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31/12/2009

Kasbah Folies

Il est des choses qu'il faut absolument connaître si l'on veut survivre dans ce monde à part qu'est la Kasbah de Tétouan... Par exemple, ne jamais aller chez le coiffeur pendant un match de football de Liga, Barcelone-Osasuna. Et encore moins quand le Barça perd... Ce sont des petites choses comme ça, dont on a pas conscience, mais qui peuvent parfois nous tirer d'un mauvais pas, comme de se retrouver par exemple avec une coupe de chèvre... La première mi-temps s'était pourtant passé normalement : Le coiffeur, en plein dans son match, faisait juste quelques tacles latéraux sur mon cuir chevelu avec sa tondeuse. Il a quand même brisé une bouteille de shampooing sur ma tête lors du premier but des adversaires du Barça, mais rien de bien méchant. A la mi-temps, il me restait encore quelques touffes éparses de cheveux... Mais j'avais quand même un peu peur lorsque la deuxième mi-temps a commencé... Il devait me raser...

En fait, pendant un match de foot de Liga, c'est toute la médina qui subit un bug général. Une sorte de communion étrange, une transe... Le boulanger, les yeux plantés dans sa télé, vous met 10 pains dans votre sac et vous rend 100 dh, sur la monnaie de 20. Le boucher hache menu sa balance, le pèse sur un gigot et vous met le tout dans un sac de couchage. Le cafetier vous sert du thé dans lequel il a fait infuser un peu de pneu. Le marchand de fruits et légumes, qui n'a pas de télé et qui lorgne sur celle du marchand d'épice à coté, verse les oranges qu'il a pesé, dans la poche de votre jean. Le vendeur de fromage frais vous entarte si vous avez la mauvaise idée de vous présenter devant son comptoir au moment où son joueur préféré est fauché par un joueur adverse. Le vendeur de bocadillos, hypnotisé par les dribles d'Eto'o, ouvre le pain en deux, y glisse de la mayonnaise, de la salade, des olives, une armoire, des frites, puis emballe votre sandwitch. Même le vendeur de volailles vivantes, le nez collé à l'écran de la télévision espagnole, n'aperçoit même pas la tentative d'évasion des poulets qui ont creusé un tunnel, guidé par une poule qui s'est tatoué le plan de la médina sur les plumes de derrière...

Lorsque le match est fini, tout revient doucement dans l'ordre, c'est à dire dans le désordre. Car la kasbah est un monde à part... Officiellement, c'est un monument (Et pas un asile comme tout porterait à le faire croire). Beaucoup de guides touristiques le soulignent : la kasbah de Tétouan est l'une des plus belle du Maroc, reconnue même patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco. Mais c'est aussi l'une des plus méconnue. Le vendredi, les quelques cars en provenance de Sebta qui amènent leur lot de touristes espagnols chanceux, ne démentent pas ce constat... Les autres ratent sans doute quelque chose. Car chaque jour passé ici vaut en effet 10 épisodes d'une série comique. Les gens qui vivent à la Kasbah sont pleins de vie. Ceux qui la fréquentent sont truculents. Les enfants qui y habitent sont déjà des pros de la réparti. La rue est bruyante : Cris des vendeurs, discutions animés, marmonnements des fous, plainte des mendiants, rires, quelques disputes, la clameur des porteurs qui fendent la foule par des " Balak ! Balak ! (Dégagez! Dégagez!)".

Assis sur les marches de la maison, je peux passer des heures à observer la foule qui passe, tel un fleuve, dans ces dédales de voies étroites où les gens se coincent les corps. Cette foule aux mille couleurs, aux mille odeurs, aux mille cris comme disait Joseph Kessel... A coté, le cafetier, un vieillard édenté à la voix éraillée, me prépare un thé à la menthe, le meilleure que j'ai jamais siroté (Bon, j'avoue, il m'a menacé avec sa matraque pour que j'écrive ça... Il a toujours une matraque derrière son comptoir pour calmer les clients un peu trop bruyants...). Le vendeur de menthe crie à qui veut l'entendre: "50 centimes! Et le sac plastique gratuit!". Des femmes de la campagne, des jebliyas, chapeau de paille à guirlande et serviette rayée autour de la taille, occupent chaque pan de murs et déposent à même le sol, sur une toile, des légumes récoltés la veille. La mendiante attitrée du quartier harcèle les clients qui reçoivent leur monnaie. On dit qu'elle en est à la construction de sa troisième maison...

Pas de voiture. Pas de barrière. Ici, un homme vaut un homme et le regarde en face. Qu'il soit riche ou pauvre, propriétaire ou ouvrier, policier ou filou, gros ou maigre, pieux ou damné, estropié ou bien portant, chacun se croise sans vitre, sans différence. Les murs étroits de la médina enserrent les corps et mélange chacun, les confrontant à la diversité, à l'échange. Ecouter la respiration incessante des murs, de ce coeur de pierre dont le sang est les gens. Pierres vivantes car chargées des paroles de ceux qui la parcourent. Une clameur, des rires et quelques insultes. Une douceur qui caresse la ville au crépuscule et une odeur de pain chaud... Assis sur les marches de la maison, je me dis que c'est peut-être pour ça que j'aime la Kasbah de Tétouan.

 

Mohamed Saïd. Publié aux Nouvelles du Nord en mars 2006.

25/12/2009

à l'envers, et inversement

Ils seraient sur ce banc. Ils se regarderaient tendrement en se tenant dans leurs bras. Puis elle lui susurrerait, doucement :

-Je te déteste...

-Oh, comme c'est méchant... s'attendrirait-t-il. Moi aussi, je te déteste...

Ils se tireraient langoureusement les cheveux. Elle lui gifloterait même le visage. Il dirait encore, des lumières d'émotion dans les yeux :

-Tu sais, la première fois que je t'ai vu, je savais que je te détesterais dès le premier jour... T'avais tellement une sale gueule... Et puis la couleur de tes cheveux... J'ai cru que tu t'étais greffé un chien roux sur le crâne...

Elle lui mettrait doucement une gifle, émue, puis elle dirait :

-Moi aussi, j'ai tout de suite détesté ta tête de plouc et ton haleine d'otarie qui vient de manger un quintal de sardines. Dès le premier regard, je me suis dit : celui-là, ma cocotte, tu vas le détester bien comme il faut !

Il lui mettrait avec tendresse une claque bien placée.

 

Un peu plus loin, dans un magasin d'électroménager, des télévisions débiteraient des publicités. Une femme, à la mine resplendissante : « Moi, pour être en forme, je ne mange pas le yaourt Gerbace. En effet, ce yaourt riche en moisissure de pain et en grumeaux de fruits pourris trouble la bonne marche de mon estomac et me donne envie d'aller aux toilettes toutes les 30 secondes... » Elle dirait ensuite, d'un air complice : « Alors si vous voulez avoir une bonne mine comme moi, ne mangez pas gerbace. Gerbace ? Je m'en passe. »

Une autre pub, avec une voix :

« L'eau de source Blondiel... Baignant depuis 3 millénaires dans un marais puant des Carpates, riche en azote et en nitrates, cette eau de source a toutes les caractéristiques pour faire de votre table un enfer. Blondiel. Déclarée source de désagréments pour votre corps. »

Il y aurait encore des pub de Mc Domalge « Notre enseigne, soucieux du développement des gastros auprès des populations, sélectionne ses quartiers de viandes dans ses meilleurs stocks de l'été 1995 et... », de Ginette « Grâces à ses six lames rouillés et plongés dans des bassines de bactéries pendant 3 jours, obtenez un rasage... »

 

Puis, en promenant le regard sur la ville, on tomberait sur une grande affiche publicitaire :

« Les matelas Domedol.

Spécialement conçu par nos spécialistes pour vous faire passer les pires nuits de votre vie, les matelas Domedol possèdent une technologie de pointe avec 3 innovations :

-Un ressort tordu qui viendrait se loger spécialement au niveau de votre derrière.

-Un élevage d'acariens affamés pendant 2 semaines par nos biologistes experts, répartis dans les couches inférieures et extérieures du matelas pour votre plus grand inconfort.

-Un réveil intégré électronique greffé sous le tissu, qui sonne toutes les 20 minutes pendant la nuit pour vous assurer un sommeil détestable. »

« Les matelas Domedol ? Plutôt dormir sur le sol. »

 

Dans les agences de Voyages, il y aurait des affiches : « Afghanistan ? On n'en revient quand ? » « Colombie. Une autre manière de voyager. » ; « Découvrez les plus belles stations balnéaires de Sibérie »

Et puis tout à coup, en pleine rue, une dispute éclaterait entre un couple :

-Espèce de connard ! Oser me faire ça ! Je t'aime !

-Moi aussi je t'aime espèce de salope ! Tu m'as pris mon appart. Tu m'as trompé avec ce connard de Jean alors que je croyais comme un con que j'étais le seul homme que tu détestais !

-Vas te faire foutre ! Tu crois que je ne t'ai pas vu en train de faire la haine avec Marie l'autre fois ! Et toutes les pétasses que t'as détesté, connard ! Je t'aime !

 

Il y aurait des poissons dans le ciel, les gens boiraient du feux, fumeraient de l'eau, se bousculeraient dans le métro en disant : « Vite, je suis déjà en avance de 45 minutes, faut pas que je prenne une avance de moins d'une demi heure ! »

Aux feux rouges, des automobilistes klaxonneraient : « Eh connard ! Pourquoi tu pars si vite ?! Y'a des gens qui ont tous leur temps ! On n'a pas que ça à faire d'aller vite ! »

 

En regardant tout cela devant mon miroir, je me dis que ma vie serait sûrement beaucoup plus simple et compréhensible si je pouvais rentrer dans le reflet...

 

 

Nouvelle sous Weber

Je lisais « l'Arbre des possibles », de Bernard Werber. C'est elle qui me l'avait conseillé. A ma grande honte, je ne connaissais pas cet auteur et en le découvrant grâce à elle, je le trouvais excellent. Mais étais-je objectif ?

Quand une femme que vous aimez, que vous désirez, vous conseille de lire un livre et que vous le lisez, c'est comme si vous plongiez dans un livre érotique. Le livre peut parler de vaisseau spatial, de la croissance économique du Bénin ou de fractales, vous sentez le parfum de cette femme dans chaque page. Chaque personnage féminin du livre a un visage aussi beau que le sien, et au fil des pages que vous tournez, au fil des mots que vous lisez, dont vous savez qu'elle les a déjà parcouru de ses yeux, dont vous savez qu'elle en a déjà apprécié l'ordonnancement, vous la sentez près de vous, caressant votre épaule, posant tendrement sa main sur votre torse, posant sa bouche et ses lèvres légèrement humides sur votre épaule, en ce frôlement que vous appréciez tant...

Si le livre qu'elle vous a proposé est «J'ai envie de me suicider, je suis pas beau et en plus, personne ne m'aime » de Georges JvémZigouillé, il devient « Le traité des caresses ». Si le livre qu'elle vous propose est le « Prolégomènes à toutes métaphysiques future » de Kant (En même temps, si elle vous propose de lire ça, je vous conseille de ne pas prolonger votre relation...), il devient le « Kama Sutra en 12 leçon + 1 dernière... On s'est bien marré avec les potes pour dénouer les 4 nœuds dans les jambes des 2 figurants ».

Elle, vous a proposé « l'Arbre des possible ». Vous le lisez, et le livre vous caresse les lèvres, vous sentez le regard de votre bien aimée sur vous, tendre, douce, amusée parfois que vous aimez également le livre.

 

J'en étais à la page 197, en plein milieu d'une nouvelle, « Transparence ». J'appréciais, comme pour les autres nouvelles, le caractère insolite de l'histoire. Puis soudain, une porte s'ouvre sur la page. Et une voix grondante vous parle : « Bonjour cher lecteur. Si vous tombez sur cette page et que vous m'entendez, c'est que vous avez eu la coïncidence d'être tombé sur la page 197 à 3h33 du matin. Lors de cette conjoncture, un trou spatio-temporel s'ouvre, et vous avez le loisir de choisir la destination où vous voulez aller. J'attends votre choix. »

Vous mettez longtemps pour réfléchir... Rejoindre la femme de vos soupirs ?... Allez au parking de la supérette Proxi du Nord de Melun où vous n'avez rien à faire ?... Rejoindre votre aimée ?... le parking du Proxi ?... Vous choisissez finalement de la rejoindre.

 

Et là, vous la voyez... Elle est là, devant vous...

Elle vous dit : « C'est maintenant que tu viens ?... Je t'attends depuis tellement longtemps... A ton avis, pourquoi je t'ai recommandé la lecture de ce livre ?... »

Et toi, incapable d'esquisser le moindre geste, enfin en face d'elle, tu n'oses même plus respirer de peur de troubler cet instant...

Elle vient vers toi. Tu lui prends doucement la taille. Tu respires lentement, doucement, le parfum de ses épaules, de ses bras, de son cou... Tu plonges dans sa nuque et tu sens dans son corps les spasmes que tu lui procures. Tu lui embrasses légèrement le bas de la joue, puis remontes doucement, alternant sur le coin de sa bouche des effleurements, des espaces entre tes lèvres et sa peau si fins que temps n'y entre pas, se prolonge, ralentit. Son corps est l'univers, courbe. La lumière se plie aux lois de sa gravitation. Tu es une planète autour de sa peau. Elle, étoile autour de ta bouche. Vous êtes deux étoiles de même brûlure qui s'attirent l'une à l'autre. Qui se détruisent. Tu aimes la regarder droit dans les yeux, parce qu'elle a un regard profond qui te dévore, te hurle.

Elle accueille ta bouche, pose ses coudes sur tes épaules, caresse tes cheveux avec une énergie qu'elle a du mal à maîtriser. Tu entend sa respiration, ses soupirs écrasée par le contact de sa bouche sur ta peau, puis elle te dit, souriante :

-Tu sais... Je ne suis pas vraiment réelle...

-Ah oui ?... Lui dis-tu, goguenard, les yeux enflés de désir. Raconte moi tout...

-Oui, dit-t-elle avec une voix qui mime une innocence enjouée. En fait... Je suis un coussin...

 

Quand vous vous réveillez et que vous vous apercevez que vous tenez dans vos bras votre oreiller plein de bave, vous êtes bien forcé d'admettre qu'elle a raison...