes chassés, expulsé par plus rapides. C'est ça la pulsion. La plus parfaite imitation de ce qui se passe dans l'infiniment petit ou l'infiniment grand. Aller là où les éléments nous attirent ou nous expulsent. Je ne sais pas si c'est ce qu'il y a au fond de nous qui est plus fort, ou ce que l'on construit pour l'arrêter qui est plus faible. Mais je sais désormais qu'il n'y a pas d'injustice dans la destruction de la ville. La lave est aveugle, non pensante. Mue par une énergie qui la dépasse elle-même. Elle prend la place qu'il y a, qu'importe si c'est la place de la civilisation. Notre seul recours est alors de construire des barrages aussi puissant que l'on peut. Avec toute la force que peut nous donner notre intelligence, ou notre foi, car les deux ont la même puissance.

 

 

Le dessin à plat devant moi, au milieu des appels et des murmures de bureaux, je n'ai pas eu l'envie de faire couler la lave sur la ville. Je vieillis peut-être.

 

Mohamed Saïd, fait à Lyon le 19 décembre 2011, 1h46.

11/12/2011

32 ans. Point mort.

 

 

(c)

 

*

Paris. Porte d'Orléans. 22H49. Attablé à un café, ce cahier à la main. J'attends le bus 297. Le prochain arrive dans 37 minutes. L'autre dans 72. Dans à peu près 1h10, le jour du 17 mai 2011 disparaitra pour toujours, pour laisser place à un autre jour, le 18.

Je me sens lourd. Fatigué. Un peu minable. Je ne sais pas si c'est depuis que j'ai arrêté les antidépresseurs il y a un mois, mais je suis redevenu humain. C'est à dire que mon cerveau, déchargé de l'affect régulateur des molécules qui le retenait dans une sorte de relative régularité d'humeur, ce cerveau, nu, seul désormais, réagit maintenant aux choses qui le traversent. Et la conséquence un peu gênante est que je me sens triste quand des pensées tristes m'assaillent, et heureux, quand des choses heureuses, ou du moins, renforçantes, me traversent. Cela faisait plus de deux années que je ne ressentais plus les sentiments sans ce filtre. C'est comme un retour à la peau nue des choses. C'est bizarre.

C'est sans filet, donc, que je me sens vide, lâche, alourdi d'une tristesse et d'une honte diffuse. Dans une heure, quand le 18 mai 2011 prendra la relève de ce jour passé, qui ne trouvera plus de jumeaux même en un milliard de vie. Dans une heure pile maintenant, j'aurais 32 ans.

Je ne fais pas de cérémonies de ce genre d'étape d'existence. Mais ma situation est aujourd'hui trop grave, trop pathétique, pour que je ne fasse pas une sorte de bilan quelque peu objectif de ma vie.

Il y a une heure à peine. Je demandais de l'argent à mon père. Maladroitement. J'étais en fin de droit de mon chômage, et incapable de le prévoir à temps, je m'étais retrouvé, du jour au lendemain sans revenus. Incapable d'assumer certaines charges, mon découvert atteignait des profondeurs jamais atteinte. Je quémandais donc une aide financière pour ce voyage à Lyon, juste pour ce voyage, où m'attendait un entretien professionnel pour un boulot merdique de télé enquêteur. Une sorte de prêt.

Je me trompais, en pensant que cette situation de supériorité vis à vis de moi ne pouvait que le réjouir, mais dans ma honte diffuse, je lui attribuais ce sentiment. Il prit mal ma colère, mais l'avala. Dans la chambre où ma mère me tira, elle fouilla dans les poches du manteau de mon père et me glissa en silence trois billets de 20 euros que je feins de refuser, tout en les fourrant dans ma poche, devant son insistance. J'étais aux abysses. Et la sueur dans mon dos avait une froideur âcre. La honte diffuse. Voilà le goût qu'avait le soda devant moi. Les gens passaient.

 

*

Le rendez vous avait été prit à la hâte, par internet. Un coup de téléphone pour confirmer. Covoiturage. Départ pour Lyon à 0h30 depuis Chilly-Mazarin, commune de la grande couronne sud de la région parisienne. C'était loin, tard, mais l'urgence... Le lieu de la rencontre était l'un des arrêts, près du terminus, du bus 297. Une heure de trajet plus tard, je fus un peu surpris de ne trouver encore personne à minuit 10. Mais c'était encore normal. Attente sur le banc de l'arrêt de bus. Lire le 20 minutes trouvé à coté d'une corbeille. Les lieux étaient déserts. Un grand ensemble à coté. Le reste, une zone industrielle, en bordure de l'autoroute A 6. Un bout de piste d'Orly. Une sorte de no man's land grillagé de lignes à haute tension. À minuit 25, un doute. Relire la note écrite, à la hâte aussi, de l'heure et du lieu de rendez vous. Mercredi 18 mai, 0h30. C'est bien le jour, le lieu, l'arrêt. Tout est conforme aux indications papiers. Je veux remonter la rue, pour voir si la voiture blanche avec les trois passagers ne m'y attendent pas, me ravise de peur de rater le coche, hésite. Attends encore. Essaie d'envoyer un sms. « Votre crédit est insuffisant pour... ». Je me dis qu'il devrait appeler. Que ce n'est pas normal qu'il n'appelle pas. À minuit 40, un sérieux doute m'assaille. Je fais un tour vers un grand rond point à une centaine de mètres de là.

À 0h55, je comprends. Je me suis trompé de jour. Confusion des minuits. J'ai rendez vous en fait le jour suivant. Lorsque je reviens vers l'arrêt, un bus vient juste d'en partir de l'arrêt opposé. Je regarde les horaires. C'était le dernier bus de la nuit pour Paris.

Une cabine téléphonique. Numéro de la personne du rendez vous. Carte bancaire refusée... Un moment de respiration. Je déteste être pauvre. La situation de pauvreté s'alimente elle-même. Elle rend les choses anodines insurmontables. Elle fabrique des barrages, des choses auxquels on ne pense pas, lorsque l'on est à la surface des choses. Un simple texto suffirait pour sortir de cette situation ubuesque. Un simple lien vers l'extérieur. Juste un mot, une phrase. Vers l'extérieur... Mais non. Rien. L'impossibilité. La perte de contrôle. Me voilà seul, à un endroit reculé et sans vie de la banlieue parisienne. Et la nuit devant moi.

 

*

Il y a toujours, aux abords des autoroutes, des espaces morts, des terrains vagues entre deux fonctions. Des rails de sécurité rouillés. Des herbes folles. Des graviers esseulés, et la rugosité placide du bitume. Il y a toujours, aux abords des autoroutes, des sols bosselés, fissurés par des racines, où sortent, au bout de lignes sinueuses et incohérentes, des herbes jaunes et marrons. Bref, il y a toujours des espaces à pute ou à violeur.

Je me mets en place sur la voie d'accélération de l'autoroute. J'attends. Voilà. Une inspiration m'a prit. Une bouffée d'héroïsme, de romantisme viril. J'irai à Lyon, qu'importe les moyens. Je réalise toujours ce que je prévoies. Ce contre temps, cette malchance, faut le prendre comme une épreuve. Comme une métaphore de la vie. Atteindre son but par tous les moyens. Dans son existence, il faut prendre des risques, et dans ta condition, tu n'as pas le choix. J'attends, donc. Le coeur musclé de détermination.

En 10 minutes, aucune voiture n'emprunte la voie. J'émerge alors. Comme à chaque fois qu'une inspiration violente me prend, je retourne vite au réel. J'abandonne cette idée ridicule, romantique certes, mais honteuse, dangereuse et foncièrement inefficace: Qui prendrait une personne mâle, d'une trentaine d'année, après une heure du matin? Si quelqu'un s'arrêtait, ce serait au mieux de la bêtise, au milieu, de l'inconscience, au pire, de la folie intéressée. Après quelques instants où les deux visions de mon esprit, celle, idéaliste de ma vie, et l'autre, pratique, débattent encore pour savoir quelle direction faire prendre à mon corps, ils s'accordent enfin, non sans quelques résistance de mon romantisme. Le corps doit rentrer à la maison...

 

*

Gare de Chilly-Mazarin. Trois jeunes à l'arrêt de bus. Des blacks. De ceux qui, dans l'inconscient collectif français, de par leurs vêtements et leurs casquettes, s'apparentent à ce que l'on appelle communément des racailles. Et puisque mon inconscient s'alimente également d'une part de l'inconscient collectif, je fais tout de suite le parallèle suivant: 3 jeunes racailles, 1 gars seul avec son sac (moi + le sac potentiellement rempli de biens), contexte numérique et environnemental favorable aux « jeunes », potentiellement agresseurs... (nuit, endroit désert, etc.)

Je réprime rapidement cette construction de clichés réconfortants et réducteurs, auquel j'ai été également victime (on a souvent la sagesse de ceux qui en ont manqué à notre égard), je m'approche et m'adresse à eux comme à n'importe quelle personne au monde:

-Bonsoir... Je cherche un bus de nuit, vous savez pas s'il va vers Paris celui-là?

L'un d'eux réfléchis:

-Ouais, je crois...

-Ok, merci...

Je regarde le plan, les horaires. Ce n'est pas un bus de nuit, même s'il s'approche de Paris. Mais il y a une correspondance avec un noctambus, 6 stations plus loin. Un problème pourtant. Le dernier bus de cette station arrive à 2h05. Il est 2h08.

-Excusez moi... ça fait longtemps que vous attendez? Parce que je vois que normalement, il devait être là il y a deux, trois minutes...

-Ben nous, ça fait 5 minutes qu'on attend...

C'est dit sans aménité. Juste une info neutre. Les deux autres semblent ailleurs. L'un se balance machinalement sur le trottoir du bout de son pied. Nous attendons, tous les quatre.

à 2h10, le bus arrive, ne me laissant pas le temps de douter.

Il a 5 minutes de retard. Les 3 montent. L'un d'eux apostrophe le chauffeur: « Vas-y, viens plus vite la prochaine fois! »

Le chauffeur, un moustachu grisonnant, accueille cette remarque avec placidité et flegme. Il a tout de suite ma sympathie, tandis que les trois jeunes écornent sérieusement celle que j'avais pour eux. Ils s'en foutent. Ils descendent trois arrêts plus loin.

 

*

Châtelet. 3H00. Le coeur névralgique de l'ivrognerie nocturne parisienne. Un fourmillement disparate. Des grappes de gens bourrés qui se racontent la soirée trop fort. Un jeune, au milieu, la tête entre les genoux. Des sans abris allongés sur les bancs. Et les sacs d'ordures en pyramide, attendant les éboueurs de l'aube. Je me fraie un chemin.

De Châtelet, je dois rejoindre Gare de Lyon pour prendre le bus nocturne de l'est parisien. Les tickets achetés dans le bus ne sont pas valables dans le temps, sont interdit de correspondance, et ont la douce particularité de coûter 1 euros 80. Cher. Technique marketing pour conditionner les usagers à prendre un abonnement. Je dis ça parce que durant cette soirée maudite, j'ai pris 4 bus, et j'ai toujours payé mon ticket. Alors pourquoi en acheter pour un trajet de transit de 10 minutes, puisque je paierai celui de l'autre bus de nuit?

Ils montent à l'avant et aux portes arrières. Bloqué. Cette nuit de merde n'était pas encore arrivée à son apogée. Les contrôleurs de nuit ne sont pas ceux du jour. Ils sont musclés, massifs, portent des sortes d'uniformes. J'essaie vainement de lui refiler mes précédents titres de transport. Votre ticket n'est pas valable. 40 euros tout de suite, ou 62 euros plus tard. Je réfléchis. Longtemps. Puis je donne les derniers 40 euros que mes parents, et ma mère surtout, m'ont donnés et que leur ai réclamé avec tant de honte. Je me dis qu'il y a une justice. J'encaisse le coup. Je suis très loin des larmes, mais j'ai envie de pleurer.

Autours, des jeunes bloqués par les cubes de muscles de la sécurité RATP. Ça discute fort, ça chahute. Un gars au fond du bus raconte sa vie, défoncé. « Il est complètement bourré » lance un rectangle humain en uniforme en souriant à son collègue.

Le ramasse merde. Voilà comment les agents RATP appellent les transports de nuit. Et je suis dedans.

 

*

Il est 4h05. Les mouvements du bus me bercent. Le regard dans le vide. Quelques dizaines de passagers qui voyagent en silence. Sur le siège devant moi, un vieux monsieur lit du Coran. Un travailleur de nuit, sans doute, comme quelques uns ici. Son chuchotement psalmodié me ramène loin. Au temps où je rêvais d'être un saint. Une petite éclaircie, dans ma nuit.

Tandis que se déploie, sous la nuit encore opaque, le paysage familier de ma banlieue, je ne sais quoi penser. Je suis, sous mes dehors étrange, un homme tout ce qu'il y a de plus rationnel. Je ne crois pas en de la malchance. Je ne crois pas au mauvais sort. Juste un peu à une sorte de destin, à des éléments quelque peu contraires qui, s'additionnant, donne le contexte actuel de ma situation présente. À l'heure où j'écris ceci, dans ce bus, j'accuse le coup. Cet enchainement de disgrâce me rend amer, mais je ne peux m'empêcher de penser que je suis coupable. Ou du moins, responsable de ma situation; et que ces éventualités, si infimes qu'elles avaient de se produire, se sont produite. Les conséquences en sont alors dû à un défaut de mon jugement.

Je crois qu'en fait, c'est ça la leçon de tout ça. Tout ce qui m'est arrivé, et m'arrive, de bien ou mal dans ce monde, est le fruit le plus juste de mes choix. J'ai cette chance inouie. Je n'ai pas de situation professionnelle stable. Je ne suis pas consultant. Je ne suis pas cadre commercial, ingénieur ou journaliste. J'ai décidé de poursuivre mon rêve, sans doute inspiré par les morales fats de quelques livres, dessins animés ou sitcoms avalées avec le noyau. Je l'ai choisi.

Au jour de mes 32 ans, même si ma vie est encore une sorte de bateau ivre, un radeau de la méduse après le naufrage de tant et tant de mes espoirs. Même si ma situation peut faire rire, pitié ou autre, je suis fier, non pas de ma vie, qui est perfectible, et je le sais trop, mais de ne pas être tombé dans le piège de l'aigreur, de la rancoeur. Je ne déteste pas le monde, et en soi, c'est une grande victoire. Je ne déteste pas les gens, même si je me cache d'eux, en attendant des jours meilleurs. Et curieusement, même si je ne suis pas un modèle de raison, de rigueur. Même si je sais trop les manquements de ma personnalité, toutes les remises en question dont je dois prendre conscience, je n'arrive pas non plus à me détester.

Sur la vitre tremblante du bus de nuit qui fend l'aire urbaine en deux de son bruit si caractéristique, mon reflet, tremblant aussi. Je souris. Joyeux anniversaire Saïd...

 

Mohamed Saîd, fait à Paris, le mercredi 18 mai 2011, 4h40. Complété le 10 décembre 2011.

01/12/2011

à la rencontre du Roi

(c)

http://www.moteur.ma/media/photos/cat_voiture/moteur-ma_66338_mercedes-benz-207.jpg



 

 à Leblase.

 


 

Il est 4h04. Je commence cette note après avoir retrouvé le cyber qui ouvre 24h/24, que j'avais repéré auparavant au cours de mes errances nocturnes dans les rues d'El Hoceima. J'ai dormi un peu, au bord de la mer, sur un tapis à même le sol, et à la belle étoile, avec dix autres vieillards qui avaient eu la prévoyance de ramener ce même tapis, des coussins, et des couvertures. Dormi? Une vingtaine de draris du village autour de nous, animant à coup de vannes, de fous rires, de discussions à bâtons rompus, ce petit bout de plage où nous avons échoué. Echoué... C'est bien le terme. On m'avait prévenu, et j'ai quand même voulu faire partie du voyage. J'ai avalé une tonne de poussière, vibré pendant près de quatre heures aux aléas d'une piste caillouteuse, subi la chaleur écrasante, mais je ne le regrette pas, du moins pas encore.
Je me suis levé du tapis pour laisser la place à l'un des jeunes forcés de rester debout, et j'ai marché vers la ville, qui respirait encore à cette heure: Des jeunes qui discutent sur leurs marches, des rondes de la sûreté nationale, les balayeurs qui nettoient le bitûme, les barrières metalliques le long des avenues, servant en journée à retenir la foule lors du passage du convoi royal. Les décorations coloréées, les étoiles scintillantes...
El Hoceima, ville accrochée aux rochers accores du Rif, vit encore au rythme du séjour du Roi.   
 
Pour ma part, j'ai encore 4 heures à tuer, 4 heures avant de rejoindre les autres, de nous ébrouer tous d'un seul coup, hommes, camionnettes, voitures, plus de deux cents véhicules réunis sur la route poussièreuse, pour refaire cette procession gigantesque de la journée, et aller à la rencontre du Roi.

 

14h30

-Putain! J'ai caché mon camion pendant 2 jours et je reçois cette convocation! Comment ils savent?
-Tu crois quoi? Notre bled est remplie de balances!
-Et ça, c'est juste quelqu'un de chez nous qui bergueg et qui leur dit tout ce qui se passe, c'est pas quelqu'un de l'extérieur... J'avais caché la camionnette derrière la maison, et je reçois la convocation? Qui pouvait le savoir? Je te jure, j'ai envie de lui enlever la batterie, et de leur dire que je suis en panne!
-Ewah zid. Garde toi des problèmes.
Nous dansions à l'unisson, sous les mouvements saccadés de la camionnette sur la piste. Devant nous, au loin, une autre camionnette laissait dans son sillage une trainée de poussière.
-Regardes, y a la Srimo devant... Il a l'air éclaté de monde. Regarde comment son camion penche! Y a Gordo qui est monté avec lui?
Eclat de rire dans l'habitacle.
-Moi, je ne fais plus monter personne!
-Si les gendarmes te disent un truc, dis leur qu'on prend du monde au "control" de Rouadi. 
Lors du passage du Roi dans la Région pour inauguration d'une infrastructure, c'est un fait: toutes les camionnettes et les véhicules des environs sont réquisitionnées. Tout propriétaire d'un véhicule est tenu de participer au transport de la foule allant à la rencontre du Roi, et reçoit ainsi une convocation. Autre particularité amusante: toute personne propriétaire d'un corps est également tenu d'assister à cette inauguration, et reçoit sa convocation pour remplir ces véhicules réquisitionnées. Ne peut couper à la rencontre du Roi que ceux qui sont occupés à des travaux importants dans leurs champs (et uniquement dans les champs de blés...) et les personnes souffrantes.
Bien sûr, tout cela ne prenait pas de caractère obligatoire, et le titulaire de la convocation pouvait passer outre si ça lui chantait, et rester à la maison. Mais alors, il ne fallait pas s'étonner s'il avait des complications pour effectuer certaines démarches administratives, ou si des personnes mal intentionnées s'en prenaient à sa récolte...   
L'initiative des convocations venait toujours des Cadis des Douar de la Région, en charge de l'organisation du "remplissage" des lieux des inaugurations, et pour qui la mobilisation plus ou moins grande du village sous son administration traduisait, auprès de sa hierarchie, la santé de sa gestion. Une bataille de faveur se livrait ainsi entre les Cadis des différents douars pour savoir qui masserait derrière lui le plus de sujets. Et les méthodes pour y arriver importaient peu.
C'est ainsi que je me retrouvais dans cette camionnette, accompagnant mon oncle malgré ses avertissements. Nous allions à Hoceima, à une centaine de kilomètres de là. Après trois heure d'une route transformée en piste par les lourds travaux sur la future Rocade Méditerranienne, nous passerions la nuit dans la ville, sans savoir où dormir, puis nous irions, le lendemain, guidés par les gendarmes et l'armée, sur les lieux de l'inauguration. 
 

15h35

Lorsque nous prenons la route principale, nous nous retrouvons soudain, au détour d'un virage, au milieu d'une procession spéctaculaire de plus d'une centaine de véhicules, des camionettes Mercedes 207 en majorité, mais également des Renault 12, des mercèdes 240, des 4/4: Drapeaux marocains plantés sur les toits, photos de Mohamed VI collés aux fenêtres, klaxons, poussière aveuglante, dépassement aux bords de ravins, musique des radio cassettes, chants à l'intérieur. Une ambiance de fête, de procession de mariage anime le cortège qui dévale la piste caillouteuse dans un grand nuage de poussière. Plus nous avançons, et plus le cortège grandit. Les courbes prononcés de la route nous font voir l'ampleur de cette immense procession: des kilomètres de 7did, de "fer", des voitures qui avancent en double file, lentement. Des "touristes" se retrouvent coincées dans le cortège et prennent leur mal en patience. Ceux qui arrivent à contre sens sont forcés de s'arrêter. Le tout avance au pas, ponctuellement contrôlé, guidé par des gendarmes et des soldats de l'armée qui donnent la cadence à la procession, évitent les débordements des chauffeurs un peu trop pressés, arrêtent le serpent de fer un moment. A l'intérieur, la sueur, la chaleur. Lors des pauses, des hommes en sueur sortent prestement des camionnettes pour suer à l'air libre, pisser dans un ravin.
Je reste un moment magnifié par ce déferlement humain surprenant, jamais vu sur cette route d'habitude si déserte. Nous fendons en deux le paysage, sous le regard étonné des habitants des maisons alentours. Et celui, appuyé, d'un âne attaché dans un champs. 
 

16h30

Aux plages de pause de la procession, qui peut être immobilisée pendant un quart d'heure, voire 20 minutes, succèdent des moments de folie routière: Toutes les camionnettes 207 veulent se dépasser, se frôlent dangereusement. On force le passage, on refuse de le donner, quitte à avancer à quelques millimètres de la tôle du voisin. Sous les encouragements des draris: "Putain? Tu le laisse passer sans rien faire? T'as pas de couille, Omar! Même mon âne, il aurait passé la troisième sur ça!"
Une route à deux voies se transforment en cinq voies. Piste transformée en autoroute. Le rugissement des moteurs. klaxons effrénés des dépassements. Le claquement des tôles mal agencées sous les vibrations de la piste. Le tout dans une poussière âcre et rouge...
 

17h10

Un camion s'est-il retournée? un passant a t il été renversé? Les deux cents camions sont en arrêts et tous les passagers qui en descendent se ruent soudain vers un point précis. Une masse de gens courent vers le bas coté comme si une catastrophe était arrivé. Lorsque notre camionnette s'arrêtent, nous faisons de même. Je cours, dépasse les autres... Puis je me retrouve au milieu de personnes revenant en sens inverse en s'esclaffant.
-Il se passe quoi?
-Rien, retournez dans vos camions! Y a quelqu'un qui est parti chier. Y en a cinq qui l'on suivi, et tous le monde a suivi aussi, en croyant qu'il se passait quelque chose! 
Je riais de cette dynamique de groupe étrange, en pensant que le gars avaient dû vite remonter son pantalon en voyant plus de 200 personnes se ruer vers lui!
 

17h40

La procession a laissé derrière elle des plumes. Baucoup de voitures, des Renault 12 pour la plupart, sont restés en arrière pour laisser leur moteur refroidir. Une mercèdes 240 changeait un pneu. Puis à notre tour d'être immobilisé. Une camionnette de notre village tombe en panne. Sa roue arrière fume. Freins chauffés à blanc. Heureusement que c'est à quelques pas du village de Had Rouadi. Chacun en profite pour se restaurer, acheter des bouteilles d'eaux, pendant la réparation.   
 

20H10

Nous avons perdu la procession. La panne de la camionnette d’un gars du village, auprès duquel nous avons dû rester, nous a considérablement ralenti. Après une réparation provisoire et improvisée, nous atteignons El Hoceima à l’allure d’un âne au trot. Nous avons fait 100 kilomètres en 5 heures. Le cortège ne nous a de toute façon précédé que de peu parait-il, une demi heure à peine. On apprendra plus tard que les véhicules de la procession avaient été ralentis exprès de sorte d'atteindre la ville qu'à la tombée de la nuit.

Était-ce d’ailleurs une bonne idée ? La nuit tombe. El Hoceima, plus embouteillée que jamais, saturée, animée, illuminée, fliquée, maquillée, pliée par les aléas de ses collines calcaires, respire un air calciné. Le vent marin du soir le rend odorant. Dans ce coeur, le sang de la ville : voitures, bolides, carcasses, camions, piétons, hommes, enfants, femmes voilées, jolies filles, jeunes MRE, vieux, se meut et se bloque au rythme des feux rouges interminables. Nous restons coincés en centre ville un long moment. Policiers, gendarmes dans les rues, quelques soldats de l’armée. On n’a pas lésiné sur les moyens pour quadriller la ville…

Il faut avoir en tête que nous sommes dans un fief traditionnellement rebelle à toute autorité extérieure, et plus particulièrement réfractaire à la Monarchie.

On reproche beaucoup, à travers le Maroc, cet espèce de « nationalisme rifain », ce déni du reste du pays, ce communautarisme qui frôle le repli sur soi et le sentiment de supériorité par rapport aux autres régions du pays. Nous sommes ici en région berbère. On parle ici le tarifit, ou lchel7a. Une identité rifaine fortement assumée et revendiquée, parfois jusqu’à l'excès. Ici, on ne regarde pas d'un bon oeil ceux qui parlent arabe. Une attitude hautaine que l’on peut expliquer bien sûr par l’isolement, autant géographique que politique, de ce territoire. Mais surtout par un passé particulièrement violent et tourmenté qui lui a façonné une identité propre et forte.

On en entend peu parler, mais la région du Rif a été saignée à blanc par l’Histoire et a payé un lourd tribut à sa volonté d’indépendance vis-à-vis des colonisateurs espagnols et français, mais aussi vis à vis de la monarchie, et il faudrait plusieurs livres pour raconter toutes les horreurs et évènements qui se sont produits ici.

Si l'on devait en citer, il y aurait forcément le gazage en masse, dans les années 20, de civils par l'armée espagnole et française coalisée pour mater la rébellion d'Abdelkrim. Encore aujourd'hui, ce gazage a des conséquences, puisque le Rif est la région où il y a le plus fort taux de cancer au Maroc. Une étude démontre que 80% des patients marocains qui viennent se soigner à Rabat pour un cancer viennent de cette région. L'autre de ces horreurs, est bien sûr la répression sanglante, par le Roi Mohamed V, du soulèvement rifain de 1958, deux années après l'Indépendance du Maroc, par l'entremisse du Général Oufkir et du prince Moulay Hassan, le futur Roi Hassan II. Répression qui fit des milliers de morts. Le contexte de cet épisode et, d'ailleurs, de l'histoire houleuse entre cette région et le pouvoir central, est trop dense pour pouvoir en faire état ici avec la clarté que cela mériterait. Il faudrait remonter loin, à l'opposition habituel, au cours des siècles, entre les bleds siba et makhzen; remonter au traité d'Algeciras de 1912 qui divisa le Maroc en deux protectorats espagnol et français; Abdelkrim, sa guérilla d'indépendance et la création de la République du Rif de 1922-24; la répression brutale et aveugle de l'armée de Pétain en 1925 pour rétablir le contrôle; la Guerre Civile espagnole de 1936-39; la Grande Faim de 1945; la période trouble de l'indépendance du Maroc, en 1956, obtenue auprès des français, mais toujours pas auprès des espagnols, qui contrôlaient alors encore le Rif et le Sahara Occidental. Une période d'incertitude et de tensions autonomistes rifaine qui déboucha sur la terrible et sanglante mise au pas de 1958. En découla un processus logique: Tentatives d'attentats et hostilités chroniques contre le Roi Hassan II en retour. Boycott et mise au ban de la Région durant plus de 35 ans par la monarchie. Décrépitude économique. Pauvreté. La détestation réciproque.

Puis en 1999, soudain. Le renouveau. Avec l'arrivée de Mohamed VI, qui réserva sa première visite de Roi au Rif, pour sceller la réconciliation. Et depuis, nouveau départ, développement, nouveaux projets, nouvelles infrastructures, et donc, mécaniquement, et c'est ce qui nous amène ici: inaugurations en pagaille.

Mais la région est toujours rétive. Et ce n'est pas pour rien que l'on ramène des gens faire la claque aux inaugurations depuis des villages situés à une cinquantaine de kilomètres aux alentours... La population locale se déplace peu pour le Roi, et encore moins pour l'acclamer. Les policiers qui quadrillent. La gendarmerie qui contrôle. Les barrières métalliques. Voilà ce qu'il faut avoir en tête lorsque nous traversons El Hoceima.


20h50

La nuit est bien entamé. L'agitation, la circulation, les klaxons font trembler la carcasse de notre camion. Et nos têtes tremblent en rythme. Des policiers postés partout. On dirige nos camions de carrefour en carrefour. Les draris s’interrogent : « Ils vont nous mettre à coté de l’Hôpital, comme l’année dernière ? » ; « Non, non, c'est pas le chemin. Je crois qu’ils vont nous mettre vers la grande place des concerts ». Nous suivons la direction des mains tendus par les agents. Mais au fur et à mesure de leurs indications, nous nous apercevons qu’on nous dirige vers la sortie ouest de la ville.

-Ils se foutent de notre gueule ou quoi?

-Laisse nous ici, demandent des draris, on va pas se farcir le camp maintenant, alors qu'il y a la fête en ville.

-Enlèves le papier sur ton pare brise !

Le chauffeur s'exécute, il enlève le morceau de carton que l'on nous a donné à l'entrée de la ville pour que les autorités puissent nous reconnaître, puis s'assurant qu'il n'y ait aucun agent d'autorité en vue, il fait demi tour vers le centre ville. Nous reprenons, pour la soirée, notre « liberté ».


22h15

Place Mohamed V. Celle des grands concerts estivaux et de l'animation festive, près de Quemado. Une foule compacte s'amasse devant la scène. Les trottoirs sont saturés. Les restaurants et chaises de cafés sont encore bondés. Les enceintes expulsent des airs criards de musique populaire, des voix stridentes qui chantent des airs en rifain sur de la musique semi électronique. Un air frais, odorant, apaisant, encore tiède de la journée caniculaire et que le sol calcaire de la ville a retenu un peu, parcoure l'atmosphère. Après s'être garé non loin, les gens de la camionnette se sont tous dispersés, s'agglomérant en binôme ou trinômes selon les âges et amitiés.

L'ambiance citadine et l'animation qui va avec, pour ces campagnards habitués au silence des insectes et batraciens de nuits, n'est pas quelque chose d'anodin, et c'est avec délectation qu'ils en profitent. Éparpillés, nous nous retrouvons parfois au détour d'une rue, d'un restaurant ou de la grande place, en nous saluant tacitement du regard, ci fumant un joint, ci discutant contre des murs avec d'autres connaissances rencontrées, ci matant des fessiers féminins, de plus en plus rares, au fur et à mesure que la nuit avance, et que le bruit des concerts commence à s'estomper.


23h30

Personne ne veut encore regagner le grand « camp », à l'extérieur de la ville, que les autorités ont dressé et aménagés avec grandes tentes pour faire passer la nuit aux centaines de villageois réquisitionnés.

« À chaque fois, c'est pareil, on se retrouve avec les enfoirés des villages voisins, et on se fout sur la gueule... 

Pour retarder au plus le moment où il faudra se demander où il faudra bien dormir, on tue le temps. Nous restons dans la ville, de plus en plus déserte. Je suis né dans sa province mais je ne connais pas beaucoup El Hoceima. Je ne suis même pas berbérophone. Quand je pense à la ville, ne me vient en tête que les images d'une chaleur brutale, dégagé par le sol rocheux, et la fraicheur tout aussi brutal de la méditerranée. Le son de cet accent caractéristique du rifain, partout. Les seuls noms qui me viennent sont Robredo, Quemado, Calabonita, et autres patronyme qui rappellent que la ville, fondée en 1920, a longtemps été une garnison de l'armée espagnole. Le jour, c'est une ville fermement agrippée à ses falaises calcaire, et qui domine la mer de manière majestueuse. La nuit, la mer est un grand espace noir où l'on voit, depuis nos chaises de ce restaurant qui donne sur la Baie du Quemado, une espèce de grand trois-mat illuminé et immobile.


01h20

Le trois mats est en oblique.

 

02h10

On commence à s’endormir sur nos chaises… Devant nos verres vides, nos yeux aussi sont vides. L’air marin, humide et froid commence à nous chasser. Nous rejoignons à pied notre groupe, échoué au bord de la plage de galets. Quatre personnes dorment déjà sur les sièges de la camionnettes. Le coffre est rempli de ronfleurs aussi. Sous une tente que les vieux briscards ont montés, des gens dorment. Des jeunes discutent et rigolent à bâton rompu, allument un joint de temps à autre. Mon oncle m'invite à une place sur le tapis, posé à même les galets. Bercé par le bruit des vagues, des paroles, des rires, je repense à demain. Je n'ai jamais vu le Roi. Ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent. Il est proche. Partout. Régulièrement à Tanger, à Tétouan.

Comme pour beaucoup de gens du Nord, j'éprouve une sorte de sentiment ambivalent pour lui. Une empathie, une bienveillance sincère. Diriger un pays comme le Maroc est une pure folie. Mais j'éprouve aussi une méfiance tenace contre son système. Un système sans lequel il ne peut avoir l'importance qu'il a aujourd'hui. « Mohamed VI est un très bon Roi, que Dieu le garde! Il développe le pays. Mais il est entourés que d'enculés! » Combien de fois j'ai entendu cette phrase, ou s'en approchant, de la part de gens, jeunes, vieux, riches, pauvres.

Crainte ou admiration sincère? Le Roi est une sorte d'île bienveillante au milieu des requins et je sais que les gens l'aiment sincèrement. Pourtant, sur son île bienfaisante, les requins aussi lui appartiennent, et il s'en sert comme instrument de pouvoir, de soumission. Le Roi personnalise à lui seul tous les paradoxes de ce pays.

J'imagine la scène de demain... L'attente, devant les grilles métalliques qui nous sépareraient du tapis rouge. Puis sa venue, sous la liesse, vraie ou simulée, de la foule. J'imagine lui accrocher le regard. Lui serrer la main. Sans déférence, mais avec le juste respect requis. On me mettrait peut être en prison pour ne pas avoir courbé le dos devant lui, de ne pas lui avoir baisé la main. Je m'amuse de cela dans mes pensées, tandis que les vagues et le bruit des discussions m'endorment.

 

8h10

Après le réveil et un déjeuner rapide dans un café du centre ville, nous rejoignons nos autres compagnons. Nous avons tous été un peu dispatchés au cours de la nuit, et c'est par grappe que nous nous agglomérons de nouveau, au fur et à mesure de nos errances dans les rues de Hoceima. Certains reviennent même du camp dressé par les autorités à la sortie ouest de la ville. Comme convenu, une dispute générale y a éclaté. « Ce matin, pour le déjeuner, ils ont distribué du pain et de la vache qui rit, mais ces enfoirés des Beni Boufrah en prenaient par quatre. On leur a dit que c'était pas bien, qu'il fallait en laisser. Puis ça a commencé à crier, à s'insulter... Après, les vaches qui rient ont volé dans tous le campement! C'était un vrai bordel... »

Dès le matin, le soleil est coupant. La consigne est de rejoindre les gendarmes vers 8h30 pour se poster à 9h sur les lieux de l'inauguration.

 

8h50

Peu avant 9h00, une fébrilité nerveuse parcoure la foule. Un brouhaha de paroles, de vrombissement de camions, de klaxons, les sifflets de la gendarmerie. Une poussière fine s'élève de l'espace où sont parqués les camionnettes. La chaleur est déjà intense. Lorsque les autorités nous en donnent l'ordre, nous sommes lâchés. En contrebas, derrière une guirlande de barrières métalliques où nous devons nous poster, nous courons tous pour avoir la meilleure place possible. Nous sommes bien une centaine. Pour la plupart, les habitants des villages venus la veille, beaucoup de jeunes, de rares parents avec leurs enfants, des groupes épars. Des petits fanions en papier du drapeau marocains sont distribués. Nous sommes tous postés. Chacun choisissant un endroit stratégique où il verra le mieux le Roi, selon la position du tapis rouge, de la grande tente au milieu. Et nous sommes tous là, agrippés à notre place, pour ne pas nous la faire prendre.

Le lieu de l'inauguration est situé à la sortie de la ville, sur la pente douce et nue d'une colline orange qui surplombe la mer, à 300 mètres en bas de nous. Une mer belle, comme la Méditerranée peut en offrir, d'une couleur effrontément bleue. La longue brise fraîche qui en vient nous frotte la peau et c'est heureux, tant la fournaise de la journée commence à s'installer. Au milieu des barrières disposées en grand rectangle derrière lequel nous sommes agglutinés, Il y a un grand espace de terre blanche. Un long tapis rouge mène vers une grande tente de bédouin. Sous cette tente: un grand plan posé sur un tréteau, une sorte de table sur lequel est posé une brique, un petit bac de ciment et une truelle. Je n'ai aucune idée de ce que l'on vient inaugurer mais mon impatience est à son comble. Je n'ai pas pris la meilleure place, mais je suis juste derrière une rangée de jeunes au premier rang, et entre leurs têtes, je vois parfaitement la scène. Nous attendons.

 

9h45

Cela fait presque une heure que nous sommes ainsi. Rien ne se passe. Après le brouhaha habituel des discussions et de l'effervescence, un étrange calme gagne les spectateurs. Un calme qui commence à ressembler à de la prostration. On nous a pourtant dit que l'inauguration avait lieu à 9h00, 9h30...

 

10h25

J'ai quitté ma place. Même stratégique et bien placée, cette station debout sous cette chaleur commence à peser. D'autres personnes en font autant. Il fait de plus en plus chaud et les ombres sont rares. Sans ce vent froid qui vient de la mer, ce serait beaucoup plus dur. Certains groupes commencent à s'asseoir et à discuter entre eux. Une femme a ouvert un parapluie pour protéger ses enfants de la chaleur. Je commence à comprendre qu'en soi, être ici ressemble à une station au milieu du désert. Il n'y a rien. Nous ne sommes pas en ville. Il n'y a que la colline nue, ravagée par la sécheresse, et la mer. Toujours pas de frémissements du coté des autorités, rien qui nous informe de la venue imminente du Roi. Pourtant, nous nous tenons prêt. Nous sentons qu'Il peut venir d'un moment à l'autre. Et curieusement, plus nous attendons, plus grandit en nous la probabilité qu'Il vienne. Et plus nous nous tenons prêts.

 

10h40

Un événement vient nous sortir de notre torpeur. Sans que l'on comprenne pourquoi, un car de tourisme entre au milieu du terre-plein et s'arrête à coté des barrières métalliques. Une rumeur de chants et de tambours à l'intérieur. Lorsque les portes du car s'ouvrent, une nuée de jeunes, de garçons et d'adolescents grimés aux couleurs du pays, encadrés de vieux entre deux âges, en sortent soudain. Ils chantent, dansent, frappent des mains, cognent des tambours, font flotter de grands drapeaux marocains. Ils crient des slogans en faveur du Roi, chantent à sa gloire. Tout en eux nous fait penser que ce sont des gamins des rues, ramassés je ne sais où pour mettre de l'ambiance. Cette explosion de rouge et de vert a quelque chose d'incongru au milieu d'une assistance blanche, déjà lessivée par deux heures d'attente. Elle a le don d'irriter les spectateurs présents; et pendant quelques longues minutes, la fête de cette trentaine de jeunes survoltés sensée enflammer tous le monde, résonne dans le vide, sonne creux, s'écrase devant l'indifférence excédée de l'assistance. Jusqu'à ce que plusieurs d'entre eux leur intime l'ordre de la fermer. Après quelques hoquets, quelques vaines tentatives de relances, la fête s'étouffe d'elle même, tandis qu'au même moment, leur car quitte la place dans un rugissement rauque.

 

11h20

Quelques officiels se mettent en place sous la tente. De grands costumes noirs vont et viennent. À chaque mouvement suspects des autorités, nous nous disons que cette fois, c'est la bonne. Il y a bien des discussions, des ordres. Mais rien ne se passe encore. J'ai changé de place. Sur un petit promontoire, je domine le lieu de l'inauguration. Le bleu sombre de la mer. La terre orange de la colline. La surface blanche du terre plein. La tente verte. Et ces points de couleurs, épars maintenant, des spectateurs. Les ombres deviennent minimales. Le point de vue est beau, mais je me dis que c'est trop loin pour que je puisse vraiment voir quelque chose. Je me dis que ce serait dommage d'avoir attendu si longtemps pour ne rien voir... Les jeunes du car ont aussi été gagné par la torpeur. Ils attendent tous sous le soleil. Certains s'abritent sous leurs drapeaux.

 

11h45

Un murmure parcours la foule. Le Roi arrive. Chacun commence à regagner sa place. L'agitation grandit. Il y a du mouvement vers l'entrée du lieu de l'inauguration. Une voiture arrive. Puis une deuxième. La foule se tend vers les barrières métalliques pour voir. Le murmure grandit... Mais après quelques instants, c'est une fausse alerte.

 

12h00

Cette fois, des preuves tangibles de la venue imminente du Roi font réagir la foule. Un chambardement de grands camions et de cars. Des soldats en costume beige sont arrivés, entrent en file indienne sur les lieux de l'inauguration puis commencent à se disperser sur le terre plein central, le long des barrières métalliques. Une nuée de policiers aux uniformes bleus clairs affluent également et les accompagnent. Après quelques instants, le dispositif est mis en place: le long des barrières métalliques entourant en carré la place de la tente, se placent, à intervalle régulier, un policier et un soldat qui font face à la foule. C'est donc maintenant une guirlande alternée de soldats et de policiers qui surveille la foule.

Devant nous, le soldat. Plus d'une trentaine d'année sans doute. Il a le visage émacié et un regard dur. Une moustache noire. Son visage est bronzé, presque noircit par les longues stations au soleil qui ont dû, on peut le deviner, jalonner sa carrière. Mais l'on devine aussi qu'il peut le supporter aisément, et qu'il a dû supporter bien pire. Les pieds bien ancrés sur le sol, il plante son corps petit et racé devant la foule, juste à deux mètres, les mains derrière le dos. Il scrute les gens devant lui, et je sens qu'il analyse tout comportement suspect. Il accroche de temps à autre mon regard puis passe à un autre.

À quelques pas de lui, sur le coté, un policier. Sa pose est moins altière. Il porte lui aussi une moustache mais paraît plus âgé. Plus gras aussi. Si sur le visage du soldat se lie une calme détermination à faire le poteau humain, celui du policier est plus proche. On sent qu'il souffre, qu'il a chaud. Il tangue un peu sur ses pieds, prend sa casquette pour s'essuyer le front. Il regarde également la foule.

La présence de ces deux corps d'autorité le long des barrières ranime un peu la foule. Le murmure de cette centaine de personne emplit peu à peu l'espace. Chacun commence à reprendre une place, la plus stratégique possible. Ceux qui étaient assis se lèvent et commencent à se masser vers le lieu du spectacle.

 

12h50

Des conversations se sont engagées avec les villageois et le soldat. Il ne peut nous donner des nouvelles de la venue du Roi. Comme nous, il n'en sait rien. Et comme nous, il attend. Sa prestance est toujours droite, sans faille ni signe de fatigue malgré cette attente de presque une heure maintenant, et la chaleur intense. Mais cet échange et son sourire, parfois, aux vannes des draris du village, nous rappelle qu'il n'est pas un poteau vivant, mais bien un être humain. Les gens le questionnent sur ses origines, sur sa vie quotidienne à la caserne, sur sa proximité avec le Roi.

À ses cotés, à quelques pas de là, le policier est au supplice. Il sue. Il vient parfois s'appuyer sur la barrière. Il discute moins et a même une sorte de mépris bienveillant pour nous. Il ne le dira jamais et ne se laissera pas le penser, mais son regard le dit pour lui. il n'attend qu'une seule chose. Qu'on en finisse, que tout ça s'arrête.

Les pieds endoloris et ankylosés par près de quatre heures d'attente, sous un soleil lourd qui aurait été insupportable sans la fougueuse brise marine, je ne suis pas loin de penser la même chose. Où est le Roi actuellement? Que fait-il? Faire attendre est-t-il un instrument de pouvoir comme un autre? Les autres ont sans doute l'habitude. Mais la graine de l'exaspération commence à germer en moi. Comme tous les autres, je ne peux qu'accepter la situation. L'attente a en tout cas cet effet pervers que plus l'on s'y soumet, plus la probabilité de voir arriver l'évènement est grand, et plus nos sens sont aiguisés en fonction de cet événement. Alors nous attendons...

 

13h10

Arrive soudain un autre camion. Après quelques instants, en descendent des gardes royaux qui investissent également la place. Habillés d'un costume blanc assez caractéristiques, ils se mettent en ligne. Cette fois-ci, plus de doute possible. Le Roi est proche. La télévision est là aussi. Elle fait des tests en filmant la foule, les lieux.

 

13h30

Et puis tout à coup. L'agitation. La vraie. Une clameur approche, lointaine d'abord, puis de plus en plus grande. Elle gagne l'espace comme une contagion. Lorsque la limousine royale apparaît au détour de la piste, l'agitation gagne nos rangs. C'est d'abord des paroles, des « le voilà! », des « il arrive » Ceux qui étaient assis se lèvent et la masse dispersée, blanche, groggy par le soleil et l'attente, commence à s'agglomérer, à se rapprocher des lieux de l'inauguration. La limousine noire ralentit à hauteur de l'entrée des barrières métalliques. Elle est entourée de deux larges gardes du corps, en costumes noirs eux aussi, qui courent au diapason de l'auto royale.

Je suis toujours au deuxième rang d'un groupe de spectateurs qui commencent à se plaquer contre les barrières. Le soldat en face nous regarde, parcoure rapidement des yeux chaque recoin de cette masse informe que nous devenons, au fur et à mesure de l'arrivée royale.

Puis là-bas. La portière s'ouvre. Le Roi en sort sous les vivas. Nous le voyons loin. C'est une silhouette que je distingue à peine. Une flopée de costume l'accueille mais le premier geste du Roi est pour cette foule dont les acclamations redoublent d'intensité. Il les salue de la main et l'agitation grandit. Derrière moi, devant moi. Des « vive le Roi » sonores. Des cris d'hommes, majoritairement, de voix graves. Tous les draris du camion. Leur indolence, leur dérision, leurs réticences à assister à l'inauguration lorsque nous étions sur la route. Tout ça n'existe plus. Ils sont comme transformés. Ils crient à l'unisson des autres. Leurs visage est rouge de cris. De leurs gorges, sortent des « Vive Mohamed VI »; des « Ich al Malik (vive le Roi) » avec une ferveur dont je suis incapable de mesurer le degré de sincérité. Exaltation sincère ou jeu? Fervente ou contrainte? Je suis incapable de le dire, tant leur implication, à cet instant, est totale.

Pour ma part, coincé au milieu de toute cette agitation, essayant d'avoir le meilleur point de vue possible au milieu des nuques, j'essaie de voir le Roi. Il est loin... Il marche rapidement sur le tapis rouge qui le mène jusqu'à la tente. Puis je ne le vois plus, entouré de plusieurs officiels, dont l'un lui montre un plan. Je sais alors que la cérémonie sera rapide. Et l'absurdité de cette situation commence à monter en moi. Cinq heures. Cinq heures d'attente, debout. Pour ces secondes... Pressé de toute part, je suis comme un bout de bois mort au milieu de la ferveur. Je ne crie pas. Je ne lève pas les bras. J'observe juste, avec curiosité et une avidité de débutant, ce cérémonial dont les tenants commencent à m'échapper. Le soldat le remarque, mais il sait que je ne suis pas dangereux. Sous son regard interrogateur, je me libère et m'extirpe de la foule. Je m'éloigne. Le barrage de la liesse populaire me masque l'inauguration mais je n'ai pas besoin d'en voir plus. D'ici, j'observe sereinement les choses. Les drapeaux marocains, les bras levés, les cris. Ce lieu désert et aride, qui tremble à cet instant d'une ferveur peut-être enthousiaste et sincère, mais qui me fait l'effet d'une sorte de réflexe pavlovien collectif...

 

13h50

La cérémonie d'inauguration n'a duré qu'un quart d'heure à peine. Après le départ du Roi, l'ordre de l'attente laisse place au désordre de la libération. Les soldats se mettent en rang et partent, des hommes enroulent le tapis rouge devenu poussiéreux, et tout s'ébranle dans un fin nuage de poussière. Nous sommes dirigés vers les parking de fortune d'où nous sommes venus et lorsque nous y arrivons, nous attend un chaos indescriptible. Sous la fumée des pots d'échappement, des bruit des moteurs, chaque camionnette qui veut se libérer est coincé par une autre dont le propriétaire n'est pas encore arrivé. Les voitures y ont été tellement imbriqués que ça en devient aussi compliqué que de défaire un noeu. Ça crie, ça gesticule, ça klaxonne. Sous la chaleur écrasante, les policiers et les gendarmes en sueur étouffent leur sifflet. Un homme, fou apparemment, crie de toute sa rage des insultes confuses et graves à tous, au milieu de l'indifférence affairée de la foule. Nous sommes dans la camionnette. En sueur. Poussiéreux. Lourd de fatigue...

Voilà. C'était ma rencontre avec le Roi, avec mes villageois qui, de temps à autres, continuerons à être sollicités lorsque le Souverain viendra dans la Région. Pour ma première, mon oncle s'accorde à dire que ce n'était pas facile. Que d'habitude, ça se passe beaucoup mieux, beaucoup plus rapidement. Mais ce sont les aléas des inaugurations.. La camionnette s'ébroue, la taule claque. La piste. Une heure de route ou deux nous attend... Si Dieu Veut.

 

 

 

Le soir même, à 20 heure, dans la maison, nous attendions avec impatience les informations à la télé sur la première chaîne nationale, et les activités royales. D'habitude, nous passons aisément ces introductions obligés des actualités, mais là, nous avions hâte de nous voir à la télé. Nous nous sommes vus. Ce jour là, le Roi avait inauguré 3 grands projets dans la même matinée. J'ai revu le tapis rouge, l'espace blanc, la mer. Un plan sur les gens autour. Ça a duré 10 secondes.

 

Mohamed Saïd, fait à El Hoceima, Tanger, Paris, Lyon,du 23 juillet 2007 au 1er décembre 2011.