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29/11/2009

Petite compilation des textes inachevés

Ils sont là, tous ces brouillons qui errent dans ma base de données blogspirit, depuis bien longtemps maintenant... Des petits objets bizarres dont on ne sait quoi faire, mais qu'on ne peut jeter car, se dit-on, peut-être serviront-ils un jour. Certains textes, bien qu'intéressants, n'ont pu franchir le stade de la publication, pour cause de ligne éditoriale stricte à l'époque. On va commencer fort car c'est le cas de ce début de texte de fiction, inachevé: "A la gare Saint Lazare"

 

C'était le coin où j'allais quand j'étais en manque de thunes. Les chiottes de la gare saint Lazare. Je donnais un euro à la martiniquaise à l'entrée. Elle actionnait manuellement le tourniquet pour me laisser passer puis je m'enfermait dans l'une des cabines de chiottes. Les murs étaient noircies de graffitis et de formules plus ou moins choc: "Niques les arabes, bandes de fils de putes"; "Représente Bondy"; "Je baise tous les blacks, j'encule tous les rebeus"; "Niquez vos races"... Il n'y a que dans les chiottes, lieu d'intimité ultime, qu'on peut écrire ces mots. Les lire, pendant que je pissais, m'était assez agréable. J'aimais l'outrance en fait. Les signes nazis, les dessins de sexe, les messages revendicatifs des cités, bref, toute la connerie humaine réunie sur ces quatre murs. ça faisait de la lecture. Mais ce n'étais pas ça que je cherchais... La majorité des mots gribouillés dans ces lieus étaient des numéros de téléphones portables, des annonces: "Suce bite de rebeu ou de black. 50 euros. Appelez au ...", "Grosse bite bien juteuse exigée. appelez au ..." Il y en avait des dizaines, des écritures franches, ou à peine marquées: "Suce bite de rebeus et de black. 50 euros." ça revenait souvent. J'imaginais ces ptits blancs, car c'était souvent eux, les petites pédales en mal d'exotisme qui, après vous avoir sucé, vous demandait s'il pouvaient vous enculer pour 50 euros de plus, pour 100 euros. Parfois, c'était le contraire. c'était à moi de les enculer. Leur studio était en tout cas toujours triste. Sentais le rance. Les volets baissés donnait une couleur fade à tout ça. 

 

Il y a aussi, parmi mes brouillons, la poésie foireuse et sans importance:

Si j'avais crée le monde, je crois qu'il ne se résumerait qu'à une ligne. Un horizon, coupant le temps en deux.

Au loin.  

Un trait finit bien un jour. J'imagine que derrière le mien, se couche le mur, et quelques pierres.

 

Il y a ensuite le texte que l'on veut écrire, juste pour remplir son blog, faire un surplus de 5 ou 10 visiteurs qui tomberaient dessus par "blogs mis à jours". On se dit qu'il n'y a qu'à écrire des choses difficiles à comprendre, et profondes en même temps. Que tout le monde trouvera ça bien. Bref, commencer un texte sans savoir où il va finir. De l'écriture automatique quoi:

"En général, la gravité qu'exerce mes peurs sur les mots fait qu'ils s'alourdissent imperceptiblement. Jusqu'à devenir des rochers que l'on ne peut plus porter. Une suite logique en somme, un mécanisme physique, comme la poussière, après le tourbillon inutile et désordonné de l'espoir, qui revient, doucement, calmement vers le sol.

Lorsque je commence un texte, sans savoir où il va finir, mes mots deviennent lourd. Et je me rend compte que c'est la suite logique d'un tel état. 

Après, place au texte existentiel inspiré d'une lecture à la con, genre "Les particule élémentaires" de Houellebecq:

Qui suis-je?

Un jour, tu te pose cette question capitale. Tu te dis: mais putain... qui tu es? Qui tu es vraiment?
Toi, dans ta tête, tu croyais avoir la réponse depuis tellement longtemps, tu pensais savoir qui tu étais. Tu savais la date exacte de ta naissance. Tu savais les informations capitales sur ta vie. Tu avais emmagasinés des informations. Tu t'étais forgée une légende personnelle. Un début, un milieu, et une fin, des épreuves, dures, terribles, une apothésose future. Tu pensais avoir raison. Tu pensais savoir mieux que personne sur cette Terre quelle décision prendre pour toi, dans ton parcours dans la vie. Et comment ne pouvait-il en être autrement? Qui toi, mieux que personne au monde, savait par quoi tu étais passé? Qui mieux que toi pouvait prendre la direction que tu prenais, parce que tu savais avec une acuité les cartes que tu tenais en mains. Les autres n'auriaent parfois pas compris. Ils n'avaient pas les mêmes cartes. Les mêmes ressentis, la même éducation, et ce qui en découle, de cette éducation: ce que l'on veut dans la vie. , . les autres ne savaient rien de toi. Ce qu'ils savaient, c'étit ce que tu émettais confusément de ta personne, un rayonnement. Et bien sûr, tu le criais sur tous les toits. Quand jusqu'à ce jour.

Sur le quai de la gare du RER de Chatelet les halles, ils m'arrivaient, dans un élan de lucidité insupportable, d'observer les gens. J'observais leur visage, leur regard, leur mouvement lents sur le quai. Leurs sens, recevant leurs stimulis, odeur, d'informations. Des poules. Voilà ce que c'était. Des poules qui recevaient des stimulis. Et Ils attendaient. Nous étions des animaux, simplement.

Une sorte de cross over entre le texte existentialiste et le texte écrit pour remplir le blog. ça donne ça: 

 J'essaie de lutter contre le sommeil depuis 48 heures. Le monde autours est pateux, comme solide. Une pâte informe qui sue le temps mâché, gâché. J'essaie de récupérer un cycle normal mais les journées sont trop longues. Réveil à 9h, coucher à 7h. Je me réveille à 16h, pour me recoucher à 10h. Tous les trois jours, je résiste alors au sommeil pendant deux jours pour me coucher comme tous le monde, à 23h. J'essaie.

Je ne donne pas de nouvelles, parce qu'au fond, elles sont mauvaises. Rien de grave. C'est juste l'ambiance. Ce qui m'inspire, ce que je respire aujourd'hui m'obligerait à écrire des textes glauques, à lire sur des musiques glauques. J'en ai pas l'envie, même si je fais une exception aujourd'hui, moi qui a décidé de rendre les gens moins malheureux qu'ils ne le sont. L'air du moment ne correspond pas du tout à cette noble tâche. Je me sens vieux. Physiquement. Je respire un air vicié, celui de la salle, celui de la ville. Je suis fatigué physiquement, ce qui est un comble.  

Il y a le texte qui s'annonce superbe, dense, fort, mais dont tu sais à l'avance que tu vas pas le finir, car il sera trop long, bien trop long et trop compliqué à écrire pour tes petites forces du moment. C'est le cas de celui-là:

C'est une plage étroite, coincée entre les falaises, sur la route entre Tétouan et Oued Laou. Nous sommes dans ce que l'on peut appeler un restaurant, bâtisse irrégulière qui mord sur le sable gris, assis sur des chaises en plastique. La mer est bleue, striée de traces, comme des langues d'huiles qui s'étendent vers l'horizon. Des estivants épars, cachés par leurs parasols. Et puis ces deux joueurs de football, qui, dans leur élans techniques, se renvoient maladroitement une balle qui vient parfois s'écraser comme un œuf sur la surface lisse du bord de l'eau. Ils rigolent parfois de leur maladresse, lorsque l'un deux, gêné par les galets fins, jette la balle un peu loin. Je les regarde. Il est peut-être midi. Tout porte peut-être à sourire, mais à coté de moi, Abdel, lui, ne sourit pas.
-Qu'est-ce qui se passe ?
Il a les yeux rivés sur l'un des footballeurs. Un regard de haine.
-Ce gars là, je le connais...

-tu le connais?

-Oui. Et tu sais pourquoi il porte un t-shirt avec des manches longues? C'est pour cacher les cicatrices de coups de couteau. Ce gars, il joue au foot à la plage. AbdelNassar, lui, il purge à sa place une peine de 30 ans. C'est lui qui a tué l'autre gars. Tous le monde le sait.

 

Voilà une note destinée également à remplir ce blog, mais qui a également pour but de montrer ce à quoi vous avez échappé, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 29 novembre 2009, 19h14

21/11/2009

A l'ascension de la Mosquée de Dieu (3/3)

Le mien se calme un peu. Le pain noir que nous avons apporté avec nous a un goût infiniment plus agréable ici. Salah trouve un peu de cendres sous lesquelles couve une chaleur encore propice. Les restes d'un feu de berger, sans doute. Nous y précipitons nos mains pour les réchauffer. Je saisi une pierre brûlante que je place entre mes paumes avec un plaisir presque charnel... Le temps s'est couvert davantage. Le froid est plus dur. Les premières plaques de neige. Et ce sentier, qui monte maintenant presque à l'abrupte. La Mosquée de Dieu a disparu depuis bien longtemps derrière un versant plus proche. Je ne saurais dire vers quel coté il se trouve maintenant, alors c'est avec un admiration réelle du sens de l'orientation de mes cousins, que je vois soudain son sommet géant déboucher de l'horizon. Je n'ai jamais été aussi proche de la montagne, et je ressens soudain une excitation qui fait cogner mon cœur... Ils n'ont jamais été par ici mais ils ont, par ce sens de l'orientation propres aux montagnards, évité les villages, évité les ravins, évités les culs de sac. Si j'avais été seul, encore une fois, je n'aurais pu réussir à venir jusqu'ici. Je me serais perdu, comme je me suis perdu tant de fois, lors de mes précédentes tentatives... J'avais tout essayé. Par l'oued principal, avant d'être arrêté par une muraille de ronces infranchissable. Par une piste qui m'avait mené sur une falaise. Par un sentier qui me dévia du but sans que je m'en rende compte. Avec le temps, l'idée de la conquête s'était peu à peu émoussée. Trop loin à pied, trop haut. Trop risqué aussi. Ça me paraissait irréalisable à mon échelle. Pas que l'obstacle physique fut insurmontable, mais c'était surtout l'obstacle humain qui m'inquiétait. L'aventure de la femme et des enfants du village m'avait ouvert les yeux sur des dangers que je ne soupçonnais pas. Alors, les années passant, même si je regardais toujours la montagne avec envie, je ne faisais plus de tentatives. Je crois que j'étais maintenant trop vieux pour ça, trop adulte, dans le sens où ma présence d'homme dans le champs des autres, dans leurs villages, aurait été perçue comme une agression, une invasion suspecte difficilement pardonnable... On n'était pas dans l'Atlas, on était dans le Rif, dans l'un des endroits les plus reculés... Ça ne m'empêchait pas d'en parler, de saisir la moindre occasion pour en discuter avec mon oncle, mes cousins, sur les possibilités d'attaque. Ils savaient alors que ça me tenait à cœur, même s'ils ne comprenaient pas trop. La femme de mon oncle eut cette phrase formidable qui traduisait bien l'antagonisme de nos pensées respectives: "Pourquoi tu veux aller là-bas? Ça fait bien longtemps que le plat de semoule s'est vidé définitivement..." La survie, toujours.

C'était au troisième jour de l'Aïd El Kebir, fête que je passais dans mon village natal du Rif, le matin même, aux environs de 8 heures. Mon premier hiver ici, depuis ma naissance. La veille, la neige était tombée, et le sommet de la Mosquée de Dieu était resté blanc. "Tu veux y aller?" Je cru à une énième plaisanterie. Mais mon cousin Salah me dit de me préparer. Le gros des visites de la fête était passé, il n'avait pas de travaux dans les champs. Et, me dit-il, il pourra opportunément aller rendre visite à sa tante, qui habite très loin, plus haut dans la vallée. Nabil, le grand dadet, vint s'agglomérer à notre aventure par accident.

Et alors que j'avais abandonné l'idée, ou du moins, remis à plus tard ce rêve irréalisable en attendant des circonstances plus favorables; alors que le sommet transpirait devant mes yeux des échecs successifs de mes précédentes aventures, au point que je ne pouvais plus la regarder qu'avec une pointe d'amertume, voilà que je suis là, sans avoir rien préparé, sans que j'y ai même pensé, à portée de but. Nous traversons une sorte de plaine, qui me semble être la base de la pyramide du haut sommet. Déjà, les deux cousins ramassent de la neige qu'ils se jètent ensuite sur la gueule en rigolant. Un vent fort et glacé. En montagne, les perspectives trompent énormément, mais je reconnais ce sommet, qui a la même forme, vue depuis mon village ou ici, et à la base duquel je suis maintenant insignifiant. Je grimpe avec célérité malgré la pente. La respiration se fait plus difficile. J'entends mon souffle, sourd, comme s'il était à l'intérieur de ma tête. De gros rochers parsèment mon parcours, une végétation touffue, rase, pliée sous la neige. Dans mon esprit, c'est la métaphore de ma vie qui se joue. Ce n'est pas un sommet que je gravis. C'est mon destin. Dur, emplie de pièges, de freins, de fausses routes, de doutes, d'échecs, de tristesse. La Mosquée de Dieu sont tous les buts que je me suis fixé dans cette vie. Des buts bien trop hauts, bien trop loin pour moi. Des buts inaccessibles. Alors je sens que si je réussis ici, je pourrai tout réussir dans ma vie. J'avance, porté par cet espoir, le cœur frétillant d'une joie qui commence à déborder. Je ne sais combien il reste de mètres avant le sommet. Le nez sur le sol en forte pente, on grimpe, jusqu'à ce que l'on ne monte plus. Jusqu'à ce que ce que la terre s'arrête. Bientôt, j'escalade un mur qui n'a rien de naturel, des empilements de pierres. Puis. Le ciel s'ouvre enfin. De tous les cotés. La terre a disparu sous nous. Je suis au sommet. Sur un monticule de pierres qui semblent être les ruines d'une cabane... Peut-être la maison du plat de semoule... Un piton blanc planté là, tout au milieu du sommet, sans doute érigé par les espagnols du temps du protectorat... Et puis le ciel derrière... la terre derrière tout ça... Je peux voir l'autre coté de la montagne, de l'autre coté de notre vallée, de l'autre coté de cette cuvette, notre prison, celle qui nous isole du reste du monde... D'en haut... vers le bord de mer... le village côtier de Torrès... l'île de Cala iris... Le haut massif noir des Bokkoyas... la route de Snada... Tous les villages traversés... Le nôtre, invisible maintenant sous la brume grise... Et puis de l'autre coté, vers le cœur du Massif... quelques bouts de virages de la P39, la route qui relie Tétouan à Hoceima... Targuist, son barrage... Ketama, les trois monts enneigé du Tidighine, les plus hauts sommets du Rif... Je dévore tout ça, je ramasse des yeux, comme si le paysage visible et magnifique qui s'étendait autour de moi était du sable que je devais fourrer dans mon sac, je ramasse tout ça, avide, empressé, comme si je devais en ramasser le plus possible... à coté, mes cousins sont assis sur les ruines. Ils contemplent aussi le paysage. Ils sont heureux, je crois. Le vent souffle fort autour de nous. Nous sommes loin, bien loin des hommes, mais près, non plus de Dieu, car nous nous rendons compte que même ici, nous sommes si bas, mais au plus près de nous-même. Ma joie a quelque chose d'incandescent. Mais aussi, un peu, de branlant dans son expression. Quelque chose de bancal. J'ai atteint mon but. Un but de plus de 20 ans. J'ai un sentiment de plénitude, d'accomplissement, troublé par une déception douce. Et bientôt, même, cette déception commence à prendre un peu de place dans cet élan de bonheur. Je me dis. Voilà. Désormais, il n'y aura plus de magie en ce lieu. Il n'y aura que ce que voient mes yeux, et le souvenir que j'emporterai avec moi: des rochers, des pierres empilées, une ruine, un piton. Un sol irrégulier, comme la vie. Je ne m'attendais pas à autre chose, mais il y a quand même un décalage, sans que je sache où.

En fait, je crois que je suis comme cet homme de la légende, qui a gratté le plat de semoule pour savoir ce qui le remplissait. Rien le remplissait, connard. Rien. C'était la magie à l'état brut. Un rêve beau. La magie qu'aucune âme ne pourra jamais toucher avec son cœur sale. La magie fuira toujours celui qui veut savoir d'où elle vient. C'est un fétu de paille en filigrane de la vie, un fétu qui fuit avec le vent provoqué par les gens trop sensés, sans jamais les rencontrer. Assis sur les ruines avec mes cousins, nous goûtons à la paix, au silence, à la solitude qui règne ici. Je savoure mon bonheur.

Mais je pleure aussi, à l'intérieur, la mort de mon rêve.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris. 14 -20 novembre 2009. 23h26.

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PS: (Tout ça s'est passé en janvier 2006. Mais j'ai écris ce texte après la lecture de l'excellent "Annapurna, premier 8000" de Maurice Herzog, qui m'a donné envie d'écrire sur l'aventure humaine que représente souvent l'ascension d'une montagne. Je me suis retrouvé dans les tâtonnements, les interrogations et les fausses routes de l'expédition française pour trouver le meilleur angle d'attaque pour vaincre l'Annapurna, 8065 mètres. Mais soyons franc. Il n'y a aucune échelle de valeur commune entre la chaîne himalayenne, l'Everest, 8600 mètres, et la chaîne du Rif, dont le sommet culmine "seulement" à 2500 mètres environs, même si pour beaucoup de géologues, cette chaîne a quelques caractéristiques de la haute montagne. Après quelques recherches, j'ai même découvert que l'altitude de la Mosquée de Dieu, Jama3 de Llah en arabe, que j'estimais à 2000 mètres d'altitude, était en fait de 1500 mètres. Sachant que ce sommet se situe à une trentaine de kilomètres de la mer, ça fait tout de même une forte pente, ce qui donne cette forte impression de hauteur (Mon village doit se situer à 500, 600 mètres d'altitude.) La forte déclivité des montagnes du Rif qui se jettent dans la mer, passant de 2000 à 0 mètres d'altitude en seulement 30 kilomètres, est d'ailleurs responsable de deux faits majeurs dans la région du Rif méditerranéen. 1- Elle prive ces régions littorales des pluies (Le Rif est la région qui a la plus forte pluviométrie de tout le Maroc, mais seulement coté Sud de la chaîne, vers Fès, Mecknès. Coté méditerranéen, c'est la sécheresse) 2- Ces pentes abruptes, qui alimentent l'énergie cinétique des écoulements, favorisent les ravages catastrophiques causés par les oueds lors de fortes pluies inopinées, à l'automne ou au printemps, redessinant à chaque épisode et à la faveur de glissements de terrain parfois violents, un nouveau cours. Voilà pour le contexte littéraire et géographique de ce récit. C'est chiant, je sais, mais ça relativise et remet un peu dans son contexte "l'exploit". D'ailleurs, si vous êtes arrivé à lire cette histoire jusqu'ici, sans vous endormir sur votre clavier, vous avez aussi fait un exploit :-p)

 

19/11/2009

A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (2/3)

Un chien, puis deux chiens enragés m'avaient accueillit lorsque je suis descendu dans ce village. Ils aboyaient vers moi toute leur rage de l'étranger. Puis les enfants, ces sortes d'émissaires naturels dans tous les villages du monde, ont accourus. Ils m'entourèrent. Leurs visages étaient tannés par le soleil. Quelques cicatrices, des éraflures. Vêtus de vêtements de toute couleurs, parfois déchirés et boueux, ils me regardaient fixement. Ils attendaient. J'étais jeune, seul, sale, suant sel. Après un silence méfiant et curieux, l'un des garçons, qui paraissait le plus âgé, s'avança vers moi, peu avenant. Il avait le crâne rasé. Son visage était un peu écorché, curieusement rouge. Il portait un pantalon plus grand que lui et une chemise aux couleurs délavés:

-Tu vas où comme ça? T'as de la famille ici?

Derrière lui, le village, fait d'une dizaine de maisons cubiques, aux murs gris ou blancs, était encore désert sous la lourdeur de l'après midi.

-Non, répondis-je... Je me promenais... Je suivais le chemin, et je suis tombé sur votre village...

-Et qu'est-ce que tu fous ici?

-Je suis descendu vers vous pour savoir s'il n'y avait pas une route qui allait plus loin...

-Plus loin?... Vers où?

Je montrai du doigt la direction que je voulais prendre. Les enfants tournèrent la tête. Du village, la Mosquée de Dieu n'était pas visible, cachée par la perspective d'une sorte de falaise rocheuse plus proche. Ils se regardèrent:

-Il n'y a rien par ici.

-Oui... mais... Il n'y a pas un chemin qui va dans cette direction?

 Ils étaient de plus en plus perplexes.

-Je crois qu'il veut aller à Tétouan à pied... fit l'un d'eux.

Ils rirent. Puis la femme arriva. Elle cria aux enfants:

-Qui c'est celui-là? Qu'est-ce qui vient faire ici?

Elle vint à ma rencontre, se planta à quelques mètres de moi, entourée maintenant des gamins, un foulard blanc serré sur sa tête. Elle était sans doute d'un âge moyen mais son visage était prématurément vieilli par des rides que l'on pouvait facilement attribuer à la dureté de la vie et aux rigueurs du temps à cette altitude. Elle m'apostropha:

-Qu'est-ce que tu fais ici, toi?

Le ton inquisiteur finit de m'enlever toute assurance:

-Je... je me promenais... Je suivais la route...

-Pourquoi tu viens te promener par ici? Tu connais quelqu'un dans le village?

-Non...

-Alors tu viens voler notre kif pendant que nos maris sont absents, c'est ça?

-Non, non... Je me promenais tout simplement... je suivais la piste et elle finissait dans votre village... Et je suis venu pour savoir s'il n'y avait pas une piste qui allait plus loin...

-Qu'est-ce que tu veux?

-Je... Il n'y a pas un chemin qui aille plus loin que votre village?

La femme, qui semblait ne rien comprendre, s'adressa aux enfants, impatiente:

-Mais qu'est-ce qu'il raconte celui-là? Qu'est-ce qu'il veut!

Au milieu des enfants, une voix s'écria, provoquant l'hilarité générale:

-Il dit qu'il veut aller à Tétouan à pied!

J'étais exaspéré. Je ne savais comment expliquer ce que je voulais. Je commençais à regretter amèrement d'être descendu ici. Mais c'était trop tard. J'étais au milieu du village, au milieu des enfants, au milieu des chiens, au milieu des interrogations. Le village commençait à phagocyter le corps étranger que j'étais. Suant d'inquiétude, je récapitulais calmement:

-Je me promenais... Et je suis tombé chez vous par hasard...

-Et alors? Ricana la femme. Tu n'as pas trouvé d'autres lieux de promenades qu'ici? Pourquoi es-tu venu? Et d'où tu viens d'abord?

Je me retournai et lui montrai le village, qui n'était plus qu'un point infime, en bas, sur la peau orangée de la montagne:

-D'Abouzineb... lui répondis-je.

Il y eut un silence. La femme me regarda avec stupeur. Elle s'éventa le visage des mains en signe d'incrédulité puis s'écria:

-Ya willi... Tu viens d'Abouzineb? De ton village tu es venu jusqu'ici?... Mais pourquoi tout ce chemin?... Qu'est-ce que tu es venu chercher ici?...

 Je réfléchissais et en fait, je ne savais que répondre. De la sueur goutta instantanément sur ma chemise. En apercevant le point de mon village, j'avais senti m'envahir le ridicule de la situation. Le ciel était d'un blanc sale, sale d'une chaleur huileuse. Le soleil tombait dru sur les cours des maisons. J'avais troublé le calme de cette après midi torride d'été, en cette heure où le temps ralentit. Où les roulements du temps et de l'espace tournent au minimum. Où les ombres sont essorées. Où les toits blanchissent. Où les champs de kif suent leur parfum venimeux. Où les criquets explosent leur abdomen. Les enfants. La femme. Moi.

Je répondis, sans convictions maintenant:

-Je suis parti de mon village pour escalader la "Mosquée de Dieu"... Et je suis venu ici pour savoir s'il n'y avait pas un chemin pour y aller... Parce que la piste que j'ai suivi d'en bas se termine dans votre village...

A mon grand étonnement, la femme, cette fois, ne me regardait plus avec cette dureté qui me réduisait à néant. Les traits de son visage se détendirent tout d'un coup, comme si elle avait eu enfin l'explication de tout ceci. Elle souriait même, et ce sourire transformait complètement son visage, au point que ce fut une autre personne maintenant qui était devant moi. Elle récapitula devant les autres, calmement:

-Alors tu as fait des heures et des heures de marche, sous ce soleil, juste pour grimper sur une montagne?...

J'acquiesçai, soulagé que je fusse enfin compris. Elle me dit, avec cette fois une grande sollicitude:

-Eh? Tu ne serais pas un peu zinzin dans ta tête, toi? Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou...

Les enfants rirent. Un spasme de froid me prit. Une sueur glacée sur mon dos. La honte, la colère de ne pas être compris. Je ne savais plus. Dans la bouche de cette femme, mon aventure prenait soudain un tour ridicule, pathétique. Vidée de sa substance spirituelle, ma quête devenait une folie écornée. Un ballon dégonflé. Un rêve qui finissait de pourrir dans la sècheresse de ce lieu. Tout ce qui m'avait poussé à faire cette marche insensée, toutes les explications que mon cerveau dégénéré avait échafaudées pour me tendre vers ce but inutile, tout cela s'était évaporé au moment même où cette phrase avait été prononcée...

Le visage de la femme se referma de nouveau, laissant toutefois percer dans son regard de cette once de commisération que méritait ma condition de fou:

-Allez, va, va... Dépêche toi! Si les hommes te trouvent ici à leur retour, ils vont te rosser! Ne reviens plus jamais ici!

Quoique des sentiments négatifs commencent à rendre boueux mon esprit, je m'en allai, soulagé. Je rebroussais chemin sur la piste... Je me souviens que le retour fut dur pour moi, à cause de la confusion qui régnait dans mon esprit. Lorsque je fus hors de portée de regard, je m'immobilisai un moment. Je regardais le chemin qui m'attendait jusqu'à la maison. Maintenant, je n'arrivais pas à croire que j'avais fait toute cette marche. Ces efforts, ces efforts démesurés, cette distance, énorme... Qu'est-ce qui m'avait prit?... Je commençais à douter de moi, de ma sainteté d'esprit, qui me faisait faire de telles choses. Tout d'un coup, je sentais, avec une acuité nouvelle, toute la distance qui me séparait des gens d'ici. Des gens, tout court. J'enviais leur sagesse. Eux qui regardaient passer le temps avec cette impassible patience et qui n'avaient rien à faire de ces défis inutiles. Eux qui luttaient pour leur survie, eux, pour qui la terre n'était que le dépositaire rebelle et réfractaire de leur existence, cette terre sèche à laquelle ils extirpaient tant bien que mal la subsistance nécessaire pour les maintenir en vie une année de plus. Les années de la faim n'étaient pas si loin. Ces années où les gens en furent réduits à mâcher des racines, à regarder, impuissants, leurs enfants mourir. Tout était écrit, tout était destiné. Chacun avait un rôle précis dans ce monde et chacun avait un destin. Ils voyaient, et savaient de toute leur force qu'il fallait l'accepter. La sagesse lucide de refouler ces excès qui détruisait de l'énergie en vain, comme mettre de l'eau sur du sable. Contempler le calme bleu du ciel en chuchotant des prières. La lucidité tranquille de notre impuissance...  

Derrière moi, la face triangulaire de la Mosquée de Dieu, que je n'avais jamais vu aussi proche, rajoutait à mon malaise. Je serais désormais un homme raisonnable, m'étais-je dis. Je serais un homme raisonnable.

 

Dans ma descente, le sentier serpentait sur les pentes successives des versants. Le soleil allongeait doucement les ombres des amandiers qui les parsemaient. Le ciel était sur ma nuque, comme toute les fois où j'avais honte. Mais au fur et à mesure que je m'éloignais de ce maudit village, je me sentais doucement revivre. La tristesse me tenaillait encore mais quelque chose changeait en moi. Après tout, me disais-je, pourquoi étais-je fou? Vouloir savoir ce qui se cache derrière un horizon est une folie? Satisfaire sa curiosité naturelle, découvrir de nouvelles choses, aller à la rencontre des autres, se dépasser, est une folie? Tous ces découvreurs, ces explorateurs, ces chercheurs. Etaient-ils fous également? Pourquoi marcher sur la Lune? Pourquoi traverser tant d'océans inconnus? Tant de territoires? Pourquoi escalader l'Everest, l'Annapurna, le Dhaulagiri? Pourquoi risquer sa vie pour ça, pour une chose inutile en soi, alors que la sécurité de notre environnement proche pourrait suffire. Alors que survivre pourrait suffire. Peut-être pour s'élever, s'arracher à la terre, au fatalisme de notre condition d'êtres humains impuissants. Peut-être pour voir d'en haut les choses. Là où le sens existe enfin. Peut-être pour gagner à la vie, des pans entiers de la notre, des territoires inconnus en nous qui nous rendraient un peu moins étriqués, un peu plus grands...

Tandis que je marchais, des exemples qui soutenaient ma vérité me venaient en vrac. Tous les progrès n'ont pu être possibles que par un dépassement de quelque chose, me disais-je. Bien sûr, à mon échelle, c'était bien insignifiant. Mais, pensais-je, j'étais animé par cette volonté de me dépasser, ce qui était saint. Maintenant, j'en étais sûr, je n'étais pas fou. C'étaient eux les fous. Cette femme, ces enfants. Dont le regard n'étaient focalisé que sur eux-mêmes, étriquant leurs rêves, se fermant aux autres. Ils n'essayaient pas de découvrir, ils n'essayaient même pas de changer leur vie, la subissaient, en étaient victimes. Ils ne créeront jamais rien, parce qu'ils n'ont même pas l'idée que l'on puisse changer. Prisonnier du visible, d'une fatalité coupable, les frontières de l'impossible faisaient sur eux un barbelé qui leur enserrait le corps, l'esprit. C'était eux les fous...  

 

Le temps me fit voir les choses avec plus de nuances, mais c'est par cette aventure que je fus confronté, pour la première fois aussi clairement, à ces deux modes contradictoires de pensées qui régissaient les civilisations humaines: C'est en se libérant de la faim que l'on pense à l'ailleurs. C'est en se libérant de ses soucis obsessionnels de survie que l'on peut envisager de dépasser ses limites. Pas avant. C'est une thèse qui demande une expertise et une recherche bien plus rigoureuse que je ne saurais apporter pour le moment, mais j'ai toujours senti confusément que ce n'est pas par hasard si les civilisations qui avaient eu cette capacité d'avancer dans le savoir et le progrès, cette capacité à se remettre en cause et à améliorer leurs conditions de vie, étaient celles dont la situation géographique était favorables à l'agriculture. Le Tigre, l'Euphrate, l'Egypte avec le Nil, l'Europe avec le Gulf Stream et ses pluies abondantes, l'Amérique du Nord, les moussons de l'Inde et de la Chine. Ces sociétés ont pu bénéficier d'eaux abondantes pour nourrir leurs hommes avec une régularité qui leur devint naturelle. C'est un peu schématique expliqué comme ça, mais libéré de l'obsession de la survie, de la faim, ils ont pu penser à autre chose. Je crois que ce n'est pas plus compliqué que ça: avoir enfin la possibilité de penser à autre chose, qu'au ventre de ses enfants...