15.04.2009

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (1/3)

  (*)

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tous se passe ici...

 

 

 

 

Mon nom ne vous intéressera sûrement pas, alors passons à la suite. Ma taille? Mon poids? Le nombre de mots dont je connais la définition? Ça fait bien longtemps que je ne m'en soucie plus. Un jour, alors que je n'existais pas, j'ai ouvert des yeux, j'ai vu des choses et je n'existais déjà plus. La vie est comme une gifle qu'on se prend avant de retourner au néant. C'est de l'agression caractérisée: on se prend une claque dans la gueule et après, rien.

Le montant de mon compte en banque? Mon adresse postale? Le nombre de capitales de pays que je connais? Je m'en soucie plus non plus depuis assez longtemps. Nous sommes des amas de cellules qui se sont divisées durant toute notre vie pour donner le morceau informe que nous sommes: 90% de vide, dont la présence dans l'univers a autant d'importance qu'une pierre dans le désert de Gobi. Demandez à la pierre si elle s'y connaît en peintures cubiques. On s'en fout. Des nomades se torchent avec. Et youplahou, le vent fait des tourbillons.

 

Je fais du 43. Mes chaussures sont en cuir, avec des lacets. Je trouve ça plus classe. J'adore mes chaussures. Elles sont marron clair. Je les nettoie chaque jour, et je fais bien. Si vous voyiez la gueule des chaussures que je croise chaque jour... Les gens n'ont aucun respect pour leurs pieds, à croire qu'ils n'existent pas pour eux, à croire qu'ils n'ont aucune reconnaissance à devoir à leurs pieds. À croire que c'est grâce à leur cul qu'ils peuvent marcher. Le jour où ils sauront que tout se passe en bas, au niveau du sol, ils avanceront peut-être enfin dans leur vie...

Cela fait cinq ans que je n'ai pas regardé le ciel.

Croyez le ou pas je m'en tamponne comme de votre dernier tampon. Je n'étais pas en prison, ni dans une grotte. Je l'ai fait par choix.

Le jour où j'ai su que je ne pourrais jamais toucher le ciel, j'ai compris le mensonge et l'illusion d'un tel toit. Tout se passait en bas. Le ciel? Refuge du rien, du vent. Une autre sphère... Pas notre échelle. Cinq ans de lucidité.

Je vois pourtant déjà les ploucs qui croient me prendre en pitié. Voix geignarde: "Mais comment peut-on se priver du ciel ! Le ciel, c'est beau... C'est bleu... ça invite au rêve, au voyage, ça nous permet de nous évader, de nous dépasser" et autres conneries du genre.

Dis leur que j'ai pas le temps. Je ne me prive pas de. Je me libère de. Grosse nuance. Pendant ces cinq années, j'ai regardé le sol, et j'ai été heureux... Tout ce que lisaient mes yeux, je le prenais. Je pouvais le toucher. Je contrôlais ma vie: Je pouvais saisir une pierre au sol. Je pouvais prendre un stylo sur une table. Je pouvais caresser le visage d'une femme… Le ciel, quand bien même j'y mettrais tout mon bras, je n'y saisirais même pas un nuage. Quand on fait cette division du monde, on sait ce qu'est vivre et ne pas vivre. Le ciel est le siège de ce que l'on ne vivra jamais. Et pourtant, des gens perdent leur temps à essayer.

 

La vie de mes pieds était intéressante.

Tous les jours, lorsque je me réveillais, mes pieds se posaient sur le sol, me traînaient dans les chiottes où j'allais pisser. Puis dans la salle de bain où j’allais me laver. Je leur enfilais des chaussettes bien pliées, des chaussures que j'avais pris soin de nettoyer la veille. Puis mes pieds me sortaient de chez moi. Ils descendaient l'escalier, attendaient un moment que ma main daigne tirer la porte. Puis ils marchaient dans la rue en un claquement qui se fondait avec celui des autres pieds.

Je m'étais longtemps émerveillé de ce miracle... Marcher... Déjà, savoir qu'à peine 5% de la surface d'un corps en contact avec le sol pouvait porter un building aussi haut... Mais marcher... Sans tomber. Deux pieds se relayant le poids d'un corps avec une telle précision, une telle synchronisation, une telle maîtrise... Le fait que je puisse maîtriser cet équilibre me ravissait, et me rendait fier de marcher... Si, si.

Il y avait toujours dans la rue le même ballet des autres pieds pressés: ils passaient, se dépassaient, s'arrêtaient, se poursuivaient, évitaient des merdes de chiens, s'agglutinaient en paquet devant des cinémas, se faisaient face avec patience quand leurs propriétaires se parlaient ou se roulaient des pelles, attendaient un peu, écrasaient des cigarettes, furetaient dans l'espace à la recherche d'un nouvel espace, d'un nouvel équilibre. Souliers, baskets, tennis, bottes, bottines, mocassins, escarpins, espadrilles, belles ballerines, sandales scandales... Une faune bigarrée prenait d'assaut la rue. Claquant bruyamment leur suffisance contre le bitume, ou chuintant leur délicatesse discrète, chaque chaussure chantait sa musique, sa plainte. On peut reconnaître le caractère d'une personne rien qu'en écoutant le rapport de son pied avec le sol. Ville dans la ville. Les pieds parlent, et c’est la partie la plus sincère du corps. Les chaussures communiquent entre eux, se regardent, complotent dans votre dos. La pointe indique toujours l'objet du désir. C'est connu: au resto, si la meuf en face de vous dirige négligemment son pied vers la sortie, cherchez pas. Vous allez dormir sur la béquille.

 

Dans le métro, mes deux pieds faisaient comme un V pour laisser passer le pilier métallique. Il y avait toujours par terre quelques ronds de chewing gums écrasés. Des jambes fatiguées dont les propriétaires étaient assis. Un journal sous un siège.

Lorsque la porte du train s'ouvrait et que je descendais, je voyais la marche, le fond des rails, les cailloux noircis par le gasoil. Puis le bitume en gomme de la gare. Mes pieds s'engageaient ensuite dans de longs couloirs, parmi la clameur des centaines de pieds qui se dirigeaient dans la même direction.

Tous ces pieds, leurs propriétaires les ignoraient royalement... Peut-être avaient-ils raison... On ne se l'avoue jamais assez: on ignore ses pieds parce qu'ils nous empêchent de voler. Parce qu'ils nous rappellent que nous sommes incarcéré au sol à perpétuité… Je vous zespik: Dans 10 ans, oui, à force d'économiser, à force de travailler, vous allez évoluer, vous pourrez acheter la dernière voiture de sport qui sera à la mode à ce moment là (Ou même une Q7 d'occaz, vous vous dites que vous vous en lasserez jamais de celle-la... ), vous vous dites que vous pourrez flamber sur la Cote, que vous pourrez enfin vous acheter votre maison dans le sud, vous pourrez enfin quitter cette région de merde, vous pourrez vous serrer de la dindounette à foison, vous pourrez enfin être reconsidéré par tout ceux qui vous connaissent, vous pourrez enfin élever vos enfants dans la paix d'un havre doux, vous pourrez enfin être heureux, votre vie pourrait enfin être...

Et paf.

Retour à la case gros naze.

Durant ces cinq années, j'ai été le spectateur impuissant de ce terrible spectacle : Le sol était le siège de la gravité. Chacun voulait s'élever, regarder vers le haut, toucher des sphères plus ou moins hautes selon son ambition. Mais tous finissaient par se tasser doucement vers le sol.

A chaque fatigue, à chaque faiblesse, à chaque épreuve, la gravité finissait toujours par tout prendre: les pieds, les jambes, les mains, la lumière, les rêves, puis enfin. Le regard. Laissez un pan de vous à la gravité: elle le gardera toujours. Jusqu'à ce que vous lui donniez de nouveau un pan de vous. Vous luttez, vous espérez. Mais la gravité vous prend ce que vous lui donnez par fatigue.

Schizophrénie des gens : leur esprit était vers le ciel, vers leur espérance. Et ils ne savaient même pas ce qui se passait à leurs pieds. Il aurait fallu que leurs panards passent dans le 20 heures pour qu'ils se rendent compte de leur existence. Et encore. On est aussi loin de nos pieds que nous le sommes d'un pays en guerre, à feu et à sang, où il n'y a aucun membre de notre famille. Les gens se figurent qu'ils pourraient voler. Qu'en fait, ils volent... Mes pieds au sol? Oh, ça? C'est rien. Je vole. Puis ils tombent plus bas que terre quand ils s'aperçoivent que ce n'est pas le cas... Que ça n'a jamais été le cas. Le sol revient à eux avec l'acuité horrible de ses chewing gums écrasés, de ses merdes de chiens, de ses feuilles moisies et décomposées. Le sol leur rappelle que c'est ici qu'ils posent leurs pieds.

La gravité avait pris mon regard. Je l'avais choisi.

Mon champ de vision s'arrêtait aux abords des cuisses humaines, des roues de voitures ou de troncs d'arbres. Les seuls êtres humains que je voyais en entier, c'étaient les clochards assis sur leur carton contre le mur des avenues; parfois quelques ivrognes couchés à même le sol, qui gémissaient leur folie.

Et mes collègues de bureau.

Je travaillais au 3ème sous sol d'une compagnie sans renommée. Archivage des documents. La pièce était blanche. Quelques cartes postales, des photos de sales gosses. Je pointais au badge, et c'était parti: Je fais des photocopies. Je fais des tampons datés. Je classe des dossiers. Je récupère des dossiers. Je donne des dossiers. On me donne des dossiers. Je range des dossiers. J'ouvre des dossiers. Et sur le dossier. Je pose mon dos scié.

Un travail à la con, comme ce jeu de mot, et aussi enrichissant qu'un investisseur misant sa fortune sur les ventes de fourrures à la plage de Boucau. Je n'avais jamais eu d'ambition dans la vie. J'avais appris à ne plus en avoir. Je me sentais bien ici. Les collègues étaient sympas. Ils me ressemblaient un peu, même si comme tout le monde, ils rêvaient de leur vie qu'ils n'auraient jamais... Vivre et ne pas vivre. Je vivais, moi, puisque tout était devant moi. Quand on avait compris ça, on avait compris une grande chose.

Ce jour-là pourtant, sans doute aurais-je dû sortir cinq minutes plus tard du bureau. Rien ne serait alors arrivé.

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (2/3)

 (*)

 

Dans la rue, à la sortie du travail, il y avait toujours cette agitation de pieds qui sortaient des bureaux à la hâte, comme aspirés par un appel d’air venu du dehors. Liberté provisoire, celle d’échapper pour quelques douze heures à l’esclavage tertiaire et retourner rapidement poser son derrière et sa fatigue morale dans un fauteuil pour vider sa tête devant une serie merdique et des infos lyophilisées.

Des paquets de chaussures monotones attendaient je ne sais quoi, couraient je ne sais où. Des chaussures noires, beiges, marrons, noires, noires, beiges, beiges, noires, bleues, beiges; se pourchassaient comme un troupeau sans tête, la marche encadrée par les aspérités de la ville. Et puis alors, j'ai vu un truc. Parmi ce flot de chaussures uniformes et le clapotis des pas. Des sandales. Violettes. Avec des fleurs. Tentaient de se frayer un chemin parmi les autres chaussures, marrons, beiges, beiges, noires, beiges, marrons, beiges, noires, noires. Fallait forcément être conne je m'étais dit. Et ne pas le faire exprès.

Autour, des talons féminins claquaient sensuellement et bruyamment leur existence. Les pas de ces sandales violettes effleuraient à peine le sol, sans bruit, flottant presque au dessus du bitume. ça ne paraissait pas réel. Il y avait juste cette marche hésitante qui cherchait le chemin sans insister, sans s'imposer. Qui semblait explorer l'espace et le temps plus intensément qu'un laborantin de mes deux scrute une plaque de verre en vue de corroborer les observations faites jusqu'alors pour démontrer, qu'en effet, les bactéries ne portent pas de strings dentelles. Cette intensité et cette fragilité, au milieu des pas pressés, tranchait radicalement avec la civilisation. Les sandales violettes avançaient doucement vers moi. Un peu trop vers moi... Elle ne regardait pas devant elle, mais je le su trop tard, quand je reçu le choc de son corps contre le mien.

-Oh, pardon Monsieur! Je suis vraiment désolé!

Une voix fine. Et désolée, effectivement. Des mains frêles, époussetant doucement une jupe rose un peu flottante qui cachait des genoux finement dessinés, et arquées de cet insupportable regret sincère, comme seuls peuvent en témoigner les crétins sans personnalité.

-Vous ne pouvez pas regarder devant vous, non?

Mon impatience envers les insignifiants a toujours été naturelle, j'y peux rien. C'est ça, ou leur raconter la vie depuis le début. Et j'ai pas le temps. Silence. Elle se crispait, la conne. ça se voyait au mouvement brusque de la pointe de son pied droit.

-Je peux vous retourner le reproche, Monsieur. Vous regardiez pas devant vous non plus il me semble.

Silence. C'est vrai, concédons lui ça. ça équilibrera les responsabilités, je l'entendrais moins et ça lui fera quelque chose à raconter pendant 3 heures à sa copine Tiffany.

-Vous avez raison, en effet. Je regardais autre chose.

Elle parut un moment désorientée, ne s'attendant pas à ce revirement.

-Ah? et quoi donc?...

-Vos sandales.

-Oh, ah oui?

Dans sa voix, cette trop prévisible vanité.

-Oui. Je dois le dire. C'est les chaussures les plus ridicules que j'ai jamais vu de ma vie.

Je m'attendais à une bordée d'insultes qui me laisserait aussi indifférent qu'un commercial me vantant les mérites d'une mutuelle aux mensualités réduites.

Mais... J'ai entendu un rire.

 

 

 

 

 

 

Elle était couchée sur l'herbe... Sous mes doigts, ses pieds fins, que je massais avec une machinale tendresse... Je voyais dans son visage la satisfaction calme que je lui procurais. Les yeux fermées, le visage tourné vers le ciel, elle écoutait le clapotis reposant de ce parc, les voix des enfants lointains qui s'imaginent des aventures, les appels intermittents des parents, les rires et le bruit des ballons, le bruissement presque imperceptible des arbres sous le vent lent. Ses sandales violettes. Eparpillées à quelques pas de là. Ses pieds étaient nus, fins, beaux et doux. Ses jambes, repliées vers moi, mettaient sous la lumière d'un soleil apaisant, des cuisses que cachait à peine une jupe... Lorsqu'elle rouvrait les yeux, elle les posait sur moi, avec une tendresse que seuls des êtres comme elle pouvaient me faire ressentir. Elle était belle. D'une beauté presque impossible. Puisqu'innocente. Elle restait là, le regard intensément tourné vers le ciel, tandis qu'assis moi-même à ses pieds, je la regardais regarder.

-C'est tellement beau... soupira-t-elle.

Je continuais à lui caresser tendrement les pieds. Elle me regardait faire, avec un sourire mutin. Ses yeux, baignés d'une plénitude évidente, laissèrent passer une interrogation qui ne dura rien, mais que je pu déceler. S'aidant de ses coudes, elle se releva bientôt doucement vers moi. Un filet de cheveux devant sa bouche, mue par le petit vent, et qu'elle balaya sur le coté, amusée. Elle se tint en face de moi, et elle me dit, après un silence:

-Pourquoi tu ne regarde jamais le ciel?

J'eus un petit sourire étonné, un peu déçu aussi que notre communion silencieuse, qui se fondait bien dans l'atmosphère de ce parc, prennent ainsi fin. Il y a toujours quelque chose que je regrette, doucement, lorsque je me sens obligé de traduire une sensation ressentie dans un cadre donné, différent à chaque fois, par un son. Elle s'était habitué à mes longs silences. Peut-être aimait-elle cela en moi. Je ne sais pas. Pour moi, le bruissement d'un arbre disait plus de choses qu'un mot. Et il y avait dans ma tête des choses, des impressions, des idées qui faisaient comme des aurores boréales. Pour les partager avec d'autres, il fallait arrêter le mouvement, découper, saucissonner cette aurore et la mettre dans des boites en carton. Des mots. ça gâchait tout. Mais j'essayais.

-Et bien... Je ne regarde pas le ciel parce que je n'en ressens pas le besoin... Je n'en ai pas envie, tout simplement.

-Mais pourquoi tu n'en a pas envie?

-Et bien je sais pas... Ressens-tu le besoin, toi, de regarder ce qu'il y a sous terre? De creuser à chaque fois, pour voir? Le ciel est pour moi un trou béant qui n'apporte rien. C'est un océan où les gens espèrent respirer comme ils n'ont jamais respiré ailleurs, mais où ils courent se noyer. Le ciel est le sable mouvant de l'esprit.

-Mais c'est totalement irrationnel comme raisonnement... Tu devrais essayer de lutter contre cette peur... Pourquoi n'affronterais-tu pas un jour cette maladie?

-Je ne cherche pas à me défaire de cela, bien au contraire... On se dit malade que si l'on veut guérir d'un mal. Mais moi, je ne veux pas "guérir" de cela. Je suis déjà guéri. Crois tu qu'on peut guérir de sa lucidité?

Elle parut dubitative, mais ça n'enlevait rien à l'aspect enjoué de son visage. Elle me regarda soudain d'un air entendu, complice, et replia ses jambes pour se relever, tout en me faisant signe de rester assis. Lorsqu'elle fut debout, de sorte que je devais lever la tête pour la voir, elle me dit:

-Regardes moi.

Je gardais mon sourire, pour ne pas montrer ma lassitude.

-Regarde moi... Essaye...

-Non.

-Fais le pour moi. Regarde moi.

L'herbe était un peu pliée à la place qu'elle avait laissé. Je pouvais voir la silhouette de son corps, de ses jambes, sur cette herbe pliée... Oui... Tout était devant moi... Tout...

-Je ne veux pas.

-Tu ne le ferais pas pour moi?... On serait tellement heureux si on regardait le ciel ensemble, tous les deux...

Ses pieds nus, sur l'herbe froide. Il y eut cet instant de flottement, de silence.

Et puis je lui pris la main.

-Je préfère te regarder toi... Tu es mille fois plus belle que le ciel... Et je peux te prendre dans mes bras, toi...

Elle se mit à rire, et s’effondra sur moi en me serrant dans ses bras. Je la plaquais au sol. Nous rîmes en nous embrassant. Elle se serra contre moi, très fort. Sa main douce parcourait mon épaule, ma nuque...

C'est à ce moment là que j'ai su que nos appels allaient continuer comme si de rien n'était. Que nous nous parlerions avec toujours le même plaisir. Oui, c'est à ce moment là que j'ai su que notre histoire serait belle et simple. Et puis que tout allait commencer à s'espacer. Que l'on commencerait à se trouver des excuses pour ne plus se voir autant. Que nous commencerions à ne plus tellement nous manquer.

C'est à ce moment là que j'ai su que j'allais devenir un souvenir, un nom mal mémorisé, un ex, comme tant d'autres, un point de parcours pour cette femme à la recherche de l'homme parfait, idéal. Que j'allais devenir un homme anonyme dans le futur. Un nom sur une liste. Un souvenir transparent, entaché de ce sentiment d'inachevé. Un homme qui, tel un chewing gum, s'était vidé de sa saveur au fur et à mesure qu'on le découvrait, et avait perdu tout son goût. Elle dirait à son amoureux du moment: "J'ai eu pas mal d'ex bizarres. l'un était trop possessif, l'autre était trop près de ses sous, l'autre ne voulait pas regarder le ciel". ça ne m'attristait pas. Sans doute allait-elle devenir la même chose pour moi: Il y aurait eu l'ex matérialiste, l'ex qui n'aimait pas mon auteur préféré, l'ex trop possessive, l'ex qui croyait pouvoir me changer... ça ne m'attristait pas, non. C'était dans l'ordre normal des choses. L'habituation à l'effet d'un stimuli nouveau finit toujours par décroître. C'était normal. ça ne m'attristait pas...

Elle s'était blotti au creux de mes bras. Alors je l'ai serré, très fort, très fort. Je lui ai embrassé l'épaule avec tant de force, retenant mes larmes, qu'elle s'en étonna. Elle me regarda, une interrogation douce et souriante dans le regard, remonta tendrement mon menton de ses doigts et colla doucement ses lèvres sur les miennes, caressant ma joue avec un amour incommensurable dans le geste.

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (3/3)

 

 

 

Je reprenais ma vie habituelle. En fait, disons plutôt que c'était ma vie habituelle qui me reprenait. Elle me paraissait exangue, exigüe. Le bruit des pas, leur echo dans les couloirs. Le sol. Les chewing gums écrasés. Les fissures du bitûme soulevés par les racines. Les bouches d'égouts. Les merdes de chiens. Le parcours de l'eau que l'on laisse courir dans le caniveau après les marchés. Les bébés dans leur poussette. Les pancartes des mendiants. L'herbe coincé dans les rainures du macadam. Les talons aigulles, les bottes, les chaussures de ville, de sport. Tout revenait en un écho visuel entétant, désordonné, comme si les parois de mon champs de vision étaient devenus trop proches. Tout m'agressait, me poursuivait. Le monde devenait trop petit. La prison du sol. Les barreaux du ciel. Il manquait un truc. La recherche d'une réponse qui ne se trouvait pas sur terre, ni dans ce ciel. Il manquait une dimension. Une dimension à cet espace, à ce monde, mon monde, devenu trop simple, tout d'un coup. Je cherchais. Une autre finitude où mon esprit puisse buter. Et donc. Se reposer. Une sorte de cale à mettre sous les fondations de ce monde, pour qu'il cesse d'être bancal. Pour qu'il cesse de bouger, de trembler, à la recherche d'un équilibre qu'il ne trouvait pas... Rien n'avait changé dans ce quotidien, pourtant. Rien. Si ce n'est que je cherchais désormais cette réponse, cette dimension manquante que je ne pouvais moi-même définir.

J'en étais pas sûr. Je le crois, je commençais à dérailler. Je passais mes journées à guetter le sol, dans l'espérance que de nouveau, dans mon champs de vision, quelque chose me surprenne. Ses sandales. Violettes. Avec des fleurs. Utopie imbécile. Espérance générée par un biais mécanique et hormonal classique, clairement en but avec la probabilité mathématique infinitésimale de voir se réaliser cette dite espérance. J'étais plus sombre que d'habitude au travail. Qui le remarquerait? Les dossiers s'entassaient. Ce n'était plus aussi catégorique de les classer. Le soir, je nettoyais mes chaussures marrons, les déposais au pied du lit. Rituel rigide. Les mailles se défaisaient, doucement, lentement. Ma vie se détricotait. La laine. S'éparpillait entre mes doigts...

Si l'on prenait les mots usuels et habituels que des millions de connards dans ce monde utilisent trop souvent à tort pour exprimer le besoin, naturel certes, mais avant tout primaire et physiologique, de retrouver en urgence les muqueuses accueillantes des conasses qui leur servent de partenaires, on pourrait dire, oui, qu'elle me manquait. Qu'elle manquait. Une absence. Dans l'air, dans la rue, sur le sol. Je n'avais jamais eu la connerie de voir la vie dans une couleur donnée, noire, grise, bleue ou autre. Pour moi, la vie avait les couleurs que mes rétines déchiffraient. C'est tout. Mais ce violet manquait soudain à ma vie. Ce violet rendait tout ce qui traversait mon champs de vision fade. Secondaire. C'était cette chaleur qui irradiait un univers que je croyais naturel, mais que je découvrais soudain, noir, sans étoiles. C'était son évanescence, que ma raison avait du mal à classer, étouffée dans un fourmillement infini de questions muettes, qui donnaient toutes sur des falaises, sur un vide où toutes considérations logiques n'avaient aucun sens. Mais ça ne suffisait pas, de manquer. Pas pour entamer l'édifice. Calmement, il fallait laisser passer les effets de ce processus chimique. Laisser reposer la poussière soulevée. Attendre le temps. Fossiliser le doute. Apprivoiser le mouvement.

Je le pu un temps. Mais je cherchais, toujours. Dans l'arrière cour de ma conscience. Partout. Parmi ces milliers de pieds. Ces milliers de jambes. En mouvement, ou immobiles. Qui montaient ou descendaient les escaliers. Qui passaient aux passages piétons. Qui saturaient les couloirs du métro. Qui foulaient l'herbe des parcs. Je la cherchais, et je cherchais au fond de moi ce qui me poussait à faire cela. Et plus je cherchais, plus je perdais la mesure de mes propres règles. Dans une usure de ma volonté, de ma raison, qui, chaque seconde, jouaient, en équilibre sur une ligne.

 

 

Et un jour, ce qui devait sans doute arriver, arriva. Je ne le su pas tout de suite, parce que c'était la direction habituelle. Mais après quelques temps de marche, lorsque je voulu tourner à gauche, mes pieds m'emmenèrent tout droit. Ils continuèrent à marcher, comme ça, droit devant eux. Je ne le compris pas au premier abords. J'essayais de rassembler ma volonté pour les diriger, mais à mon grand effroi, effroi qui laissa progressivement place à mon habituelle résignation, je me rendis compte que j'avais perdu le contrôle de mes pieds. Ils marchaient, longeant une rue que je n'empruntais jamais, avançaient dans une direction qui était à l'opposée de la mienne. Ils marchaient, de leur démarche habituelle. Calmement. Posément. Ils ne s'arrêtaient pas. Je fixai mes pieds pendant leur mouvement, ces pieds, qui ne m'appartenaient plus. Me demander pourquoi? Où? Suivre le mouvement, simplement, puisqu'il ne restait que ça. Marcher.

Nous traversâmes une place. Je dis nous. Pour moi et mes pieds. Nous descendîmes l'escalier, nous passâme le tourniquet de la station de métro. Mes pieds dévalèrent le couloir et ils attendirent, sur le quai. Montèrent dans la rame lorsqu'il arriva. Après six stations, ils se mirent en mouvement pour descendre. J'aurais pu accrocher le pilier, comme ça. Voir la réaction. Mais je ne fis rien. Rien qui ne puisse troubler maintenant cette marche. Peut-être que je trouverais, au bout de celle-ci, une réponse...

Cette irresponsabilité me remplissait d'une inquiétude et d'une jouissance mêlée. Perdre le contrôle. Contrôler sa perte. Quelle différence au fond. Nous prîmes encore un couloir, un tapis roulant mécanique, un escalator. Nous nous retrouvâmes dans une vaste salle, où le vent froid entra. La clameur des conversations mêlées. Roulement des valises traînées. Le roucoulement des pigeons zigzagant parmi les jambes. Une musique de trois notes, suivi du son d'une voix féminine mécanisée indiquant l'arrivée d'un train. Une gare. Mes pieds se dirigèrent vers les quais. Vers les trains. Nous nous postâmes devant la porte d'un wagon. Et nous montâmes. Une inquiétude sourde qui recommençait à me prendre. Partir? J'essayais de nouveau de rassembler ma volonté, et de nouveau, j'abandonnais.Il était trop tard, sans doute. Les portes coulissèrent et se fermèrent en un claquement sec. La moquette, cerclée de languettes métaliques. Les valises. Les pieds des passagers qui allaient et venaient. Les genoux des gens assis. Le mouvement lent et somnolent du train, le balancement des corps, le bruit métalique du voyage. ça dura plusieurs heures. Et puis après un autre arrêt, comme il y en avait eu d'autres durant le trajet, les portes s'ouvrirent. Mes pieds m'entraînèrent vers la sortie. Me menèrent hors du quai, hors de la gare. Un village de province. Peu de monde, une grande place sur laquelle se plaquait les rayons d'un soleil contrarié par les ombres et que l'on devinait incliné. Lorsqu'après quelque temps de marche, j'entendis la mer, je compris. Oui, c'était ça. Elle aimait la mer. Elle aimait le contact du sable sur la plante de ses pieds. Elle aimait le vent sur ses cheveux. Elle ne pouvait être qu'ici. Sur cette plage longue, déserte, grise. Contemplant la ligne fine qui sépare les deux gris de la mer et du ciel. Elle ne pouvait être qu'ici. Souriant d'une plénitude douce. Alors mes pieds traversèrent rapidement la rue, dévalèrent le petit escalier qui descendait vers la plage, s'enfoncèrent dans le sable. Le défilement des petites dunes, cassées par le passage de mes pieds. Quelques pierres, des bouteilles en verre, couchées. Les traces que je laissais derrière moi, et que le vent s'empressait de combler, lentement. L'effort de cette marche. Le sable mouillé. Puis sec, dur. Traverser ce parcours, le regard perdu parmi ces millions de grains de sable. Regarder passer devant soi ces grains de sable. Puis le sol mouillé. Soudain, un frisson me parcourut violemment. Le contact glacé de l'eau sur mes pieds. Une vague vint rapidement à leur rencontre, les noya un instant, et recula, retirant le sable sous leur plante. Cela faisait comme si c'était la terre entière qui reculait... Mes pieds continuaient à marcher, aspiré par la respiration de l'eau. Puis la même vague revint, un peu plus haute, fendue en deux par ma présence. L'eau glacée mouilla progressivement mes genoux, ma taille. Je grelottais, mais nous avancions encore. Oui, elle ne pouvait être qu'ici, dans ce monde minéral qui lui ressemblait tant. Là où les choses ne s'en tenaient qu'à leur fragile équilibre, qu'à la rigidité fondamentale de leur existence. Des particules chargés de sel, de gouttes très fines. La sensation de froid disparut lorsque l'eau arriva au niveau de ma poitrine. Les vagues étaient grandes et brusques. Le goût du sel, dans ma bouche, ce sel, dilué dans l'immensité de cet océan noir, et qui emplissait maintenant mes yeux. Je les fermai. Puis les rouvris sous l'eau. Une vague m'enroba encore sous sa hauteur. Puis le calme du fond. C'est alors que je la vis. Elle était là. Ses cheveux flottaient doucement dans cet espace pur, hors d'atteinte des vagues brutales au-dessus de nous. Elle ne pouvait être qu'ici. Au bord de cet Océan. Là où commence l'infini. Elle avait un regard serein. Elle souriait. Elle regardait vers le ciel. La surface de l'eau brillait de marbrures étincelantes. Et le monde commençait à s'embuer. Elle me regardait. Le monde s'effaçait. Le monde devenait trouble, puis blanc. Dans cette pièce blanche, nos deux regards disaient des choses que des mots ne pouvaient pas contenir. Et dans mon coeur aussi, je sentais une sorte de débordement, quelque chose expulsée presque violemment, cette paix diffuse, cette réponse qui épousait le vide de cette pièce. Elle me regardait avec un sourire et une douceur qui en devenait douloureux. Elle me prit tendrement dans le creux de ses bras, en me caressant les cheveux, doucement. Et le monde s'embuait. Le monde devenait blanc. Tout blanc.

 

 

 

 

 

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent, qui tournent, lentement. Entendre les bruits sourds de l'agitation. Ils me parlent, crient vers moi, et je ne les entend pas. Des pieds m'entourent. Nombreux. Des bottes, des chaussures, qui appartiennent à des hommes casquées, des gens en blouse, des passants, qui crient, parlent, chuchotent, regardent vers moi, inquiets. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tout se passe ici... Vers le sol. Ce sol, siège de cette gravité qui m'avait prit et sur lequel repose, sans espoir, donc serein, tout rêve brisé, tout destin destructuré, toute feuille morte, toute pierre lancée avec élan, toute promesse d'éternité. bref tout ce qui est cassé, tout ce qui est lucide. C'est vers le sol que l'on revient toujours quand il s'agit de se reposer. Peut-être qu'il le comprenait, lui. Dans ce brouillard, sa tête casquée approche de la mienne. Un pompier. Je sens son doigt sur mon cou. Le poul. Il me parle. Il met sa main encore. Il me parle. Je fixe son casque. Je fixe un point sur son casque. Il me parle. Et puis soudain. Derrière lui, derrière tous ces visages tournés vers moi...

 Le ciel... Bleu. Uniforme. Nu... Non. Je n'aurais pas dû...

Mon regard essaie de s'accrocher à quelque chose où s'accrocher, quelque chose tangible, de vrai, de brut. Rien. Il se disperse, perdu, dans ce ciel immense et sans fin, mon regard bave, saigne, comme l'encre sur un buvard. Dans n'importe quelle direction, ne sachant où aller. Un trou infini, immense, béant. Siège de tout ce qui n'existera jamais. Siège de toute mes illusions auxquel j'ai cru, à cause d'elle. Le ciel...

 

 

Non, je n'avais rien raté en cinq ans.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, commencé en mars 2007, terminé en avril 2009.

A Sana G.

05.04.2009

Ligoté, avec vue sur la mer (1/2)

 rif mountains, northern morocco par madmonk

(*)

 Un buisson. Mon ombre assise...

On pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb.

On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On se demande ce qui nous arrive, comment on a fait pour se retrouver dans une situation pareille... On pense aux plages de Martil ou Cabo negro, où tout mâle qui se respecte et normalement constitué -ce que vous n'êtes pas, si vous êtes dans cette situation- mouille son short... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Surtout, on se rend compte à quel point on est rien...

Quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sais pas ce qui va nous arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de vous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend.

Cela faisait plus d'une heure déjà que j'étais dans cette situation. Le vent frais d'altitude séchait ma sueur. Mon sang se coagulait et durcissait douloureusement. Avais-je déjà vécu un truc pareil avant? Il y a bien eu la fois où je m'étais fait courser par le cadi de Beni Boufrah avec ses deux policiers; La fois aussi où un soldat m'avait tenu en joue avec sa mitraillette et bloqué pendant une demi heure, avec ordre de ne pas bouger, alors que je me hasardait derrière le port de Tanger. Je me rappelle aussi la fois où j'étais resté coincé dans ce tchar du Rif. Et puis cette course poursuite dans les derbs de la kasbah de Tétouan, où nous avions semé des enragés qui nous poursuivaient avec des barres de fer... A chaque fois, j'échappais au pire. A chaque fois, la chance avait joué en ma faveur...

Pas aujourd'hui.

 

La journée avait pourtant si bien commencée... Levée à 7h00. Déjeuner. Je ferme doucement la porte derrière moi. Fraicheur du matin. Le silence des rues de la ville. Passage des petits taxis jaunes vides. Marche sur des sentiers poussiéreux. Escalade. L'aventure et l'exaltation d'un marcheur solitaire qui remplit ses yeux de pierres, de vide, de pentes rocheuses, de soleils, de ruisseaux raffraîchissants, de cascades minimales, de jeux d'ombres, de ciel d'un bleu absolu, de troupeaux de chèvres, de gennevriers, de cactus, de détritus, de roches calcaires...

A 8h30, assis sur un piton rocheux, j'embrassais déjà toutes la ville des yeux: Tétouan,  ses alentours. Le quartier Taboula, la kasbah, en passant par le barrio. Je détaillais chaque maison, chaque bâtiment du quartier M'hannech. J'avais le jbel Dersa en face, Martil et sa plaine, la mer Mediterrannée, le Cabo Negro, le grand barrage de Marina Smir... J'avalais ce ciel bleu par toutes mes pores, le vent glacé d'un matin jaune, le silence des sommets...

L'ascension des sommets du massif calcaire en face de Tétouan était un rituel pour moi. Chaque année, je me fixai un nouveau but, un nouveau sommet, toujours plus haut... Cette aventure me procurait les rares moments de plaisirs et d'authenticité de mes séjours ici. Aujourd'hui encore, j'avais traversé des océans de pierres jaunes, une forêt touffue, discuté un long moment avec un jeune berger venu à ma rencontre, visités des ruines de vieilles batisses espagnoles, déchiffrés des inscriptions castillanes sur un parvis à demi recouvert de terre. J'étais stupéfait que ces paysages sublimes, avec tous ces trésors, ces ruines de batisses datant du Protectorat, ces perspectives à couper le souffle sur la Méditérannée, ne fut pas plus mit en valeur. En Europe, il y aurait des sentiers balisés, des belvédères aménagés. Ici, la montagne sauvage, nue, dangereuse mais tellement excitante. J'écrivais dans ma tête tout un paragraphe du mémoire que je préparais alors, sur l'aménagement du potentiel que pouvais offrir cette montagne en matière de tourisme. J'étais pris d'une fièvre d'explorateur.

 

Puis première erreur. Regagner la source de Zarkat, à quelques 6 kilomètres à l'est, en passant par la montagne.

Au bout de deux heures d'une marche pénible, sous un soleil au zénith, je tombais sur une immense falaise accore qui me barra cet accès. Où que portait mes yeux: cet immense vide, ravin calcaire qui descendait dru avec un dénivelé de 100 mètres au moins. Je dû me rendre à une évidence que je détestais imaginer: rebrousser chemin par le même sentier... C'était d'autant plus inacceptable que le soleil était devenu dur, et qu'une soif terrible me tenaillait. Longtemps guidé par la perspective de me désaltérer dans l'eau glacée de cette source très connue, ce qui avait justifié ce très long détour, cette désillusion entama mes forces de manière sévère, au point de me sentir au bord de la rupture... Je me souviens être resté à ce moment là dans un état d'aboulie qui me fit peur. Assis à l'ombre d'une broussaille. Essayant de récupérer. Je regardais, hagard, la falaise immense devant moi. J'avais marché plus de 6 heures, d'une marche difficile et périlleuse, qui m'avait épuisé. Et la perspective de refaire 6 autres heures de cette marche, pour revenir à mon point de départ, m'étais presque insupportable au vu de mon état d'épuisement total. La soif, entêtante, me fit cueillir des feuilles, casser des tiges, pour en recueillir quelques gouttes. Rien. Une colère sourde contre moi-même. Contre ma névrose, hypnotique, d'aller toujours plus loin, toujours plus haut, contre le réalisme. C'était les aléas et surprises de la montagne, auxquels j'étais pourtant habitué. Mais ma situation était critique à ce moment là, sans eaux, sans nourriture, et seul. Après un long moment de récupération, je me décidai à me lever. Je me trainais sur le sentier pierreux, hagard.

Puis, après une heure de cette marche, deuxième erreur:

 

On siffla et on m'appela au loin. Il pourra peut-être m'indiquer un chemin plus court pour aller vers Zarkat, ou pour retourner à Tétouan, pensais-je. Je m'approchais tranquillement, hébété, épuisé... C'était un berger barbu, d'une trentaine d'année au moins. Il était assis sur un rocher et surveillait nonchalement un troupeau de chèvres... Lorsque je fus à sa hauteur, je lançais le fameux "Salam Aleykum". Il me rendit mon salut puis me fixa avec un brin de curiosité.

-Qu'est-ce que tu fais par ici, mon ami?

-Je me promenais... Je voulais aller à la source de Zarkat. Y a pas un chemin où on peut y aller par là?

-Zarkat? Pourquoi? Qu'est-ce que tu vas faire la-bas?...

-Je veux aller voir la grande source et la cascade...

-Mais tu viens d'où?

Le visage de l'homme n'exprimait rien d'autre qu'une lassitude désabusé, masqué par la dureté de ses traits. Des plissures sur le front. Une peau tannée. Une barbe courte et désordonnée. Ce visage, je l'avais vu cent fois, à Bab Okla tirant un chariot derrière lui; à la gare routière sniffant une "solucionne"; au marché fruitier de Drissia, 3assas, gardien de voiture... C'était un visage si courant. Et pourtant, le sien, acculé à la morsure abrasive du soleil, semblait être fait de brique, d'une terre sèche mal agencée.

-Je suis venu de Tétouan... Lui répondis-je.

-Il faut que tu me montres ta carte d'identité...

-Ma carte d'identité? Pourquoi? fis-je amusé, j'ai passé passé une frontière? Y a une douane ici?

-Et oui, mon ami. Moi, je peux pas te laisser partir si tu me montres pas ta carte...

Je n'aimais pas la tournure que prennaient les choses, mais je restais calme. Je fouillais dans ma poche négligemment.

-je n'ai pas ma carte...

-Alors je peux pas te laisser partir.

Aucune animosité ne transparaissait dans son visage. Juste cette neutralité qui faisait un décalage avec les paroles qu'il prononçait, rendant la situation encore plus inquiétante. Pendant ce temps, un autre berger arriva. Un grand maigre qui mesurait dans les 1m90. Il s'enquit de la situation. Le barbu lui répondit...

-Il se promène dans la montagne et il a pas sa carte d'identité... On en fait quoi?

-Qu'est-ce que j'en sais moi... Haussa le grand dadet. celui-ci se tourna vers moi, tout sourire:

-Qu'est-ce que tu fais ici toi?...

Je récapitulai calmement et brièvement ma mésaventure. Le barbu me dit alors:

-Désolé mon gars. Si t'as pas ta carte d'identité, on peut pas te laisser partir... Tu dois rester avec nous jusqu'à 20 heures. On t'emmènera chez un responsable de la police et on te donnera les 5 dihrams pour le bus.

Je sentis de la sueur goutter sur mon dos. Regardai ma montre. 15 heures et des poussières.

-Nan, désolé les amis, mais je peux pas rester. 20 heures, faut pas abuser les gars. Et je vois pas pourquoi vous faites ça...

-On te donnes pas le choix mon ami, alors t'as deux solutions: ou bien tu restes tranquillement à nos cotés, et on te relâche à 20 heures, on bien on t'attaches les pieds et les mains comme un mouton... On nous la fait pas à nous... T'as pas ta carte, tu te promènes dans les montagnes... Et t'es pas venu voler du bétail? Fais pas le malin. Si tu bouges d'ici, on te mitraille de pierres...

-Je suis pas un voleur de bétail... Je suis venu de Tétouan pour me promener... C'est tout. J'ai rien fait de mal...

-Dis nous d'où tu viens, ou montres nous ta carte et on vois ce qu'on peut faire... Fait le grand dadet.

Je vidai mes poches en lui montrant que je n'ai que mon portable. Troisième erreur. Celui-ci me le pris des mains et sortit de son froc un couteau aussi grand que son avant-bas:

-Allé, maintenant casses toi sur tes pieds! Barres toi et te retourne pas...

Je ne bougai pas de ma place. Je le regardai, le défiais presque:

-Et c'est moi que tu traites de voleur.

-Je te le vole pas... me répondit-t-il. C'est le prix pour qu'on te laisse partir... Allé, casses toi!

-Je pars pas sans mon téléphone... Il est pas à moi...

Tentative pitoyable de rebellion. Le grand maigre me toisa un moment du regard:

-Hadra dialek bechkil (ton accent est chelou), tu viens d'où? De quel village tu viens...

-Je ne viens pas d'un village... Je suis venu de Tétouan, mais je suis chez de la famille... Sinon, j'habite en France...

Les deux compères se regardèrent alors, interloqués, incrédules... Le barbu sourit vers moi, me toisa longuement de bas en haut, puis secoua la tête :

-Nan, nan... Arrêtes de te foutre de notre gueule... Machi sel3a dFrança adi... (C'est pas de la "marchandise" de France ça...) Arrête de nous prendre pour des cons.

-Tu crois nous baiser ou quoi? Ricana le grand maigre au couteau. Tu nous prend pour des paysans? Pourquoi t'es venu ici mon pote? Tu sais pas qu'ici on a plus de vice que les draris du "Barrio"?

Visible d'ici, presque en face et à même hauteur, de l'autre coté de la plaine de l'oued, le "Barrio" est le quartier le plus dangereux de Tétouan. En périphérie nord de la ville, les maisons pauvres, constructions illégales de bric et de brocs mangeaient chaque année les pentes fortes du Jbel Dersa. C'était un quartier "verticale", une sorte de favelas en briques qui faisait comme une médina précaire, avec ses ruelles étroites, ses impasses, ses pente et ses escaliers interminables. On appelait d'ailleurs un coin là-bas le Houma dial rba3 sa3a, le "quartier d'un quart d'heure", car malgré l'interdition de construire et la surveillance des autorités, un terrain vague pouvait se transformer le lendemain, avec l'aval de responsables municipaux dûment corrompus, en un quartier de plusieur dizaines de maisons avec familles, femmes y séchant le linge dans la cour et enfants jouant sur le perron... Drogue, alcool, pauvreté extrême, un meurtre par jour, des policiers qui ont renoncés à y patrouiller... Voici les mots qui revenaient le plus souvent pour décrire le "Barrio".

-Nan... Il part pas! fis le barbu. Il reste avec nous jusqu'à 20 heure!...

 

Il s'avança alors vers moi et me tira par le bras. Les choses sont alors allées très vite: je me dégageai violemment puis je couru autant que je pus vers la pente rocheuse. Après un moment de silence interloqué, j'entendit derrière moi des cris, les hululements du berger appelant les autres, des abboiements féroces de plusieurs chiens. J'étais mort de fatigue et je puisais, dans cette course folle, toutes mes réserves... La montagne tremblait sous mes yeux. Les rochers du sol défilait sous moi. Paysage en diagonale tréssautant de tout coté. Le ciel en haut, qui se retrouve soudain sur le coté, puis tout en bas: Les arbustes épineux ont amorti ma longue chute sur le calcaire. Me relever. Tomber de nouveau. Me cacher dans les buissons touffus, attendre? J'entendais les abboiements des chiens qui me poursuivaient, grognant leur hargne. Ils s'approchaient de mon trou. Me relever, courir. Me découvrir... J'entendis les cris stridents des bergers au loin. Puis soudain, impact d'une grosse pierre sur la roche à quelques pas de moi. Puis une autre pierre fusa à quelques mètres et rebondit en un fracas sonore sur la roche. Ils les lançaient avec une fronde, que j'entendais tournoyer derrière moi. Plus je courais, plus la végétation devenait touffue. Pris par l'élan de ma course sur la pente, mes pieds accrochèrent des racines et je retombai de nouveau, épuisé, à bout... Je n'avais plus la force physique pour me relever, pour courir. Je restai là, vidé, épuisé, couché en bas des branches de buissons qui barraient le ciel. Le bruit des pierres lancées qui ricochaient contre la paroi rocheuse. Les cris et les aboiements qui se rapprochaient. J'avais pensé à ce moment là que s'il n'y n'avait pas eu les chiens, j'aurais pu leur échapper... Bruits des feuillages qui se rapprochent. Les voix de plus en plus distinctes. Lorsqu'ils furent à une dizaine de mètres de là, je me levai, levai les bras au ciel. Je me rendai.

Ligoté, avec vue sur la mer (2/2)

Les deux chiens, des bergers allemands, vinrent immédiatement à ma rencontre, en aboyant furieusement vers moi, en se tenant à distance. Les deux bergers s'approchèrent également. Ils étaient en sueur, rouge de l'effort et de l'affront, à la main, leur fronde.

-Bouges plus fils de pute ou je te fracasse ton crâne!

Ils m'empoignèrent:

-Viens là, enculé! Tu croyais pouvoir semer des montagnards dans leurs montagnes, hein?

-C'est qu'il nous a fait courir le fils de pute! Allez, viens là!

 Ils me trainèrent sur la remontée, me serrant chacun un bras. Nous revinmes à l'endroit que nous avions quitté, en haut, sur cet espace assez plane de la montagne où le troupeau épars des moutons broutaient les arbustes. Il s'arrêtèrent. Le barbu sortit une corde de son sac, tandis que le grand maigre s'éloigna un moment pour crier aux autres bergers plus haut qu'ils m'avaient attrapés. La haut, ils faisaient comme des points mouvants sur les flancs crépus de la montagne, des points que je ne percevais pas mais dont j'entendais les réponses. 

-Tu sais que tu aurais pu nous échapper si tu avais pris le bon chemin! T'es un montagnard, y a pas de doutes. Un gars de la ville n'aurait pas couru aussi vite sur ces rochers...

Je restai hébété. Jusqu'au moment de ma fuite, mon cerveau m'avait toujours proposé deux ou trois solutions alternatives. Cette fois, il ne proposait plus rien. Alors je ne pensais à rien. Je subissais. Assis sur une pierre. Les fibres de la corde se resserrer sur les mains derrière mon dos. Se resserrer jusqu'à plaquer l'os de mon poignet. Sentir la corde, lourde, dure, attrapper mes deux pieds, puis les approcher l'un de l'autre, jusqu'à les serrer l'un à l'autre, jusqu'à les comprimer. Lorsque le barbu eut finit de serrer les liens, le grand maigre revint. Considérant mes blessures, mes paumes ensanglantées et écorchées par les chutes sur les rochers, la coupure sur ma nuque, il me tança:

-Regardes ce que tu t'es fait! Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Tout ça, tu te l'ai fait toi-même l'ami, nous, on ne t'as pas touché, et on allait pas le faire!

-Oui, tout ça est de ma faute. Ces blessures sont de ma faute, c'est pas de la vôtre...

Le syndrôme de Stockolm fonctionnait à plein régime.

-Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Est-ce qu'on t'as frappé?

-Non, vous m'avez rien fait. C'est de ma faute... Je me suis enfui... parce que j'avais peur...

-Peur de quoi? On allait pas te maltraiter!

-Tu me sors un couteau grande comme une épée... qu'est-ce que tu voulais que je pense?

-Ecoutes, intervint le barbu. Dis nous juste d'où tu viens. Dis nous le nom de ton village, et on te relâche...

Une sueur de lassitude coula de mon dos. Je savais que mon explication ne les satisfairait pas, même si elle était vraie, et je ne voulais à aucun prix donner le nom de mon village de naissance, dans le Rif, parce oui, je ne voulais pas leur permettre de me "retracer", quelque soit l'issue de cette aventure...

-Je viens de France... J'habite pas ici...

-Il se fout vraiment de notre gueule... Tu veux jouer le malin? Ok. Tu vas rester ici jusqu'à 20 heures. Et si tu tente de t'enfuir encore une fois, je te jure qu'on te défonce la gueule à coup de pierres!

Ils s'éloignèrent vers le troupeau, me laissant là.

 

 

Voilà. ça faisait presqu'une heure que j'y étais. Et on ne pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb. On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Et surtout, on se rend compte à quel point on est rien...

Et à ce moment là, je l'étais, rien. J'étais un jeune con, mais j'aurais pu avoir le cerveau d'Einstein, être un homme d'une valeur inestimable, un homme aux multiples réseaux. Je valais la même chose que la pierre ou le buisson à coté de moi. C'est ça que nous apprenne la séquestration physique. On peut être le prochain Prix Nobel, quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sait pas ce qui va arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de nous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend. Tous ces opposants qu'on enlevait, tout ces hommes, riches, pauvres, intelligents, stupides, haut placés, mal placés, qu'on ligotait, baillonnait, capuchait, voilà sans doute ce qu'ils se disaient à ce moment là. Je ne suis rien. Plus rien.

Devant moi, s'étendait un paysage magnifique: Tétouan, vue de très haut. La Plaine verte de Martil et sa rivière. La Mer Méditerranée, bleue pure, ses langues de sable fin, les plages de Martil, de Cabo Negro, de Marina Smir. Je détaillais les maisons carrés, les bâtiments, le mouvement des voitures, les points noirs, de couleurs, des gens, mouvants, sur les artères, dans les rues, sur les plages. C'était étrange de se retrouver dans cette situation là. Etre seul au monde, avec la vue sur ce paysage. En bas, des gens vaquaient à leurs occupations. Des gens marchaient dans les rues, faisaient la sieste dans leur maison, se prélassaient dans des cafés. Des gens cherchaient leur pain quotidien, ou profitaient de l'été. Les voitures roulaient. Aux plages, des gens nageaient, s'apergeaient d'eau en rigolant, nageaient, faisaient du pédalo, bronzaient sur leur serviette, draguaient, regardaient avidement les filles en maillot de bains, bandaient. Devant moi, la normalité. L'endroit, partout en bas, où j'aurais dû être, si j'étais quelqu'un de normal. Si j'étais quelqu'un de sain d'esprit. Etre ici, c'était chercher, dans une inconscience romantique et butée, quelque chose de différent, de "contre" cette normalité là, banale, habituelle. C'était un acte de défiance et de mépris de ma part, pour tous ces gens en bas. Et de la même manière, mon ascension n'avait pas de sens pour ces gens, en bas. C'était un non-sens. Quelque chose d'inutilement stupide, et sans doute avaient-t-il raison. Il n'y a pas de sentiers aménagés, de belvédères ou d'aménagements touristiques dans ces montagnes, comme en Europe, malgré leur beauté hypnotique. Pour la simple raison que ces montagnes ont encore gardé leur fonction: celle d'être un territoire agricole. Un territoire habité. Un territoire, dans le sens premier du terme: avec son utiilisation, ses enjeux, ses luttes pour le marquer. En France, que ce soit dans les Alpes, les Pyrennées ou les autres chaînes montagneuses, voire même au sud du Maroc, il a fallu que ces territoires se dépeuplent fortement et perdent ainsi leur fonction première, agricole, pour que le tourisme de montagne puisse se développer sans interférer avec les activités des populations restantes. Dans ces montagnes, et je l'apprenais à mes dépends, il n'en était rien. Il y avait des dizaines, des centaines de chèvres, de moutons et donc, un capital, une richesse, à défendre, contre les voleurs, les intrus. Ces montagnes étaient alors une sorte de chambre forte que j'avais forcé par mon inconscience, une banque où je m'étais introduit par effraction. Cette explication, je ne pu la concevoir qu'après coup. Sur le moment, assis sur cette pierre, assoiffé, terassé par la fatigue, je ne faisais que subir la chaleur. Abruti par cette chaleur. J'étais ligoté, avec vue sur la mer. Vue sur la vie. Une vie qui prenait tout son sens, parce que j'en étais exclu...

 

 

Après une heure, le barbu vint vers moi. J'avais soif. Il me donna à boire de sa bouteille. Il commença à défaire les liens. La libération de la pression des cordes lourdes et dures me fit un bien immense. L'air froid passa sur mes poignets mouillés.

-Allé, on te laisse partir!

Je le regardais. Depuis longtemps, l'attente passive et neutre avait remplacé la peur et l'angoisse. Les liens desserrés, ce fut tout d'un coup la honte, et une colère sourde. Dans cet accès de sentiments mêlés, je lui dit:

-Non, je ne pars pas. Je reste avec vous jusqu'à 20 heures, on va voir la fameuse police où vous vouliez m'emmener, et on va voir si je suis un voleur de bétail.

Un sourire goguenard passa sur ses lèvres:

-Allé, puisqu'on te dit que tu peux partir.

-Où est mon téléphone?

le grand maigre était là aussi.

-On le garde, comme gage. Viens dimanche à Bab el Okla, je te le rendrais la-bas.

-Prend moi pour un con.

-Viens dimanche, à 8 heures.

ça ne les enchantait pas de ramener un homme ensanglanté au moqadem de Zarkat. Cette idée ne m'enchantait pas non plus. Je n'avais qu'une seule idée, partir. Fuir ce lieu, l'oublier. Alors je suis parti.

 

J'ai rejoins la civilisation et la ville après deux heures de marche, les mains et les bras en sang, les vêtements déchirés. On me regardait passer comme un fou. Depuis cette histoire, à l'été 2003, je garde un goût amer lorsque je regarde les montagnes de Tétouan. Je suis pris par un sentiment de honte lorsque je scrute le pic en haut duquel j'ai été ligoté. Ce pic, visible depuis toute la ville. Je crois dire que ça a bloqué mon goût pour l'aventure. Du moins, ça m'a rendu raisonnable, ce que je déteste être. Je remercie Dieu pourtant, car mon aventure aurait pu être bien pire. J'aurais pu être violé, blessé. Je m'en suis sorti à bon compte.

L'idée de me venger m'a tenaillé durant toute cette année. J'aurais pu. Des cousins connaissaient la région, avaient des connaissances dans ce coin là, et on connaissait même l'identité des bergers, qui venaient d'ailleurs quelque fois en ville et qui connaissaient un épicier, juste à coté de celui d'un membre de ma famille. On aurait pu les coincer. Mais ça aurait servi à quoi, à part attiser la violence? C'était ma stupidité et mon inconscience qui m'avait amené là.

 

Même si je sens toujours quelque chose peser sur mon coeur quand je regarde la montagne, je sais que j'y retournerais un jour. Au moins pour effacer ce sentiment de malaise et le remplacer par quelque chose de beau. Car ma stupidité et mon inconscience ne m'ont pas tout à fait quitté. De là haut, à l'aube rouge, on voit Gibraltar et les montagnes d'Estepona, en Espagne, qui barrent haut l'horizon. On voit des choses à la beauté minérale. Et on sent seul, libre, et en paix. Je veux retrouver cette paix.

Je veux recouvrer ma liberté.

 

 

Mohamed Saïd, Paris, commencé en novembre 2005, terminé en avril 2009.

 

Tetouan Mountains par josiehen 

(*)

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