14.08.2008

Epilepsie

A cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, je serais dans le car pour Casa. Mais je suis ici, dans ce cyber. L'air est léger et le ciel lavé. En cette période de vacances et de grève des transports, les rues sont bondés.

J'avais pris le car depuis Tétouan. Là-bas, on jetait des cailloux ou des oignons sur les petits taxis qui travaillaient. Lorsque le car est arrivé à Tanger pour s'y arrêter un quart d'heure avant de repartir, j'ai pris mes sacs et j'ai dit au chauffeur que je préférais rester ici. Il m'a souri, et je suis parti. Mon avion part demain de Casa. Je prendrais peut-être le train.

Ne vous arrive-t-il jamais de ralentir un peu votre marche pour voir le paysage, et penser que si vous étiez un autre, vous continueriez votre chemin et vous seriez déjà là-bas, loin devant ? Et vous vous regarderiez vous éloigner? Il m'arrive parfois de penser à ce que je serais à cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, si je n'avais pas pris le temps de m'arrêter à chaque fois qu'une chose me traversait. Dans quel point du globe je serais, avec qui je serais, avec combien de gosses.

Pendant ce séjour de deux semaines au bled, j'ai vécu beaucoup de choses. J'ai vu des trajectoires, des centaines de trajectoires. J'ai vu l'infinité des possibilités que pouvait prendre la mienne.

***

Elle riait et plaisantait avec nous l'instant d'avant. On l'appelait la folle de la kasbah. Vêtue de noir de la robe au foulard, Elle avait peut-être une vingtaine d'année, mais son aspect malingre lui en donnait plus. Elle chantait à haute voix le tube de Cheb Bilal "nass redara", demanda un verre de lait à mon cousin qui s'empressait de lui donner en riant. Elle se mit à danser avec son verre, sous les éclats de rire de la rue puis, alors qu'elle était partie dans une autre volute orale, j'ai vu soudain son regard se vider complètement. Elle se figea tout à coup, paralysé. Nous mîmes du temps à réaliser que ce n'était pas une autre de ses facéties, mais qu'elle était bel et bien en pleine crise d'épilepsie. Fatma la vendeuse de légume s'empressa de couper l'un de ses citrons qu'elle plaça sous les narines de l'inconsciente. Moh le vendeur d'en face la fit s'assoire sur l'un de ses cageots. Son corps menaçant de tomber en arrière, nous nous mîmes à trois pour la retenir. Lorsqu'elle revint à elle, je restais le seul à maintenir son corps de peur qu'elle tombe. Abandonnant même toute licence, sous la compréhension des autres commerçants de la ruelle, je la protégeais de la pluie qui gouttait sur son visage figé en la prenant par les épaules. Après de longs instants de silence chancelant, elle ouvrit un peu les yeux, qu'elle laissa mi-clos. Elle me dit, d'une voix faible, fatiguée: "C'est ce qui est en moi... Il veut me tuer... Il veut me tuer... Ils disent que je suis folle..." Je lui répondis qu'elle n'était pas folle. Que c'était ceux qui la traitaient de folle qui l'étaient vraiment... C’était sûrement ce que je pu articuler de plus intelligible. J'ai senti une admiration profonde, une sorte d'amour confus pour cette femme capable de tellement de vie, d'exubérance avec les gens, malgré la "mort" qui l'attendait à l'intérieur d'elle. Je l'avais vu auparavant embrasser avec une immense affection une femme qu'elle ne connaissait sûrement pas. Elle dansait sur ses malheurs, riait contre sa vie. C'était inexplicable, mais oui, j'ai senti une joie étrange de penser à la chance immense que j'avais...

Si j'avais été un autre, jamais je ne l'aurais rencontré.  

Mohamed Saïd, fait à Tanger le 07 avril 2007, à 18h39.

Café Rif

Simo dépose la bouteille sur la table en un claquement sec qui me réveille de mes rêveries. Je décolle mes yeux du mur brun. Je remercie Simo : Son visage maigre et moustachu, croqué par l’ombre ambiante, acquiesce...

Le café est toujours sombre, même le jour. Il y règne alors une fraîcheur délicate, malheureusement gâché par la chaleur des corps en sueur, les fumées de Casa Sport ou des joints...

Les murs sont sales. La pièce est un peu petite. Les chaises en plastiques de toutes couleurs, jaunes, rouges, vertes, éclairent un peu de leur chatoiement la salle, plus prompte à aspirer l’obscurité des murs plutôt que les trous de lumière qui entrent par la petite ouverture du toit que l’on a recouvert de branches... En face, posée sur une étagère branlante au fond de la pièce, une vieille télévision qui marche à la batterie de voiture débite des images anonymes, sans importance... Filtrées par un film plastifié rouge qui donne de la couleur à l’écran noir et blanc, c’est un feuilleton égyptien que personne ne regarde, tous affairés à jouer au partché ou aux dames... En effet, dans leur coin, les joueurs crient, rient fort, défient leur adversaires, lancent les pions, les faisant claquer sur la table avec leur pouce... Je les regarde de loin, comme un astronome qui a compté trop d’étoiles.

Derrière son comptoir de pierre qui le dépasse presque et sur lequel est posé quelques verres, une bouilloire, des théières et un bouquet de menthe, Simo rapporte un seau empli de l’eau fraîche de son puits et le verse dans un tonneau dans lequel nagent et se balancent quelques bouteilles en verre de sodas... Comme il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de réfrigérateurs. Simo rafraîchit ses sodas en leur versant de l’eau... Ce n’est pas très efficace mais c’est mieux que rien...

Puis arrive soudain Soufiane.

Il rentre, donne le salut d’un geste de la main...

Il se met ensuite à chercher quelque chose, nonchalamment, les yeux endormis : Il regarde sur le comptoir, écartant les ustensiles. Il regarde sous la table, demande quelque chose à Simo qui secoue la tête de négation.

Je le vois s’avancer vers moi :

-Dis-moi, cousin. Tu n’aurais pas vu mon caillou de hchich ?

Je fais une moue d’ignorance. Je regarde à coté de moi, sous la table, sous les chaises, aux alentours... Mais je ne vois pas le conglomérat noir.

-Putain, dit-il mollement, je suis sûr que c’est là que je l’ai fait tomber tout à l’heure !

Il cherche encore et dérange le groupe de jeunes en face. Ceux-ci interrompent leurs parties, se lèvent et cherchent avec lui.

Bientôt, on ne laisse pas un endroit du café qui ne soit fouillé. On regarde dans les coins malgré la pénombre, on se met à genoux pour voir sous les tables, certains vont jusqu’à visiter le jardin de Heppé...

Finalement, après ces recherches vaines, quelqu’un suggère à Soufiane :

-Regardes dans ta poche, elle s’y trouve peut-être, ta putain de  boulette!

Soufiane, incrédule, fouille dans sa poche et y trouve ce qu’il cherchait depuis un quart d’heure. Il fait un sourire niais qui irrite les autres. Il nous remercie et sort, sous les “tfou !” et les insultes des jeunes qui reprennent leur place, énervés :

-Tfou ! ... Déranger les gens pour de la merde ! ...

-Ah, ce Soufiane ! Il ne reste plus rien de lui ! Il est devenu trop con !

-Il fume trop... La fumée lui mange le cerveau.

-Bah... Ce n’est pas notre problème... Qu’Allah lui soit une aide.

L’ambiance, après quelques hoquets, reprend de plus belle et la fumée envahit de nouveau la salle.

Je bois quelques gorgées du soda tiède qui, déjà, me donne mal au ventre. Je pense à Soufiane qui, il y a deux années encore, était parti avec son père et mon oncle pour le battage des blés. Il était fort. C’était un roc. Un travailleur excellent qui résistait à la fatigue... C’était un homme intelligent aussi. Il était le meilleur joueur de damma de toute la région et battait un à un ceux qui venaient le défier...

Aujourd’hui, une barbe lui a poussée. Il a le visage maigre et les mots lui semblent trop lourds à porter dans sa bouche tant son cerveau est surchargé et fatigué. Ses yeux mi-clos ne semblent maintenant servir que de miroir à la terre qui leur fait face... J’ai entendu dire que son projet d’aller en Espagne avait échoué. Il avait pourtant envoyé le passeport à l’un de ses frères qui résidait à Malaga et qui lui avait promis de le faire monter. Mais ce dernier a été mis en prison. La vie ici a fait le reste. Drogue, alcool, cervezas que l’on ramène un peu clandestinement de la ville par camion 207 et qui sont bues en groupe dans des coins isolés de la montagne.

Lorsque je finis la bouteille, je me lève péniblement, donne trois dirhams à Simo puis je quitte la salle enfumée qui se remplit de plus en plus. Dehors, des fellahs discutent encore sous la nuit. Ils sont assis à coté du café, sous la lumière jaune et branlante des lampes à pétrole qui chancellent, posés sur des chaises. Les voix sont vives et emplissent le silence environnant de sons étouffés, graves, salissants. La lumière qui vient d’en bas leur donne des visages de monstres et les ébouriffements de leur barbe, le nombre de leur rides et leur profondeur sont révélés jusqu’à l’écœurement...

Sous la chaleur nouvelle de la nuit, le temps semble s’écouler comme un grand fleuve où la lumière se noie, oppressé par la fumée qui sort des pipes, par les paroles qui tombent drus sur le sol avec un bruissement léger, comme de lourdes gouttes d’eau sur la terre rouge...

Dans cette entrechambre, la nuit caresse doucement les visages. Un vent glacé heurte les fronts. Partout où l’on porte le regard, les montagnes aux formes sensuelles nous enferment et nous protègent, comme une cuvette qui nous encercle, comme une cage d’or...

Je ne sais pas si c’est bien ou mal... Mais c’est pratique.

Quels sont les yeux qui peuvent alors nous surprendre dans notre folie collective ? Quels sont les regards qui peuvent admirer les innocences et les espoirs s’échapper vers le ciel, danser vers la nuit avec la même langueur, la même hésitation que les vapeurs chaudes des fumées des joints de kif ?...

MSM. 1998

Rif Konnexion

1 

 

C'est ici que tout commence. La matrice, comme on dirait dans d'autres sphères... Il n'y a que quand on pose ses pieds ici que l'on comprend pourquoi les gens qui y sont issus, et qui sont maintenant dispachés dans tous le pays ou sur toute l'Europe, sont ce qu'ils sont et pensent ce qu'ils pensent. Ici, les yeux qui vous regardent passer en voiture sur la piste caillouteuse, jeunes gars assis sur des chaises en plastique au café, jeunes femmes puisant de l'eau dans le puit, vieillard le dos collé contre le mur de la mosquée, sont teintés de méfiance. De défiance parfois. Tout est passé au scanner: la plaque d'immatriculation, la valeur approximative de la voiture, le nombre de passagers, la présence de bagages ou pas. En quelques minutes, vous voici fichés. En quelques associations d'images et de fichiers sur l'arbre généalogique que chacun a gréffé dans le cerveau, on sait qui vous êtes, le fils et le petit fils de qui vous êtes, combien vous avez de frères et soeurs, d'où vous venez (France, Hollande, Belgique, Espagne), ce que vous faites dans votre vie, comment vous occupez votre temps libre, si vous avez des dossiers, des antécédants, tout est ressorti. Le dossier est ensuite avalisé si vous êtes reconnu de la famille du douar, ou refusé si vous êtes étranger. Vous serez alors priez d'aller fouiner ailleurs s'il vous plait. Mieux qu'un portique électronique.   Ici, la parole est une arme. Un instrument de torture parfois. Il n'y pas besoin de connaitre Internet pour savoir ce qu'est la véritable société de l'information. Les gens que l'on respecte le plus ici sont ceux qui savent le plus de choses sur les gens, qui ont les toutes dernières actualités, ceux qui questionnent, qui "se9siw" comme on dit chez nous, sur chaque membre de familles qui en compte parfois des centaines. Les gens. Que vont-t-il penser si je fais ça, si j'agis comme ça. Les gens. Les gens. Nass. Yeux globuleux sur votre vie, sur votre comportement, sur celui de votre famille. Les gens, mur infranchissable dont les principes collectif sont un sentier que vous devez prendre. Un chemin qui trace votre vie. Il n'y a que quand on vient ici que l'on comprend pourquoi. Ici, c'est le Rif. Les montagnes se font face. Les tchours sont resserrés. Les maisons rapprochés. Lorsque quelqu'un sort, tous le monde, depuis le porche de sa maison, le voit. Il devient alors comme une proie pour ces hommes et femmes avides de tromper leur faim et leur temps avec des mots: "C'est untel la-bas... Que va-t-il faire? Pourquoi il sort? Il parait qu'il y a eu une histoire avec le fils de son frère qui..." La conversation peut durer alors plusieurs heure... Parler sur les gens est la vie de ces gens. Le jour où j'ai redoublé ma 5ème, tout le monde le savait. Le jour où j'ai évoqué, dans un cercle familial restreint, la possible éventualité que je travaille à 2M, ici, on avait reçu l'information que j'étais devenu le présentateur des infos, et on guettais chaque soir mon passage à l'antenne... En ouvrant mon photoblog et en publiant des photos très anodines de la région, quelqu'un avait reconnu une maison du tchar et m'en avait fait grief : "Tu sais ce bled... Vaut mieux que les gens ne le connaissent pas..." 

 

2

 

C'est pourtant ici, dans ces montagnes, que je suis né il y a maintenant 27 ans. A une soixantaine de kilomètres de toute source d'éléctricité, d'eau apprivoisée, de voitures, d'hopitaux. Certains prétendent que c'était l'après midi. Ma mère, elle, dit que c'était au milieu de la nuit la plus noire qu'elle aie jamais vécue. Certains disent un vendredi, d'autres un dimanche. Qui croire? Sur qui compter ? Même ma carte d'identité me ment. On me déclara à l'Etat civil quelques semaines plus tard, en choisissant un jour de naissance au hasard. On fit la fête du 7ème jour un mois après, en attendant que mon père revienne de France. On égorgea un mouton. On invita la famille qui vint à un grand dîner. On me nomma Mohamed Saïd. On me porta sur des genoux usés, et des mains expertes me tailladèrent la poitrine, la nuque, les poignets avec une lame de rasoir. Le vaccin du Rif contre toutes sortes de maladie, contre le mauvais oeil, le malheur... Si ces fines cicatrices sont à jamais marqué dans ma peau et que ce traitement devait être douloureux, je me plains pas. Y a pire. Seulement quelques années avant moi, la mode était plutot de brûler au fer rouge la nuque des nouveaux nés. Reste alors une marque indélébile qui qui fait comme une boule lisse, entre deux épaisseurs de peaux, que j'avais remarqué sur la nuque de certains de mes grands cousins...

 

3

 

Ce que je ramène de mon village, quand je suis ailleurs, c'est la cruauté innocente des enfants qui veulent imiter les hommes. La beauté curieuse de la mort quand elle prend les choses. Un coq égorgé et qui termine son dernier râle dans les cactus. Des oisillons avec lesquels ont joue, avant de les donner aux chats. Cette indifférence face à l'ineffable... Je me souviens que nous allions souvent dans l'oued pour nous amuser. Ecraser des grenouilles de nos pied, tuer les tétards, les ramasser dans nos paumes et les laisser pourrir sur des pierres chaudes. Des fois, nous aimions bien aussi arracher les pattes des scarabés. Attrapper un petit poussin et lui couper ses minuscules pattes avec un couteau... J'ai vu tout ça. Je l'ai fait parfois. La force de l'enfance, c'est de nous donner des yeux neufs, vierges de tout sens de gravité. C'est pour ça que les enfants ici ne s'émeuvent pas du sang qui coule pendant les sacrifices... Ici, il y a cette odeur entêtante que je n'oublie jamais. Senteur lascive qui s'apparente toujours dans ma tête à un vague sentiment de jaune, de orange, canicule sale où l'âcreté sèches des pierres, de la poussière chaude se mêle à celle des figues mûres sur leurs branches... Une odeur organique, vivante, sueur de kif, d'amandier, de salive. Cette peur lancinante de la lumière. La recherche systématique de l'ombre quand le soleil est à son zénih et que le bruit des criquet est insupportable. Le clapoti de l'oued squelettique. Les tiges brûlés des blés. La poussière âcre, traînée par les chiens errants qui tournent autour d'un poussin mort. Ces plaques de sang brun, sèches, qui forment de grandes taches et des méandres sur le sol après les sacrifices... Ici, il y a des mûles à la langue pendante et ensanglantée. Leurs cicatrices sur leur croupe que les enfants, toujours eux, ravivent en y plantant leur bâton. Il y a des sacs plastiques noirs accrochés en lambeaux dans les cactus. Des boites de savon Tide jetées... Et puis d'autres choses... D'autres images qui me viennent avec une frénésie tranquille, en désordre, parées d'une odeur que j'essaie de recréer dans ma tête. Celle qui, sous la canicule, évapore les pourritures cachées de la terre... Il y a aussi, et surtout, cette plante, partout. Sur les champs en train de mûrir, sur les toits en train de secher, dans les granges stockée. La montagne entière est imprégnée, dans ses moindre pores, de sa lourde odeur...    

 

4

 

C'est à partir des années 80 que le kif s'est installé ici. Vingt ans plus tôt, dans les années soixantes, des fellahs s'étaient risqués à le cultiver dans leur champs. Cette tentative de débordement de la culture du cannabis hors du cercle traditionnel de la région de Ketama avait provoqué la venue de l'armée, qui avait ordonné aux paysans, manu militari, de retirer leurs plants. Ce temps est loin. Aussi loin que je me souvienne, je crois que la première fois que j'ai vu un plant de cannabis ici, c'était en 1985. La vie ici a alors beaucoup changé... Des litiges en suspens sur quelques mètres de terrains, entre frères ou cousins se sont soudain réveillés. Chaque parcelle était durement disputée. Des vergers, des arbres étaient systématiquements abbatus s'ils n'étaient pas indispensables. Le dernier verger, le petit coin de paradis que mon grand père entretenait avec amour, a été ravagé et converti à la culture du kif après sa mort. Ici, on ne parlait plus que de "milliones". On construisait des maisons. Pour les jeunes, rassembler 50.000 dirhams pour hrig n'était pas un problème. Grâce aux revenus générés par le kif, des pères envoyaient eux-mêmes leurs fils en Espagne, par patéras, en finançant le voyage. Un investissement comme un autre... La majorité des jeunes d'ici sont passé de l'autre coté de la Méditerranée. Pas mal sont morts. Noyés. D'autres ont été mis en prison ou assassinés en Espagne pour divers trafics...

 

5

 

Ici, les gens sont durs. La fierté prend ses enracinements jusqu'à l'orgueil... Un regard de travers. Une parole. Le couteau n'est jamais loin... En général, ce qui peut te sauver, c'est le calcul rapide que fait la personne en face sur le nombre de personnes qui compose ta famille, parfois des centaines... Toucher à un seul membre, c'est provoquer une guerre civile. En général, seul les liens du sang peuvent faire éteindre une étincelle avant qu'elle ne s'embrase. Tant que tous le monde connait tous le monde, et sait où chacun habite, les grandes crises sont généralement désamorcées, même si elles peuvent rester lattentes. Tout est sous contrôle tant que l'on sait qui tu es et où tu es. C'est pour ça qu'on aime pas les étranger dans la montagne. Un inconnu est un être dangereux. Lorsqu'on ne sait pas qui il est et où il habite, qui on peut voir s'il y a problème, il a un avantage sur nous...

 

6

 

Ici, c'est le bled de la vendetta. Le Rif a longtemps été une mer de sang avant l'avènement de la République d'Abdelkrim, qui a pu éteindre la vague meurtrière qui sévissait ici. Mon grand père me parlait souvent de cette période, qu'il appelait paradoxalement "Refovlica"... Une période où il n'y avait aucune loi, si ce n'est celle du talion. Une période où les villages s'afrontaient, où les rivalités tribales étaient telles que les meurtres succédaient aux meurtres. "C'était le temps, m'expliquait jeddi, Dieu ait son âme, où si tu était seul et que tu n'avais pas de famille assez nombreuse pour te protéger, tu n'avais aucune chance de survivre. Les autres avaient tous les droits sur toi. s'ils ne craignaient pas les représailles parce que tu n'avais pas de protecteurs, ils pouvaient te battre, te voler tous tes biens, te tuer même. et après?... ça leur faisait autant d'effet que s'ils buvaient de l'eau... Au moindre mot, au moindre accrochage, un regard qui blessait son honneur, il devait te tuer, toi ou à défaut, un autre membre de ta famille. Et tu devais alors tuer, venger, tuer... Le pire, c'est que la vengeance ne mourrait jamais. lorsqu'un homme sentait la mort et qu'il n'avait plus le temps ou la force physique pour venger les siens, il appelait son fils et lui léguait son honneur et sa haine.... C'est comme ça que mon père, ton arrière grand père, est mort Saïd. D'un coup de fusil... A l'époque, les fusils étaient rares et ceux qui en possédaient étaient les maîtres. A cette époque, il n'y avait aucune autorité centralisée. C'était la jungle et t'étais un homme mort si tu étais seul..." Aussi, devant l'ampleur des dégats, les familles s'étaient réunis. C'en était assez. Il y avait trop de morts. On s'en référa alors à l'Islam. on décréta que celui qui tuerait quelqu'un devrait, conformément à la législation islamique, payer le prix du sang, un tribut de compensation pour les familles de la victime... Toutes les possessions de la familles pouvaient y passer. C'était apparemment le meilleur moyen de dissuasion puisque depuis, les familles, prévoyaient la catastrophe d'une telle ruine, crevaient les yeux de leur propres fils lorsque ceux-ci étaient trop ardents, fougueux, impulsifs et querelleurs...

 

7

 

Il y a encore tant de choses à raconter sur cet endroit... Mais je ne dépasserait les lignes. Ici, des fellahs détruisent les pistes que d'autres fellahs viennent juste de rafistoler, pour pas que les étrangers et les gendarmes viennent fouiner par ici. Shkizophrénie. Vivre et ne pas exister. Se priver, se mutiler pour vivre. C'est bien rifain tout ça au fond...

Ici, les feuilles de cannabis ont 7 branches.

 

 

Mohamed Saïd, fait dans le Rif et à Tanger du 10-14 aout 2006.  

Ligoté, avec vue sur la mer

Un buisson. Mon ombre assise...

On ne pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb.

On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On se demande ce qui nous arrive, comment on a fait pour se retrouver dans une merde pareille... On pense aux plages de Martil ou Cabo negro, où tout mâle qui se respecte et normalement constitué -ce que vous n'êtes pas, si vous êtes dans cette situation- mouille son short... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Surtout, on se rend compte à quel point on est rien...

Quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sais pas ce qui va nous arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de vous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend.

Cela faisait plus d'une heure déjà que j'étais dans cette situation. Le vent frais d'altitude séchait ma sueur. Mon sang se coagulait et durcissait douloureusement. Avais-je déjà vécu un truc pareil avant? Il y a bien eu la fois où je m'étais fait courser par le cadi de Beni Boufrah avec ses deux policiers; La fois aussi où un soldat m'avait tenu en joue avec sa mitraillette et bloqué pendant une demi heure, avec ordre de ne pas bouger, alors que je me hasardait derrière le port de Tanger. Je me rappelle aussi la fois où j'étais resté coincé dans ce tchar du Rif. Et puis cette course poursuite dans les derbs de la kasbah de Tétouan, où nous avions semé des enragés qui nous poursuivaient avec des barres de fer...

A chaque fois, j'échappais au pire. A chaque fois, la chance avait joué en ma faveur...

Pas aujourd'hui.

La journée avait pourtant si bien commencée... Levée à 7h00. Déjeuner. Je ferme doucement la porte derrière moi. Fraicheur du matin. Le silence des rues de la ville nouvelle. Passage des petits taxis jaunes vides. Marche sur des sentiers poussiéreux. Escalade. L'aventure et l'exaltation d'un marcheur solitaire qui remplit ses yeux de pierres, de vide, de pentes rocheuses, de soleils, de ruisseaux raffraîchissants, de cascades minimales, de jeux d'ombres, de ciel d'un bleu absolu, de troupeaux de chèvres, de gennevriers, de cactus, de détritus, de roches calcaires...

A 8h30, assis sur un piton rocheux, j'embrassais déjà de mes yeux toutes la ville de Tétouan et ses alentours: Du quartier taboula à la kasbah, en passant par le barrio. Je détaillais chaque maison, chaque bâtiment du quartier M'hannech. J'avais le jbel Dersa en face, Martil et sa plaine, la mer mediterrannée, le Cabo Negro, le grand barrage de Marina Smir... J'avalais ce ciel bleu par toutes mes pores, le vent glacé d'un matin jaune, le silence des sommets...

L'ascension des sommets du massif calcaire en face de Tétouan était un rituel pour moi. Chaque année, je me fixai un nouveau but, un nouveau sommet, toujours plus haut... Cette aventure me procurait les rares moments de plaisirs et d'authenticité de mes séjours ici. Aujourd'hui encore, j'avais traversé des océans de pierres jaunes, une forêt touffue, discuté un long moment avec un jeune berger venu à ma rencontre, visités des ruines de vieilles batisses espagnoles, déchiffrés des inscriptions castillanes sur un parvis à demi recouvert de terre, écrivait dans ma tête tout un paragraphe de mon mémoire en mettant en avant les potentialités touristiques de ces montagnes...

Puis première erreur. Regagner la source de Zarkat, à quelques 6 kilomètres à l'est, en passant par la montagne.

Au bout d'une heure et demi de marche, je tombais sur une immense falaise accore qui me barra cet accès. Où que portait mes yeux: cet immense vide, ravin calcaire qui descendait dru avec un dénivelé de 100 mètres au moins. Je du me rendre à une évidence que je détestais imaginer: rebrousser chemin par le même sentier... Après une demi heure de marche, deuxième erreur:

On siffla et on m'appela au loin. Il pourra peut-être m'indiquer un chemin plus court pour aller vers Zarkat, ou pour retourner à Tétouan, pensais-je. Je m'approchais tranquillement, hébété, épuisé... C'était un berger barbu, d'une trentaine d'année au moins. Il était assis sur un rocher et surveillait nonchalement un troupeau de chèvres... Lorsque je fus à sa hauteur, je lançais le fameux "Salam Aleykum". Il me rendit mon salut puis me fixa avec un brin de curiosité.

-Alors?... Qu'est-ce que tu fais par ici, mon ami?

-Je me promenais... Je voulais aller à la source de Zarkat. Y a pas un chemin où on peut y aller par là?

-Zarkat? Pourquoi? Qu'est-ce que tu vas faire la-bas?...

-Je veux aller voir la grande source et la cascade...

-Mais tu viens d'où?

Le visage de l'homme n'exprimait rien d'autre qu'une lassitude désabusé, masqué par la dureté de ses traits. Des plissures sur le front. Une peau tannée. Une barbe courte et désordonnée. Ce visage, je l'avais vu cent fois, à Bab Okla tirant un chariot derrière lui; à la gare routière sniffant une "solucionne"; au marché fruitier de Drissia, 3assas, gardien de voiture... C'était un visage si courant. Et pourtant, le sien, acculé à la morsure abrasive du soleil, semblait être fait de brique, d'une terre sèche mal agencée.

-Je suis venu de Tétouan... Lui répondis-je.

-Il faut que tu me montres ta carte d'identité...

-Ma carte d'identité? Pourquoi? fis-je amusé, j'ai passé passé une frontière? Y a une douane ici, c'est ça?

-Et oui, mon ami. Moi, je peux pas te laisser partir si tu me montres pas ta carte...

Je n'aimais pas la tournure que prennaient les choses, mais je restais calme. Je fouillais dans ma poche négligemment.

-Et si j'ai pas ma carte...

-Alors je peux pas te laisser partir.

Aucune animosité ne transparaissait dans son visage. Juste cette neutralité qui faisait un décalage avec les paroles qu'il prononçait, rendant la situation encore plus inquiétante. Pendant ce temps, un autre berger arriva. Un grand maigre qui mesurait dans les 1m90. Il s'enquit de la situation. Le barbu lui répondit...

-Il se promène dans la montagne et il a pas sa carte d'identité... On en fait quoi?

-Qu'est-ce que j'en sais moi... Hausse le grand dadet. celui-ci se tourna vers moi, tout sourire:

-Qu'est-ce que tu fais ici toi?...

Je récapitulai calmement et brièvement ma mésaventure. Le barbu me dit alors:

-Désolé mon gars. Si t'as pas ta bita9a, on peut pas te laisser partir... Tu dois rester avec nous jusqu'à 20 heures. On t'emmènera chez un responsable de la police et on te donnera les 5 dihrams pour le bus.

Je sentis de la sueur goutter sur mon dos. Regardai ma montre. 15 heures et des poussières.

-Nan, désolé les amis, mais je peux pas rester. 20 heures, faut pas abuser les gars. Et je vois pas pourquoi vous faites ça...

-On te donnes pas le choix mon ami, alors t'as deux solutions: ou bien tu restes tranquillement à nos cotés, et on te relâche à 20 heures, on bien on t'attaches les pieds et les mains comme un mouton... On nous la fait pas à nous... T'as pas ta beta9a, tu te promènes dans les montagnes... Et t'es pas venu voler du bétail? Fais pas le malin. Si tu bouges d'ici, on te mitraille de pierres...

Je crus bon de répondre:

-Vous me traitez de voleur? Je suis pas un voleur de bétail... Je suis venu de Tétouan pour me promener... C'est tout. J'ai rien fait de mal...

-Dis nous d'où tu viens, ou montres nous ta carte et on vois ce qu'on peut faire... Fait le grand dadet.

Je vidai mes poches en lui montrant que je n'ai que mon portable. Troisième erreur. Celui-ci me le pris des mains et sortit de son froc un couteau aussi grand que son avant-bas:

-Allé, maintenant casses toi sur tes pieds! Barres toi et te retourne pas...

Je ne bougai pas de ma place. Je le regardai, le défiais presque:

-Et c'est moi que tu traites de voleur...

-Je te le vole pas... me répondit-t-il. C'est le prix pour qu'on te laisse partir... Allé, casses toi!

-Je pars pas sans mon téléphone... Il est pas à moi...

Tentative pitoyable de rebellion. Le grand maigre me toisa un moment du regard:

-Hadra dialek bechkil (ton accent est chelou), tu viens d'où? De quel village tu viens...

-Je ne viens pas d'un village... Je suis venu de Tétouan, mais je suis chez de la famille... Sinon, j'habite en France...

Les deux compères se regardèrent alors, interloqués, incrédules... Le barbu sourit vers moi, me toisa longuement de bas en haut, puis secoua la tête :

-Nan, nan... arrêtes de te foutre de notre gueule... Machi sel3a dFrança adi... (C'est pas de la "marchandise" de France ça...) Arrête de nous prendre pour des cons

-Tu crois nous baiser, fils de pute? Ricana le grand maigre au couteau. Tu nous prend pour des paysans? Pourquoi t'es venu ici mon pote? Tu sais pas qu'ici on a plus de vice que les draris du "Barrio"?

Visible d'ici, presque en face et à même hauteur, de l'autre coté de la plaine de l'oued, le "Barrio" est le quartier le plus dangereux de Tétouan. En périphérie nord de la vlle, les maisons pauvres, constructions illégales de bric et de brocs mangeaient chaque année les pentes accores du Jbel Dersa. On appelait d'ailleurs un coin là-bas le Houma dial rba3 sa3a, le "quartier d'un quart d'heure": Malgré l'interdition de construire et la surveillance des autorités, un terrain vague pouvait se transformer le lendemain, avec l'aval de responsables municipaux dûment corrompus, en un quartier de plusieur dizaines de maisons avec familles, femmes y séchant le linge dans la cour et enfants jouant sur le perron! Drogue, alcool, pauvreté extrême, un meurtre par jour, des policiers qui ont renoncés à y patrouiller... Voici les mots qui revenaient le plus souvent pour décrire se quartier. Et y rentrer après 20 heure, et même plus tôt, c'était y signer son arrêt de cicatrisation au "cheffra".

-Nan... Il part pas! fis le barbu. il reste avec nous jusqu'à 20 heure!...

Il s'avança vers moi, me tira par le bras. Puis les choses sont allées très vite: je me dégageai violemment puis je couru autant que je pus vers la pente rocheuse. Après un moment de silence interloqué, j'entendit derrière moi des cris, les hululements du berger appelant les autres, des abboiements féroces de plusieurs chiens. Course acharné d'un mort de fatigue... La montagne tremblait sous mes yeux. Paysage en diagonale tréssautant de tout coté. Le ciel en haut, qui se retrouve soudain sur le coté, puis tout en bas: Les arbustes épineux ont amorti ma chute sur le calcaire. Me relever. Tomber de nouveau. me cacher dans les buissons touffus et attendre la fin de l'orage? Les chiens, reniflant ma trace, grognaient leur hargne et s'approchaient de mon trou. Me relever, courir. Me découvrir... J'entendis les cris stridents du bergers au loin. Puis soudain, impact d'une grosse pierre sur la roche à quelques pas de moi. Puis une autre pierre qui fusa à quelques mètres et qui rebondit en un fracas lourd sur la roche. Plus je courais, plus la végétation devenait touffue. Je retombais de nouveau, épuisé, à bout... Le berger et les chiens n'étaient plus qu'à quelques mètres à peine. je me levais, levais les bras au ciel. Je me rendais.

Harrags

Au fond, Tanger n'a pas foncièrement changé. On la prend pour un carrefour.

Et c'est une impasse.

Carrefour entre deux mondes, entre deux mers, entre deux terres, entre deux cultures, entre deux vents, entre deux caps, entre deux joints, entre deux jambes.

Impasse des rêves, des fantasmes, des désirs, de l'avenir, de l'horizon, de la raison.

Et dans cette ville où les rues donnent sur la baie bleue, les yeux des hommes sont aussi devenus des impasses. Combien de voyageurs ont été pris au piège dans ce cul-de-sac? Poètes, peintres, écrivains, voyageurs, diplomates, hier. Harrags aujourd'hui.

On vient à Tanger par un long couloir de plusieurs milliers de kilomètres. On traversait hier le terminal d'un aéroport américain ou européen pour atteindre Tanger, on survolait une masse d'eau salée pour fuir la misère industrielle et intellectuelle d'un monde appauvri par sa rationalisation et qui finirait, si l'on y restait, par nous transformer, telle la madonne de Duane Hanson, en un vieux corps volumineux tenant flasquement un caddie rempli de marchandises et d'objets culturels, calibrés, sous cellophane.

Aujourd'hui, on appelle ça un rêve, et, dans le sens contraire, pour l'atteindre, on fend la brousse en deux, on traverse le Sahara, on se fait racketter par tout ce que cette route compte de trafiquants. On reste des journées sans manger, des heures sans boire, on se fait balloter d'un coin à un autre par des passeurs qui se foutent de votre gueule. On subit le froid de la nuit. On subit la promiscuité dans un camion, Un jour, deux jours, trois jours, deux semaines, trois mois. Un an.

Et au bout de ce long et étroit couloir qu'est notre détermination à atteindre notre but, où l'on ne regarde pas les cotés, juste notre but, où l'on bloque la respiration de sa vie dans l'espoir de pouvoir enfin remonter à la surface de notre but pour y inspirer pleinement, et sans que cela n'ait été indiqué au tout début, Tanger est en fait une impasse. Un mur. Voilà la vérité.

Alors, reculer? Reprendre de nouveau, et en sens inverse, ce couloir interminable où l'on a tant souffert, pour revenir au point de départ? Retourner chez nous, devenir la risée du village, alors que le rêve est à peine à une vingtaine de kilomètres de distance, et que l'on peut détailler les maisons du village espagnol en face?

Artiste ou harrag, on reste souvent à Tanger en désespoir de cause. En attente de.

...

Mon cousin Nour, lui, n'avait pas besoin de venir de bien loin pour se prendre ce mur. Il habitait Tanger. Il se cognait chaque jour à ce rêve, alors il lui devenait familier.

La vue de l'Europe, si impressionnante la première fois, ne lui servait désormais qu'à lui rappeler que si son projet était dur, il n'était pas si insensé pour qu'il puisse le réaliser un jour. La vue des montagnes de l'autre coté, des agglomérations blanches, les ferrys traversant le détroit, les voitures étrangères sortant du Port... Tout cela donnait à ce projet d'exil une cruauté fine qui résidait dans le fait qu'il paraissait réalisable. Et l'Espagne, de Tanger, est à parfaite distance pour stabiliser cet espoir. Surtout vue de la Corniche , où nous nous promenions...

Palmiers. Dallage du sol. Des bancs à intervalle régulier.

Une journée d'avril. La plage était secouée par quelques footballers, des couples discrets qui traçaient ensemble leurs pas sur le sable, des fumeurs solitaires. Là-bas, barrant la baie, le Cap Malabata posait son coude sur la mer calme.

En ce midi, la Corniche paraissait froide. Des nuages blancs au dessus. Des passants qui passent. Des restants qui les regardent passer. Des jeunes désoeuvrés, assis sur le rebord de la placette des miradors, qui gobent les pubs à la con que débite un écran géant, entre deux épisodes de Tom et Jerry. Nous passions devant eux, tandis que j'écoutais Nour, lancé dans l'un de ses sempiternels sujet de conversation.

Mais je l’interrompis, lui montrant deux jeunes qui se dirigeaient de manière un peu trop discrète vers nous. Ils marchaient comme sur la pointe des pieds, regardant autour.

Mais ils nous dépassèrent et nous les vîmes quitter rapidement le trottoir pour se faufiler entre les voitures. Ils regardaient autours d'eux, derrière, discrètement, s'assurant d'un regard panoramique qu'il n'y avait pas de policiers en vue. Ils ne devaient pas avoir plus d'une vingtaine d'années, même si leur visage semblait prématurément vieilli. Leurs vêtements étaient sales, frippés, et leurs couleurs comme fadies par les frottements répétés de leurs corps contre les rues de la ville. Leur peau semblait épaisse, tannée, saturée de cicatrices, de soleil absurde, de coups de poings, d'attente interminable.

Ils s'approchèrent lentement de l'arrière du camion arrêté au feu rouge, baissant la tête pour ne pas se faire surprendre par le chauffeur. L'un d'eux se hissa soudain dans le soubassement du véhicule, vers les roues de secours, suivi de son compagnon qui tenta, lui, de s'introduire dans un endroit à coté. Ce dernier fureta longtemps avant de trouver la position idéale. Puis, lorsque le feu passa au vert, trois autres gamins retardataires se jetèrent entre les roues du camion qui n'avait pas encore pris de la vitesse. L'un se laissa trainer sur plusieurs mètres avant de s'accrocher plus solidement. Son dos frôlait le sol. Les voitures derrière ralentissaient, anticipant son éventuelle chute. Mais le garçon s'accrochait... Et nous les vîmes s'éloigner vers l'entrée du Port...

Je restai un moment interdit. Il n'était pourtant pas rare de voir ce genre de spectacle à Tanger. Il était même d'une grande banalité ici. Des gosses qui se massent vers les carrefours stratégiques de la ville, là où passent les poids lourds internationaux, les cars grande ligne. Lorsqu'un camion était au feu rouge, c'était parfois quasiment une nuée de gamins ou de moins jeunes qui se lançaient sous le véhicule, ci tenant les roues de secours, ci tenant un essieu. Parfois, le chauffeur les repérait, klaxonnait, ou descendait carrément pour les chasser à coup de pieds. Mais dès qu'il remontait dans son camion, ils revenaient de plus belle. Hemorragie fluide d'un pays qui se vide. On dirait que c'est mécanique, une réaction naturelle de décompression. Un air qui a besoin de s'échapper. Et le trou où l'air s'échappe, c'est la porte du Port de Tanger, où accostent les ferrys que l'on voit planer sur le détroit, et vers lequel nous regardions le camion s'éloigner, chargés de ses jeunes clandestins.

-Msakhates... C'est des fous, hoqueta mon cousin.

-Et tout ça pour se faire tabasser par les douaniers... En descendant du car l'autre fois, dans le Port, ils en avaient attrapés deux, ils les ont matraqués devant tous le monde, ils en avaient rien à foutre... C'est comme s'ils tuaient des serpents avec des batons...

-Mais ceux-là, me répondit-il, ils ont du se faire attrapper et attrapper au moins une centaine de fois. Ils ont dû se faire tabasser à chaque fois. Et alors? Ces gars là, à force de se faire bastonner, leur peau est devenu comme du bois. Ils ne sentent même plus les coups de matraque. Frappe autant que tu veux. ça ne leur fait plus rien.

Chronique d'un éternel recommencement, du perpétuel retour à l'enfer. Sysiphe, avec des fausses Nike trouées.

Entrer dans le Port, gardé par la police, n'est plus aussi facile qu'avant. A l'intérieur, on pouvait encore se promener librement-si l'on était pas trop cramé- parmi la foule des pécheurs, des femmes qui travaillent dans les usines de la zone franche de l'enceinte portuaire. Mais passer le deuxième niveau de sécurité, la douane, derrière les barrières gardées desquelles paissent tranquillement les énormes ferrys, est presque devenu impossible. Des soldats quadrillent le terrain, jètent des pierres aux harrags qui courent le long de la grande muraille de cinq mètres de haut qui entoure l'enceinte du port, sifflent, menacent de tirer. Attendre la nuit. Grimper le mur. Ramper sous les camions. Faire le moins de bruit possible. Ne pas être. Prendre place à un endroit du camion que notre urgence nous dit sûr et indécelable, et qui ne l'est pas, bien sûr, comme quand on baise une femme dans un coin pas très discret et que l'on se persuade quand même, pour finir de jouir, qu'en fait personne va nous griller. Un contrat en Espagne. Revenir ici et montrer que non, on n'était pas un bon à rien. Qu'en fait, il fallait juste nous donner notre chance, un travail, pour montrer qu'on pouvait aussi réussir, selon son mérite, et non parce que l'on n'était pas le fils d'untel. Que ce n'est pas parce que l'on n'a pas d'argent que l'on n'est rien. Revenir ici en montrant qu'on est quelqu'un, l'égal du cousin ou du voisin qui revient d'Europe et qui regarde comme si on était inférieur. L'égal de ceux que l'on voit, sous le froid marin de la nuit, à travers les vitres des cafés chics, des restaurants, des bars. Etre l'égal des gens « labass 3lihom » qui nous regardent bizarrement, soit avec dégout ou mépris, soit avec cette nécessaire indifférence qu'ils s'imposent pour ne pas nous heurter, cette peur aussi. Revenir prouver à cette salope de Zeyneb qu'elle aurait dû croire en moi, qu'elle aurait dû m'attendre, au lieu de se marier avec lui. Je suis aussi fort que vous. Je travaillerais 24 heures par jour s'il le faut, pour ramasser de l'argent et vous montrer que je suis plus fort que vous. Vous me prenez pour un abruti, un animal, mais sous ma crasse, j'ai trois années de fac. Sous la crasse des autres, il y a milles histoires. Il ne peut y avoir qu'une issue heureuse au bout de ces terribles histoires, de ces années perdues, absurdes, vidées de leurs substances. Il le faudrait tellement, ça serait tellement injuste si ce n'était pas le cas. Où serait le bien, la justice, Allah, mes parents, si ce n'était pas le cas. Entendre des voix qui nous demandent de sortir et plus vite que ça, fils de putain. Avoir le pied coincé dans l'essieu. Se faire tirer par des mains brutales. Devenir le ballon de football de deux ou trois douaniers. Le pushing-ball de policiers blasés pour qui frapper un harrag, déchet humain, prête autant à conséquence que de se toucher les couilles. Faire regretter cette idée. La matraque, arme marketing culpabilisante pour châtier ces mauvais garçons, cette jeunesse pourrie, droguée à la parabole, qui nous fait honte devant les étrangers parce qu'elle ose vouloir quitter ce si beau pays plein de promesses; ce pays qui leur donne tant d'affection et de vraies valeurs, ces moins que rien qui veulent fuir le Maroc pour satisfaire leur besoin primaire de revenir ici flamber en cabriolet et faire monter des putes. Recevoir des "massa" dans la tête. Tiens, dans ta gueule. Avec les remerciements de la société offensée. Ne pas avoir 20 ou 50 dirhams qui nous permettrait de sortir plus tôt et sans trop de dommages du commissariat. Rester un jour, deux. Se faire chasser à coup de pied dehors. Avoir faim. Avoir rien. Ne pas avoir un seul dirham. Vouloir fuir l'enfer de cette vie. De cette ville. L'urgence. Oui, l'urgence. Ne rien avoir à perdre. Non, décidément, rien. Asphyxié. Le cerveau tuméfié par les bris de verre de nos rêves. Saigner des silences, des visages. Et le vouloir encore, jouir. Entre les jambes de l'Espagne, dont les fesses montagneuses sont visibles depuis la plage grise. Croire encore en son destin, que l'on ne peut imaginer autre que de l'autre coté. Par désespoir, refuser le désespoir. Retour à la case repart. Attendre la nuit. Grimper le mur.

Mais tout ça, c'était le dernier niveau du hrig. Le hrig gratuit. Le hrig du pauvre, de celui qui n'avait rien, et qui vivotait dans la rue. C'était le hrig du pur désespoir, dont la transcendantale douleur et l'urgence mettait à nu plus crûment que tout, ce que la pensée collective d'une jeunesse laissait échapper par la fumée de ses joints, ou par la respiration de son désir de liberté, de liberté financière, mère de toute les autres libertés.

Nour, lui aussi, était habité, comme de nombreux autres, par ce désir d'exil. Mais il n'était pas assez pauvre ou desespéré pour se risquer sous les camions. Par ses connexions avec les autres draris dans les cafés, il savait que c'était inutile, que c'était se baigner de l'illusion du mouvement, de l'illusion de faire "quelque chose", tester le destin, pour se sentir avancer. Mais au final, on finissait toujours dans la rue, toujours plus détruit. Les rares qui passaient étaient débusqués à Algésiras et renvoyés par le premier ferry à Tanger où les attendaient la bonne vieille bastonnade des forces de l'ordre.

Nour n'était pas assez naïf pour monter dans une patera à 5.000 ou 10.000 dirhams. C'était mettre de l'argent en pure perte. ça ne servait plus à rien non plus. Le Détroit était bouclé du Portugal à Alicante, et même les africains ne venaient plus à Tanger, préférant s'arrêter à Laâyoune pour passer vers les Canaries. Les rares africains qui restaient ici étaient bloqués, comme les marocains.

Je ne voulais pas évoquer le sujet devant lui, par pudeur, mais il le fit.

-Tu sais Saïd, je serais peut-être pas à Tanger l'été prochain...

Un moment de silence. Puis je cru devoir garder un air enjoué, pour ne pas montrer mon scepticisme.

-C'est vrai? ça avance? T'en ai où?

-Je serais déjà parti si cet enfoiré de patron n'avait pas fermé le café pour les travaux. J'avais ramassé 20.000 dirhams. Mais les soeurs sont venues du bled pour travailler ici, et j'ai dû les faire vivre moi-même les premiers mois... Mais un cousin, tu sais, Chakib, celui qui vient de Hollande et qui traîne avec moi en été. Je lui ai parlé du visa à 50.000 que je t'avais dis. Il a des thunes à ne pas savoir qu'en faire. T'as vu le 4/4 qu'il a ramené l'année dernière? Neuve, mon frère.

-Ouais, je vois... Et il va te donner 5 "millions"? T'es sûr?

-Je lui ai expliqué. Le truc du visa, c'est du sûr. ça fait deux ans que je lui en parle. Et puis qu'est-ce qu'il a à perdre? 5 "milliones", c'est 5.000 euros chez vous. Si je passe, je lui rend en deux ans. Normalement, il vient dans deux semaines, et il va me les passer.

Devant mon silence, Nour rigole.

-T'inquiètes, Saïd. Chakib, c'est comme un frère. On a grandi ensemble au village. Et quand il vient ici, c'est moi qui le guide sur Tanger.

-Et le gars qui s'occupe du visa? Il est sûr?

-Tu connais *******? C'est lui qui m'a proposé ça. C'est pas le gars qui va te faire des trucs bizarres.

La corde en coton qui tient la caravane de 3 tonnes. Ce coup là va marcher, parce que si on calcule la force du vent qu'il y aura dans 2 mois, ça fera basculer le domino qui ira décrocher la poulie qui, au même moment, si le soleil à bien fait chauffer comme prévu une plaque métallique qui, se dilatant, poussera une bille de plomb à hauteur idéale pour se choquer avec une allumette, fera basculer un...

Bref. La structure classique du rêve qui ne repose sur rien. Et chaque année, c'était la même chose. Chaque année, j'avais mal pour Nour... Il me disait qu'il partait dans les prochains mois, dans les prochaines semaines. Et à chaque fois, ses plans foiraient.

Pendant deux années, il s'était accroché à l'espoir que nous le ferions monter en France avec un visa tourisme... En vain, malgré nos efforts. Il devait posséder un compte dans une banque française approvisionné à hauteur de 5.000 euros. On était d'accord pour le lui créer. Mais il fallait qu'il vienne lui-même... en France le créer! Foutage de gueule.

Une année, c'était l'espoir de se marier avec ma soeur, ou une cousine de France. Refus catégorique. Puis c'était l'espoir qu'un oncle installé à Pampluna le fasse monter en lui obtenant un contrato par un patron espagnol. Nada. Les voies légales épuisées, il lui restait l'option du faux passeport (cher, mais pas efficace), du vrai passeport (le mien), du contact à Ceuta ("Heu... non... moi je fais pas ça..." nous avait dit le gars, innocent, ne nous jugeant pas fiable), du bateau de pèche (Pas envie de se faire balancer à la mer au moindre geste suspect des garde-cote)... du camion? Non, putain...

En fait, le hrig le plus efficace était celui des riches, tout simplement. 80 ou 90 % des illégaux en Europe ont traversé la frontière légalement. Le visa, le fameux visa, acheté ou obtenu légalement était devenu la dernière porte de sortie, avant fermeture. Un cadre dynamique qui partait en voyage d'affaire à Bruxelles, un commerçant prospère qui s'approvisionne au marché de Madrid, un footballeur professionnel en stage d'entrainement en Catalogne avec son équipe: tous ont été capables de tout laisser tomber pour recommencer au ras des poubelles européennes une nouvelle vie. C'est ça le pire, sûrement. On peut gagner 15.000 dirhams ou plus par mois, l'équivalent, à niveau de vie égal, de 2500 euros en France, et vouloir se casser, fuir, respirer autre chose que cette fumée infecte et gluante de ce mépris, cette suffisance, cet autoritarisme pervers que vous dessert de manière bonhomme celui qui est au-dessus de vous, quand bien même vous seriez vice-pdg.

Et en bas de l'échelle, le rêve de Nour devenait une névrose. Son rêve était névrose. Depuis plus de 6 ans. Il ne vivait, travaillait, dormait que pour ça. Et chaque jour, la peur de ne pas le faire le térassait, même si des éléments en lui, des choses inconscientes, lui disait qu'il fallait peut-être abandonner, se résigner, devenir raisonnable. Dix années de lutte intérieure. Il aurait bientôt 30 ans. Des choses en lui le préparaient à accepter ce qu'il avait toujours refusé d'accepter: rester vivre au Maroc. Travailler pour une paie de 1000 dirhams, de 7h à 23h. Se sentir au niveau du bitume. Regarder les voitures et les plaques d'immatriculation étrangères passer. Fermer sa gueule.

Il disait qu'il n'avait pas de chance. Que ce batard de Fouad, son cousin, lui avait jeté l'oeil, par jalousie. Des témoins le lui avait rapporté: Fouad avait fait le serment, devant tous le monde, que Nour n'irait pas en Espagne avant lui. Avec sa mère, ils avaient préparé un sort. Et ils le lui ont jeté. Mais tout se paye me disait-il, les yeux enflés de haine. Allah voit chacun, et il paie chacun, dans cette vie ou dans l'autre, Hamedo Lillah. Et ce batard de Fouad est bien payé ce fils de pute. Il a voulu faire le malin. Là, ça fait 5 ans qu'il est pas retourné au bled pour voir sa famille. Pourtant il a ses papiers. Mais c'est un ingrat. Il se défonce à l'alcool, il se drogue. Il prend de la coke. Tous me disent que la-bas, c'est une vraie loque. Tu te rend compte? T'as la chance d'aller en Espagne et tu fous ta vie en l'air comme ça? Sur ma vie, si je suis là-bas, je travaille, je travaille jusqu'à meffondrer, mais j'irais pas la-bas pour me foutre en l'air. Tu sais, au village, tous le monde pensait que j'irais en premier en Europe, parce que j'avais de la famille en France, il y avait vous, les autres. Personne ne pensait une seule seconde que je ne partirais pas. Et là, je reste le seul qui n'est pas parti. Comment tu peux expliquer ça si c'est pas à cause du sort, du mauvais oeil?

Ce qui finit de m'inquiéter, c'est que Nour avait vraiment consulté un cheikh, qui avait confirmé ses dires. Le vieux lui avait alors ordonné de prendre le mot qu'il lui avait écrit sur un parchemin, de l'enrouler dans du scotch et de l'accrocher sur une branche d'amandiers du verger de cette tante, en prononçant je ne sais quelle formule. ça annulerait le sort, lui avait-il dit.

Il s'était enfermé dans cette logique, dans une sorte d'aigreur, de rancoeur que je ne lui connaissais pas. Je lui disais qu'il ne pouvait pas tout expliquer par le mauvais oeil, que c'était la maladie des marocains, que c'était échapper à ses responsabilités, et autres conneries que mes lectures expéditives en psychologie me suggera de dire. Mais je le pensais vraiment, je voulais pas qu'il s'enferme dans ce genre d'histoires.

Comme Nour était un mec bien, et que tous le monde le savait, un oncle émigré en Belgique lui avait proposé de retourner au village natal pour qu'il tienne une boulangerie. Il serait le patron, il aurait même une voiture pour les livraisons.

Mais "Dera9", lui avait dit sa mère. "Caches toi, abrite toi loin des regards d'ici. Fais un semblant de quelque chose de ta vie, mais loin d'ici, dans la ville, pour ne pas attirer la risée sur toi. Cache toi, en attendant de partir..."

La mère de Nour, ma tante, aura toujours cette blessure secrête enfouie au fond d'elle, ce sentiment insupportable d'avoir gaché le rêve de son fils. Je l'avais déjà raconté ici. Nour était dans cette patera, avec une trentaine d'autres gamins du village. Et alors qu'ils s'apprétaient à partir, un gars sur la plage avait crié et appelé Nour. Il lui avait dit que c'était sa mère qui l'envoyait. Elle avait su au dernier moment que Nour était sur le point de partir, et elle ordonnait à son fils de rester. Qu'elle se suiciderait s'il partait. Au début des années 2000, la traversée de la Méditerrannée avait décimé plusieurs villages du Rif de leurs jeunes. Nour décida de rester, car il savait sa mère capable de le faire. Cette décision lui avait valu le respect des autres par la suite, et la réputation d'un mec bien. Car la barque était arrivé à bon port et toutes les personnes qui y étaient, travaillèrent et firent leurs papiers en deux ans.

 C'était il y a maintenant 7 ans... Il n'a jamais regretté d'avoir pris cette décision. Mais au fond de lui, il réclamait une justice, un petit coup de pouce réparateur du destin. Un coup de pouce qui ne venait jamais.

Dans la famille, les expériences malheureuses ne manquent pas. Il y a encore quelques années, la région de Hoceima était un couloir privilégié pour atteindre l'Espagne. loin de l'agitation du détroit, tout en étant proche de l'Europe, à peine 100 ou 200 kilomètres. Les chemins étaient déjà connus puisque c'était ceux emprunté par la drogue. Il y avait bien sûr ceux qui étaient morts, "qui étaient partis alimenter les poissons". Ceux qui avait fait la traversée deux ou trois fois, et qui avaient été reconduit à chaque fois au pays par la douane espagnole, en passant par la case prison. Un autre de mes proche cousins, Moh, était arrivé jusqu'à Algésiras. Il avait passé la douane marocaine normalement. Il était monté dans le ferry, en plein été, comme un émigré normal, avec son passeur, et avec tous les autres marocains résidents à l'étrangers. Sûrement qu'il avait dû en bander. Je me mets à sa place.

Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. il avait dû se croire dans un film de cow-boy ou d'espionnage. Lorsqu'il arriva dans la file des voitures, au moment de passer la douane, il s'est mit à rajuster sa casquette sur ses yeux, genre, je suis un mec discret, j'ai l'air de rien. Les douaniers espagnols, à qui il faut pas tendre de telles perches parce qu'ils sont doute parmi les plus "lacianines" du monde, l'ont repéré direct. Ils ont appelés directement la voiture et l'ont mis sur le coté. Ils ont demandé le passeport de Moh. Il le lui a donné. Il ont regardé la tête de Moh, la photo du passeport, la tête de Moh, le passeport. Puis ils ont conclu que la photo était trop grossièrement collé sur le passeport. Faux papiers. Au passeur, qui était en règle: Tu connais ce gars? Connais pas. L'ai rencontré sur le bateau. M'a demandé de le prendre en stop.

Il était reparti à Tanger par le premier ferry. Moh avait dû attendre un peu plus tard.

Au moment de partir, je saluais Nour. Il semblait riant.

-C'est moi qui ira te voir à Paris cet été!

-Tu seras le bienvenue mon frère. Inch Allah que ça marche cette fois... Mais ne mise pas tout la-dedans. Continue de travailler, de chercher ici. Faut pas que ça te fasse tourner la tête pour rien. Rien n'est sûr dans tes plans...

-Tout est entre les Mains de Dieu, Saïd... Je continue de chercher ici. Mais t'inquiètes, je sais que cette fois, ça va marcher... ça va marcher.

-Si t'es la-bas, sois un rajel, sois un homme. C'est dur la-bas, la Costa del Sol.

-Oui, je sais...

-Je te parle pas des champs de plastiques, du travail et du soleil! La-bas, dans leurs plages, tu vas voir beaucoup de "filités" sans soutifs. Je sais que ça va te rendre fou! Il faut que tu sois fort! C'est pire qu'au Club Med de Cabo Negro! rigolais-je. Si t'es la-bas, garde l'argent que tu gagne et ne fais pas n'importe quoi. Dépenses pas tes thunes pour des salopes ou des putes. Si t'as envie de baiser, tape toi des "paja" et tu sera tranquille!...

Il se mit à rire.

-T'inquiètes! Les femmes tel3oli fe rass!

-C'est les pièges classiques lui dis-je, un peu plus sérieusement: les femmes, le trafic, la drogue.

Le petit cousin qui fait la leçon au grand. Le petit cousin qui accompagne l'espoir du grand, comme chaque année. L'été prochain, sans doute le trouverais-je encore à Tanger. Il me dirait que finalement, le gars du visa lui demandait plus et que ça n'a pas pu se faire. Que le cousin n'a pu lui donnerr les 5 "milliones" et lui a demandé d'attendre l'année prochaine encore. Ou l'excuse de l'année dernière: avec les attentats, les autorités ne délivrent plus aucun visa pour l'instant, il faut attendre que ça se calme"

Considérant mes conseil, Nour me dit:

"T'inquiètes, je sais ce que j'ai enduré ici pour ne pas me faire avoir."

Quelques semaines plus tard après, en France, ma mère m'accueillit à la porte de la maison avec une expression bizarre sur le visage. Elle fit un silence, puis elle me dit:

-Tu sais, Nour a appelé à la maison... Il voulait te parler.

-Ah oui? Comment il va? Comment va la famille? Il raconte quoi?

-Il est à Malaga...

Mohamed Saïd, fait à Tanger,Tétouan, Paris. En avril, été, octobre, novembre 2007.

Je te dédie ce texte, Ab., le vrai nom de Nour.

Aujourd'hui, Nour est à Alméria. Il travaille comme saisonnier dans les grandes serres d'El Ejido. La-bas, il a retrouvé tous les jeunes de son village natal, une cinquantaine de personnes, qui l'ont accueillit comme un roi. Il a retrouvé ceux avec qui il était monté dans le bateau. Il a retrouvé celui dont il pense qu'il lui a jeté l'oeil. Il m'appelle souvent, comme il appelle sa famille et tous ceux qui l'on aidé. Le patron l'aime bien, parce qu'il travaille dur. Il lui a même trouvé un logement. Comme il a vécu à la campagne, il est beaucoup plus qualifié que de nombreux harrags citadins pour travailler les légumes et les fruits. Il envoie une partie de son salaire à sa famille.

Mais ce début presque idylique est à relativiser. Il gagne 30 euros par jour. Et là, il n'a pas travaillé depuis le début du mois du ramadan. Il ne reverra sûrement pas sa mère et sa famille avant 5 ans, le temps qu'il régularise sa situation. Bref, comme tous ceux qui ont réussit à "passer", c'est maintenant que le plus dur commence.

Une autre histoire que j'essaierai peut-être de raconter. 

Martil coté cour

-T'es jamais passé par l'oued? Viens, on va changer de chemin pour une fois...

-Ok.

Des tas de briques cassées, du ciment, des plaques de plâtre que l'on verse sur la rive... Nous passons tous les trois au milieu de la grande brocante qui se tient sur les berges du Martil. La rivière fait comme une masse sombre et calme dans l'obscurité. La nuit est entamée depuis longtemps. La lumière jaune des lampes mouille faiblement l'attroupement des marchandises et des personnes.

A même la terre, sur des bâches ou sur des tables de fortunes: Des vêtements usées, des chaussures d'occasion, des cartables, de la féraille, des lavabos brisés... Au fur et à mesure de notre marche, la foule devient moins dense. Jusqu'à ce que l'endroit soit désert. La boue. Des flaques d'eau qu'il faut éviter dans le noir le plus complet. Nous longeons un mur qui borde l'oued Martil jusqu'à son embouchure.

Puis nous voilà sur la plage. La lune se reflète en strie sur l'immense masse noire de la mer. Dans l'obscurité la plus totale, nos pieds s'enfoncent dans le sable froid. Le mugissement de la mer. L'explosion des vagues.

Nous avançons sur le sable pour rejoindre au loin la Corniche dont les lumières et les murmures nous parviennent d'ici. En journée, les estivants sont rare dans cette partie de la plage. Le fleuve qui y prend son embouchure charrie toutes les merdes possibles ramassé depuis les égouts de Tétouan.

La nuit, pas une âme qui vive. Tous les trois, nous discutons sous le vent. L'air froid nous glace le front. Le contact doux du sable sur la plante de nos pied. Quelques rares cailloux. Puis soudain...

Un grognement. Un deuxième.

Cinq bergers allemands foncent vers nous en abboyant rageusement. Ils sont bientôt rejoint par une dizaine d'autres qui grognent vers nous. Dans l'obscurité, ils font comme des taches grises qui nous entourent. Tout va très vite. L'un des chiens attaque. Mon cousin prend une poignée de sable. Mon autre cousin l'arrête. Il fait un pas brusque devant le chien qui recule.

"Personne fuit, sinon c'est foutu..." 

Notre mouvement vers le chien a excité les autres qui reviennent à la charge encore plus rageur... Une vingtaine de bergers allemands nous entourent. Chacun essaie de ne pas reculer face aux attaques. Nous continuons notre marche, comme si le vacarme des grognements ne nous affectait pas, comme si la situation cauchemardesque dans laquelle nous nous étions fourrée n'existait pas. Lorqu'un chien s'approche pour mordre, nous avancons vers lui avec la même conviction... 

Cette lutte dure bien cinq bonnes minutes. Puis les chiens se désintéressent soudain de nous. Ils reculent puis s'amusent à se poursuivre entre eux sur la plage. Une farandole incroyable s'organise, avec nous pour centre... Le halètement des chiens qui courent, qui nous frôlent. Bientôt, lorsque nous arrivons vers les premiers abords des premières maisons de vacances, ils ont totalement disparus. A la hauteur du début de la Promenade de Martil, nous quittons la plage puis nous nous fondons de nouveau dans les lumières de la petite ville de vacances: La clameur de la foule, la musique qui sortent des cafés, des salles de jeux, des voitures. La foule immense qui se pressent, les filles bronzées, les Bmws, la frime, les rires éclatés, la drague. C'est l'été. Comme d'habitude, la Corniche de Martil est bondée. Il est 21 heures.   

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 28 février 2006 à 16h04

Lâcheté collective

Après notre déjeuner au restaurant associatif de la Maison des femmes de Darna*, nous remontions péniblement, sous la canicule lourde et habituelle d'un début d'après midi d'été tangérois, la pente de la rue de la Liberté , au coeur de la ville. Il était 14 heures sur la rue penchée. Soleil vertical. Moiteur des pots d'échappements. Clameur des passants. 

Nous vîmes soudain, aux abords du fameux Hôtel El Minzah, un grand attrouppement qui nous parut de plus en plus agité au fur et à mesure que nous approchions.

-Une bagarre! Une bagarre! plaisanta l'amie qui m'accompagnait.

Malheureusement, elle ne croyait pas si bien dire. A quelques pas de la porte du célèbre établissement, et au milieu d'une foule agitée par des cris de panique, d'appel à la raison, un homme tenait à bout de poing un autre homme qui saignait abondamment de l'arcade sourcilière. Ce dernier se débattait violemment, tentant de se soustraire à la prise de son agresseur, en vain. Du sang dans ses yeux, sur son poignet par lequel il s'essuyait. Il suppliait l'autre de le lâcher, mais l'autre le tenait contre le mur avec plus de force encore, lui ordonnait avec une rage violente de pas bouger, regardait autour de lui frénétiquement, semblait attendre.

Les scènes de bagarres ne sont pas inhabituelles ici. Et en général, quand il y en a une, on regarde, mais on ne tarde jamais sur les lieux. On apprend à tout bon citadin marocain de se mêler de ses affaires, de ne pas s'interposer quand il y a un problème dans la rue, sous peine de voir ceux-ci se retourner contre soi. Deux gars se foutent sur la gueule? Passe ton chemin. On  dépouille un gars devant toi? Passe ton chemin. Un homme frappe sa femme dans la rue? Passe ton chemin. On dévalise une voiture? Passe ton chemin. Dans les quatre cas, tu te prendras un coup de poing dans la gueule, un coup de couteau dans l'intestin, on t'accusera de draguer une femme mariée, on dira que tu es en fait un complice. Tu iras te plaindre à la police? Ils te demanderont pourquoi tu voulais faire leur travail. Pourquoi tu voulais faire le héros. Tu voudras témoigner parce que tu as vu un truc? Tu seras convoqué par la police. On te demandera de témoigner aujourd'hui, puis demain, puis demain. De venir presque chaque jour au commissariat, alors que tu travaille, et ne tirer aucune reconnaisance de cet acte citoyen, sauf d'avoir le statut de "chekam" (indic, balance). Et les policiers se serviront des informations que tu leur donne pour monnayer leur travail auprès des victimes. Tu resteras plusieurs semaines avec cette affaire dans les doigts. Tu passeras sans doute aussi au tribunal. Sans compter les représailles des mafias locales. La police te protègerait?

Bref, on dit ici: "Lfara9, lfala9". littéralement: "le "séparant", le fou". Je m'en offusquais un temps. Mais les histoires que me racontaient mes oncles ou des personnes de bonne foi, qui se sont retrouvé dans une merde pas possible à cause de leur bonté, m'ont fait penser que c'est vrai, des fois valait peut-être mieux passer son chemin...

Mais je sentais pourtant qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Une tension immense traversait la foule, et on sentait bien que son immobilisme était forcé. Les portiers de l'Hotel Minzah, qui gardaient l'entrée et paradaient fièrement d'habitude avec leurs costumes, étaient littéralement barricadé derrière la porte du Palace, ainsi que tout le personnel, apeuré. Pas un seul policier en vue. Des passants qui, comme moi et mon amie, s'arrêtaient et constataient l'impuissance de cette foule. Et devenait partie prenante de cette impuissance collective... 

-Mais c'est dingue!... Pourquoi personne n'intervient? Ils sont tous là en train de regarder! s'exclama mon amie.

Nous comprimes bientôt pourquoi. L'agresseur avait dans son poing une lame de cuter. C'était avec cette arme qu'il avait tailladé le visage de sa victime. .

Je me rendis alors compte que j'assistais à une scène presque irréelle. Irréelle parce qu'elle se tenait en plein jour, dans l'un des coins les plus fréquentée de la ville, devant une cinquantaine de personnes hypnotisées, fascinées, formant un demi cercle parfait autour du drame. Irréelle parce que nous regardions, tous, sans rien tenter, les tentatives désespérées d'un homme ensanglanté pour se défaire d'un homme enragé qui le mutilait. On avait peur de cet homme, car s'il a pu viser l'oeil, s'il a pu en faire usage de son cuter, en plein jour, dans l'une des rues les plus passante de la ville, c'est qu'il n'avait plus rien à perdre...

Vous êtes un enfant, une mère de famille ou un type lambda qui passait par là. Vous êtes le gars impressionné ou le mec blasé qui a vu ça 100 fois. Vous dites, d'un ton navré: Makayn Makhzen fe dek blad! (Il n'y a pas de police dans ce pays), vous pestez contre l'incurie des autorités, vous passez votre chemin en faisant genre "Encore le truc habituel" ou vous restez là, skotché par le spectacle, vous criez, pleurez en voyant le scène, vous tonnez contre le fait que personne n'intervienne, vous faites tout ce que vous voulez. Mais à partir du moment où vous assistez à cette scène, vous êtes responsable de ce que vous faites et de ce que vous ne faites pas. Vous faites partie de cette foule qui regarde, passivement. Vous êtes 1000 personnes contre une, mais vous aurez toujours peur, vous, de souffrir, de payer pour l'inactivité des autres. Vous vous dites: Pourquoi les autres n'interviennent pas? Ils étaient là avant moi pourtant, quand ce n'était pas encore grave. Ils ont plus de responsabilités que moi. J'y serais bien allé mais est-ce qu'on m'accompagnerait? Et si personne ne venait me seconder? Si la dynamique que je veux créer pour les séparer ne marchait pas? Me prendre un coup de couteau dans la jugulaire, juste pour une bataille entre deux drogués? Je prendrais pour mon compte toute la rage de l'autre? Putain mais je ne faisais que passer, c'est pas de ma faute si cela arrive!

Voilà comment fonctionne la lâcheté colective, et comment fonctionnait la mienne, puisque je n'étais pas au dessus des autres. Vous pouvez faire mourir de peur 1000 personnes face à vous si vous pouvez potentiellement en faire souffrir une seule. C'est le B.A ba du pouvoir. Et à cet instant même, cet homme qui secouait sa victime en sang en le menaçant de son cuter tétanisait, autant de surprise, d'incompréhension, que d'effroi, l'assistance qui formait ce demi cercle presque parfait autour du mur de l'Hôtel, en gardant une distance de deux trois mètres. Les voitures qui passaient s'arrêtaient devant la scène, ceux derrière qui ne la voyait pas klaxonnaient à tout rompre. Embouteillages des corps et des voitures. Klaxons, cris, hurlements, sifflets d'arbitre des gardiens de voitures, chaleur caniculaire sur le sang, la sueur, la poussière. Chaos indescriptible.

-Putain, mais on va pas rester là à rien faire?! Viens Saïd, on va voir au carrefour, y a toujours des policiers la-bas. Qu'est-ce qui foutent sérieux?!

Je la suivai. Nous remontâmes à la hâte la rue jusqu'au Consulat de France. Nous vîmes alors enfin arriver 3 policiers. Ils étaient littéralement guidés par la foule vers les lieux de l'agression, chacun montrant du doigt la direction et les enjoignant de se presser. Ils marchaient d'un pas assuré, nous dépassaient rapidement. Mais lorsqu'ils virent de loin la scène et qu'on leur expliqua que l'agresseur avait un couteau, ils s'arrêtèrent net. Puis à notre plus grande surprise, nous les vîmes rebrousser chemin!

-Putain, mais c'est incroyable de voir ça!!

La foule eut les mêmes élans que mon amie. Ils les enjoignaient d'intervenir, que ce gars allait tuer l'autre s'ils n'intervenaient pas. Mais ils ne voulaient rien entendre: "Nous, on attend les renforts! On y va pas comme ça. Vous nous aidez même pas en plus!!"

Et ils restaient devant les murs du Consulat... Eux aussi, ils n'avaient pas envie de risquer de prendre un coup de couteau pour une paye de 300 euros par mois, et pour séparer ce qui semblaient être des "chemkar", des drogués errants...

Nous revinmes alors vers le mur ensanglanté du Palace pour voir où en était la situation. Quatre soldats de l'armé, sûrement en faction à quelque pas de là, avaient pris l'affaire en main. Ils entourèrent l'homme au cuter... Puis ils s'approchèrent, doucement, doucement, en apostrophant l'agresseur. Ils étaient suivis par la foule qui osa enfin franchir le périmètre tacite de la peur. Puis l'un des soldats l'attrapa violemment. Les trois autres l'immobilisèrent, lui firent lâcher son arme. La foule avança vers la scène dans le même élan que les soldats, tenant le fou qui se débattait. Libéré de la peur d'être touchée, elle envahit enfin le "blanc" qui les sépéraient des protagonistes. Après quelques minutes de confusion, la situation était maîtrisée. Une cohue impressionnante suivit en masse les soldats qui descendaient la rue en trainant les deux bagarreurs... Un bouchon monstre et les klaxons. Une circulation des gens et des véhicules qui reprenaient difficilement, une foule encore hagarde du spectacle, car s'en était un...

Alors c'est ça? me disais-je... On écrit des articles bien pensant sur un blog, on réagit avec rage face aux injustices de l'actualité? On donne pompeusement son avis sur un thème donné, avec la grandiloquence de celui qui a lu 15.000 rapports? Et lorsqu'il s'agit de réagir face à une situation dramatique, qui se trouve devant nous, il n'y a plus rien? Nous qui défendons nos idées vaillamment, qui ne soupçonnons pas une seconde que l'on réagirait sûrement si on était témoin d'une telle scène. Nous resterions muet lorsque la situation exigerait une action? Serions nous tous, peuple, journalistes, bloggeurs, intellectuels, attablés aux cafés, commentateurs, nous, qui aimons critiquer, dénoncer les injustices, faire des chansons ou des poèmes contre, sommes nous tous, les personnes qui forment cette foule autour du drame? Vous regardez Al Jazeera, des enfants morts en Afganistan, vous bavez de rage, vous dites que nos gouvernements ne font rien. Que ce sont des lâches. Mais qui sont vraiment les lâches? un soldat israélien peut bien fusiller devant vous un enfant, près du mur de l'hotel Minzah à Tanger. Qu'est-ce que vous allez faire? On a tous de belles idées, mais au final, on veut tous sauver sa peau. On se dit qu'il est préférable, pour le futur, de sauvegarder nos vies pour une lutte future, et non dans une cause perdue d'avance où l'on risquerait de souffrir pour rien. Ce raisonnement est sûrement le bon, est sûrement sage, mais alors comment continuer à parler si on est pas capable d'agir? Quelle crédibilité ont nos valeurs si on les oublie lorsque l'on voit un objet contendant? Je mélangeais un peu tout, mais je n'arrivais pas à ne pas avoir honte.

Nous arrivâmes au Sour Maâgazine lorsque la sirène d'une fourgonnette bleue retenti. C'était sûrement une journée ordinaire.

Mohamed Saïd, fait à Tétouan le 12-14 juillet 2007, à 02h28

Trabando

Quand le douanier rentre dans le car, un silence soudain se fait. Un silence mal à l'aise, moite. Les femmes qui commençaient à paniquer, à s'agiter, à crier même quelques instants plus tôt se retiennent soudain de respirer. Les hommes qui leur demandait de se calmer et leur disait que ça ne servait à rien de s'exciter, se taisent aussi. Et attendent. Le douanier, à l'entrée du car, regarde l'assistance. Puis il s'approche vers nous, rangée par rangée. C'est un gros monsieur moustachu, au visage bronzé par les heures de station sur le bord de la route, engoncé dans un uniforme bleu foncé de chef douanier. Une assurance de parrain. L'oeil malin et important. "Laciane" comme on dit ici: déformation de "l'ancien": un gars qui a du vice, du vécu, à qui on ne la fait pas. La quarantaine d'année bedonnante et tonique. assurance souriante de l'intouchable. Sûrement qu'il ne regrette pas son affectation à Sidi El Yamani, croisement de la route de Larache et de Tanger... 

Je suis vers les derniers rangs, dans le coin des femmes énormes et des jeunes qui ont quelque chose à se reprocher. Et au fur et à mesure de l'avancée du fonctionnaire, je sens derrière moi la tension humide. Des bruits de craquement de sacs plastiques qu'on essaie de cacher. Des chuchottements paniqués.

Le douanier avance encore. Puis se met en arrêt devant une énorme femme à quelques rangées devant moi. Il lui touche le ventre avec sa matraque:

-Alors? T'es enceinte? Avec un ventre comme ça tu dois attendre des quintuplés toi, non?

Rire de l'assistance. Il secoue la tête de mépris. Il s'approche ensuite d'une autre grosse dame, à la rangée suivante. Il la regarde fixement, avec un sourire ferme et blasé, puis lui tâte aussi la robe qui fait un bruit de plastique au contact de sa matraque:

-Et toi? Tu vas te faire exploser à Casa, c'est ça? T'as une ceinture de bombe sous ta jellabah?... Je suis tombé sur le gang des femmes terroristes ma parole, ils vont tous se faire exploser à Casa!...

L'assistance s'esclaffe de nouveau, hoquetant entre gêne et hilarité.

Le douanier continue sa marche vers le fond du car, lentement. Il me passe, regarde d'autres femmes toutes aussi énormes dans les rangées suivantes. Puis son attention est immédiatement attirée par la femme du fond, celle qui avait d'ailleurs paniqué le plus avant son arrivée. Son pire cauchemar se réalisait: On la découvrait. Tout au fond du car, elle est littéralement engoncée dans divers sac plastiques et marchandises qu'elle avait posé partout autour d'elle, sur les étagères en haut, sous ses pieds, sur les cotés, sur ses genoux, sur ses voisins. Sa tête et son buste émerge à peine. Le douanier siffle d'étonnement:

-Pa pa pa pa... Qu'est-ce que c'est que ça! Regardes moi celle-là... Elle est toute rouge, elle va exploser... Elle peut même plus respirer!

Il se retourne vers le commis du car qui était resté à l'entrée:

-Il est où le chauffeur! Appelles moi le chauffeur tout de suite!

Celui-ci, qui était à l'extérieur avec les autres douaniers pour essayer de négocier, monte rapidement le rejoindre. Il est blème, hésitant. Le douanier lui montre l'énorme dame à la petite tête:

-Regarde. c'est quoi ça? Tu fais monter ça toi? Tu veux la tuer?

Il regarde encore autour de lui, en direction des autres fautives:

-Qu'est-ce que c'est que ça? Had chi sel3a del 7abs! (C'est de la marchandise à prison, ça!)

Le chauffeur bafouille:

-Ewah qu'est-ce que je peux faire?... Elle est venue comme ça... Moi je lui ai dit mais elle a pas voulu comprendre...

-Viens avec moi!

Le douanier se dirige vers la sortie avec le chauffeur. Lorsqu'ils sortent, on se presse tous vers les fenêtres pour les voir, on essaie d'entendre ce qu'ils se disent. La femme du fond explose soudain de panique:

-Willi willi, regarde, il prend son portable!... Il téléphone... Il va appeler des renforts! Ils vous tous nous enfermer en prison! Moi je dépose tout ici! Je laisse tout! Je veux pas aller en prison!

Une frénésie la prend soudain. Les autres essaient de la calmer, en vain. Elle enlève sa jellabah, et laisse decouvrir sous celle-ci une combinaison étrange et inédite de produits textiles. Sur elle, collé sur son corps, des rangées de vêtements: jeans, shorts, chemises, robes, pulls, vêtements pour bébés, foulards... Le tout enroulé sur plusieurs couches sur elle-même. Elle demande un couteau pour couper le scotch qui lie le tout. On lui en donne un. Une femme à coté d'elle l'aide prestement. Puis, le ruban adhésif coupé, toute ces affaires tombent sur le sol du car en plusieurs craquements de plastique. En quelques secondes, l'immense pachyderme à la petite tête laisse place à une femme de corpulence normale dans une robe de coton. Les autres femmes obèses de vêtements, elles, se garderont encore de faire la même chose. Elle tiennent fermement leurs sacs, en espérant que ça se règle. Mais elles n'hésiteront pas à les abandonner si les choses se compliquent, comme ça a été le cas apparemment ce matin, quand je n'étais encore pas là, et que deux contrebandiers ont fui dans la forêt de Cabo Negro lors d'un barrage de police...

A chaque fois je me dis que plus jamais je retomberais dans ce piège, et puis j'oublie... Je me dis à chaque fois que je ne prendrais plus jamais un car Tétouan-Casa, plus jamais. Et à chaque fois, je me fais avoir... Je retombe dans le piège.

Un car qui vient de Fnideq, ville frontalière de Ceuta, via Tétouan, est un car qui ramène de la contrebande. C'est un car qui va se faire contrôler 8 fois sur la route et qui va perdre une demi heure ou plus à chaque contrôle sur un trajet de cinq heures. Pour reprendre l'expression fleurie d'un de mes cousins, un car qui vient de Tétouan et qui va en direction de Casa est comme un vagin d'anesse: il se fait culbuter par tout ce qui bouge. Polices, douanes, gendarmeries. Tout le monde veut sa part.

Et c'est la vie quotidienne de ce trajet, de ceux qui font ce parcours tous les jours que Dieu fait, de ces chauffeurs de car et de leurs commis qui sont eux aussi des "lacianes", qui connaissent chaque douanier, policier, chaque gendarme de cette route: leurs prénoms, d'où ils viennent, les plus exigents, ceux qu'il faut remettre à leur place, ceux qui sont trop gourmands, ceux qui le sont moins, ceux qui sont "lacianines", ceux qui sont nouveaux, ceux qui sont encore trop tendres... Une relation d'affaire, mais surtout de pouvoir, s'établit entre eux, dans cette quête perpétuelle de la satisfaction pécunières des uns et des tolérances financières des autres. Un rapport de force tous les jours renouvelé: savoir impressionner, menacer pour avoir plus. Savoir calmer, ne pas se laisser impressonner pour donner moins.

Trabando. Partout. De grands sacs plastiques noirs sous les sièges. Barrages routiers: péage déguisé en fait. Aller simple pour la prison parfois, quand on se fout de la gueule des officiers en leur proposant un prix dérisoire. Pour comprendre tout ça, pour comprendre pourquoi cela existe, il faut comprendre l'ampleur de ce phénomène.

Je suis un pot de confiture fabriqué quelque part dans le monde, en Europe de préférence. Dès que ma date de péremption approche, je ne sais pas pourquoi mais le bateau qui me transporte se dirige immanquablement vers les ports de Ceuta ou de Melilla, enclaves espagnoles au Maroc, ports francs où il n'existe aucune taxe. Je prend la direction de Ceuta, comme toutes les autres marchandises perraves, les stocks d'invendus dans les pays industrialisés, les merdes qui ne trouveront jamais preneurs ailleurs, les pièces détachés pour vieilles mercedes ou Renault encore fabriqués en Turquie, la camelotte en provenance de Chine, bref, toutes ces marchandises qu'il faut écouler dans un coin où l'on vous demandera pas de taxes ni droits pour le faire. A Ceuta, je me retrouve dans l'un de ces grands hangars, les khzayenes, immenses magasins limitrophe de la frontière, et où se pressent quotidiennement des milliers de marocains, des femmes pour la plupart, que l'on appelle les "fourmis": Quand l'une d'elle m'achète, elle me met dans un sac plastique avec d'autres denrées, puis elle passe de l'autre coté de la frontière, au Maroc, devant les douaniers débordés qui regardent cette file indienne de fourmi et qui arrêtent parfois, pour l'exemple, l'une d'elle, lui retirant ses sacs sous ses pleurs et ses cris, l'amenant dans leurs locaux en préfabriqués, puis la relâchant comme une merde en lui réquisionnant la seule fortune qu'elle avait, ses sacs de marchandises, qui constituaient à eux seuls son fond de roulement.

Moi, qui suis passé à travers les grandes mailles du filet, je vais à la Gare de routière de Fnideq, et on prend le car. Ma propriétaire, chargée comme une mule, négocie le prix de son billet, elle et marchandise compris. Le chauffeur lui dit un prix. C'est trop cher. Elle négocie. Il accepte, noir. Il lui crie que l'argent n'est pas pour lui. Lui dit que si elle a des problèmes avec la douane, il la laisse sans état d'âme sur le bord de la route avec eux et ne la prend pas dans le car. Elle rigole et plaisante avec le chauffeur.

Certaines de ces femmes sont à leurs compte, et le maigre revenu qu'elles tirent de leur escale à Ceuta leur sert d'appoint aux revenus de la famille. Mais la plupart sont employées par les contrebandiers. Au lieu de sortir la marchandise par camion entier, ce qui reviendrait trop cher, ou serait périlleux, on utilise ces femmes, mères de familles pour la plupart, qui ramènent du port franc espagnol des sacs de marchandises alimentaires ou vestimentaires, par deux ou trois gros sacs remplis, dont elles disent que c'est pour leur usage personnel. Les douaniers ne sont pas dupes, mais l'ampleur est telle que leur action se limite à quelques contrôles épars. Rassemblées, cette marchandise forme un énorme stock facilement écoulable.

A ce stade, à Bab Sebta, je peux encore être vendu dans un 7anout (épicerie) de Tétouan. Je peut aussi être stocké dans un hangar à Casa, en attendant d'être dispaché dans une autre ville. Si je passe les barrages de douanes, je peux également tout aussi bien me retrouver à Nouakchott, Dakar ou Luanda. Car la contrebande qui passe par Ceuta ne nourrit pas seulement Tétouan, Tanger, Casa ou les autres villes du Maroc. Mais presque tout le Nord de l'Afrique. La contrebande est un enjeu continental, international, et Tétouan est sa première porte d'entrée. Chaque année, nous sommes des milliers, des millions à faire le trajet. Nous rapportons tellement de fric aux beznassas qu'ils ne savent même plus quoi en faire, à part s'acheter des bouteilles dans des boites, s'offrir des tapins ou investir dans le bâtiment. A partir d'un port, on sait désormais qu'on peut alimenter tout un continent : On ne construit pas Tanger Med pour rien...

L'Espagne et l'Europe nous bassinent avec le cannabis. Mais la contrebande qui sort des deux enclaves est une drogue encore plus puissante, qui contamine et ruine l'industrie de tout le nord de l'Afrique. C'est mon point de vue de pot de confiture.

Des soupirs et des paroles de joies me tirent soudain de ces rêveries. Le car s'ébroue enfin. Une euphorie douce gagne alors les femmes, qui peuvent enfin respirer. L'une d'elle pousse un soupir de soulagement et reste un moment la tête appuyé contre le siège de devant, comme pour récuperer d'un stress énorme. C'est à peine si elles ne poussent pas de youyous... Mais à leur décharge, c'est vrai qu'il est rare qu'un douanier prenne la peine de monter dans le car. Et c'est mauvais signe en général. Pas cette fois ci.

Avant de reprendre la route, le conducteur vient vers nous et jète un regard noir vers les "trafiquantes":

-Alors? vous voyez? Quand on vous dit de payer, il faut payer! Vous croyez que c'est pour ma gueule? Qu'est-ce que je gagne avec vous? Rien! à part les problèmes!

Les femmes et les hommes assis là plaisante avec lui:

-Ewah ça va aller maintenant, ne te faches pas a chiffor!

-Que Dieu te garde!

Les femmes le remercie. Il retourne à son volant, énervé. Le commis prend le relai, tandis que le car s'engage enfin à l'entrée de l'autoroute. Il s'adresse à la femme du fond:

-Pourquoi tu panique? On avait la situation en main! Il vient vous faire peur et vous perdez la tête? Ces gens là on les connais a hajja...

le commis du car a également du mal à masquer son soulagement. Il plaisante et rit nerveusement. Echapatoire de l'adrénaline qui lui ai monté. Les négociations ont dû être rude, la menace de lui retirer la licence de transport, le permis, etc...

La route continue encore, avec d'autres contrôles, mais moins poussés. Après Kenitra, comme si l'on avait dépassé un seuil psychologique, les femmes enlèvent enfin leurs combinaisons de textiles et ne se cachent même plus d'avoir des marchandises. Elle sont moins stressés. Elles parlent gaiement, rassemblent leurs sacs et regardent ce qu'il y a. Tous le monde enlève sa combinaison de textiles. Le corps énorme de ces femmes reprennent peu à peu la dimension de leur tête. S'engagent même des négociations de vente dans les rangées:

-Tu vend combien ce short? je peux le voir?

Des pantalons se promènent maintenant de mains en mains, on jauge la qualité, on félicite la "fourmi" pour son achat.

Dehors, la verdure du Rharb. Et la vie qui défile. C'était un jour de mars 2007. Je suis parti de Tétouan à 9h30, je suis arrivé à Rabat à 15h. Je me dis que plus jamais je reprendrais un car Tétouan-Casa... Mais pourquoi finalement? Je raterais tellement de choses...

Mohamed Saïd, fait du 29 au 31 mai 2007.

Les gardiens du temple

4h30 du matin. La médina de Tétouan est calme. Nous rentrons par la porte du Feddan, en passant devant le Mellah (ancien quartier juif) pour nous engager ensuite entre les portes vertes des bijoutiers qui se perpétuent le long de la grande ruelle. Je reste un moment en admiration devant la vision: ce grand passage de la medina, sans cesse encombré en journée, jusque tard dans la soirée, est vide... Pas de vendeurs ambulants qui encombrent les rues, pas de foule qui se coince les corps. Pas de paroles, pas de cris, pas de mendiants, pas de chants. Juste le silence de nos pas. La pureté des formes. L'arrondi elliptique des porches, la profondeur des ruelles, le blanc sale des impasses. Et puis des ordures nauséabondes laissés là, par les commerces ou les maisons, pour les éboueurs qui, tirant leur chariots à la main, passeront les rammaser sous peu maintenant...

Pour l'heure, nos pas résonnent sur le dallage. Je suis accompagné de mon cousin Abbas, archétype du gamin qui a grandi dans la ruelle: force de la nature, grande gueule, sens de la répartie automatique, coeur tendre. 

Aux abords du marché au poisson, je lui demande d'ailleurs de parler un peu moins fort (Chez quelqu'un qui a grandit dans la kasbah, parler fort est un acte darwinien de survie pour émerger du brouhaha ambiant, placer sa connerie plus haute que celles des autres, héler les clients, interpeller les filles, s'engueuler avec son voisin, chanter le dernier Cheb Bilal, etc...), quand nous voyons soudain au loin deux grands moustachus avec des matraques et des batons. Ils marchent rapidement puis, entendant nos paroles, se retournent soudain vers nous. Ils s'approchent maintenant dans notre direction presqu'en courant, puis comme s'ils semblaient nous reconnaitre, ils se détournent et s'engagent dans une autre ruelle...

Je regarde mon cousin, surpris: "qu'est-ce qu'ils leurs arrivent à ces cons?"

-ça mon pote, si t'étais pas avec moi, ils t'auraient déjà matraqués le dos et t'auraient sorti de la mdina à coup de pompes! Ollah mad flet! (Je te jure que tu n'aurais pu échapper à ça).

-Pourquoi? C'est tes amis voleurs ou quoi? ricanais-je.

-Nan, le contraire. Ils chassent les voleurs. Moi ils me connaissent. Mais dès qu'ils voient un étranger se promener ici la nuit, ils le pourchassent et crois moi, ils ne lui font pas de cadeaux...

Je reste un moment surpris.

-Ben attend, si j'ai envie de me promener ici la nuit, ça fait pas de moi un voleur! Et pourquoi des gens n'auraient pas le droit de se promener dans la medina la nuit?

-Si tu te promène ici à 4h du mat et que tu n'habite pas dans la kasbah, ou bien t'es un voleur, ou bien t'es le roi des cons. Et dans les deux cas, crois moi que si ils te trouvent, ils vont vite te guérir des deux choses...

-Il y a des vols dans la medina?

-Y a que ça... Il y a beaucoup de petites boutiques ici, surtout vers le coin des bijoutier. Ici, les portes sont en bois et on les ferme avec des serrures, parfois des cadenas, mais ça reste facile de les ouvrir si tu y mets les moyens... Les voleurs s'en donnent à coeur joie et volent ce qu'il y a à prendre. Depuis des années, les commerçant paient des hommes pour faire la tournée des ruelles et des rues marchandes...

Il m'arrivait d'arriver dans la kasbah vers ces mêmes heures, depuis la gare routière, quand je revenais de Casa ou Rabat. Rarement seul, il est vrai. Mais la découverte de ces étranges milices dans la medina, qui pouvait vous démanteler direct sans vous poser de question, comme nous y avons échappé il y a quelques instants, me faisait frémir sur les rares fois où je l'avais été, seul. Cela confortait mon idée que la vieille ville, comme sans doute toutes les vieilles villes du Maroc, fonctionnait comme un corps humain, avec un système immonologique qui lui était propre...    

 

Mohamed Saïd, fait à Paris du 26 au 29 mai 2007.

Insécurité à Tanger-Tétouan

En revenant dans le Nord, j'avais l'inquiétante impression d'aller au chevet de blessés de guerre. Mon cousin Nour, heureux de me voir, m'accueillit avec enthousiasme. Mais je m'enquis directement de l'agression dont il avait été victime quelques semaines plus tôt. Il me raconta alors l'histoire qui lui avait valu ces deux affreuses cicatrices sur le dessus du crâne.

Il se promenait avec Abbas, un autre de mes cousins, dans la vieille ville de Tétouan près de Bab Nwader. C'était sur la place où l'on vend de la quinquaillerie et autre objets hétéroclites. Celui-ci discutait brièvement avec une amie qu'il avait rencontré dans le quartier lorsqu'un homme accouru soudain derrière eux en criant. il poussa Abbas qui s'étala de tout son long sur les pavés. Nour resta un moment sous le choc, puis intervint. Il se battit avec l'agresseur mais un autre homme derrière lui prit un tuyau de robinet qui trainait sur un étal au sol, et lui asséna un coup violent sur la tête. Puis un deuxième. Et les deux étaient partis en courant.

"J'ai descendu la kasbah avec la tête en sang. Je dégoulinais de partout. Abbas m'avait pris par la taille et on a descendu la kasbah comme ça, comme des ivrognes. Les gens nous prenaient pour des fous ou des sekranines qui se seraient battus, ils s'écartaient à notre passage. Y avait une femme camée qui nous suivaient. Elle disait: "Eh mon frère, j'ai tout vu. Toi, t'es un bon, je sais que t'as rien fait, t'as fait que te défendre... Ces fils de putains t'ont agressés sans raison, mais je les connais. Ils s'appellent Flene o flene. Si tu as besoin de témoins, je suis là-bas..." On l'a remercié. A Bab el Okla, à la place des taxis, personne ne voulait nous prendre... J'étais couvert de sang de la tête au pieds. Je faisais peur aux gens. Abbas a dû appeler un ami taxi pour nous conduire à l'hopital de Sania de Rmel. Si t'avais vu le bordel... Là-bas, ils étaient tous en panique lorsqu'ils m'ont vu arriver. Je leur ai dit que ça allait mais ils étaient encore plus flippés que moi. On m'a tiré vers une salle. On m'a recousu la tête comme ça, sans annesthésie. Je suis resté deux jours puis j'ai voulu partir..."

-Et t'as pu retrouver les gars?

"Ouais. On a été direct à la police, on a donné le nom que la femme avait donné. Et ils l'ont retrouvé direct. Depuis, la famille de ce batard vient me voir pour sma7 (pardonner) mais je pardonne pas. Chaque semaine, ils viennent à Tanger me trouver là où je travaille pour que j'arrête les poursuites. Ils me supplient, mais je pardonne pas. Il a faillit me tuer et tu crois qu'il va s'en sortir comme ça?"

-Mais pourquoi il a fait ça? Vous aviez fait quelque chose?

"Rien, Saïd. D'après ce qu'ils m'ont expliqués, quand ils ont vu Abbas discuter avec sa pote, une fille du quartier, ils ont cru qu'on la draguait. Et le gars est devenu comme fou. Aujourd'hui, il me demande pardon. Il est même directement venu me voir jusqu'à Tanger pour s'excuser. Sa famille m'a proposé 2000 dh pour que je sma7... Et même la famille d'Abbas, qui vit dans le quartier, me dit de pardonner pour passer à autre chose, mais sérieux, il a faillit me tuer ce connard..."

-C'est clair... Pourquoi tu pardonnerais?

Il me montra encore ses cicatrices. Il m'expliqua ensuite l'ambiance à Tanger. Nour travaillait comme serveur dans un café, près de la place Nejma. Il entendait beaucoup de choses, news grotesques, rumeurs fausses, vraies nouvelles, paroles en l'air, air du temps, confidences profondes, vérités sincères, bref, cette bouillie flasque de mots et de confidences qui font le fond de la pensée collective d'une ville, ou du moins une partie de celle-ci, à un instant T. Nour était mon meilleur indicateur de l'ambiance générale de la ville à chaque fois que je venais. Et cette année, d'après ce qu'il me disait, la tendance était vraiment à la psychose...

"Sérieux, c'est vraiment dangeureux maintenant ici. Ne t'avise pas de trainer dans les rues après 23h, même dans les rues du 7ouma (quartier). Tu sais, tu connais Tanger. L'année dernière, quand t'étais là, t'as vu comment c'était... Mais là, c'est pire. Lmounkar je te dis. Des agressions, des vols. Deux personnes se sont fait charcuté à coup de couteau dans le quartier. Quatre personnes se sont fait tué en deux semaines. Et tu crois que c'est pour quelque chose? Rien. Ils sont morts pour des portables ou quelques dirhams. Et on compte même plus ceux qui se sont fait tailladés. Les gens ont peur. Ils sortent même plus le soir après 10 heures. Des groupes t'attendent dans des coins de rues. La dernière fois, en revenant du travail, j'ai pris un raccourci par Pasadena. Cinq gars ont surgi devant moi avec des chfaris (couteaux). Sur ma vie, si j'avais pas couru vers l'avenue où il y avait encore un peu de monde, je sais pas ce qui se serait passé. Je quitte le travail à 23h ou minuit. Avant, je rentrais à pied. Maintenant, darori je prend un taxi. Sérieux, il faut plus que tu rentre du cyber vers minuit ou 1h, comme tu fais d'habitude. C'est vraiment dangereux. Même ici, dans le quartier. La dernière fois, je croise Flene, le chef d'une bande de voleur d'ici, sorti de prison... Je le connais. Il courrait et quand il m'a vu, il a dit "Salut Robio" sans s'arrêter de courir. Tu crois pas qu'il a braqué quelqu'un lui? Sérieux, lmoukar ola 9olti mounkar..."

J'écoutais les paroles de Nour avec circonspection.

Le lendemain, dans ma tournée des "blessés de guerre", je rendais visite à mon cousin Yannis, à Tétouan, que l'on avait agressé sur le chemin du retour, en pleine après-midi, deux semaines auparavant. Il avait un gros pansement qui lui entourait toute la main.

-Ewah? Fayen a Yannis?

-Fe maghreb, 7achak... 

Il me raconta sa mésaventure. Il marchait vers la maison de Kouilma et, au niveau d'une zone déserte, près de la fabrica désaffecté de caoutchou, deux types avaient surgis. Donne ton portable où je tranche dine diyimek. Son hésitation lui couta un coup de couteau vers le ventre, qui n'avait réussi grâce à Dieu qu'à lui déchirer son manteau, sa chemise et son maillot de corps juste au niveau de l'aisselle. En se protégeant, il reçu un autre coup qui lui déchira la main (qui sera recousu avec 10 points de sutures). Les autres prirent le téléphone. Puis ils partirent en courant.

Quand ce n'était pas les personnes que j'interrogeais, c'étaient des connaissances ou des membres de la famille qui avaient été agressés récemment... Pour avoir vécu en banlieue parisienne, je me méfie en général de la redondance de ce genre de témoignages, ce catastrophisme, et des généralisations homogènes que l'on peut en faire sur certaines parties des villes. Car on amplifie assez rapidement un phénomène qui peut être moins important, et bien plus localisé qu'on ne le dit. Mais au mois de mars, les journaux locaux que j'avais lu confirmaient cette tendance générale. Et les échos que j'avais me semblaient trop résonnant pour que l'ampleur de la chose ne fut pas exceptionnelle.

L'explication de cette flambée d'agressions était toute trouvée pour beaucoup: Les grâces royales de l'Aïd Kebir, particulièrement généreuses cette année. Plus de 3.000 prisonniers ont été grâciés et libérés rien qu'à Tétouan. Selon des habitant: des voleurs, des chemkars, des gangs entiers. Des malfrats condamnés pour des peines lourdes quelques mois plus tôt et qui étaient revenus dans le circuit après la grâce.

Mais pour d'autres, cette recrudescende de la délinquance trouvait plutôt son origine dans l'incendie de Cassabarata en janvier dernier, le célèbre et immense "centre commercial" de la contrebande qui faisait vivre des centaines de personnes, voire des milliers, et qui en a laissé desoeuvrés des centaines, vendeurs, passeurs, acheteurs, tous habitués à un certain confort, même relatif. Tous habitués surtout à être "occupé" à quelque chose... D'autres encore, adeptes des théories de la conspiration, juraient que tout cela était prémédités par les autorités, qui laissaient faire, pour faire ce qu'ils veulent après et agir de manière plus radicale ensuite, sous la bénédiction de la population.

Mais au-delà de ces explication et d'autres, si c'était tout simplement le fait que la situation sociale au Nord se dégradait tellement que les méthodes pour s'en sortir et trouver de l'argent devenaient de plus en plus violentes? Au fond, tout cela n'était pas nouveau pour ces deux villes, surtout pour Tétouan, qui est passé par de semblables périodes par le passé... Mais en ce début de printemps dans le Nord, les rues respiraient un étrange désarroi...

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