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30/01/2010

Sanctionner les piétons

C'est une rumeur qui court un peu partout. Le nouveau code de la route prévoit, chose inédite, de sanctionner désormais les piétons. Je n'ai pas confirmation officielle d'un tel scoop mais c'est une bonne idée. La circulation sur nos trottoirs était devenu un vrai problème. Entre ceux qui jouent des coudes, ceux qui dépassent sans prévenir, qui regardent les filles au lieu de regarder la route et ceux qui friment en mettant des vêtements non homologués, ça devient infernal! Combien de fois j'ai cru mourir en voyant foncer devant moi un poids lourd qui ne semblait visiblement pas maîtriser l'art de l'évitement... Et puis je ne compte plus ceux qui m'ont grillé la priorité en entrant à la boulangerie! Une vaste campagne de sanction de ces effractions devrait être mis en place pour faire changer les mentalités. Je vois déjà ça d'ici:

le policier: Salam. Les papiers des chaussures.

Le piéton: Salam... Heu... Les voici.

-Tu sais pourquoi je te verbalise...

-Oui, mais je vous jure, je ne savais plus où j'avais la tête... C'est encore le manque d'habitude...

-Faudra t'y faire... Tu connais le "tamane": 400 dirhams, et je dois embarquer les chaussures...

-Mais c'était un petit appel, je vous assures et...

-Ecoutes mon garçon. Il est interdit de téléphoner en marchant! Tu peux pas dire que t'as pas été prévenu!

-Oui mais...

-Pourquoi on fait ces lois à ton avis? Quand tu es au téléphone, 50% de ton attention est absorbé par la conversation... Pendant que t'embobines ta Bouchra, qui te dis que tu ne vas pas buter contre un carrelage mal ajusté, tomber dans une bouche d'égout ouverte ou entrer en collision avec un autre passant?

-Oui, je comprends, vous faites votre métier mais... On peut s'arranger... 400 dh c'est trop...

-Douce musique à mes oreilles... Yallah, donnes moi juste [Suite à un problème de réseau, la suite de la conversation est inaudible. Prière de nous excuser pour ce désagrément]

Autre cas de figure et autre infraction à punir vigoureusement:

-Ewah fayen ? Tu veux voler ou quoi ?...

-Désolé, M. l'agent. J'étais pressé... J'ai un rendez-vous important vous comprenez...

-Un rendez-vous ? On a tous des rendez vous... Mais là, bezzaf ! !... 6,42 km/ heure ! Tu veux faire exploser mon compteur ou quoi ? !

-Ewah pardonnes moi, M. l'agent !...

-Non, wallou... Tu cours sur la route comme si j'étais pas là... Tu me respecte même pas... Tu t'es cru en blad siba ?

-Je ne pensais pas que je courrais aussi vite... C'est sûrement à cause des chaussures...

-Et bien on va arranger ça. Yallah : 400 dh et les chaussures à la fourrière !

-Non, c'est trop a sidi...

-C'est trop ? Moi je fais ça pour ton bien l'ami, pour t'élever et te remettre sur le droit chemin... Allé ! Donnes juste la " bleue " et on en parle plus... Et [Oh! Encore ce problème de réseau! Zut alors!]

Par ailleurs, il n'y a pas que le comportement révoltant de certains piétons qu'on devrait sanctionner, mais aussi leur équipement:

-Mets-toi sur le coté... Donnes moi la preuve d'achat de tes chaussures.

-Oui, bien sûr, voilà... Qu'est-ce qui se passe ?

-Tu ne sais pas ?

-Heu... Non, pas vraiment...

-Tes semelles...

-...

-Elles sont lisses.

-Ah ?... Mais heu... Ben... Je vous assure, j'allais les faire remplacer aujourd'hui par le cordonnier et...

-Oui, et moi, j'allais raser ma moustache. T'attend de glisser sur le carrelage lisse d'un trottoir en pente par temps de pluie pour les remplacer ? !

-Non, je vous assures à sidi...

-Yallah, fais péter la monnaie! J'ai pas encore pris mon café ce matin et [Le réseau est vraiment HS aujourd'hui!]

 

Cette campagne aiderait grandement à une sécurité plus accrues sur les voies piétonnes, et diminuerait le nombre de bousculade qui provoque chaque jours plusieurs centaines de milliers d'insultes dans le pays. "Par cette campagne forte, nous espérons faire baisser le nombre d'insultes blessantes proférés à 150.000 par jour", espère un responsable. Notons qu'il est dans les 300.000 actuellement, soit 0,01 insulte par marocain. Un taux encore inacceptable, quand nous savons qu'il est de 0,0005 en France ou 0,00007 en Grande Bretagne.

 

Mohamed Saïd, février 2006. N.N.

19/01/2010

Droit d'auteur sur les mots

-Bonjour Monsieur.

-Heu... Bonjour...

-Veuillez vous mettre sur le coté s'il vous plait, pour ne pas gêner le passage.

-Bien sûr... Il y a quelque chose qui ne va pas?

-Nous allons voir cela tout de suite. Vos papiers d'identité et votre licence.

Il fouille un moment dans sa poche, un peu inquiet, puis tend les documents demandés aux deux policiers:

-Les voici... Mais qu'est-ce qui se passe?

-Contrôle acoustique inopiné. Vous n'avez pas vu le radar derrière le buisson?...

-Heu non...

-Nous vous rappelons le fonctionnement d'un contrôle acoustique: Un radar est placé dans un site public, ou reconnu comme tel, et nous enregistrons les conversations pendant les 20 secondes réglementaire autorisé par l'article 204.6 de la loi relative au respect de la vie privée. L'écoute de la bande sonore permet alors de constater ou non une infraction au code de la propriété intellectuelle. Etant donné que c'est vous que nous contrôlons, l'interlocuteur qui vous accompagne durant ce contrôle peut prendre congé s'il le souhaite.

-Mais il me semble que je n'ai rien à me reprocher...

L'un des deux policiers montre les papiers à son collègue.

-D'après les informations que nous lisons sur votre licence, ce n'est apparemment pas le cas, Monsieur.

-Comment ça?...

-Il apparaît, d'après l'enregistrement, que vous avez commis une infraction au code de la propriété intellectuelle.

-Mais j'étais en règle pendant ma conversation!... C'est certain!

-D'après la bande d'enregistrement, vous avez utilisé deux fois le mot "bleu"... Or, si je vérifie votre licence, vous n'êtes détenteur que du Pack Normus Prima 15.000 mots...

-Non, ce n'est pas possible... Je n'ai pas pu utiliser ce mot... Je sais à quel point il est cher! ça doit être une erreur...

-Les enregistrements de la bande sont formels: Vous utilisez deux fois ce mot, or "bleu" est la propriété exclusive de Pepsi. Sans licence d'utilisation, vous êtes en infraction et je me vois dans l'obligation de vous verbaliser.

-Mais c'est scandaleux! Je vous assure que ce n'était pas voulu!

-L'intonation de votre voix lors de la prononciation de ce mot laisse pourtant penser le contraire. Il y avait dans votre pack Normus les mots "azur", "océan" et même "bliou" pour vous faire comprendre clairement de votre interlocuteur. Pourquoi utilisez des mots qui ne vous appartiennent pas?

-Ecoutez messieurs... Je... Je ne savais pas où j'avais la tête... C'était sûrement une parole réflexe... J'ai résilié il y a peu mon Pack Extenso Luxe 130.000 mots... Il y avait une période d'essai gratuite de 3 mois... Et je pouvais effectivement utiliser le mot "bleu" durant cette période... D'ailleurs, ça en jetait pas mal auprès de mes amis! J'étais dans une autre dimension niveau conversation...

-Sur votre licence, il est noté que vous avez résilié ce pack Luxe il y a un mois. Après le délai légal de deux semaines, vous n'êtes plus tenu d'utiliser les mots nécessitant cette licence et vous le savez très bien.

-Mais mettez vous à ma place! Pendant trois mois, on vous donne la possibilité de dire, avec les mots que vous voulez, ce que vous ressentez exactement au plus profond de vous! On vous donne la possibilité d'être authentique, de vous sentir libre, d'utiliser des mots primaires, qui veulent vraiment dire quelque chose, d'avoir l'impression de pouvoir exprimer pleinement, de manière fidèle, ce que vous ressentez au plus profond de vous !... Plus de retenue... Ne plus réfléchir avant de parler! Ne plus réfléchir à quel mot choisir, de peur de prononcer un mot interdit! Vous pouvez comprendre ça quand même ?

-Ecoutez Monsieur, nous ne sommes pas là pour recueillir vos états d'âmes. On peut justifier la fraude de n'importe quelle manière, et à l'infini. Vous devriez réfléchir à votre faute, au lieu de vous trouver des excuses... Ce n'est pas très malin d'utiliser des mots de luxe pour impressionner les collègues... Voici vos papiers d'identité, votre licence et votre procès verbal. Je suppose que vous n'avez pas besoin que l'on vous rappelle les dispositions. L'amende doit être réglée avant les 45 jours suivant l'infraction. Et veillez à ce que ça ne se reproduise pas. Bonne journée.

L'homme verbalisé met l'amende dans sa poche, mécontent, puis quitte rapidement les lieux avec son interlocuteur, sous l'oeil des deux policiers qui, déjà, s'apprêtent à interpeller un autre piéton.

 

 

Ce genre de scènes n'était pas rare désormais. Les policiers de la brigade des fraudes avaient beaucoup plus de travail ces derniers temps. Il y avait des radars un peu partout dans la ville, en particulier dans les lieux où le langage humain était le plus utilisé: dans la rue, dans les cafés, les restaurants, dans les gares, les parcs... On vérifiait la conformité des licences d'utilisation à la sortie des magasins, à la sortie des bureaux ou des transports en commun. Bien sûr, à son domicile, chacun était responsable de ses actes. Mais des écoutes téléphoniques pouvaient même être effectuées si l'on soupçonnait fortement le foyer d'illégalités.

C'est que la loi récemment votée, visant à renforcer le dispositif répressif -déjà existant- de la fraude à la propriété intellectuelle, était désormais appliqué de manière plus stricte. Le Ministère de l'Intérieur préparait même une autre mouture avec, comme point d'orgue, le rallongement de la durée légale de contrôle de 20 à 35 secondes, pour les rendre plus efficaces et dissuasifs.

Cette proposition avait bien sûr crée une mini agitation au sein des associations bien pensantes qui y voyaient une violation pure et simple de la vie privée. Ils prétendaient que l'allongement de ce temps d'enregistrement réduirait de manière scandaleuse les libertés individuelles, estimant que le passage du contrôle à plus d'une demi-minute -limite symbolique- changerait radicalement la nature de ceux-ci.

Selon ces organismes, ces nouvelles mesures pouvaient même permettre aux autorités de constituer des fiches plus complètes sur les citoyens et déterminer un profil type -forcément éronné d'ailleurs- pour chacun, en fonction des mots-clés utilisés. Des fichiers qui pourraient être utilisés à des fins politiques, judiciaires ou commerciales:

Les accusations étaient dures, mais le débat n'intéressait pas grand monde. La majorité des gens, qui payaient chaque année leur Licence comme tous le monde, ne voyaient pas pourquoi ceux qui ne le faisaient pas devaient être ménagés. Ils acceptaient très bien ce renforcement du dispositif puisque ce n'était pas eux qui étaient visés. Tant que l'on avait rien à se reprocher et que l'on était en règle, pourquoi s'inquiéter?

Les enjeux étaient éthiques, parce qu'il s'agissait bien sûr de réprimer une fraude très largement répandue et moralement répréhensible -l'utilisation, à des fins publiques ou personnelles, de mots qui ne nous appartienne pas. Mais il étaient surtout financiers. Les groupes gestionnaires de Licences estimaient encore, malgré le renforcement de la loi, leur manque à gagner de plusieurs milliards.

C'est que le secteur de gestion des Licences était l'un des plus important de l'économie nationale, et sûrement le plus rentable. Il générait des sommes colossales et représentait un marché total de plusieurs dizaines de milliards.

L'équation était simple: Un pays de 100 millions d'habitants, 10.000 mots utilisés en moyenne par habitant. Un panel de plus de 2 millions de mots. Une modulation de l'offre presque à l'infini. Une demande stable et pérenne puisque la communication, orale ou écrite, était le troisième besoin primaire après l'alimentation et la sécurité. Un marché géré en oligopole sur un secteur clé, crucial, vital. Il ne s'agissait pas là de contrôler un support de communication, comme la téléphonie, l'Internet ou la messagerie. Mais de contrôler l'essence même de la communication. Il s'agissait d'être à la source. Il s'agissait d'être la source.

A notre époque, c'est une chose admise. Peu de personnes conçoivent une existence sans ce paramètre tant il est ancrée dans la réalité quotidienne. Mais vendre, acheter, louer des mots constitue le plus grand coup de génie des entreprises qui y ont cru. Car il fallait bien y croire, au début, lorsque l'Etat décide le libéraliser ce domaine...

Le chef du gouvernement de l'époque invoqua alors, pour faire voter cette révolution, la nécessité sociale d'une telle action. Une grave crise économique et sociétale traversaient le pays : Récession pour la sixième année consécutive. Un taux de chômage endémique. Constitution d'un quart monde de plus en plus préoccupant.

L'abandon progressif des services publics et la libéralisation de tous les domaines de leur ressort avaient creusé des inégalités sans précédent au sein de la société. Les dérèglements des systèmes classiques de solidarité, désorganisés et rendus caduques par la nouvelle donne démographique, avaient plongé le pays dans un gouffre financier sans précédent. Cette loi pouvait alors apporter, selon le chef du gouvernement, de nouveaux fonds, pour rendre la nation plus juste, comme il l'expliqua dans son fameux discours devant l'Assemblée :

"Les mots sont notre plus grande richesse. Ils doivent profiter à tous. Les mots sont notre plus grand patrimoine. Ils doivent être préservés, valorisés, pour le bien de tous.

Les mots de notre pays ont résistés aux poussières du temps. Ils ont résistés aux hommes qui les ont prononcés, aux esprits qui les ont crées. Les mots ont traversés le temps mieux que les pierres de nos plus anciens bâtiments et je vais vous dire pourquoi: Pas parce qu'ils sont plus résistants que la roche, le fer ou moins tendres à l'érosion de la pluie et du vent. Mais parce qu'ils se sont toujours adaptés aux contraintes de leurs temps. Les mots ont toujours collés aux aléas de leur époque. Ils sont avant-gardistes avant l'avant-garde. Ils ont le sens de l'Histoire avant Elle. Ils anticipent chaque seconde leur nouveau statut. Le langage est un trésor malléable qui ne craint pas la transformation, l'adaptation, la collision avec l'inconnu de ce qui les attend. Ce sont ceux qui prononcent les mots du passé qui ont peur du langage de demain.

La seule chose que peuvent craindre les mots, c'est l'évaporation, l'inaction, la complaisance. Prenons exemple sur ceux-ci en nous adaptant nous aussi aux contraintes qui nous attendent. Prenons exemple sur eux en inscrivant la survivance de notre nation dans la confiance que nous avons de ce même futur. Ne soyons pas bornés. Nos succès dépendent de notre capacité à sortir de nos ornières intellectuelles, à penser autrement nos acquis, en ces temps où nos repères sont flous.

Aujourd'hui, cette libéralisation est nécessaire. Elle est vitale pour mener à bien les réformes cruciales qui nous attendent. Nous avons besoin de cette richesse pour repartir du bon pied.

Nos mots nous sont précieux. Alors sachez que nous ne les braderons pas. En les laissant aux bons soins de compagnies compétentes, nationales, nous ne nous en séparons pas, nous leur garantissons leur pérennité, leur valeur, leur sens profond. Nous pouvons être sûr qu'ils garderont leurs lettres de Noblesse.

Le revenu tiré des mots profitera à chaque habitant de ce pays. Il offrira à chaque citoyen les moyens de mieux se loger, puisque de nouveaux logements seront construits. ll permettra à chaque citoyen de mieux se soigner, puisque de nouveaux hôpitaux seront bâtis. Il garantira à tous une protection sociale parmi les plus performantes au monde.

Cette libéralisation ne constitue pas un acte de vente de notre patrimoine, comme j'ai pu l'entendre de la part de l'opposition. Nous leur donnons de la valeur marchande qui permettra à chaque citoyen de ce pays de vivre dignement et d'exprimer pleinement son aspiration, puisque sa parole aura désormais un poids. En donnant de la valeur aux mots, nous les rendons plus lourd de sens, de conséquences. Nous les rendons plus audibles, plus puissants. Ils seront alors utilisés à bon escients. Nous consacrons la parole au Panthéon des valeurs qui nous constituent en tant que citoyen de ce pays."

Le discour était novateur, moderne, mais convaincre une population ancrée dans des certitudes d'un autre temps s'avéra une gageure. Car inutile de préciser que la présentation de ce projet de loi paralysa la rue : Outre les échauffourées habituelles des étudiants universitaires qui bloquèrent le fonctionnement de tous leurs établissements; des manifestations spontanées, virulentes, agitées, explosèrent dans la plupart des villes du pays. L'opposition à ce projet de loi était viscérale et largement partagée par toutes les catégories de la population.

Malgré un renforcement des mesures législatives repressives et un redéploiement des forces de l'ordre, les manifestations quotidiennes de grande ampleur ne faiblirent pas. Sur les banderoles, on pouvait lire: "Non à la marchandisation du langage!"; "Mots taxés, culture en danger!"; "Après nos routes, notre gaz, notre eau, notre électricité et notre santé: notre parole!"; "Le mot amour n'est pas à vendre!"; "Je dit non donc je suis"; "Taxer les conneries dites au Parlement, pas nos mots, ça sera plus rentable!"

Des manifestations silencieuses s'organisaient également partout dans le pays. Des grèves de la parole gagnaient tous les secteurs. Les manifestants portaient sur la bouche des bandeaux, signe, selon eux, du vol de leur parole, de la confiscation de leurs mots, de leur condamnation au silence. Les relations commerciales étaient partiellement paralysées. Toutes les activités nécessitant des relations verbales entre les agents étaient perturbées. On portait des brassards noirs sur le bras en signe de désapprobation profonde. Les pages des journaux en kiosques étaient blanches, pour signaler le danger qui pesait sur la production écrite. Des écrivains, des journalistes, des sociologues. Monologues : Une bande de réactionnaires bons teints, à contre courant de l'Histoire, qui estimaient que le Gouvernement faisait là l'erreur la plus grossière de son histoire: enterrer à vie la création humaine, la littérature, l'expression artistique et journalistique. Nuire à la fluidité naturelle des relations humaines et leur compréhension réciproque. Ils voyaient dans ce projet une faillite morale et philosophique sans précédent, une totale remise en cause des principes humains élémentaires et mettaient même en garde contre un nouveau type de totalitarisme: S'approprier le langage était pour eux comme s'approprier du lien qui unissait les hommes, avoir donc le pouvoir de les isoler les uns des autres, donc de les contrôler individuellement.

Un point de vue que partageaient peu d'analystes de l'époque, qui mettaient plutôt l'accent sur la nécessité et les perspectives intéressantes qu'ouvrait cette réforme.

Alors, peur du progrès? Effroi de la nouveauté? Angoisse venue d'une autre époque? C'était bien connu: l'innovation porte en son sein l'inertie de la peur qu'elle engendre.

Plusieurs modifications à la loi initiale, et un moratoire de 5 ans fit d'ailleurs retomber la pression, marginalisant par la même la frange la plus extrême des manifestants. La publication de résultats économiques désastreux aidant (Hausse du chômage, récession prononcée cette année là, moral des ménages en déprime), l'idée de ce projet de loi, dont le volet social était très fournie, fit son chemin. Et fut finalement votée quelques temps plus tard par le Parlement, après encore quelques légères modifications.

Trois licences d'utilisation des mots furent accordées par l'Etat, aux enchères et par appel d'offres, à trois grands groupes ayant la structure nécessaire pour générer une telle activité. Ces entreprises, bien sûr, devaient être nationales vu l'enjeu culturel et stratégique du produit. Leur objectif: organiser le nouveau secteur, répertorier tous les mots possibles en créant pour chacun une documentation exhaustive, et partager ceux-ci en trois aires d'influence distinctes réparties entre eux.

C'est après le moratoire de 5 ans, et pour éviter les dérives, que le marché fut totalement libéralisé: Toute structure privée, institutionnelle ou tout particulier pouvait désormais acheter un mot, le déposer, constituer un répertoire et proposer des Pack au public, aux institutions et aux entreprises.

Dès lors, foire aux empoignes hallucinante: Coca-cola acheta le mot "rouge" à 240 millions, le disputant à l'entreprise l'Oréal. La guerre des mots commença avec ce symbole. Puis un panel de 10.000 mots, les plus utilisés dans le langage courant, fut l'objet d'une âpre bataille commerciale. Les mots "sexe", "amour" et "femme" atteignirent des sommets. "Télévision", "Mère", "Père", "Arbre", "Ciel", "Jaune", "Chérie", "Enfant", tous ces mots, et bien d'autres, tombèrent dans l'escarcelle de grands groupes industriels. Un milliardaire avait acquis pour 13 millions le mot "Anse" par nostalgie sentimentale. Un autre excentrique avait offert à sa femme les mots "Beauté" et "Diamant" pour leurs vingt années de mariage, et ils furent retirés de la circulation du langage courant, pour usage privé. Plus l'occurrence des mots dans le langage de tous les jours, calculé par les linguistes pendant le moratoire, était grande, plus les prix s'envolaient. Au contraire, bien des mots ne trouvèrent pas preneur au prix minimal fixé par l'Etat, comme "disetteux", "ostensoir", "spumescent", "vipérine", "cassettothèque". Des mots rares, vieillis, ou véhiculant une image qu'il serait difficile de mettre en avant pour une éventuelle commercialisation.

Mais au fil du temps, l'idée que ces mots peu usités, mais primaires, pouvaient constituer un excellent investissement pour le futur du fait de leur neutralité face aux aléas du langage, contribua finalement à leur achats. Ils furent même rassemblés ensemble dans un Pack Mots Rares 5000 qui eut beaucoup de succès.

Les Packs étaient des répertoires de milliers de mots, de préférence les plus utilisés dans la vie de tous les jours, et proposés par des entreprises diverses aux clients selon leurs besoins.

Il y avait bien sûr les Pack classiques : Basics, Normus ou Vista, 15.000 ou 20.000 mots. Ces Packs regroupaient tous les mots du langage courant, de la vie quotidienne, et s'adressaient aux clients soucieux de ne pas trop modifier leurs habitudes linguistiques. Plus complets, les Packs Premium, Excellium ou Vista Plus, 40.000 ou 50.000 mots, étaient leurs versions enrichies. Ils s'adressaient à un public plus aisé, désireux de marquer son statut par un vocabulaire plus élaboré.

En fait, si l'on exclut les Pack personnalisés, en perte de vitesse et fastidieux à constituer du fait de l'éparpillement des propriétaires de mots et des fluctuations contractuelles selon ces derniers, les industriels proposaient plusieurs autres milliers de répertoires: Il y avait les Pack Jeuns, Liberty 20.000, Glamour, EnergyNear, Play ou Next, ciblés pour les jeunes, et qui leur permettaient de rester à la pointe des nouveaux styles d'expressions. Les Packs Belle-Epoque 25.000, Classia, Boudoir, s'adressait à la tranche d'âge inverse. Seductive, Addict ou Tendura étaient d'excellents outils de séduction pour qui usitaient du langage amoureux. Le Pack Luxe permettait d'utiliser plus de 10.000 mots parmi les plus chers du langage, comme les mots sexe, noir, argent, bleu, tableau ou bénéfice. Les Packs Intellecto avait également un grand succès puisqu'il compilait une série de mots savants qu'il était de bon goût de prononcer lors d'une conversation.

Parfois, le choix d'un pack était subordonné par des raisons professionnelles et prenaient même un caractère obligatoire, lorsque les étudiants partaient par exemple dans leurs spécialités respectives. Ils étaient alors tenus de prendre un Pack pédagogique où étaient regroupés tous les termes et vocabulaire propres à leur discipline. Il y avait ainsi le Pack Study Psychologia. Le Pack Sociologia, Droits, Géologia ou le Pack Medecine. Durant les années d'études, l'Etat prenait bien sûr en charge une partie du budget consacré à ces répertoires, selon les ressources de chaque famille.

Les packs relatifs au savoir, comme le Pack BrainForce, Intellectua Premium 100.000 ou Excellence étaient autant convoités qu'onéreux, du fait du nombre impressionnants de mots qui les composaient. Seule une certaine élite pouvait y acceder. Au sommet de l'échelle de ce type d'offre, trônaient bien sûr les fameux Packs Encyclopedia, qui regroupaient tous les mots connus de la langue nationale, les dérivatifs argots et les mots de toutes les catégories. Le détenteur d'un tel Pack avait une liberté totale d'expression. Il pouvait user de toutes les nuances, de tous les tons, pouvait se mouvoir sur l'Océan du langage avec la liberté la plus totale, avait la possibilité de communiquer avec les différentes couches de la population... Il était presque le maitre du monde.

A coté de ces institutions commerciales, des répertoires plus volatiles étaient crées chaque année, selon les modes, les aspirations collectives du moments ou les soubresauts d'idées et de prises de consciences qui traversaient de temps en temps la société: Ecologia ou SavePlanet 15.000 proposaient un abécédaire de tous les termes qu'il était utile de connaître pour agir activement pour la protection de l'environnement. A l'achat de chaque Pack LiveAid 23.000 ou SaveChildren, un pourcentage des recettes étaient reversé à des associations humanitaires internationales. Les grandes manifestations évènementielles étaient également à l'honneur et donnait lieu à la création de répertoires éphemères, comme Coupe du Monde 12.000, SportOlympia ou Pack ExpoMondial 60.000. Même les périodes de guerre ou de troubles planétaires faisaient l'objet de Packs: GuerreDuGolfV, Geopolitic, Inondations 10.000.

Le Pack Elle et le Pack Lui 25.000, préparés en collaboration avec de grands magazines de mode et des psychologues "pour en finir avec le formatage commun des Packs ordinaires qui dénature la différenciation sexuelle du langage" et qui se donnait pour mission de "faire exploser la féminité éruptive en toute femme ou la virilité sensuelle des hommes", étaient également les best sellers du moment.

Et puis il était de certains packs comme d'un parfum: Les Packs Indexo, Forta, Finesse, Suave ou Tempeto, proposaient des mots élégants, à la sonorité surannée, à la charge émotionelle subtile, qui étaient sensé donner au souscripteur qui les prononçait, tel un parfum auditif, un charme propre.

Mais le must du must, pour la catégorie la plus branchée de la population, était d'acheter des Packs de mots crée par des artistes célèbres : "Ayez en avant-première les mots que l'on utilisera demain!". Le Pack Futura proposait des mots comme: Iliament, Gadwane, Zactaline, Numélone ou Ayar. Un autre pack, Artistal, proposaient des mots plus conceptuels : Gadagadon, Vavalalan, Tamanatal ou Vivianal. Les prononcer en public ou lors de conversations privées valait à son élocuteur une certaine estime puisqu'il faisait montre d'un goût et d'une recherche avéré.

Mais il faut bien comprendre que toutes ces fantaisies ne concernait qu'une certaine catégorie de population. En fait, la majeure partie de celle-ci prenaient des Packs premiers prix, quitte à bannir de leur langage certains mots.

Il y avait le Pack Minima 5000 mots. Le Pack Essentiel 7.000 ou le Pack Minimum Premium. Certaines entreprises, spécialisés dans le discount, proposaient même des Packs à 1.500 mots. Face à la flambée des prix, ces packs étaient de plus en plus demandés, et bon nombre de ménages ne se gênaient plus pour passer d'une catégorie linguistique donnée à la catégorie inférieure. Cela exigeaient un grand sacrifice au niveau de leur vocabulaire mais permettait aussi à leurs souscripteurs d'économiser de l'argent et de le mettre dans d'autres domaines. Ainsi, certains économisaient jusqu'à 5.000 mots pour pouvoir refaire leur maison, ou s'acheter une voiture.

 

Cette paupérisation lexicale n'était pas sans inquiéter. La chappe commerciale qui pesait sur l'expression, la rigidité de son compartimentage thématique et paradoxalement, la dématérialisation progressive du langage qui, d'intermédiaire véhiculaire indispensable entre les citoyens, devenait objet d'appartenance sociale -donc facteur de division; tout cela amena à une forme de contestation d'un genre nouveau.

Pour échapper ainsi à cette taxe du langage et des mots, de nombreux esprits libres, poètes, écrivains, journalistes, jeunes étudiants, populations des couches populaires et individus lambdas créèrent tout simplement les leurs. Au début, le processus était d'ailleurs simple: quelques apocopes ici, un remplacement de lettre par là. Le mot Banane devenait Baname. Rouge devenait Nouge. Vent devenait Fent.

Les déformations secondaires de mots primaires comme Voiture, Arbre, Ciel, Hôtel ou Panneau donnaient Voicture, Arbrte, Cial, Hôdel, et Banneau. Parfois, il suffisait juste d'inverser les syllabes, comme pour les mots Tiquebou, Xita ou Tromé.

Se développa alors un, puis plusieurs langages parallèles qui se créaient et vivaient par-devers du langage habituel, que l'on finissait de surnommer "d'officiel". On ne disait plus: "Salut, tu vas au cinéma ce soir?" mais "Nalut, tu vas au Rinéma ce Toir?" Par ailleurs, la phrase: "L'action du Géant UniLangage chute de trois points et demi peu avant la clôture" devenait "L'abtion du Héant UniLangage chute de droi boints et nemi beu afant la glôture". Ce titre, que l'on pouvait lire dans certains journaux économiques de l'époque: "L'industrie du mot cherche la parade et réflechit sur son futur" devenait "L'intustrie du not cherche la barade et réflechit suir son vutur"

Il était klair que ce énomène, qui menaçait de se propager à doutes nés gouches de la bobulation, ne manqua bas d'inquiéter ces derniers. Il fut alors décidé que la survie de leur industrie dépendait de leur réactivité face à l'émergence des nouveaux langages, que ces entreprises devaient s'approprier à tout prix avant que l'un d'eux s'ancre trop rapidement dans la gratuité.

La loi le permettait: Comme les terres vierges, les mots, existants ou inventés, sont originellement possession d'Etat. Les inventer ne donnait droit à la possession que s'ils étaient achetés par leur créateur au préalable, au prix minimal fixé par l'Etat, sans quoi, selon la loi de la libéralisation des mots, toute personne, physique ou morale, pouvait les déposer et en disposer. La parade contre la profilération de ce que l'on appelait les "sous-langages" fut alors toute trouvée: A chaque mot crée dans la rue, les entrepreneurs s'empressaient de le déposer, de le déposer, ce qui obligeait les locuteurs réfractaires, qui n'avait en général pas les ressources financières pour déposer leur création ou surenchérir aux offres des entreprises, à en créer d'autres. S'ensuivait alors une sorte de course-poursuite créateur-industriel qui accélérait le développement, la mutation et la dispersion sémantique des nouveaux idiomes.

Cela donnait ce genre de variations, sur parfois quelques mois à peine :

-Vive la Liberté de créer des mots.

-Viv la Libarté de créer des nots

-Vik la Libraté de créer des nors

-Vikke lea Kilerké de créer di kots

-Viakke lia klekv du créer d kokks

-Bkiachk liye Knierk dio créer duiv kolmks.

Plus on créait de mots, et plus le langage s'épaississait et s'étouffait dans ses néologismes éphèmères qu'en remplaçaient d'autres qui, à peine assimilés, agonisaient dans l'obsolescence. Ce travail de sappe, couplée à des périodes de promotions commerciales très intéressantes sur les Packs, eut pour résultat l'essouflement du mouvement de création de mots. Même les esprits les plus créatifs s'essouflèrent, et surtout, la population ne s'y retrouvaient plus dans la cacophonie. Si les modulations du langage étaient infinies, la capacité de la population à les assimilier, à les adopter et les abandonner pour reprendre de zéro un autre langage, était limité, et c'était compréhensible.

La victoire des gestionnaires de packs était double puisque l'épaississement du langage redonna une valeur phénoménale aux mots primaires. Les mots secondaires, issus des déformations des mots premiers, enfantèrent de mots tertiaires, qui donnèrent des mots quaternaires et ainsi de suite. Tout cela contribua à une sorte de stratification sociale du langage. La multiplication des micros-langages, où l'on ne se comprenait qu'au sein des villes, des quartiers et parfois qu'au coeur de chaque famille, et qu'avait encouragé la dispersion lexicale des artistes, contribua à l'aspiration collective d'un référentiel commun. Les mots premiers, normaux il y a quelques années, prirent alors une valeur colossale et rayonnaient au sommet d'une pyramide linguistique plus large que jamais. Utilisé désormais par une certaine aristocratie, une certaine élite, le langage "officiel" devenait référence universelle face au fratras linguistique informe et flasque des déformations lexicales passées.

 

Ce verouillage commercial de l'expression et de ses échappatoires radicalisa un peu plus la lutte. Elle donna lieu à un nouveau mouvement de contestation, artistique et populaire, où des philosophes, poètes, écrivains ou anonymes, en but désormais à ce qu'ils appelaient "l'infernale machine commerciale qui bridait et tuait l'esprit humain", utilisaient, pour choquer, par soucis du scandale aussi, des pages entières de mots sans licence. Certaines personnes excentriques baffouaient la loi de manière ostentatoire en criant dans les radars acoustiques, par provocation, des mots qui leur étaient interdits. Des artistes sculptaient des mots connue dans le marbre, ou bâtissaient les lettres de ces mots en briques pour signaler le caractère immobilier, et immobile finalement, de la pensée humaine. Une pensée qu'ils jugeaient "figé dans le ciment de la capitalisation, prisonnière du béton pécunier".

Dans les rues, des crieurs publics prenaient d'assaut les places animées de la ville et récitaient des fragments d'oeuvres littéraires en total mépris de la propriété intellectuelle. Et surtout, les murs se recouvraient bientôt de slogans revendicatifs: "Sexe trop cher"; "Vous dire Merde ne m'a rien coûté!"; "Sous votre cerveau, le Pack-tole"; "Taxez l'air que l'on respire mais ne taxez pas l'inspiration"; "Te haïr me coûte moins cher que t'aimer"; "Sur le sable, Dictature, j'écrirais ton nom". Ou encore: "Nous devons être Libre de dire le mot Esclave."

Malgré un élan de sympathie, de répulsion et d'estime à la fois, ce mouvement de "résistance" fut peu suivi. Cet héroïsme fit des vagues, amusa un temps, mais cette lutte paraissait lointaine, métaphysiquement trop eloignée des réalités quotidiennes des gens, plongés dans leur vie automatique, et qui regardaient cette agitation avec autant d'intérêt que de distance. Quand bien même la beauté des revendications les charmait dans ce qu'ils avaient d'excessifs, ils ne voulaient pas avoir de problèmes. Surtout, ils en avaient d'autres, beaucoup plus urgents.

Et puis n'était-ce pas indéniable? Le secteur incriminé tirait vers le haut toute l'économie du pays, dynamisait tous les autres secteurs, créait des emplois. Grâce aux impôts sur les bénéfices générées par l'activité, les mots avaient permis la construction d'hopitaux, d'écoles, de crèches. Pourquoi s'en plaindre? Pourquoi abbatre l'arbre en haut duquel on avait construit sa maison, son futur? Pour beaucoup, ces personnes qui militaient pour le droit de disposer librement des mots étaient des riches ou fils de riches peu au fait des réalités sociales du pays, des oisifs qui avaient les moyens de leur lutte, et qui, à l'occasion, si l'on leur offrait d'exploiter les mots, ne cracheraient pas dessus.

Et puis si dans notre démocratie, toute contestation est autorisée à la condition qu'elle se fasse dans le respect de la loi, ce n'était pas le cas de ces mouvements groupusculaires et crépusculaires qui se rendaient coupables de délits graves, comme le vol de mots ou la dégradations de lieux publics, infractions que réprouvait encore le grand public et dont il fallait mettre un terme.

Certains activistes et artistes, devant l'ampleur des amendes à payer, la menace d'emprisonnement faute de paiement, préféraient abandonner la lutte ou s'enfoncer davantage dans une stérile clandestinité. D'autres, devenues des figures connues et qui s'enrichirent grâce à la médiatisation de leur combat, changeaient doucement de discour. Certains de ces pseudos rebelles s'établirent même, succès aidant, dans l'établishement, où ils proposaient leurs propres Pack Artiste...

La faillite artistique et philosophique dans notre pays, qu'ils dénonçaient pour justifier leur combat, était de toute façon un faux débat. Les sociétés gestionnaires des Licences avaient des Fondations de mécénats, des Instituts qui soutenaient, finançaient les artistes et les étudiants des différentes branches du savoir, en leur garantissant la gratuité de tous les mots et termes dont ils avaient besoin. On ne pouvait donc accuser, en toute bonne foi, l'industrie lexicale de brider la création.

 

 

Bien sûr, la main-mise économique et financière des mots par les grandes sociétés n'était pas sans créer de nombreuses contraintes, voir de vrais problèmes. Elle entraîna la mutation de nombreux secteurs d'activités, économiques, mais également culturels et artistiques. Par exemple, les commerciaux devaient désormais prendre en compte ce paramètre pour leurs entretiens avec leurs clients. Des écrivains ou essayistes en étaient même réduit à consulter leur banque avant de valider un livre.

Après étude sérieuse, les réponses qu'ils recevaient était alors en général d'une laconique précaution: "Non, désolé, mais les mots que vous utilisez sont trop chers. Nous ne pouvons aider à publier votre roman." ou "Vous devriez changer 1359 mots pour rendre votre projet plus viable économiquement, parce que là, vous allez droit dans le mur, mon cher."

La flambée régulière des prix des mots, l'obligation faite aux entreprises privées et personnes de renouveller leurs packs à l'année, le traitement plus sévère des infractions, tout cela perturbaient de nombreux secteurs.

Cette situation toucha de plein fouet les médias, grands consommateurs de mots. Télévisions, radios, journaux: leur nombre fut divisé par deux en seulement quelques années, faute de viabilité économique. La presse écrite en particulier connaissait de nombreuses difficultés. Le choix stratégique, de ces publications, d'un vocabulaire moins noble pour garder un équilibre financier même précaire, n'y fera rien, et achèvera même de leur faire perdre de nombreux lecteurs. De grands journaux firent faillite. D'autres, plus chanceux, furent rachetés par des conglomérats qui décidèrent d'en faire leur fleuron. Mais la majorité d'entre eux passèrent aux mains de groupes détenteurs de Licences, au grand dam de l'opinion publique. Ce mélange des genres choqua. On soupçonnait ces groupes de vouloir noyauter une presse encore peu amène envers eux et infléchir leur ligne éditoriale.

Les patrons de Licences s'en défendirent, plaidant bien au contraire pour une presse nationale forte, indépendante et libre, à laquelle ils donneraient tous les moyens nécessaires pour qu'elle s'exprime sans contrainte et sans pression, de quel ordre que ce soit, financier, éditorial ou autre. Le procès qu'il leur était fait était à leurs yeux d'autant plus injuste qu'ils estimaient faire un acte économique et citoyen fort, en évitant la disparition de grands titres renommés.

Si les inquiétudes restaient vivaces, il fallait bien reconnaître qu'il y eut tout de suite dans ces publications un bond qualitatif remarquable, tant au niveau de la forme qu'au niveau du texte et des mots utilisés, beaucoup plus précis. Une qualité qui représentait en soi un beau progrès pour la liberté de la presse.

Ces inquiétudes et les débats houleux sur les dangers de la prise de contrôle des agents économique sur l'information étaient, selon de nombreux observateurs, peu fondés. Ils étaient du moins à nuancer et à mettre en perspective avec des précédents de ce genre de situation dans un passé lointain, où de grands journaux avaient été sous la coupe de grandes marques commerciales. Selon de nombreux historiens, cela n'avait pas dénaturé la presse ou empéché les journalistes de faire preuve d'une objectivité professionnelle sans faille, même si des esprits chagrins pensaient le contraire.

 

En fait, le danger de la monopolisation des mots par les seuls industriels résidait surtout dans la menace d'un appauvrissement qu'ils faisaient peser sur la langue nationale. Une menace déjà lattente et que parvenait difficilement à circonvenir un Gouvernement de plus en plus impuissant malgré l'important arsenal juridique mis à disposition, justement, pour parer à ces dérives.

Le fond du problème, c'est qu'il y avait des mots très rentables : amour, sexe, baise, salope, bisou, maison, télévison, propriété, jaune, nuage et des milliers d'autres. Mais il y avait surtout des mots qui ne rapportaient pas un kopeck à leurs propriétaires, comme admittance, chétognathe, fibule, accot ou spitant . Ces mots disparaissaient alors des catalogues, et donc, du vocabulaire courant; leurs gestionnaires préférant les retirer du marché ou les liquider pour optimiser leurs packs. Des mots firent "faillite", comme apriorité, birbe, nouure, ou turne. Et des centaines d'autres, trop peu ou pas du tout utilisés selon les responsables des Groupes détenteurs de Licences, étaient menacés: Caliorne, commensal, inhomogène, kraal, mordacité, balletomane, songe-creux et bien d'autres...

Officiellement, c'était interdit. Les gardes-fous multipliés lors de l'élaboration de la loi sur la libéralisation des mots, pour éviter justement ces atteintes à leur existence, attestaient de la volonté de l'Etat de se porter garant de l'intégrité de la langue nationale. Pourtant, les industriels, rapports de linguistes à l'appui, estimaient que la disparition des mots était déjà un phénomène naturel propre à l'évolution du langage, et qu'ils n'avaient pas à assumer les conséquences de la déliquescence normale de mots dont l'utilité avait disparu depuis bien longtemps. Un phénomène qui, estimaient-ils, grévait leurs coûts, nuisait à la qualité de leurs packs et fragilisait leurs comptes sans qu'aucune compensation financière ou subvension gouvernementale ne leur vienne en aide. A défaut, et face à une concurrence toujours plus redoutable, les entreprises étaient donc obligées de rationaliser et d'optimiser leurs packs pour rester compétitifs.

Cet état de fait eut le mérite d'ouvrir le débat sur signifiant et objet: Une chose dont on supprime le nom disparaissait-elle avec elle? Le monde réel pouvait-il pâtir d'un changement du monde signifié? Bref. Toucher aux mots influait-t-il sur la perception que nous avions du monde? Ou la raison et la connaissance suffisait-elle? Car si la plupart des mots menacés désignaient des termes vieillies dont la disparition n'aurait à priori pas d'incidence sur le fonctionnement du parler actuel, comme bamboche, gaton ou prétantaine; la dénomination de certaines plantes ou bactéries rares, aux noms compliquées, comme alcyonaire, echiurien ou sphfénodon, étaient également visés.

Les industriels proposèrent une multiplication de synonymes qui permettrait de simplifier et fluidifier le langage, qu'ils jugeaient peu fonctionnel et perclu de lourdeurs propre à l'immensité de son vocabulaire.

Pour ces industriels, il était temps de réformer le langage en profondeur, le rendre plus fluide, plus dynamique, moins dense, en supprimant les mots superflus. Il y avait trop de mots dans la langue, estimaient-ils, et cela nuisait à la compréhension réciproque des hommes et des femmes. Un langage allégé, donc plus efficace, serait mieux assimilé par les enfants ou les personnes en difficultés, et leur donnerait les moyens de s'exprimer de manière beaucoup plus simple et plus libre. Cette mutation permettrait également une meilleure compréhension des différentes couches de la population entre elles. Et l'adoption d'un langage aéré aurait également un impact inestimable dans le fonctionnement économique, en améliorant la transmission entre les différents secteurs d'activité. Enfin, un langage qui rassemblerait les Hommes.

Ce nouveau crédo des industriels et cette requête, malgré ce qu'elle avait de séduisante dans son utilité sociale, reçu une nette opposition de l'Etat, qui ne transigea pas sur ce point: On ne touche pas à un langage millénaire. Des aménagements furent cependant proposés: Les entreprises pouvaient enlever les mots non rentables de leurs Packs. Mais à la condition d'établir et de mettre à disposition des fichiers-réservoirs de ceux-ci, bien en évidence dans leurs offres au public. Une sorte d'archivage, dont les frais de fonctionnement les pénaliseraient dans leur développement, retorquaient les groupes commerciaux. La proposition de les vendre à l'Etat et de rendre tout simplement ces mots dans le domaine public échoua également. Officiellement à cause du désaccord sur le prix de vente. Mais en coulisse, surtout parce que cette remise en circulation de mots sans droits risquait de faire dangereuse jurisprudence, en laissant croire à une possible renationalisation...

Les négociations étaient difficiles. L'intransigeance de l'Etat sur l'intégrité de la langue était dénoncé comme une lourdeur et une ingérence, une entrave à la liberté d'entreprendre. Les entreprises accusaient le Gouvernement de les mettre en difficulté, dénonçaient l'archaïsme et la rigidité de son fonctionnement.

Faute d'accord sur le fond du problème, et devant la menace des entreprises -qui se disaient acculés- de supprimer de nombreux emplois ou de les délocaliser pour garder leur compétivité; la recherche d'un compromis était indispensable. L'exploration d'une piste nouvelle, sous l'impulsion des industriels, ramena les négociateurs sur la table à de meilleures dispositions : S'ils ne pouvaient appuyer leur croissance sur l'optimisation et la rationalisation de leurs Packs, ces groupes demandaient alors en compensation un "élargissement" de leurs domaines d'activité. Cet élargissement concernait bien entendu un élément central du langage qui leur avaient longtemps échappé: le verbe. Epargné lors de l'élaboration de la grande loi de la libéralisation des mots pour garantir à tous la disposition libre et sans restrictions des mots générateurs d'action; mesure qui avait d'ailleurs fait partie des nombreuses concessions et modification au texte initial qui avait permis l'acceptation du texte-compromis par les parlementaires, les verbes n'en étaient pas moins convoités, et les pressions exercées par les agents économiques pour les libéraliser avaient toutes buté sur l'intransigeances des chefs des Gouvernements successifs. A leur grande colère, car la somme des verbes représentait un champs du langage important, de l'ordre du cinquième, et un terrain encore vierge dont l'importance n'échappait à personne. Des verbes comme aimer, faire, écouter, parler, dire, embrasser ou effleurer représentaient potentiellement un chiffre d'affaire de plusieurs milliards. Ils étaient devenus des objectifs prioritaires, à la valeur inestimable, aux yeux des nombreux investisseurs qui tablaient sur leur possible exploitation pour revigorer leur activité.

Un accord de principe leur fut concédé par l'Etat. Une concession durement négociée. Pour sauver l'intégrité de la langue nationale.

La présentation à l'Assemblée, quelques mois plus tard, de l'avant-projet de loi sur l'accord de licences sur les verbes fit des vagues. L'un des chefs de l'opposition monta même au créneau et dénonça une énième concession au capital dans son élocution devant les députés:

"Le verbe est le vecteur de l'action humaine. C'est la poignée d'une porte qui nous ouvre à la liberté d'agir, à la nécéssité de nous adapter, dans un monde changeant et imprévisible. Si l'on taxe ce qui permet à l'homme d'avancer, de penser, de faire, nous nous condamnons à l'immobilisme. La taxe des mots était d'ailleurs, à mon sens, une grande erreur. Mais nous en prenons acte. Cette loi a permis de développer une activité commerciale importante et la création de milliers d'emplois. Elle a permis des rentrées budgetaires inespérées pour financer certains grands projets, notamment d'ordres sociaux, et le soutien de notre économie qui, comme vous le savez, souffraient de grande difficultées.

On nous propose aujourd'hui une nouvelle loi qui autoriserait le capital à acheter les verbes. En fait, une mouture plus élargie de la grande loi sur la libéralisation des mots. Pour quelle utilité? Dans quel but? Avons nous fait le bilan des avantages que nous avons retiré de vendre nos mots? Devons nous agir dans l'urgence, pour prévenir une hypothétique crise du secteur, alors que l'enjeu est capital et d'une importance philosophique primordiale?

Parce que la question se pose: n'avons-nous pas été trop loin dans le marchandisage ? N'avons nous pas fait l'erreur de trop dans notre course effrénée à la marchandisation? Nos nuages seront-il bientôt soumis à la vente comme du bétail? Nous promet-on, demain, de ne jamais taxer l'amour que l'on porte à une personne, ou que regarder le ciel ne nous sera pas interdit, sous peine de contravention, parce qu'il serait propriété privée? Devrons nous un jour payer pour se chauffer au soleil, parce qu'un conglomérat l'aurait acheté?

Avant d'élargir encore plus ces privatisations, il nous faut prendre le temps de réfléchir à ce que nous a apporté concrêtement la libéralisation de nos mots, au delà de l'aspect matériel et financier? Qu'a-t-il apporté à nos idées? Comment a évolué notre société depuis? Quel bilan pouvons nous faire de l'évolution culturelle, scientifique, mais aussi sociale, de notre pays? Nous demander, avec tous le poids, le sérieux et la douleur que requiert cette question; nous le demander pour nous, mais surtout pour nos enfants: Que voulons-nous pour le futur, leur futur? Faillite philosophique pour les uns, réussite économique pour d'autres, l'industrialisation de notre langage divise les avis, les intérêts. Mais je pose la question: Une réussite peut-elle être appelée ainsi lorsqu'elle écrase nos autres réussites, qu'étaient, entre autres, notre foi en la liberté de parole, notre solidarité, notre capacité de création?

Sans les mots, nous avions fermés à jamais les fenêtres. Aujourd'hui, on nous demande d'enlever la poignée d'une maison qui nous appartient, et à laquelle on n'aura plus accès!"

Défendant son projet, le chef du Gouvernement fit face à ces accusations. Il répondit devant l'Assemblée au député qui l'interpella:

"Remettre en cause le système des Licences, c'est comme remettre en cause la téléphonie, sous prétexte que les communications sont payantes et qu'elles constituent donc un frein à la fluidité des relations humaines. C'est comme remettre en cause l'Internet ou que sais-je, l'industrie automobile, parce que les voitures font des trajets que l'on aurait tout aussi bien pu faire, dans l'absolu, à pied! Se plaint-t-on de l'existence des commerces, des supermarchés, parce qu'ils proposent à la vente des pommes, des haricots ou de l'eau, que l'on trouve pourtant dans la nature? Reproche-t-on aux entreprises de faire payer leurs services parce que cela nuit forcément au bonheur humain, de faire payer les choses? ça n'a tout bonnement pas de sens. Cela est même dangereux, parce que cette remise en cause du progrès, qui améliore la vie quotidienne de tous nos concitoyens; la négation de cette réalité ne peut nous amener qu'à un recul civilisationnel inacceptable. Alors non, Monsieur le député. Vous ne pouvez avoir de positions si rétrogrades. Et si c'est le cas, elles ne sont pas à votre honneur.

Entendons nous bien: les Groupes gestionnaires de Licences proposent un service, et je dirais même, un service d'intérêt et d'utilité public: donner aux citoyens les moyens de mieux s'exprimer, et surtout -et c'est sûrement le plus important- d'être mieux entendus, écoutés. Je le dis devant vous: L'action de l'industrie lexicale a permis la libération de la parole et de l'écrit. La communication est beaucoup plus fluide, sincère, parce que les mots ne sont plus calculés, parce que les mots ne sont plus superflus, sans importance, comme cela a pu être le cas par le passé. Ils sont pesés, autant à l'écrit qu'à l'oral. La privatisation du langage, qui a permis sa remise à niveau et son repositionnement dans le champs de nos valeurs, a révolutionné notre manière d'intéragir, de parler, d'écrire. Parce que ce que nous disons signifie enfin quelque chose.

Or, donner un poids à la parole n'est pas un service anodin. Tout ce travail de mise en valeur a un coût, et c'est normal. Où est-t-il dit que la transformation, le conditionnement et l'acheminement de produits bruts en produits finis n'ont pas un coût pour les industries?

La libéralisation des verbes constitue la suite logique de ce grand mouvement de mise en valeur de notre patrimoine. Vous demandez un bilan: L'activité économique et les protections sociales sont pérenisées. La science, l'art, dont vous soulignez à juste titre l'importance, sont plus soutenus que jamais, grâce aux revenus générés par les mots et les idées. Nous estimons sans complexe, avec tous les membres de mon Gouvernement, que puissance économique et puissance culturelle sont intimement liées. Car qui soutiendrait les idées si nous avions le même niveau de vie que bon nombre de pays du tiers monde? Vous parlez d'urgence. Il y a urgence en effet. Notre pays concède un retard de plus en plus criant face à nos concurrents internationaux, et nous devons donner à nos entreprises les moyens de rester dans la compétition. Nous devons voter cette loi car il s'agit d'une nécessité nationale, dont dépend l'avenir de notre pays en tant que puissance mondiale."

 

 

 

Malgré la détermination du Gouvernement, ce nouveau projet de loi reçu un accueil mitigé. Il faut dire que les contrecoups et les effets controversés de la précédente loi, votée quelques temps auparavant et qui avait autorisé la libéralisation des idées, n'avaient pas encouragé cette nouvelle concession...

Car les idées furent également soumis aux droits d'auteurs. Idées, convictions, axiomes, thèses. Tout ce qui relevait de la pensée humaine avait été privatisé. Il devint alors interdit de citer, d'échanger une idée ou un point de vue protégée par un droit d'utilisation. Il était également reconnu que la formulation d'une idée était une création originale, un travail à part entière, cette loi était donc un gage de reconnaissance de la fonction de penser et devait permettre une plus grande protection des artistes et des esprits brillants, en leur assurant une rétribution financière à la mesure de l'impact de leurs pensée sur la société.

Elle entérinait surtout le fait qu'une idée, dont les conséquences pouvaient se mesurer de manière quantifiée dans le réel, ne pouvait être considéré comme un bien sans valeur. C'était donc une grande avancée culturelle.

 

 

Choix des mots, des idées, des verbes, des packs, des licences. Droits d'auteurs. Droits d'utilisations. Propriété intellectuelle. De moins en moins de personnes étaient de toute façon confrontés à ces choix corneliens...

Il y eut bientôt une grande majorité silencieuse. Une catégorie qui ne pouvait ou ne voulaient s'exprimer, faute d'argent. Il leur était interdit de parler, sous peine de poursuites. Ils ne parlaient pas, n'avaient aucun pouvoir donc de revendiquer leur situation. Comme ils ne parlaient pas ou n'écrivaient pas, on les oubliait très vite. Et mis à part quelques associations qui se sentaient concerné par cette détresse, peu en faisait cas.

L'Etat y travaillait pourtant. Un projet de loi prévoyait un VMI (Vocabulaire Minimum d'Insertion) pour ceux qui n'avait pas les moyens de s'offrir des mots. Mais certaines organisations humanitaires, des psychologues et des sociologues, estimaient ces mesures dérisoires devant la gravité du problème. Ils tiraient la sonnette d'alarme et faisaient part de leur grande inquiétude sur l'évolution de la société. La situation, estimaient-ils, était grave: les libertés individuelles avaient reculé de manière effarante, l'équilibre social du pays menaçait de rompre. Sous couvert de sa valorisation, la liberté de parole avait été totalement anéantie. De nombreuses personnes semblaient souffrir d'une sorte d'anarthrie sociale. Les inégalités face à l'accès à l'expression avait plombé le pluralisme démocratique puisque désormais, seuls les citoyens les plus riches pouvaient s'exprimer et influer sur les politiques gouvernementales.

Ces mêmes associations mettaient en garde l'opinion publique et le Gouvernement: Le vérouillage de l'expression était dangereux, car les aspirations, les envies, les doutes, les sentiments, bref: la parole intérieure, ne disparaissait jamais. Ce que l'on exprimait pas pleinement par les mots s'évacuait dans la frustration : art, dépression, violence physique. La multiplication toujours plus exponentielle des épisodes de violences, des agressions et des incivilités dans notre pays n'était, selon eux, que le résultat tragique de cette politique de marchandisation du troisième besoin primaire de l'espèce humaine: communiquer à l'autre sa singularité.

Il est vrai, sans souscrire à ce catastrophisme forcené, que les grandes lois sur les mots avaient changé le pays. Le revirement des valeurs que dégageaient les mots et le changement de finalité du langage avaient fortement perturbé la société, fragilisé encore plus les populations à risque.

On disait désormais que les mots ne faisaient pas le bonheur, que l'on pouvait très bien vivre sans, qu'il y avait autre chose dans la vie, pour faire ressortir la qualité d'une personne. Les mots ciel, jaune ou bleu étaient comme des voitures de luxe que l'on regardait passer sans pouvoir les utiliser. Ces mots ne signifiaient plus ce qu'ils signifiaient. Ils véhiculaient un sentiment d'appartenance à une catégorie sociale. Ils véhiculaient un mépris envers ceux qui ne pouvaient les utiliser.

Etait-ce pourtant une raison suffisante pour expliquer les regains de tensions dans certains quartiers, dont la population était victimes des agressions nihilistes de certaines personnes, des jeunes notamment? Etait-ce une raison pour expliquer le choix des armes fait par certaines organisations en but à notre mode de vie?

La société devenait de plus en plus violente, c'était vrai. Mais nos forces de l'ordre et nos services de sécurité, toujours aussi impeccables, s'occupaient de ces voyous qui exaspéraient le pays: S'ils voulaient s'exprimer, ils n'avaient qu'à travailler, comme tous le monde. Car tout était à leur portée.

 

Voilà. c'était un moment d'instantanné de mon monde. J'espère que les générations après moi le liront et y trouveront une retranscription fidèle de ce que nous vivons. Je dois dire que je suis heureux de ce que j'ai écrit. Pour une fois, je n'ai pas eu à choisir mes mots. Je n'ai pas eu à résister avant d'en utiliser certains.

J'ai dû emprunter à la Banque pour acheter le Pack qui me permet d'écrire ce texte sans tomber dans l'illégalité. Mais ça en vaut la peine. Car curieusement, aucuns mots ne peuvent décrire cette sensation de liberté qui m'assaille, cette sensation de marcher sur l'eau, dans le ciel... Beaucoup donneraient beaucoup pour être à ma

place. Ecrire ce que l'on a vraiment sur le coeur, sur le monde, sur la vie, est un plaisir que l'on doit faire au moins une fois dans sa vie pour comprendre ce que c'est. Comprendre la valeur que peuvent secréter les mots. Les verbes. Les idées.

On parle d'inégalité. Mais les mots, c'est un pouvoir. Les connaître et les maîtriser, c'est exercer un pouvoir sur les autres. Donner des mots à quelqu'un, c'est comme donner un couteau. Qui peut savoir si celui qui le prendra en usera comme d'un outils, ou d'une arme? Vous imaginez notre monde si chacun pouvait disposer des mots comme il le voulait? Vous imaginez l'anarchie? Entre ceux qui les utiliseraient mal, ceux qui en feraient usage pour propager des idées dangereuses? Quelle médiocrité nous attendrait si on laissait à tous ce pouvoir.

Vous direz peut-être que c'est mal. Je ne sais pas comment nous jugerons les générations futures, mais pour ma part, tant que l'on peut enlever du pouvoir à des êtres qui prennent les mots pour armes, ou qui en usent avec indigence, cela me convient.

Si cette lettre arrive aux générations futures, sachez que nous n'avons jamais autant magnifié les mots qu'à notre époque.

 

 

 

« L'industrie des relations publiques produit, au sens propre du terme, du consentement, de l'acceptation, de la soumission. Elle contrôle les idées, les pensées, les esprits. Par rapport au totalitarisme, c'est un grand progrès : il est beaucoup plus agréable de subir une publicité que de se retrouver dans une salle de torture. »

Noam Chomsky. 2007

à Majda Nouri et Khalid Benslimane.

 

 

 

10/01/2010

Jusqu'au bout.

"Irréconciliable avec la réalité/ Face aux exigences de la liberté..."

NTM - Est-ce la vie ou moi

 

(c)

Attention, ce texte contient des scènes explicites. Vous pouvez lire l'avertissement avant de le commencer, que je fais en commentaire. merci :)

 

C'est le coin où je vais quand je suis en manque de thunes. Les toilettes de la gare Saint Lazare. Je donne un euro à la martiniquaise à l'entrée. Elle actionne manuellement le tourniquet pour me laisser passer. Puis je m'enferme dans l'une des cabines de chiottes. Les murs sont noircies de graffitis, de formules plus ou moins choc: "Niques les arabes, bandes de fils de putes"; "Représente Bondy"; "Je baise tous les blacks, j'encule tous les rebeus"; "Niquez vos races"...

Il n'y a que dans les chiottes, lieu d'intimité ultime, qu'on peut écrire ces mots, où l'on peut chier ce que l'on est vraiment. Les lire, pendant que je pissais, m'était assez agréable. Mais ça me gênait aussi, parce que des fois je bandais. J'aime l'outrance. Les dessins de sexe, de pénétrations anales, les croix gammées, les messages revendicatifs des cités, bref, toute la connerie et la bestialité humaine étalés sur ces quatre murs. Ça fait de la lecture.

Mais ce n'était pas ça que je cherchais... La majorité des mots gribouillés dans ces lieus sont des numéros de téléphones portables, avec des annonces, type: "Suce bite de rebeu ou de black. 50 euros. Appelez au ...", "Grosse bite bien juteuse exigée. appelez au ..." Il y en avait des dizaines, des écritures franches, ou à peine marquées. J'imaginais ces ptits blancs, car c'était souvent eux, les petites pédales en mal d'exotisme qui, après vous avoir sucé, vous demandaient s'ils pouvaient vous enculer pour 50 euros ou 100 euros de plus. Je refusais toujours. Je suis une belle salope, mais j'ai toujours eu cette fierté là. On m'encule pas. Ils avaient beau insister, tenter sur moi toutes leur manip à deux balles, ils se calmaient sec quand je commençais à m'énerver. Alors ils fermaient leur gueule. Des fois, ils me tendaient leur cul, puis ils se branlaient pendant que je les prenais. J'arrivais à gagner dans les 200 euros. C'est pas le genre de travail dont on rêve quand on est gosse. Mais on fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie.

 

-Tu veux boire quelque chose?

Il cherche dans un frigo sommaire, sort une bouteille de bière. Ça fait un bruit de tintement. Dans ce frigo, d'autres bouteilles. Deux yaourts. Une salade de carotte entamée. Une quarantaine d'années. Un peu chauve. Le visage fatigué, érodé. Le genre de gars à avoir la bite molle et paresseuse à cause des antidépresseurs.

Dans le studio, une table, une armoire. Des magazines de cul par terre. Rien à cambrioler, au cas où l'idée me viendrait de lui briser la bouteille sur sa gueule. Les volets à demi fermés laissent la pièce dans la semi obscurité. L'air sent un refermé lourd, rance, une sorte de moisi propre à toutes les pièces renfermant une vie de merde. Revenir du taf, se faire à bouffer rapidement, se poser devant la télé, se branler en regardant des photos de culs de blacks tout en s'enfonçant des trucs dans le cul, dormir. Les urgences en sont pleins de ces couillons, à qui il faut retirer de leur cul toutes sortes d'objets.

Il me tend une bouteille: -Tu t'appelles comment?

Je bois un peu. Je le regarde. Une vraie tête de looser. J'ai aucune envie de faire connaissance. En fait, dans ces moments là, je n'ai même pas envie de faire connaissance avec moi-même. Je suis un autre. Je regarde la scène.

-Je m'appelle Jean Pierre, et toi.

Il ne tique même pas. Il a dû s'en enfiler des cas sociaux. Je lui plais. Ça se sent. J'ai une bonne gueule d'arabe. Mince, avec des muscles petits et nerveux. Il bande déjà sous son fut. Je lui demande les 50 euros d'abord. Il me fait assoir sur le clic clac, ouvre ma braguette. Il est un peu déçu. J'ai pas la bite aussi longue qu'il l'aurait voulu. Mais elle est grosse. Et bander n'a jamais été un problème pour moi. Je banderais même devant un pot d'échappement. L'effet, pas toujours négatif, de la rareté. Je ferme les yeux... Je rassemble mes souvenirs... Une grosse poitrine qui bouge à la verticale devant soi... Les mouvements de fesses que l'on prend à pleine main, en les malaxant. Un cul bien tassé qu'on voit défiler devant soi... J'extirpe de ma tête tous ces bouts, ces petits films intimes, le mouvement d'un muscle fessier derrière une culotte, le va et vient tournoyant de seins, le gémissement, le râle pressant et suffocant d'un orgasme en devenir. Je colle bout à bout tous ces moments chauds, rouges, humides, en essayant de combler les quelques trous de la froide réalité. Je ferme les yeux. Je ne sens que le contact humide. Une bouche mouillée sur mon sexe, une langue. Je ferme les yeux...

Une femme qui ferme les yeux devant vous, pendant que vous la baisez, est à l'écoute des sensations de son corps, de ses sensations de plaisirs, elle les cherche, les sent un peu, les tire vers elle quand ils sont balbutiants. C'est presque bon signe. Un homme qui ferme les yeux devant vous, il imagine baiser une autre femme que le gros tas que vous êtes. Un homme est entièrement guidé par le visuel. C'est comme un requin sans cerveau qui ne voit que la viande. Il est avide. Il a besoin de voir des fesses, des seins, le rictus de plaisir que prend sa partenaire. Il peut baiser Monica Bellucci. S'il la baise dans le noir, il débande.

Lorsque l'on prend un regard extérieur, on voit un pauvre type fatigué, entre deux âges, sucer un jeune beur, dans un décor d'appartement sombre et sale. C'est le vrai visage des choses. Ma vie, lorsque l'on prend un regard extérieur, ne vaut rien. Elle pue la défaite. Elle est glauque. Elle est humide comme l'humus de tous ce que j'ai rêvé un jour, et qui ne se réalisera jamais, non pas que j'en ai pas le pouvoir, ni la volonté, mais parce que c'est comme ça, c'est tout. Ma vie sent la bite. Mais elle existe. C'est l'une des couches horizontale superposée sous toutes les couches de la vie normale. Il suffit de creuser un peu. Vous me trouverez là. Il suffit de soulever les rochers, je serais là, dans ce clic clac puant, en train de me faire sucer.

 

Il m'a donné 600 euros pour m'enculer. 400 pour que je la ferme. Je n'ai rien trouvé à redire. J'ai accepté. Presque sans réfléchir. Il est là. Derrière moi. Il sue, souffle, respire fort, il n'est plus le quarantenaire silencieux et dépressif de tout à l'heure. Il est vivant tout d'un coup:

"Tiens, prend ma bite dans ton cul, sale arabe de merde! Je t'encule maintenant hein? Fils de pute ! Enculé de ta mère! Qui c'est qui t'encule bien profond maintenant hein! Qui c'est qui t'en met plein le cul espèce de salope! Tiens, prend ça ! Alors le crouille, tu ferme ta gueule maintenant hein? T'aime ça, te faire enculer, hein? T'es bon qu'à ça hein, espèce de salope? Je vous encule tous, toi et tous tes frères de merde, un à un! Tiens, saloperie, prend toi ma bite dans le cul, sale arabe d'enculé de ta mère!

Il laboure avec une frénésie qui commence à me faire mal, même avec sa bite moyenne. Il jouit soudain avec un plaisir bruyant. Il s'arrête, reprend difficilement son souffle. Il est exténué, mais heureux putain. Il se retire, souffle encore bruyamment. Il me regarde maintenant avec un mélange de puissance et de dégout. C'est un autre visage, heureux de haine. Je ramasse les billets, silencieux, chancelant, comme pris d'une torpeur étrange. Il me regarde m'habiller. Il retire le préservatif. Il souffle encore, il s'appuie les deux mains sur la table, puis il me dit, haletant:

-Maintenant casse toi...

 

Ce n'est pas un jour normal. Aucun ne l'est pour moi. Le métro aérien passe en trombe. Les bâtiments anciens, gris de l'asphyxie de la ville, font deux rampes hautes de chaque coté de l'avenue. Des trainés de pisse qui font des fils assez fins sur le trottoir. Des voitures garées. Des murs tagués. La nuit est entamée depuis longtemps... Et dans ce Paris crade et nocturne, je recouvre peu à peu mes esprits. J'émerge. Et je me rends compte, soudain. Je me suis fait enculer. Je sens encore les mouvements de son sexe dans mon cul. Je sens encore les vibrations. Putain... ça devrait m'anéantir, mais non. Il y a toujours un pan de territoire interdit que l'on franchit, une frontière que l'on recule. Et lorsqu'on dépasse ce que nous avons toujours refusé, on se rend compte que c'est moins grave qu'on ne le pensait... On se rend compte, que l'on peut le supporter. Qu'en fait, on peut tout supporter, lorsque nous le faisons, ou le subissons nous même.

Le froid fait sortir de la buée de ma bouche. Je m'arrête un moment. Et je me dis: Et si c'était aujourd'hui.... Et si c'était aujourd'hui qu'il fallait le faire... "Tu regarde qui, fils de pute?" Il détourne le regard, rapidement, puis marche vite, de sa démarche d'hésitant congénital. Une sous merde... On n'est pas loin de Stalingrad. Lorsque j'arrive devant son appartement, je sonne. Une fois en haut, elle s'est déjà mise en slip. Une sorte de grosse vache avec un gros cul. Elle m'ouvre, referme la porte derrière moi, me regarde: "Alors mon Abdel, ça fait longtemps que t'es pas venu me voir... Tu crois que c'est un moulin ici?"

Je regarde cette chose, sors mon sexe: "Je suis pas venu ici pour t'écouter parler, alors suce ça, dépêches toi..."

Elle fait mine de protester, mais entre ma grosse bite et sa dignité, elle a déjà choisie. Elle a toujours choisi. Elle la prend d'une main et commence à la tirer vers elle. Je la retiens par les cheveux: "Je t'ai dit quoi grosse pute? Pas tout de suite, suce d'abord "

Elle s'exécute, le regard presque apeuré.

Il est de ces femmes à qui il faut parler comme ça. Comme à des merdes. Ça les excite. Et elle, salope qu'elle est, me veut tout entier en elle, dans son vagin qui bulle maintenant d'excitation. Dans le sentiment d'un danger, la peur fait accélérer le rythme cardiaque. L'esprit ne fait pas la différence entre un sentiment dangereux et un sentiment d'excitation. Le cœur bat plus fort. Et cette émotion vive a été provoquée par vous. L'esprit prend ça pour de l'amour, de l'attirance, ou quelque chose qui s'en approche. On appelle ça l'appropriation émotionnelle.

Je lui tire les cheveux pour retirer sa bouche.

-Donne ton cul, maintenant...

Je n'ai aucune considération pour elle. Je la baise sans aucuns soucis de lui faire plaisir, violemment, lui frappant le cul à grand coups de poings: "Plus vite, bouge ton gros cul, salope! Plus vite!" Elle crie, pleure presque, caresse son clitoris de plus en plus frénétiquement. Elle se déteste et s'aime en même temps, aime ce plaisir corrompu, sale, ignoble. Elle se cracherait dessus si elle se voyait avec ce regard extérieur qu'aucun être humain n'a vraiment le courage de porter aux choses. Plus tard, dans sa solitude insondable, elle y repensera, se détestera et pleurera avec une sincérité absolue. Ce ne sont pas des choses qu'on montre. Elle se trouvera salope, impardonnable. Et puis, son clitoris la démangera de nouveau. Son envie d'accueillir une bite, profond en elle. Elle oubliera.

Elle ouvre la fenêtre pour fumer. Je suis dans la salle de bain, me savonnant les mains. Un rasoir qui traine. Quelques affaires sales, des caleçons.

-Comment va Mimoun?...

-Ce connard? Toujours au taf...

-Toujours veilleur de nuit à l'hôtel?

-Ouais...

Elle s'est habillé d'un peignoir rouge. Elle expire sa fumée dehors, son gros cul serré dans le tissu. Elle à une bonne trentaine d'années. Elle est conne. Une pétasse de merde. Comment il a pu se marier avec cette vache... Il doit se douter que c'est une grosse salope. Pourtant il l'aime. Il me l'a dit encore, y a deux semaines. Il l'aime comme on aime une corde qui vous retient du vide...

J'ai rencontré Mimoun à l'hôpital psychiatrique. Ça date d'il y a quelques années. C'était mes années de fac, en socio. On peut pas dire que c'était du surmenage, j'en foutais pas une. Mais c'était juste que j'étais perdu. Je découvrais trop de choses en même temps, le dessous des choses, et ce que je voyais me faisais gerber. Je me tuais à l'alcool, à toutes sortes de saloperies. J'étais jeune et con. Mon terminus ne pouvait être que là-bas. Nos chambres étaient contigües. Je l'entendais se branler à coté. Des fois, il ramenait des mecs qui le suçaient ou à qui il suçait la bite. Il aimait bien ça. Il a sucé la mienne bien des fois. On se branlait aussi ensemble, en pariant sur celui qui ferait le jet le plus loin. Ça voulait pas dire qu'on était pédé ou quoi. On tuait le temps, c'est tout.

Mimoun venait d'un quartier pas trop loin de chez moi. Lorsqu'il a voulu monter son business, en achetant ses 3 premiers kils, il était déjà grillé. Il a retrouvé dans la boite aux lettres de ses parents des tags d'insultes et des menaces. Toucher à la famille, c'était la chose la plus insupportable. Mais il n'était pas assez entouré. Il est parti riposter avec son couteau. Ils l'ont tellement roué de coups à coup de barres qu'il se tenait même plus sur ses jambes. C'était des frères en plus, des anciens potes d'enfance. A l'intérieur de lui: l'infinité de sa rage a fini par se briser sur l'infinité de son impuissance. Une trop grande fierté matée. C'est comme s'il s'était déchiré en lui-même. Il a craqué.

Il a rencontré Jeanne à l'hosto aussi. Elle était pas spécialement belle. Elle était juste très ronde, avec des seins ronds et des fesses débordantes. Et ça, quand on passe plusieurs mois en HP, ça suffit pour vous faire éjaculer dans votre pantalon. On sentait aussi qu'elle avait un grain. Elle avait dû se faire violer régulièrement par son père, son beau père ou le jardinier, qu'est ce que j'en sais, comme toutes les femmes qui tournent dingues et qui aiment bien qu'on les salisse. Mimoun, de son coté, avait déjà en tête de se ranger, de trouver un travail pépère, et de mener une vie sans histoire. Bien sûr, ça s'est pas fait tout de suite. C'est jamais évident au début.

D'ailleurs, on peut pas dire qu'on pouvait la lui faire facilement à Jeanne, c'était pas la bonne petite conne du bon Dieu. Elle en connaissait un rayon sur les hommes. Lorsqu'elle s'est pointée à l'entretien pour un taf qui nécessitait d'être à l'aise au téléphone, elle a été prise tout de suite, on l'a dirigé vers le sous sol, au milieu d'autres femmes qui tenaient déjà le leur, de téléphone, et la première voix qu'elle a entendu disait: "Alors ma salope, il est de quelle couleur ton string... Pose ton cul sur mon visage, que je mate ça..."

Le monde du téléphone rose est un monde comme un autre. Il y a des locaux, des horaires. On attend les appels rentrants. On attend en discutant. Autour d'elle, des femmes lisaient des magazines ou faisaient de la couture en faisant des "Oh oui... Vas-y... Mmmh..."; Il y avait des fois où elle tombait sur des cas sociaux finis 'T'es mineur, ma petite chatte?"; "Tu vas encore à l'école, foufounette? Viens voir papa...". Il y avait le bouton "17" pour ce genre de cas. Ça enregistre la ligne direct et transfère le numéro à la police. A la fin de la journée, quand elle était crevée d'entendre toutes ces conneries, elle balançait direct les lignes.

Elle écrase son mégot dans le cendrier, expire les dernières fumées en pinçant ses lèvres, avec une sorte d'impatience caractéristique. J'ai fini de me laver. En général, à partir de ce moment, on a plus rien à se dire. Et je me casse. Mais là, j'avais envie de lui dire quelque chose. J'avais envie d'aller jusqu'au bout. Elle est étonnée d'ailleurs, de me voir encore là. Ça l'empêche de prendre son gros gode qu'elle cache dans son armoire, et qu'elle a très envie de s'enfoncer dans le vagin.

-Tu sais, Jeanne... je réfléchis... Et je me dis que t'es une vraie salope quand même...

Elle rit. Elle referme la fenêtre.

-Qu'est-ce qui y a Abdel? Tu découvre les choses maintenant?

-Mimoun c'est un mec bien. Il t'aime bien. Et toi tu fais ta pute pendant qu'il part au taf...

-Il a qu'à me baiser plus souvent, cet enculé!

-Mais qui sait qui va te baiser, espèce de connasse? Lave-toi d'abord la chatte. Elle pue la pisse. Ça fait bien longtemps que j'ose même plus te la bouffer. Moi, je te baise, parce que j'aime bien les gros culs, mais qui peut bander devant des chiottes!

-Tu peux parler espèce d'enculé de ta mère! Tu baise la femme de ton pote je te rappelle! Tu veux que je lui dise, quel genre de pote t'es?

-Qu'est-ce que j'en ai à foutre de toi et de Mimoun? Mimoun, c'est un trou du cul. Il a rien trouvé de mieux que de se faire enculer par la société, et de se marier avec une pute!

-C'est ta mère la pute! Ça te plait de me baiser pourtant, hein, sale pédale!

-Je te baise parce que j'ai mal à la main droite. Mon poignet est plus excitant que toi, crasseuse! Tu seras toujours ça, Jeanne, tu seras toujours un trou entre deux fesses, une pétasse crasseuse qu'on baise parce qu'on peut pas se branler...

 

Je descends rapidement les escaliers en riant. J'ai juste le temps d'éviter un verre qui vient s'écraser à quelques mètres de là.

"Enculé! Fils de pute! Enculé de ta mère! Pédale! Reviens plus jamais ici, je te jure, je te tue! Je te tue, pédale de merde!"

Les hurlements s'estompent quand je referme la porte principale. Je les entends encore, en m'éloignant. Les rues sont serrées. Bientôt, je rejoins le pont du métro aérien. Le froid est encore plus dur. Je respire des cristaux. Il est 3h. L'heure de l'immobilité des choses, et du silence calciné des solitudes... Sous le pont, mes pas résonnent. Une voiture passe, esseulée. C'est comme si le chuintement de son moteur emplissait le monde, à l'heure où le bruit d'une respiration suffirait... Le désert dans la rue. Dans la tête. Dans les yeux. Et si c'était aujourd'hui. Et si c'était aujourd'hui qu'il fallait aller. Il y a toujours un tunnel. Une lumière que l'on a peur de regarder en face. Là-bas. Très loin.

Mais il y a toujours un puits aussi. Une lumière, tout en haut, qui s'approche un peu, léchant les murs, un peu plus haut de vous. Une lumière à l'échelle de votre profondeur, qui vient vous effleurer, là haut, trop là haut, à heure fixe. Quand elle passe, vous savez qu'elle disparaitra pour très longtemps.

 

 

"Rien de va plus!" La voix raisonne parmi le brouhaha des discussions, des commentaires, des exaspérations et des jetons jetés, ramassés. Je mate la croupe de la croupière, serré dans un pantalon noir impeccable. Elle a les yeux fatigués. Le regard neutre. Les cheveux bien attachés. Meuble humain, un tiroir humain, qui bouge, place des jetons, va et viens entre les parieurs. On sent qu'elle n'aime pas cette heure de la nuit. On sent, derrière sa neutralité de façade, qu'elle est impatiente de quitter l'endroit pour pas se coltiner ce zoo. Quand les gens raisonnables sont partis et qu'il ne reste ici que les drogués pathologiques, les loosers qui ne peuvent décrocher, les alcolos prostrés, les restes humains que la nuit a digérés. Après 5 heures du matin, c'est le ramasse merde. L'ouvrier arabe qui a laissé sa femme et ses cinq gosses en train de dormir à la maison, pour tenter sa chance en jouant la moitié de sa paie du mois, pour le perdre aussitôt. Le banlieusard assis sur le banc en bois, qui regarde, les yeux rouges, la roue tourner. L'hindou crevassé. Des types au teint cireux, aux yeux fatigués. Des chômeurs, des pensionnaires de misères, des travailleurs payés selon les préceptes de ce fils de pute de Ricardo. Pour ces sous merdes sans éducations, sans créativité, sans relations et sans rien d'autres que leurs mains, le hasard est leur seul espoir d'être riche, d'avoir une vie supportable. Mais le hasard encule les pauvres, sodomise bien profond tous ces connards et les rendra à leur vie de merde. Et moi, debout sur la rambarde, je regarde ça.

La boule est une création du diable. Une sorte de jeu de foire qui tue. Lancée par le croupier par une queue de billard, elle roule lentement, doucement, sur le tapis, jusqu'à s'insérer dans la roue, avec un bruit métallique... Elle roule sur les cases de cette roue, tourbillonne longtemps sur l'une d'elle, s'en échappe, reviens, retourbillone encore sur une autre case, accélère soudain pour s'éloigner franchement, puis recule... Cette boule peut rendre fou... Ce n'est pas comme à la roulette où après quelques tours, la bille se cale définitivement sur le chiffre. Non. Le jeu de la boule est une torture sans fin. Cette pute défie les lois de la gravité. Elle a un fonctionnement quantique, hasardeux. Elle a été faite pour rendre fou, pour qu'on suive les circonvolutions de sa trajectoire jusqu'à la monomanie.

Il y a cinq couleurs. Le vert, le rouge, le jaune, le blanc, et l'unique case bleue, celle qui rapporte 26 fois la mise... La roue est composée de plusieurs chiffres sur ces couleurs, 1, 2, 3, 4, soit autant de fois la mise remportée. J'ai une chance sur quatre. C'est beaucoup plus ouvert que dans tous les carrefours de ma putain de vie. Elle tourbillonne encore. Le blanc... Le blanc... Allez... Je manque d'en faire tomber ma bouteille de Suze... Le blanc... Le blanc... Cette salope de couleur que j'ai cherché toute ma vie, je la trouverais peut-être ici, dans ce Cercle... La boule ralentit à l'extrême... Après avoir roulé sur la case ronde et creuse du vert, elle s'en détache soudain, sous les cris d'exaspérations de ceux qui avaient pariés sur la couleur, elle passe sur le rouge, le blanc, puis après d'interminables hésitations, elle s'immobilise enfin.

"Jaune, 2 fois la mise!"

Les croupiers ramassent tous les jetons, les encaissent; paient ceux qui ont gagnés. Je regarde toujours le cul de la croupière. Elle passe en mimant une sorte de sourire triste pour moi.

-Rend moi mes thunes.

Elle a vu que je lui parlais, mais le brouhaha habituel des fins de partie a masqué mes paroles.

-Pardon, Monsieur?

-Rend moi mes thunes.

Quand elle saisi le sens des mots, elle a une sorte de sourire bienveillant, hésitant, comme si elle ne pouvait se résoudre à sourire à ce qu'elle prend pour une blague. Mais on sent que dans un coin de sa tête, elle comprend douloureusement que c'en est pas une, mais elle se réserve un bénéfice du doute rassurant, que je balaie soudain.

-Tu comprends pas ou quoi? Rend moi mes thunes!

-Pardon, Monsieur, mais vous avez misé sur blanc, et votre mise est perdue...

Je suis assez irritable après 4 bouteilles de Suze. Mon attention est comme focalisé sur la chose. Et la simple vue de ce visage désolé décuple ma rage.

-Ecoutes, connasse, tu rends mes mille euros tout de suite ou je casse tout ici!

J'ai crié ça de manière gutturale, comme quelque chose venant de profond, d'en devers moi, comme si j'avais éjaculé toute ma rage. Ça a éclaboussé partout, ça a raisonné dans la salle. Les gens se retournent. Un silence se fait soudain. Cette fois, je la sens rassurée. Il y a plus d'entre-deux bizarres, mais une situation en correspondance avec ce qu'on lui a appris des cas d'urgence. Elle passe le relais.

-Bonjour Monsieur. Il n'y a quelque chose qui ne va pas?

Le chef de salle. Le deuxième échelon. Dans ce monde, on est poli. On vous baise toute votre thune avec le sourire.

-Rendez-moi mon argent. Je voulais pas jouer cette putain de couleur!

-Désolé Monsieur, mais les règles sont strictes. Les paris sont définitivement scellés quelques temps avant l'immobilisation de la roue...

-écoute-moi bien, pédale! Tu rends mes thunes tout de suite, où je brûle tous le monde ici...

-Ecoutez Monsieur, calmez-vous... C'est pas une façon de parler...

Il ne faut jamais dire à un gars bourré de se calmer. Soit tu lui colles une droite directe pour qu'il cuve tranquillement, soit tu laisse sa porte ouverte... Et là, elle n'est plus assez grande pour laisser échapper le flot de haine et de conneries qu'elle renferme. Je suis littéralement en furie:

-Tu me pompe 1000 euros, comme ça, sans rien faire et tu veux que je me calme! Je te baise ta mère, bâtard, rend mes thunes! Je te jure, je reviens ici tout brûler!

La bouteille éclate à terre. Un silence d'église se fait pendant quelques secondes en enfer. Les cartes arrêtent de battre, la roue de tourner, les bouches de parler. Tout le monde nous entoure, nous regarde, avec ce silence de spectateur attendant la suite du film, même les joueurs de poker à coté sont venus. Bien sûr, ça ne dure que quelques secondes. Après, tout se remet en marche, le cours des choses. "Bon, ça suffit maintenant, Monsieur" Des mains m'empoignent violemment, me plaquent. Je me débats. Je crie comme un dingue, des cris viennent du plus profond de ma gorge. Mon visage gratte les bris de verre par terre. On m'immobilise. C'est l'échelon 3. La sécurité. Trois portes battantes humaines. Les dents du système. En général, ces cercles sont tenus par des ex mafieux. Ils savent comment régler ces choses. Autour, les commentaires "Putain, y en a qui savent pas gérer..."; "Encore un rebeu... Des fois je comprend les français..." Je réponds à chacun, à chaque parole, avec haine, je les traite de fils de putain, toutes ces voix. On m'embarque loin d'eux. Je ne suis pas important. Un grain de sable dans un œil bien trop grand. On me dirige rapidement vers la sortie. On me confisque ma carte, on vérifie mon identité, on me jette. On n'aime pas appeler la police pour ce genre de truc aussi, les cercles ne sont pas exemptes de reproches. J'ai le visage qui perle de sang, un peu. Après la chaleur, le froid. Hébété, je titube, je reste devant la porte battante, gardé maintenant par les trois portiers rectangulaires:

-Je vous jure, bande d'enculés de vos mères, je reviens tout brûler ici!

-Allez, dégage maintenant, reste pas là!

-Je reviens vous enterrer vivant, bandes de salopes... hein... Toi là, le grands black de mes couilles... ça te plait de faire le vigile pour ces enculés?... Ils prennent l'oseille de tes cousins de singes, et tu regarde ça?... Hein, ça te plait comme taf, fils de pute?...

Ils rigolent... Bandes de pédales... Ils savent que je suis bourré... Ils savent que demain, je m'en rappellerai plus, de ces conneries. Que je serais un autre. Ils me pardonnent déjà tout le mal que je vais faire... Je le supporte pas...

 

Les rares personnes que je croise s'écartent à ma vue. Je marche de manière branlante. Ma joue en sang. Et désormais je sais. Désormais, je vois. Une paix me traverse. La lumière d'un paradis que je ne trouverais jamais. La lumière au bout de ce tunnel. La lumière au plus profond du puits... Cette lumière ne m'atteindra jamais. Elle ne me sauvera jamais. J'ai tout joué sur le blanc. J'ai jouée toute ma vie, pour toucher cette lumière. Mais elle n'ira jamais aussi profond que là où je suis. Elle n'ira jamais aussi loin que là où je suis. Ma lumière, c'est ça. Les vitrines des sex shops, des cabines de projections privées, qui renvoient mon reflet rose et bleu, clignotant... Ma lumière... Ces photos de chattes, de fesses, de cuisses écartées dans ces vitrines... Une boucherie où la peau des choses est montrée, décortiquée. Des femmes qui lapent des sexes démesurés. Des femmes qui se font prendre par leur anus. Des femmes, cette chose dont la surface peut couvrir bien plus d'espace que ne le ferait un poignet. On se masturbe avec des femmes. Mais on est toujours seul. Profondément seul. Comme ces mecs à l'intérieur, avec des mouchoirs, et qui se branlent... Ils tirent sur leur bite à n'en plus finir... Pour arracher à ce monde un regard illuminé par la dopamine... Un regard d'extase, de plaisir, une drogue pure, pour un trip de deux secondes, voir trois... Avec cette libération fulgurante, où le monde et ce qu'il contient n'est pas plus important que la bite rouge que l'on tient entre ses mains, il recueillera son sperme en un râle libre, désordonné, profond, guttural, tirera son sexe en quelques derniers longs va et vient, pour bien en tirer tout le liquide... Il s'essuiera ensuite les mains avec un autre mouchoir. Le film, tournera encore devant lui, mais ne lui soutirera qu'un intérêt moyen. Il sera seul, lui et sa bite, devenu flasque. Profondément seul.

Là-bas, un groupe de jeunes. Ils sont cinq. Je ne sais pas ce qu'ils foutent ici, sortis d'une soirée ou d'un trafic, je sais pas. Il y a deux grands. Je m'adresse au plus costaud...

-Dis moi, excuse moi...

Il m'ont vu venir de loin et s'attendent à ce que je leur taxe une garo, ou un euro. Le gars fait sa gueule des mauvais jours et prépare déjà sa réponse négative.

-Ouais?...

-Je cherche ta mère pour l'enculer... Tu l'as pas vu par hasard?

Il est retenu par ses potes avant même qu'il m'atteigne. Il est devenu rouge de colère. Ses potes rigolent presque.

-Mais laisse-le, ce bâtard, tu vois pas qu'il est défoncé?

-Je m'en bats les couilles! Je le crève direct! C'est moi qui va te niquer ta mère, enculé de fils de pute!

-Mais c'est un chlague de merde! Tu veux retourner au ballon pour ça?

Ils le retiennent tant bien que mal, tandis qu'un autre gars vient m'écarter brutalement, en me frappant à la tête:

-Vas-y, casses toi! Restes pas ici toi...

-Me touche pas! Ta mère à toi, je l'ai déjà enculée...

Mon champ de vision s'est rétréci instantanément. La violence du coup a fait comme si le monde s'était obscurci tout d'un coup dans une nuit sourde, étouffée. J'entends les choses comme si mes yeux étaient au plus profond de leur orbite, à l'intérieur, dans ma tête: "Pourquoi t'as fait ça, merde, il est défoncé"; "T'as déconné, bordel"; "Putain, vas-y, on se casse". Le contact glacé du bitume sur ma joue. La vibration des choses, dans mon oreille collée au sol. Les pas. Les sons étouffés. Le monde vertical tourne, se penche lentement et se maintient dans une horizontalité précaire... Ma lèvre supérieure, gonflée, suppurante de sang, dont je sens le gout et le ruissellement collant sur mes dents... La rage bouillonne à l'intérieur de ma tête. C'est toute la rage de ma vie. De ma putain de vie sans la lumière. Ça en réchauffe tout ce que mon corps a en contact avec le sol. J'ai juste le temps de le saisir dans ma poche, je me relève, en appuyant avec mes mains gelés... L'un d'eux, n'importe lequel, je m'en bats les couilles. J'irais jusqu'au bout. C'est aujourd'hui qu'il faut le faire... J'entends un cri, long, irrépressible. Du sang qui après avoir fait une petite tâche: grandit, grandit, avec cette inquiétante régularité, ni trop ni pas assez, juste guidé par les lois physique des choses. De nouveau, mon monde s'étouffe. Un coup au foie m'a coupé la respiration, me fait lâcher le couteau. Sous les cris de l'autre, la rage des autres, je sens maintenant une pluie, une grêle sur mon corps. Une douleur atroce, sourde, aigue. Ça déferle de partout... L'omniprésence de l'odeur d'un sang. Un gout de sang dans le monde. J'ai juste le temps de rire, entre mes lèvres déchirées et bullant de sang. Mon corps commence à faire des bruits flasques sous les coups, mon corps craque comme un plancher... Bientôt, des vapeurs. Je me sens tomber en arrière, indéfiniment recommencé. Des points blancs qui recouvrent ce que je vois... Les voix et les bruits sont lointains, puis je n'entends plus rien. Je ne ressens plus rien. Juste l'espace cotonneux autour de moi... Juste le silence de la paix... Le silence sévère de la réalité... Le silence lent du continent de notre conscience devenant presqu'ile, puis ile. Puis un point, là, que la dernière goutte recouvrera... Cette dernière goutte, juste au dessus des choses... Celle qui recouvre tout... Je ne sais pas si c'est ça la mort... Je ne sais pas si c'est l'amour... J'aimerai aller en enfer... Je veux de la chaleur... Beaucoup de chaleur... Je veux être avec les miens... Avec ceux de la strate profonde du monde, les oubliés de Dieu, du diable, des hommes... Je veux brûler comme je n'ai pu brûler ici... Il y a toujours une frontière en nous que l'on recule... Et c'est moins grave... C'est toujours moins fort qu'on ne le pensait... J'irais jusqu'au bout de ce que m'a donné la vie... Jusqu'au bout, bien loin, bien trop loin après le terminus... Il est salement amoché... Il n'y a pas de porte, juste un bruit mat... Monsieur... Il n'y a pas de ciel... Essaye encore... Juste ces vibrations, ces forces centrifuges... Un son... Monsieur...

 

En ouvrant les yeux, la réalité me rappelle à mes douleurs corporelles insupportables...

-Calmez vous Monsieur... Calmez vous... ça va aller... On est presque arrivé...

Il a les mains rouges de mon sang. L'ambulance et ses virages ravivent mes blessures... Je ne sens plus mon coté gauche...

-Non, ne parlez pas... Vous avez la lèvre supérieure fendue... On arrive bientôt...

Je ne peux réprimer un tremblement, un sanglot désordonné... Le monde s'effondre... Pourquoi... J'y étais tellement presque... Pourquoi putain...

-ça va aller, ça va aller... qu'il croit bon de me répéter cet enculé...

Mais j'ai pas envie que ça aille... J'ai pas envie d'arriver... J'ai pas envie d'y arriver, dans ton hôpital de merde... J'ai pas envie qu'on me sauve, tu l'a pas compris... J'ai pas envie d'y rester, dans ta merde... J'ai pas envie de ta pitié... Enculé d'équilibré... C'est ton monde ça... Bandes d'enculés d'équilibrés... Ce système c'est le vôtre... Vous passez sur nous sans nous voir, alors qu'il faut juste soulever les pierres... Vous nous trouveriez là... En train de nous faire enculer... Comment tu pourrais le comprendre... Tu rentreras chez toi tout à l'heure... T'as une femme, deux gosses... Tu les accompagneras à l'école... Tu m'auras oublié... Je suis ta routine... Je suis ton heure de travail... Celui qui devait être là, quand t'étais en poste... Tu m'oublieras... Tu crois que j'ai envie d'être ça... D'être ton objet de gratification, ton objet de routine, l'un des innombrables maillons de ta reconnaissance personnelle... Sur mon putain de dos... Mais t'as vu ça où fils de putain... De nouveau la rage inextinguible, la rage sacrée de celui qu'on a torturé, en le ramenant dans cette merde... Fils de pute...

Mon bras droit est indemne, c'était celui sur lequel j'étais couché pendant la grêle de coups... Je prends un mini extincteur... ça fait un bruit mat. Ça s'est passé très vite. Il se prend le visage à deux mains, pousse des grognements sourds, où percent surprise, douleur intense, incompréhension... Déjà, du sang traverse ses deux mains jointes sur son visage et son nez. Je veux recommencer, je reprend un autre objet, on me retiens avec force... La douleur est incommensurable... Ils me pressent et me plaquent dans cette civière puante de ma sueur, de mon sang, de ma merde... Je me débats autant je peux... J'y met toutes mes forces... De ma bouche en bouillie sortent des paroles qui ne sont pour les autres qu'un long cri, un cri d'hystérie, de colère, un souffle qui fait éjecter mon sang dur sur les cotés: Tu croyais quoi!... Que c'était si facile!... Que c'était comme dans ton putain de monde!... Qu'il ne fallait que de bonnes intentions! Qu'il fallait être au bout de la chaine avec ton sourire! T'étais où avant ça! T'étais où, avant tout ça! Tu ne comprend pas!... Tu comprend pas que j'irais jusqu'au bout! Jusqu'au bout de ce que ma putain de vie m'a donné! Tu comprend pas que tant que je vivrais, ça sera ça! Que c'était aujourd'hui qu'il fallait le faire! Tu me regarde... J'irais dans ton enfer! J'irais dans les égouts de ton enfer, si tu pense qu'il n'est pas digne de moi!... J'irais dans ton néant. Dans chaque recoins de ton monde absurde, qui ne tient que parce que j'existe encore. J'irais dans cette chambre capitonnée si tu veux, mais ça sera la chambre capitonnée de ta tête! Tu es aussi lâche que les autres, sache le...

Ces paroles ne sont qu'un cri rauque, ensanglanté, que personne ne peut comprendre... Il est là, en retrait maitenant, derrière les sièges des passagers avants, les deux mains sur le visage, entouré par les autres, le visage en sang, les yeux équarquillés, vers moi... Je vois ses yeux derrière ses mains... Ce n'est pas de la colère, ce n'est pas de la haine... Ce n'est même pas de la peur... C'est une question... Oui... Physiquement, son visage est devenu une question... Il est emmuré dans son incompréhension... Et cette question, celle qui trace maintenant son visage, cette question douloureuse qui tire maintenant ses traits d'une douleur atroce, c'est celle que je me suis posé toute ma vie. Il a cru me sauver, cet enculé.

Mais il m'a sauvé de la réponse.

 

Mohamed Saïd, fait du 20 décembre 2009 au 10 janvier 2010, 00h25