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14/12/2008

13/12. Tanger.

13/12. Tanger. à la maison.

18h40. L'appel. Puis, lentement, les autres appels à la prière, qui une à une font des arabesques sur le papier du ciel. La sirène de l'ambulance. Le bruit des draps qui claquent au vent. Celui des gouttes de pluie. Tanger, impraticable, encore aujourd'hui. Carrelage des trottoirs glissants, la boue, les rivières d'eau qui traversent tranquillement la chaussée en pente.

Le ciel est bas. Blanc. Uniformément blanc. Je suis arrivé dans cette ambiance triste d'après-aïd. Les moutons ont déjà été égorgés. Ils restent parfois dans les rues des quartiers de Beni Makada, au niveau des portes de garages, où ils étaient enfermés, des restes de fourrage que l'on donnaient aux moutons. Des traces de sang sur le sol. Mais la pluie continue encore de tout laver. j'ai l'impression que le quartier tourne au ralenti. En fait, pourquoi n'en serait-il pas ainsi. Moh, l'épicier, est parti en congé. Quelques commerçants ont pris leur semaine. Beaucoup sont partis dans leur village d'origine passer l'aïd avec les leurs. Tanger, ou du moins ses quartiers périphériques, où vivent l'immigration récente des campagnes, tournent dans une lenteur anesthésiante et froide.

12/12. Tanger.

12/12. Tanger. Aéroport.

"Cette odeur, je la reconnaitrais entre mille"

Voilà ce que je me suis dis en descendant de l'avion. Cette odeur, l'odeur de mon pays... Ce n'était pas celle du jasmin, des roses, des fleurs d'orangers ou de l'ambre, que l'on fait brûler dans des palaces. C'était celle du pot d'échappement d'un des engins de l'aéroport. Odeur de mauvais diesel, brûlé par un moteur crasseux... je n'ai jamais senti cette odeur ailleurs qu'ici. C'était comme après le passage d'un de ces énormes camion-bennes Berliet, ceux avec le gros M derrière et dont le gros pot d'échappement enfumé était orienté sur le coté, vers le trottoir et les piétons. Tout ça évoquait en moi des réminiscences d'enfance. Le Tanger des années 80-90, où la ville croupissait dans son oubli sale et crasseux, autant dire la préhistoire. Je n'aurais pas espéré plus beau "Bienvenue au Maroc". ça m'avait arraché une petite larmichette. Chez proust, c'est la madeleine, moi, c'est l'odeur de diesel frelaté...

 

12/12. Tanger. Drissiya.

Les rues sont lavées. Le bitume nettoyé. Pas de poussière ni de ce sable que ramène le vent des plages. Peu de monde. Un vendredi après-midi étrange. Un calme linéraire. Qui ne ressemble pas tellement à ce quartier. La banlieue de Tanger a été lavée à grande eau "Il pleut depuis une semaine" me dit le chauffeur de taxi. Je m'enquiert de la rumeur, comme quoi le toit de la gare routière s'est effondré. "Non, il n'y a rien de tout cela." Mais la zone industrielle de Mghora est complêtement paralysée, m'informe-t-il. "Plus une usine ne marche la-bas! Toutes ont été innondées, ils trouvés plus d'1m50 d'eau à l'intérieur!" Il n'y a plus de travail à Mghora depuis des semaines maintenant. Tous les employés sont au chomâge technique. Et bien sûr, sans indemnités sûrement...

Pednant qu'il m'expose tout cela, les gouttes commencent à claquer sur le pare brise. "Voilà, ça reprend". La verdure des terrains vagues. les rues quasi désertes... Ici, j'échappe au froid, mais pas à la pluie. 

 

12/12. Tanger. à la maison.

La pluie, toujours, dans les discussions. Ma famille de Beni Boufrah s'est "réfugiée" dans notre maison de Tanger. Quelques semaines plus tôt, au village, dans le Rif, ils ont été révéillés au milieu de la nuit par des tambourinages à leur porte. La gendarmerie: "Vous voulez tous mourir ici ou quoi? Sortez tous, l'oued arrive!" Déjà, la pluie claquait nerveusement. Refuge, dans une maison sur les hauteurs. L'orage ne s'arrêtait pas. C'est à la deuxième nuit que l'oued a frappé, avec une violence inouie. Le torrent à la folie furieuse, la furie des flots, comme il y a 5 ans. Tout ravagé. Le long mur de pierres construit après la catastrophe de novembre 2003 pour protéger les groupements de maisons au bord de l'oued a été complêtement désarticulé, détruit, anéanti. désormais, c'est le grand village de Beni Boufrah qui est en danger. L'oued à de nouveau changé de cours. La maison de ma famille, qui vivaient au bord de l'oued, à une centaine de mètres, s'est retrouvé sur une sorte d'ile, en plein milieu de l'oued, dont la force avait creusé des falaises hautes de 2 mètres. Ils étaient restés 3 jours et 3 nuits bloqués au milieu de l'oued en furie. Ils ont été sauvés par miracle, parce que des ruines de maisons plus en amont avaient déviés les eaux de part et d'autres, formant cette fameuse île. Cette année encore, la maison avait été épargnée, mais reviendront-ils y risquer leur vie? "Avant, il y avait la forêt, qui retenaient un peu l'eau, et stabilisait le cours de l'oued"; "Ils ont tout arraché pour le kif";"C'est à cause du kif" C'est la première fois que j'entend de leur part cette prise de conscience. Des terrains entiers partis. La montagne deviennent des falaises. "Cette terre, qui veut tant se reposer, qui veut devenir plaine". "On en rit en pleurant" me racontent-ils, lorsqu'ils évoquent des anecdotes amusantes qui leur sont arrivés au milieu de cet enfer...

12/12/2008

Point de rupture.

« On a tous un point de rupture. J’en ai un. Vous en avez unKurtz a atteint le sien. »

Apocalypse Now. 1979. 

 

Je n’ai pas tout de suite compris que ça pouvait me dépasser. Pour moi, c’était juste des mots. Ça tournait, c’est vrai, un peu trop vite. Avec une rapidité étourdissante. Des mots, des phrases dans ma tête. Des pensées, comme on dit.

Sur ce que j’étais devenu d’abord. Sur ce que j’étais, ici. La place que j’avais. Bref, toutes ces questions habituelles qui, quand on les écrit comme ça, ici, ne veulent rien dire ; mais qui, dans sa tête, dans la résonance de ses milliers de souvenirs, de ses milliers de bruits, dans le chaos indescriptible des idées, des images mémorisées, dans l’écho infini des cris et des évènements qui ont jalonnés notre existence, prennent une dimension orchestrale. Oui, c’est un peu ça… Orchestrale. Le déroulé de sa vie, de ses idées, en sourdine, le crissement léger de sa future brisure, des mouvements saccadés, comme ceux d’une caméra sur l’épaule. Des paysages, des murs tagués, un bâtiment long, le paysage de son enfance. Ça avait commencé le matin déjà. Des mots, des phrases, sortes de monologues, de ceux qu’un écrivain voudraient tant garder s’il existait des dictaphones de l’esprit. Mais ce n’était que des paroles, des aphorismes inachevés, qui ne voulaient rien dire, qui en laissaient place à d’autre, la seconde suivante. Un torrent. Je n’ai pas compris tout de suite.

Peut-être les réminiscences, un peu toxiques, de ce film diabolique qu’est Fight Club, que j’avais revu en boucle toute la nuit. Peut-être les réminiscences de livres que l’on ne devrait pas lire le soir, comme quand on ne devrait ne pas trop manger la nuit, avant d’aller dormir. Ça donne des cauchemars parait-il. J’étais rodé pourtant. Déjà érodé pourrait-on dire même. Il ne restait pas grand-chose à effilocher de mes illusions. C’était peut-être tout ça…

J’étais devenu un de ces intellos raté à la con, par-dessus noir, à lire un Dostoïevski après l’autre, un Beckett par heure, du Marc-Edouard Nabe en tranche. Dans ma poche, « le retour », de Harold Pinter, je le lisais dans le RER, un samedi soir, à l’heure où tout être humain doté d’un sexe met ses habits chamarrés dans l’espoir, après une parade nuptiale, musicale et rythmée, de rencontrer son reproducteur idéal, d’un soir ou d’une semaine, après une parade où il n’y aurait au fond pas tant d’élus que ça... Je regardais ces groupes de femmes, maquillées, coiffées, en robe de soirées déjà, en route pour les soirées, prêtes à éclater de rires entre copines, un peu ivres, prêtes à faire leur danse de pétasse pour sélectionner, dans la masse des bidons, les mâles dominants. Et vice et versa…

Non. J’ai l’esprit mal tourné. C’était le samedi soir. A l’heure où des gens, tout ce qu’il y a de plus normaux, sensés, sans « prises de tête », reprenaient leur liberté, vivaient un petit bout de leur rêve de star, allaient décompresser du stress d’une semaine merdique. Ce stress s’en irait par la danse, par la boisson, par les rires éclatés entre amis, par les cris, par l’orgasme, par n’importe quel moyen, mais il s’en irait. Et on n’en reparlerait plus. Voilà, évaporé dans l’air. Compteur à zéro. Re-semaine merdique. Re-samedi soir. Repos le dimanche. Et rebelote. Y a pas à dire, on avait vraiment tout prévu pour les gens normaux…

Devant moi, à quelques sièges, une grosse femme noire, sénégalaise ou malienne sans doute, se met à parler à un couple de jeunes qui a eu le malheur de s’asseoir en face d’elle. Jésus est là, partout dans l’air, pour vous. Vous savez, il peut vous aider dans votre vie de tous les jours. Jésus vous aime, il aime ceux qui s’aiment. Témoins de Jehovah. Bonheur. Sérénité. C'était vraiment incongru de mettre Jésus dans cette rame de train, dans cette ambiance pré-festive.

Le couple, avec une dignité indifférente, l’écoute poliment… Ils sortent à Gare de Lyon. Un mal de crâne qui devient terrible. Les mots s’accélérent. Cette fois, avec une effrayante vibration. J’ai envie de sortir de ce crâne et je ne peux pas. Je me noie littéralement dans ma tête, cette baignoire où je ne peux plus respirer. Pris dans le rotor d’un tourbillon sans fin. Un douloureux manège où les mots, les pensées, les images, les sentences, les silences, pris dans une force centrifuge meurtrière, vrillaient complètement ma conscience. Une panique intérieure commença alors à me prendre. Et j’ai compris. C’est en arrivant à Nogent-Sur-Marne, à seulement quelques stations de chez moi, que je l’ai su : J’allais perdre connaissance. Quand ? Bientôt. Mon champ de vision commençait à se rétrécir, à s’obscurcir. Des picotements me prenaient dans les jambes, dans les bras. Tenir. Respirer. Pas dans le train. Ça serait trop ridicule. Pas très pratique pour les secours. J’essayais de fixer mon regard ailleurs, de respirer, profondément. Ma station. Arrêt. Me lever. Tenir le pilier métallique. La tête tourne, lourde de ce manège fou des mots. Je me traine hors du train. Descendre les escaliers… Mélange étrange de peur et d’une joie impudente… Ce n’est pas moi… C’est mon corps en fait… C’est à cause d’une maladie, dans mon corps… Mon corps crie au secours en fait... ça se traduit par ces pensées rapides... Dites moi que c’est une tumeur au cerveau… Faites que ce soit une tumeur au cerveau… Faites que ça soit un truc physique qui explique ça, qui explique tout ça… Qu’on l’enlève, et que tout ça finisse, que tout redevienne comme avant… On m’ouvrirait la tête, on enlèverait la tumeur au laser, et ça serait fini… ça serait fini…

Mes jambes me portent à peine… Avec la froideur d’un chirurgien qui sait ce qui va se passer, j’écris en gros, sur le carnet de note que je tiens, mon nom, mon prénom, et le numéro de téléphone de chez moi. On trouvera ce carnet sur moi, quand je serai inconscient. J’ai envie de me coucher directement sur le sol… Sur le sol de cette gare… Il y a trois personnes. Éviter un éventuel choc de front sur le carrelage de ce sol… Je prends un malin plaisir à imaginer le contact de mon front sur le sol froid. Sentir le froid sur ma peau. Un froid. Sur la base de mon front. Sombrer. Ce sentiment d’abandon infini… Enfin. Car il s’agit bien de ça… ne plus être responsable de soi, de son corps. Perdre le contrôle. Perdre, vraiment. J’imagine que des bras me portent, à ma place, me mettent dans une civière. J’imagine les paroles autour de moi, les regards. Surmenage. Cancer. Dépression. Crise. Être le tout dernier étron chié par cette société, qui en chie cent toutes les minutes… être rattrapé par la voiture balai de la vie. Être disqualifié de la vie. Pour un temps. Arrêter de courir. Ça coûtera de l’argent, encore, du temps. Mais prendre un nouveau départ. Avoir une circonstance atténuante, d’avoir été faible…

Pourtant, je ne tombe pas. J'ai encore le contrôle. Avec peine, je marche. J’aimerais tomber, mais en faisant l’effort de sortir du train, d’avoir descendu les escaliers, j’ai un peu distrait le manège infernal dans ma tête. Je reste dans cet état de lourdeur humide, comme un ciel chargé, juste avant l’orage. Mais la première vague est passée. Je m’avance péniblement. Je me dirige vers le guichet. Derrière sa vitre, il est assez loin, vers une porte, en train de discuter avec un collègue. M’apercevant, il se dirige vers moi.

-Oui, bonsoir ?

- Bonsoir… Excusez-moi de vous déranger… Je sais pas trop quoi vous dire… Je… Je suis dans un état proche du malaise…

Il me regarde, interrogateur.

- Ça va aller ? Vous voulez qu’on appelle les pompiers ?

-Je ne sais pas justement… Je ne sais pas du tout… J’ai pas envie de les déranger pour rien… Je sais juste que là, je ne pourrais pas rentrer chez moi… Je suis dans une espèce d'entre deux... C'est pour ça que j'aimerais attendre...

Il me regarde avec compréhension, sans me prendre pour un con ou un fou. Effort de politesse, d’humanité, que j’apprécie. Un brave type, ce gars.

-Attendez, je vais vous apporter une chaise et de l’eau sucrée. On va vous laisser vous reposer, pour voir si ça passe.

-Oui, c’est mieux de faire ça… J’ai pas envie d’appeler les pompiers et de les déranger pour rien…

Il disparaît un moment de sa vitre de guichetier, puis je le vois sortir par une porte, sur le coté. Il me rapporte une chaise, il me tend un gobelet, avec de l'eau sucré.

-ça vous arrive souvent, ces malaises?

-Non... C'est la première fois justement...

-Vous n'êtes pas diabétique, anémique ou un truc comme ça...

-Non... Je ne pense pas...

21h45. La gare, en ce samedi soir, est déserte. Une femme, attend. Un homme regarde le plan général. A intervalle régulier, un flux de voyageurs, descendu du train, envahit la grande salle en un brouhaha de paroles, de bruits de pas, de bip des pass navigo et de saillies métalliques des barrières que l'on passe. Puis ça s'estompe, doucement, presque aussi rapidement que c'est venu. Et la gare redevient déserte. Toujours au fond de mon brouillard, j'observe ce calme linéaire. Penché. Le guichetier revient.

-ça va mieux?

-Je ne sais pas...

Il me regarde, souriant avec bonté.

-J'espère que je ne prolonge pas votre service, fais-je, un peu gêné, j'ai vu tout à l'heure que alliez partir...

-Oh, non, pas du tout, vous inquiétez pas pour moi, je suis en service jusqu'à minuit, alors... Prenez votre temps, reposez vous bien.

-Merci...

-Par contre, je vais vous demander votre nom, votre prénom, et le numéro de sécurité social...

-Oui, bien sûr... Je vais voir si j'ai ma carte Vitale sur moi... Mais pourquoi le numéro de sécurité social?

-Ben en fait, on le demande quand une personne a un problème dans la gare... On enregistre les personnes. Et si on appelle les pompiers, ou si vous allez mieux mais qu'il vous arrive quelque chose dans la rue, même si vous êtes sorti de la gare, vous êtes couvert par l'assurance de la RATP, à partir du moment où vous avez été enregistré ici...

-Ah ok. C'est bien ça.

Il prend minutieusement mon nom, mon prénom, le numéro de ma carte d'identité, mon adresse, le numéro de sécurité social, mon téléphone...

-Je peux aussi vous donner mes préférences sexuelles et ma marque de pneu préférée si ça peut compléter mon dossier...

Il rit:

-Non, ça ira, je pense que ça sera tout!...

Cette proximité de l'inconscience ne trouble en rien mes capacités d'interaction. Je trouve ça étrange. ça me gêne. J'aurais voulu avoir les idées confuses, le délire facile. Mais c'est le contraire. La parfaite lucidité, un peu embrumée, c'est tout. J'aurais voulu un scénario plus tragique, un truc plus flamboyant. C'était la première fois que je ressentais un terrassement physique aussi fort. Fallait que ça soit pour quelque chose qui en vaille la peine... Fallait que ça soit un tournant dans ma vie... Un cancer qui me clouerait dans un lit d'hôpital pendant un an. Un ulcère, une tumeur, un séjour dans un hôpital psychiatrique, un putain de truc, où il y aurait un avant, un après. Une souffrance, puis une rédemption. Le scénario classique putain. Pas cette vie samplée qui tourne en boucle à l'infini. Comme tourne en ce moment, dans ma tête, tous les détritus, toutes les déjections de sentiments usés, éreintés, que je n'ai pas voulu jeter, expulser. J'essaie de me lever de la chaise. Mes jambes sont encore faibles. Je reste dans cet état désagréable, cotonneux, picotements physiques et mentaux. Tension nerveuse toujours à une sorte de paroxysme borné. Mes mains tremblent. Mais je ne tombe pas... Mais je ne me réveille pas non plus. J'essaie de marcher.

-Je vais faire un tour... Je vais voir si ça va un peu mieux...

Le guichetier acquiesce. Je ne regarde pas ce qu'il y a autour de moi. C'est ce qu'il y a autour de moi qui s'engouffre dans mes yeux, machinalement. Hébété. Je monte des escaliers, un à un. Je m'agrippe à la rambarde. Ma vie. Mon année. Ma semaine, ma journée. Cette putain de journée. Ces mots ininterrompus dans ma tête, mélasse collante et boueuse, de Céline, de Pinter, de Tolstoï, de Tyler Dordon, de moi, de elle... Mon cerveau englué. Ma place ici. Ma joie de pouvoir enfin avoir le temps d'écrire. La détresse rentrée de mon incapacité d'écrire quoique ce soit de construit. La détresse rentrée de rencontrer le vide de ma propre légèreté. Illusion vivante. Le vide de ceux que j'essaie d'aimer, d'aider. La détresse rentrée de me heurter à un mur d'indifférence. La détresse rentrée d'avoir laissé cette clé usb, dans ce cyber, où il y avait tous mes documents. La détresse rentrée de voir avec quelle vitesse elle a été volée. La détresse rentrée d'être dans ce monde. La détresse rentrée. Ma dignité. Ma fierté. Dans l'après-midi, besoin de parler, déjà. Besoin d'expulser quelque chose... à quelqu'un qui me comprenne... qui me tolère... Mon répertoire. Pas lui... Pas elle... pas lui... pas assez fou... pas assez fou... pas assez folle... pas lui... pas assez fou... Pas assez tarée... Trop taré... pas assez. Arrivé à Z, personne.

Il n’y avait personne dans ma vie que je pouvais salir de mes doutes, de mon incohérence. Personne pour faire l’éboueur de mon esprit… Il n’y avait personne dans ce parking à ciel ouvert. Sol mouillé. Le froid glacial. C'était à l'orée du Bois de Vincennes. Le manège des mots reprenaient lentement dans ma tête, doucement, puis tournait de plus en plus vite. Sur un parking à ciel ouvert. Sous la pluie. Oui, ça avait de la gueule. Étendu sur le coté. Sur le sol mouillé.

La tension reprenait alors, comme si j'étais tiré par deux cordes contraires. Je commençais à tituber. Je commençais à me sentir mal... Et puis soudain, la lune, là, dans le ciel... J'ai vu un croissant horizontal, dans ce noir. J'ai senti dans mon coeur un serrement qui commençait à monter, à monter... Il n'y avait personne. Juste l'obscurité, la lune, et moi. Dans mon coeur. Quelque chose que je ne pouvais plus réprimer... Une transe. Puis. Une. Compression...

 

Et puis, alors, j’ai fondu en larmes.

J'ai pleuré. J'ai enfin pleuré. C'était d'ailleurs plus des tressautements nerveux que de larmes. Mais j'ai pleuré. Et à l'instant même où j'avais lâché les vannes, toute ma tension avait disparu. C'était comme si ça n'avait jamais existé. Instantanément, dès la première seconde, cet état d'équilibre précaire entre conscience et inconscience avait totalement disparu. C'était si extraordinaire que j'en restais un moment ahuri. Une joie diffuse, une légèreté inédite. Rien. Tout à coup, ma tête était devenu un désert serein et calme. J'en étais honteux... Alors... C'était donc ça... C'était ça... Juste ça... Toute cette journée, toute cette errance. Juste pour trouver un endroit où pleurer… Je ne pouvais réprimer ce sentiment de « bonheur » qui commençait à m’envahir, qui me déstabilisait, que je jugeais trop artificiel pour être réel, vrai, trop facile, tout d’un coup, pour être mérité…

J’y réfléchissais, et la seule explication que je trouvais, c’est qu’en quelques secondes, en quelques larmes, j’avais purgé des mois et des mois de gris.

Chacun est une usine qui produit des fumées toxiques. On prend la matière première dans le sous sol des évènements qui nous arrive. Les évènements contraires à notre volonté, sont transformées en déchets, en fumées nocive, et chacun a sa cheminée d’usine. La colère, la parole, l’écriture, la tristesse, la mauvaise foi, la haine. J’étais quelqu'un de normal. Mon seul tort, c'était d'avoir une cheminée d'usine dirigée à l'intérieur de moi. De m’intoxiquer. Lentement. Jusqu’au point de rupture…

Il me faudra du temps pour savoir pourquoi. Comment, et à partir de quel moment de ma vie s’est mis en place de processus. Mais c’était de toute façon un autre travail. Une autre thérapie à faire. Ce qui me rendait heureux, sur ce parking, à l’orée du Bois de Vincennes, où soufflait un petit vent glacial, c‘était de savoir une chose. Savoir avec certitude ce dont je doutais alors seulement quelques minutes plus tôt.

Je ne me suis pas perdu... Je n’ai pas changé. Même écrasé par les choses, enfoncé dans ce marécage de mes mauvais sentiments. Je suis toujours là, le même qu‘avant.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, le 10 décembre 2008, à 22h48