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15/04/2009

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (1/3)

  (*)

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tous se passe ici...

 

 

 

 

Mon nom ne vous intéressera sûrement pas, alors passons à la suite. Ma taille? Mon poids? Le nombre de mots dont je connais la définition? Ça fait bien longtemps que je ne m'en soucie plus. Un jour, alors que je n'existais pas, j'ai ouvert des yeux, j'ai vu des choses et je n'existais déjà plus. La vie est comme une gifle qu'on se prend avant de retourner au néant. C'est de l'agression caractérisée: on se prend une claque dans la gueule et après, rien.

Le montant de mon compte en banque? Mon adresse postale? Le nombre de capitales de pays que je connais? Je m'en soucie plus non plus depuis assez longtemps. Nous sommes des amas de cellules qui se sont divisées durant toute notre vie pour donner le morceau informe que nous sommes: 90% de vide, dont la présence dans l'univers a autant d'importance qu'une pierre dans le désert de Gobi. Demandez à la pierre si elle s'y connaît en peintures cubiques. On s'en fout. Des nomades se torchent avec. Et youplahou, le vent fait des tourbillons.

 

Je fais du 43. Mes chaussures sont en cuir, avec des lacets. Je trouve ça plus classe. J'adore mes chaussures. Elles sont marron clair. Je les nettoie chaque jour, et je fais bien. Si vous voyiez la gueule des chaussures que je croise chaque jour... Les gens n'ont aucun respect pour leurs pieds, à croire qu'ils n'existent pas pour eux, à croire qu'ils n'ont aucune reconnaissance à devoir à leurs pieds. À croire que c'est grâce à leur cul qu'ils peuvent marcher. Le jour où ils sauront que tout se passe en bas, au niveau du sol, ils avanceront peut-être enfin dans leur vie...

Cela fait cinq ans que je n'ai pas regardé le ciel.

Croyez le ou pas je m'en tamponne comme de votre dernier tampon. Je n'étais pas en prison, ni dans une grotte. Je l'ai fait par choix.

Le jour où j'ai su que je ne pourrais jamais toucher le ciel, j'ai compris le mensonge et l'illusion d'un tel toit. Tout se passait en bas. Le ciel? Refuge du rien, du vent. Une autre sphère... Pas notre échelle. Cinq ans de lucidité.

Je vois pourtant déjà les ploucs qui croient me prendre en pitié. Voix geignarde: "Mais comment peut-on se priver du ciel ! Le ciel, c'est beau... C'est bleu... ça invite au rêve, au voyage, ça nous permet de nous évader, de nous dépasser" et autres conneries du genre.

Dis leur que j'ai pas le temps. Je ne me prive pas de. Je me libère de. Grosse nuance. Pendant ces cinq années, j'ai regardé le sol, et j'ai été heureux... Tout ce que lisaient mes yeux, je le prenais. Je pouvais le toucher. Je contrôlais ma vie: Je pouvais saisir une pierre au sol. Je pouvais prendre un stylo sur une table. Je pouvais caresser le visage d'une femme… Le ciel, quand bien même j'y mettrais tout mon bras, je n'y saisirais même pas un nuage. Quand on fait cette division du monde, on sait ce qu'est vivre et ne pas vivre. Le ciel est le siège de ce que l'on ne vivra jamais. Et pourtant, des gens perdent leur temps à essayer.

 

La vie de mes pieds était intéressante.

Tous les jours, lorsque je me réveillais, mes pieds se posaient sur le sol, me traînaient dans les chiottes où j'allais pisser. Puis dans la salle de bain où j’allais me laver. Je leur enfilais des chaussettes bien pliées, des chaussures que j'avais pris soin de nettoyer la veille. Puis mes pieds me sortaient de chez moi. Ils descendaient l'escalier, attendaient un moment que ma main daigne tirer la porte. Puis ils marchaient dans la rue en un claquement qui se fondait avec celui des autres pieds.

Je m'étais longtemps émerveillé de ce miracle... Marcher... Déjà, savoir qu'à peine 5% de la surface d'un corps en contact avec le sol pouvait porter un building aussi haut... Mais marcher... Sans tomber. Deux pieds se relayant le poids d'un corps avec une telle précision, une telle synchronisation, une telle maîtrise... Le fait que je puisse maîtriser cet équilibre me ravissait, et me rendait fier de marcher... Si, si.

Il y avait toujours dans la rue le même ballet des autres pieds pressés: ils passaient, se dépassaient, s'arrêtaient, se poursuivaient, évitaient des merdes de chiens, s'agglutinaient en paquet devant des cinémas, se faisaient face avec patience quand leurs propriétaires se parlaient ou se roulaient des pelles, attendaient un peu, écrasaient des cigarettes, furetaient dans l'espace à la recherche d'un nouvel espace, d'un nouvel équilibre. Souliers, baskets, tennis, bottes, bottines, mocassins, escarpins, espadrilles, belles ballerines, sandales scandales... Une faune bigarrée prenait d'assaut la rue. Claquant bruyamment leur suffisance contre le bitume, ou chuintant leur délicatesse discrète, chaque chaussure chantait sa musique, sa plainte. On peut reconnaître le caractère d'une personne rien qu'en écoutant le rapport de son pied avec le sol. Ville dans la ville. Les pieds parlent, et c’est la partie la plus sincère du corps. Les chaussures communiquent entre eux, se regardent, complotent dans votre dos. La pointe indique toujours l'objet du désir. C'est connu: au resto, si la meuf en face de vous dirige négligemment son pied vers la sortie, cherchez pas. Vous allez dormir sur la béquille.

 

Dans le métro, mes deux pieds faisaient comme un V pour laisser passer le pilier métallique. Il y avait toujours par terre quelques ronds de chewing gums écrasés. Des jambes fatiguées dont les propriétaires étaient assis. Un journal sous un siège.

Lorsque la porte du train s'ouvrait et que je descendais, je voyais la marche, le fond des rails, les cailloux noircis par le gasoil. Puis le bitume en gomme de la gare. Mes pieds s'engageaient ensuite dans de longs couloirs, parmi la clameur des centaines de pieds qui se dirigeaient dans la même direction.

Tous ces pieds, leurs propriétaires les ignoraient royalement... Peut-être avaient-ils raison... On ne se l'avoue jamais assez: on ignore ses pieds parce qu'ils nous empêchent de voler. Parce qu'ils nous rappellent que nous sommes incarcéré au sol à perpétuité… Je vous zespik: Dans 10 ans, oui, à force d'économiser, à force de travailler, vous allez évoluer, vous pourrez acheter la dernière voiture de sport qui sera à la mode à ce moment là (Ou même une Q7 d'occaz, vous vous dites que vous vous en lasserez jamais de celle-la... ), vous vous dites que vous pourrez flamber sur la Cote, que vous pourrez enfin vous acheter votre maison dans le sud, vous pourrez enfin quitter cette région de merde, vous pourrez vous serrer de la dindounette à foison, vous pourrez enfin être reconsidéré par tout ceux qui vous connaissent, vous pourrez enfin élever vos enfants dans la paix d'un havre doux, vous pourrez enfin être heureux, votre vie pourrait enfin être...

Et paf.

Retour à la case gros naze.

Durant ces cinq années, j'ai été le spectateur impuissant de ce terrible spectacle : Le sol était le siège de la gravité. Chacun voulait s'élever, regarder vers le haut, toucher des sphères plus ou moins hautes selon son ambition. Mais tous finissaient par se tasser doucement vers le sol.

A chaque fatigue, à chaque faiblesse, à chaque épreuve, la gravité finissait toujours par tout prendre: les pieds, les jambes, les mains, la lumière, les rêves, puis enfin. Le regard. Laissez un pan de vous à la gravité: elle le gardera toujours. Jusqu'à ce que vous lui donniez de nouveau un pan de vous. Vous luttez, vous espérez. Mais la gravité vous prend ce que vous lui donnez par fatigue.

Schizophrénie des gens : leur esprit était vers le ciel, vers leur espérance. Et ils ne savaient même pas ce qui se passait à leurs pieds. Il aurait fallu que leurs panards passent dans le 20 heures pour qu'ils se rendent compte de leur existence. Et encore. On est aussi loin de nos pieds que nous le sommes d'un pays en guerre, à feu et à sang, où il n'y a aucun membre de notre famille. Les gens se figurent qu'ils pourraient voler. Qu'en fait, ils volent... Mes pieds au sol? Oh, ça? C'est rien. Je vole. Puis ils tombent plus bas que terre quand ils s'aperçoivent que ce n'est pas le cas... Que ça n'a jamais été le cas. Le sol revient à eux avec l'acuité horrible de ses chewing gums écrasés, de ses merdes de chiens, de ses feuilles moisies et décomposées. Le sol leur rappelle que c'est ici qu'ils posent leurs pieds.

La gravité avait pris mon regard. Je l'avais choisi.

Mon champ de vision s'arrêtait aux abords des cuisses humaines, des roues de voitures ou de troncs d'arbres. Les seuls êtres humains que je voyais en entier, c'étaient les clochards assis sur leur carton contre le mur des avenues; parfois quelques ivrognes couchés à même le sol, qui gémissaient leur folie.

Et mes collègues de bureau.

Je travaillais au 3ème sous sol d'une compagnie sans renommée. Archivage des documents. La pièce était blanche. Quelques cartes postales, des photos de sales gosses. Je pointais au badge, et c'était parti: Je fais des photocopies. Je fais des tampons datés. Je classe des dossiers. Je récupère des dossiers. Je donne des dossiers. On me donne des dossiers. Je range des dossiers. J'ouvre des dossiers. Et sur le dossier. Je pose mon dos scié.

Un travail à la con, comme ce jeu de mot, et aussi enrichissant qu'un investisseur misant sa fortune sur les ventes de fourrures à la plage de Boucau. Je n'avais jamais eu d'ambition dans la vie. J'avais appris à ne plus en avoir. Je me sentais bien ici. Les collègues étaient sympas. Ils me ressemblaient un peu, même si comme tout le monde, ils rêvaient de leur vie qu'ils n'auraient jamais... Vivre et ne pas vivre. Je vivais, moi, puisque tout était devant moi. Quand on avait compris ça, on avait compris une grande chose.

Ce jour-là pourtant, sans doute aurais-je dû sortir cinq minutes plus tard du bureau. Rien ne serait alors arrivé.

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (2/3)

 (*)

 

Dans la rue, à la sortie du travail, il y avait toujours cette agitation de pieds qui sortaient des bureaux à la hâte, comme aspirés par un appel d’air venu du dehors. Liberté provisoire, celle d’échapper pour quelques douze heures à l’esclavage tertiaire et retourner rapidement poser son derrière et sa fatigue morale dans un fauteuil pour vider sa tête devant une serie merdique et des infos lyophilisées.

Des paquets de chaussures monotones attendaient je ne sais quoi, couraient je ne sais où. Des chaussures noires, beiges, marrons, noires, noires, beiges, beiges, noires, bleues, beiges; se pourchassaient comme un troupeau sans tête, la marche encadrée par les aspérités de la ville. Et puis alors, j'ai vu un truc. Parmi ce flot de chaussures uniformes et le clapotis des pas. Des sandales. Violettes. Avec des fleurs. Tentaient de se frayer un chemin parmi les autres chaussures, marrons, beiges, beiges, noires, beiges, marrons, beiges, noires, noires. Fallait forcément être conne je m'étais dit. Et ne pas le faire exprès.

Autour, des talons féminins claquaient sensuellement et bruyamment leur existence. Les pas de ces sandales violettes effleuraient à peine le sol, sans bruit, flottant presque au dessus du bitume. ça ne paraissait pas réel. Il y avait juste cette marche hésitante qui cherchait le chemin sans insister, sans s'imposer. Qui semblait explorer l'espace et le temps plus intensément qu'un laborantin de mes deux scrute une plaque de verre en vue de corroborer les observations faites jusqu'alors pour démontrer, qu'en effet, les bactéries ne portent pas de strings dentelles. Cette intensité et cette fragilité, au milieu des pas pressés, tranchait radicalement avec la civilisation. Les sandales violettes avançaient doucement vers moi. Un peu trop vers moi... Elle ne regardait pas devant elle, mais je le su trop tard, quand je reçu le choc de son corps contre le mien.

-Oh, pardon Monsieur! Je suis vraiment désolé!

Une voix fine. Et désolée, effectivement. Des mains frêles, époussetant doucement une jupe rose un peu flottante qui cachait des genoux finement dessinés, et arquées de cet insupportable regret sincère, comme seuls peuvent en témoigner les crétins sans personnalité.

-Vous ne pouvez pas regarder devant vous, non?

Mon impatience envers les insignifiants a toujours été naturelle, j'y peux rien. C'est ça, ou leur raconter la vie depuis le début. Et j'ai pas le temps. Silence. Elle se crispait, la conne. ça se voyait au mouvement brusque de la pointe de son pied droit.

-Je peux vous retourner le reproche, Monsieur. Vous regardiez pas devant vous non plus il me semble.

Silence. C'est vrai, concédons lui ça. ça équilibrera les responsabilités, je l'entendrais moins et ça lui fera quelque chose à raconter pendant 3 heures à sa copine Tiffany.

-Vous avez raison, en effet. Je regardais autre chose.

Elle parut un moment désorientée, ne s'attendant pas à ce revirement.

-Ah? et quoi donc?...

-Vos sandales.

-Oh, ah oui?

Dans sa voix, cette trop prévisible vanité.

-Oui. Je dois le dire. C'est les chaussures les plus ridicules que j'ai jamais vu de ma vie.

Je m'attendais à une bordée d'insultes qui me laisserait aussi indifférent qu'un commercial me vantant les mérites d'une mutuelle aux mensualités réduites.

Mais... J'ai entendu un rire.

 

 

 

 

 

 

Elle était couchée sur l'herbe... Sous mes doigts, ses pieds fins, que je massais avec une machinale tendresse... Je voyais dans son visage la satisfaction calme que je lui procurais. Les yeux fermées, le visage tourné vers le ciel, elle écoutait le clapotis reposant de ce parc, les voix des enfants lointains qui s'imaginent des aventures, les appels intermittents des parents, les rires et le bruit des ballons, le bruissement presque imperceptible des arbres sous le vent lent. Ses sandales violettes. Eparpillées à quelques pas de là. Ses pieds étaient nus, fins, beaux et doux. Ses jambes, repliées vers moi, mettaient sous la lumière d'un soleil apaisant, des cuisses que cachait à peine une jupe... Lorsqu'elle rouvrait les yeux, elle les posait sur moi, avec une tendresse que seuls des êtres comme elle pouvaient me faire ressentir. Elle était belle. D'une beauté presque impossible. Puisqu'innocente. Elle restait là, le regard intensément tourné vers le ciel, tandis qu'assis moi-même à ses pieds, je la regardais regarder.

-C'est tellement beau... soupira-t-elle.

Je continuais à lui caresser tendrement les pieds. Elle me regardait faire, avec un sourire mutin. Ses yeux, baignés d'une plénitude évidente, laissèrent passer une interrogation qui ne dura rien, mais que je pu déceler. S'aidant de ses coudes, elle se releva bientôt doucement vers moi. Un filet de cheveux devant sa bouche, mue par le petit vent, et qu'elle balaya sur le coté, amusée. Elle se tint en face de moi, et elle me dit, après un silence:

-Pourquoi tu ne regarde jamais le ciel?

J'eus un petit sourire étonné, un peu déçu aussi que notre communion silencieuse, qui se fondait bien dans l'atmosphère de ce parc, prennent ainsi fin. Il y a toujours quelque chose que je regrette, doucement, lorsque je me sens obligé de traduire une sensation ressentie dans un cadre donné, différent à chaque fois, par un son. Elle s'était habitué à mes longs silences. Peut-être aimait-elle cela en moi. Je ne sais pas. Pour moi, le bruissement d'un arbre disait plus de choses qu'un mot. Et il y avait dans ma tête des choses, des impressions, des idées qui faisaient comme des aurores boréales. Pour les partager avec d'autres, il fallait arrêter le mouvement, découper, saucissonner cette aurore et la mettre dans des boites en carton. Des mots. ça gâchait tout. Mais j'essayais.

-Et bien... Je ne regarde pas le ciel parce que je n'en ressens pas le besoin... Je n'en ai pas envie, tout simplement.

-Mais pourquoi tu n'en a pas envie?

-Et bien je sais pas... Ressens-tu le besoin, toi, de regarder ce qu'il y a sous terre? De creuser à chaque fois, pour voir? Le ciel est pour moi un trou béant qui n'apporte rien. C'est un océan où les gens espèrent respirer comme ils n'ont jamais respiré ailleurs, mais où ils courent se noyer. Le ciel est le sable mouvant de l'esprit.

-Mais c'est totalement irrationnel comme raisonnement... Tu devrais essayer de lutter contre cette peur... Pourquoi n'affronterais-tu pas un jour cette maladie?

-Je ne cherche pas à me défaire de cela, bien au contraire... On se dit malade que si l'on veut guérir d'un mal. Mais moi, je ne veux pas "guérir" de cela. Je suis déjà guéri. Crois tu qu'on peut guérir de sa lucidité?

Elle parut dubitative, mais ça n'enlevait rien à l'aspect enjoué de son visage. Elle me regarda soudain d'un air entendu, complice, et replia ses jambes pour se relever, tout en me faisant signe de rester assis. Lorsqu'elle fut debout, de sorte que je devais lever la tête pour la voir, elle me dit:

-Regardes moi.

Je gardais mon sourire, pour ne pas montrer ma lassitude.

-Regarde moi... Essaye...

-Non.

-Fais le pour moi. Regarde moi.

L'herbe était un peu pliée à la place qu'elle avait laissé. Je pouvais voir la silhouette de son corps, de ses jambes, sur cette herbe pliée... Oui... Tout était devant moi... Tout...

-Je ne veux pas.

-Tu ne le ferais pas pour moi?... On serait tellement heureux si on regardait le ciel ensemble, tous les deux...

Ses pieds nus, sur l'herbe froide. Il y eut cet instant de flottement, de silence.

Et puis je lui pris la main.

-Je préfère te regarder toi... Tu es mille fois plus belle que le ciel... Et je peux te prendre dans mes bras, toi...

Elle se mit à rire, et s’effondra sur moi en me serrant dans ses bras. Je la plaquais au sol. Nous rîmes en nous embrassant. Elle se serra contre moi, très fort. Sa main douce parcourait mon épaule, ma nuque...

C'est à ce moment là que j'ai su que nos appels allaient continuer comme si de rien n'était. Que nous nous parlerions avec toujours le même plaisir. Oui, c'est à ce moment là que j'ai su que notre histoire serait belle et simple. Et puis que tout allait commencer à s'espacer. Que l'on commencerait à se trouver des excuses pour ne plus se voir autant. Que nous commencerions à ne plus tellement nous manquer.

C'est à ce moment là que j'ai su que j'allais devenir un souvenir, un nom mal mémorisé, un ex, comme tant d'autres, un point de parcours pour cette femme à la recherche de l'homme parfait, idéal. Que j'allais devenir un homme anonyme dans le futur. Un nom sur une liste. Un souvenir transparent, entaché de ce sentiment d'inachevé. Un homme qui, tel un chewing gum, s'était vidé de sa saveur au fur et à mesure qu'on le découvrait, et avait perdu tout son goût. Elle dirait à son amoureux du moment: "J'ai eu pas mal d'ex bizarres. l'un était trop possessif, l'autre était trop près de ses sous, l'autre ne voulait pas regarder le ciel". ça ne m'attristait pas. Sans doute allait-elle devenir la même chose pour moi: Il y aurait eu l'ex matérialiste, l'ex qui n'aimait pas mon auteur préféré, l'ex trop possessive, l'ex qui croyait pouvoir me changer... ça ne m'attristait pas, non. C'était dans l'ordre normal des choses. L'habituation à l'effet d'un stimuli nouveau finit toujours par décroître. C'était normal. ça ne m'attristait pas...

Elle s'était blotti au creux de mes bras. Alors je l'ai serré, très fort, très fort. Je lui ai embrassé l'épaule avec tant de force, retenant mes larmes, qu'elle s'en étonna. Elle me regarda, une interrogation douce et souriante dans le regard, remonta tendrement mon menton de ses doigts et colla doucement ses lèvres sur les miennes, caressant ma joue avec un amour incommensurable dans le geste.

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (3/3)

 

 

 

Je reprenais ma vie habituelle. En fait, disons plutôt que c'était ma vie habituelle qui me reprenait. Elle me paraissait exangue, exigüe. Le bruit des pas, leur echo dans les couloirs. Le sol. Les chewing gums écrasés. Les fissures du bitûme soulevés par les racines. Les bouches d'égouts. Les merdes de chiens. Le parcours de l'eau que l'on laisse courir dans le caniveau après les marchés. Les bébés dans leur poussette. Les pancartes des mendiants. L'herbe coincé dans les rainures du macadam. Les talons aigulles, les bottes, les chaussures de ville, de sport. Tout revenait en un écho visuel entétant, désordonné, comme si les parois de mon champs de vision étaient devenus trop proches. Tout m'agressait, me poursuivait. Le monde devenait trop petit. La prison du sol. Les barreaux du ciel. Il manquait un truc. La recherche d'une réponse qui ne se trouvait pas sur terre, ni dans ce ciel. Il manquait une dimension. Une dimension à cet espace, à ce monde, mon monde, devenu trop simple, tout d'un coup. Je cherchais. Une autre finitude où mon esprit puisse buter. Et donc. Se reposer. Une sorte de cale à mettre sous les fondations de ce monde, pour qu'il cesse d'être bancal. Pour qu'il cesse de bouger, de trembler, à la recherche d'un équilibre qu'il ne trouvait pas... Rien n'avait changé dans ce quotidien, pourtant. Rien. Si ce n'est que je cherchais désormais cette réponse, cette dimension manquante que je ne pouvais moi-même définir.

J'en étais pas sûr. Je le crois, je commençais à dérailler. Je passais mes journées à guetter le sol, dans l'espérance que de nouveau, dans mon champs de vision, quelque chose me surprenne. Ses sandales. Violettes. Avec des fleurs. Utopie imbécile. Espérance générée par un biais mécanique et hormonal classique, clairement en but avec la probabilité mathématique infinitésimale de voir se réaliser cette dite espérance. J'étais plus sombre que d'habitude au travail. Qui le remarquerait? Les dossiers s'entassaient. Ce n'était plus aussi catégorique de les classer. Le soir, je nettoyais mes chaussures marrons, les déposais au pied du lit. Rituel rigide. Les mailles se défaisaient, doucement, lentement. Ma vie se détricotait. La laine. S'éparpillait entre mes doigts...

Si l'on prenait les mots usuels et habituels que des millions de connards dans ce monde utilisent trop souvent à tort pour exprimer le besoin, naturel certes, mais avant tout primaire et physiologique, de retrouver en urgence les muqueuses accueillantes des conasses qui leur servent de partenaires, on pourrait dire, oui, qu'elle me manquait. Qu'elle manquait. Une absence. Dans l'air, dans la rue, sur le sol. Je n'avais jamais eu la connerie de voir la vie dans une couleur donnée, noire, grise, bleue ou autre. Pour moi, la vie avait les couleurs que mes rétines déchiffraient. C'est tout. Mais ce violet manquait soudain à ma vie. Ce violet rendait tout ce qui traversait mon champs de vision fade. Secondaire. C'était cette chaleur qui irradiait un univers que je croyais naturel, mais que je découvrais soudain, noir, sans étoiles. C'était son évanescence, que ma raison avait du mal à classer, étouffée dans un fourmillement infini de questions muettes, qui donnaient toutes sur des falaises, sur un vide où toutes considérations logiques n'avaient aucun sens. Mais ça ne suffisait pas, de manquer. Pas pour entamer l'édifice. Calmement, il fallait laisser passer les effets de ce processus chimique. Laisser reposer la poussière soulevée. Attendre le temps. Fossiliser le doute. Apprivoiser le mouvement.

Je le pu un temps. Mais je cherchais, toujours. Dans l'arrière cour de ma conscience. Partout. Parmi ces milliers de pieds. Ces milliers de jambes. En mouvement, ou immobiles. Qui montaient ou descendaient les escaliers. Qui passaient aux passages piétons. Qui saturaient les couloirs du métro. Qui foulaient l'herbe des parcs. Je la cherchais, et je cherchais au fond de moi ce qui me poussait à faire cela. Et plus je cherchais, plus je perdais la mesure de mes propres règles. Dans une usure de ma volonté, de ma raison, qui, chaque seconde, jouaient, en équilibre sur une ligne.

 

 

Et un jour, ce qui devait sans doute arriver, arriva. Je ne le su pas tout de suite, parce que c'était la direction habituelle. Mais après quelques temps de marche, lorsque je voulu tourner à gauche, mes pieds m'emmenèrent tout droit. Ils continuèrent à marcher, comme ça, droit devant eux. Je ne le compris pas au premier abords. J'essayais de rassembler ma volonté pour les diriger, mais à mon grand effroi, effroi qui laissa progressivement place à mon habituelle résignation, je me rendis compte que j'avais perdu le contrôle de mes pieds. Ils marchaient, longeant une rue que je n'empruntais jamais, avançaient dans une direction qui était à l'opposée de la mienne. Ils marchaient, de leur démarche habituelle. Calmement. Posément. Ils ne s'arrêtaient pas. Je fixai mes pieds pendant leur mouvement, ces pieds, qui ne m'appartenaient plus. Me demander pourquoi? Où? Suivre le mouvement, simplement, puisqu'il ne restait que ça. Marcher.

Nous traversâmes une place. Je dis nous. Pour moi et mes pieds. Nous descendîmes l'escalier, nous passâme le tourniquet de la station de métro. Mes pieds dévalèrent le couloir et ils attendirent, sur le quai. Montèrent dans la rame lorsqu'il arriva. Après six stations, ils se mirent en mouvement pour descendre. J'aurais pu accrocher le pilier, comme ça. Voir la réaction. Mais je ne fis rien. Rien qui ne puisse troubler maintenant cette marche. Peut-être que je trouverais, au bout de celle-ci, une réponse...

Cette irresponsabilité me remplissait d'une inquiétude et d'une jouissance mêlée. Perdre le contrôle. Contrôler sa perte. Quelle différence au fond. Nous prîmes encore un couloir, un tapis roulant mécanique, un escalator. Nous nous retrouvâmes dans une vaste salle, où le vent froid entra. La clameur des conversations mêlées. Roulement des valises traînées. Le roucoulement des pigeons zigzagant parmi les jambes. Une musique de trois notes, suivi du son d'une voix féminine mécanisée indiquant l'arrivée d'un train. Une gare. Mes pieds se dirigèrent vers les quais. Vers les trains. Nous nous postâmes devant la porte d'un wagon. Et nous montâmes. Une inquiétude sourde qui recommençait à me prendre. Partir? J'essayais de nouveau de rassembler ma volonté, et de nouveau, j'abandonnais.Il était trop tard, sans doute. Les portes coulissèrent et se fermèrent en un claquement sec. La moquette, cerclée de languettes métaliques. Les valises. Les pieds des passagers qui allaient et venaient. Les genoux des gens assis. Le mouvement lent et somnolent du train, le balancement des corps, le bruit métalique du voyage. ça dura plusieurs heures. Et puis après un autre arrêt, comme il y en avait eu d'autres durant le trajet, les portes s'ouvrirent. Mes pieds m'entraînèrent vers la sortie. Me menèrent hors du quai, hors de la gare. Un village de province. Peu de monde, une grande place sur laquelle se plaquait les rayons d'un soleil contrarié par les ombres et que l'on devinait incliné. Lorsqu'après quelque temps de marche, j'entendis la mer, je compris. Oui, c'était ça. Elle aimait la mer. Elle aimait le contact du sable sur la plante de ses pieds. Elle aimait le vent sur ses cheveux. Elle ne pouvait être qu'ici. Sur cette plage longue, déserte, grise. Contemplant la ligne fine qui sépare les deux gris de la mer et du ciel. Elle ne pouvait être qu'ici. Souriant d'une plénitude douce. Alors mes pieds traversèrent rapidement la rue, dévalèrent le petit escalier qui descendait vers la plage, s'enfoncèrent dans le sable. Le défilement des petites dunes, cassées par le passage de mes pieds. Quelques pierres, des bouteilles en verre, couchées. Les traces que je laissais derrière moi, et que le vent s'empressait de combler, lentement. L'effort de cette marche. Le sable mouillé. Puis sec, dur. Traverser ce parcours, le regard perdu parmi ces millions de grains de sable. Regarder passer devant soi ces grains de sable. Puis le sol mouillé. Soudain, un frisson me parcourut violemment. Le contact glacé de l'eau sur mes pieds. Une vague vint rapidement à leur rencontre, les noya un instant, et recula, retirant le sable sous leur plante. Cela faisait comme si c'était la terre entière qui reculait... Mes pieds continuaient à marcher, aspiré par la respiration de l'eau. Puis la même vague revint, un peu plus haute, fendue en deux par ma présence. L'eau glacée mouilla progressivement mes genoux, ma taille. Je grelottais, mais nous avancions encore. Oui, elle ne pouvait être qu'ici, dans ce monde minéral qui lui ressemblait tant. Là où les choses ne s'en tenaient qu'à leur fragile équilibre, qu'à la rigidité fondamentale de leur existence. Des particules chargés de sel, de gouttes très fines. La sensation de froid disparut lorsque l'eau arriva au niveau de ma poitrine. Les vagues étaient grandes et brusques. Le goût du sel, dans ma bouche, ce sel, dilué dans l'immensité de cet océan noir, et qui emplissait maintenant mes yeux. Je les fermai. Puis les rouvris sous l'eau. Une vague m'enroba encore sous sa hauteur. Puis le calme du fond. C'est alors que je la vis. Elle était là. Ses cheveux flottaient doucement dans cet espace pur, hors d'atteinte des vagues brutales au-dessus de nous. Elle ne pouvait être qu'ici. Au bord de cet Océan. Là où commence l'infini. Elle avait un regard serein. Elle souriait. Elle regardait vers le ciel. La surface de l'eau brillait de marbrures étincelantes. Et le monde commençait à s'embuer. Elle me regardait. Le monde s'effaçait. Le monde devenait trouble, puis blanc. Dans cette pièce blanche, nos deux regards disaient des choses que des mots ne pouvaient pas contenir. Et dans mon coeur aussi, je sentais une sorte de débordement, quelque chose expulsée presque violemment, cette paix diffuse, cette réponse qui épousait le vide de cette pièce. Elle me regardait avec un sourire et une douceur qui en devenait douloureux. Elle me prit tendrement dans le creux de ses bras, en me caressant les cheveux, doucement. Et le monde s'embuait. Le monde devenait blanc. Tout blanc.

 

 

 

 

 

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent, qui tournent, lentement. Entendre les bruits sourds de l'agitation. Ils me parlent, crient vers moi, et je ne les entend pas. Des pieds m'entourent. Nombreux. Des bottes, des chaussures, qui appartiennent à des hommes casquées, des gens en blouse, des passants, qui crient, parlent, chuchotent, regardent vers moi, inquiets. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tout se passe ici... Vers le sol. Ce sol, siège de cette gravité qui m'avait prit et sur lequel repose, sans espoir, donc serein, tout rêve brisé, tout destin destructuré, toute feuille morte, toute pierre lancée avec élan, toute promesse d'éternité. bref tout ce qui est cassé, tout ce qui est lucide. C'est vers le sol que l'on revient toujours quand il s'agit de se reposer. Peut-être qu'il le comprenait, lui. Dans ce brouillard, sa tête casquée approche de la mienne. Un pompier. Je sens son doigt sur mon cou. Le poul. Il me parle. Il met sa main encore. Il me parle. Je fixe son casque. Je fixe un point sur son casque. Il me parle. Et puis soudain. Derrière lui, derrière tous ces visages tournés vers moi...

 Le ciel... Bleu. Uniforme. Nu... Non. Je n'aurais pas dû...

Mon regard essaie de s'accrocher à quelque chose où s'accrocher, quelque chose tangible, de vrai, de brut. Rien. Il se disperse, perdu, dans ce ciel immense et sans fin, mon regard bave, saigne, comme l'encre sur un buvard. Dans n'importe quelle direction, ne sachant où aller. Un trou infini, immense, béant. Siège de tout ce qui n'existera jamais. Siège de toute mes illusions auxquel j'ai cru, à cause d'elle. Le ciel...

 

 

Non, je n'avais rien raté en cinq ans.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, commencé en mars 2007, terminé en avril 2009.

A Sana G.