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14/08/2008

Epilepsie

A cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, je serais dans le car pour Casa. Mais je suis ici, dans ce cyber. L'air est léger et le ciel lavé. En cette période de vacances et de grève des transports, les rues sont bondés.

J'avais pris le car depuis Tétouan. Là-bas, on jetait des cailloux ou des oignons sur les petits taxis qui travaillaient. Lorsque le car est arrivé à Tanger pour s'y arrêter un quart d'heure avant de repartir, j'ai pris mes sacs et j'ai dit au chauffeur que je préférais rester ici. Il m'a souri, et je suis parti. Mon avion part demain de Casa. Je prendrais peut-être le train.

Ne vous arrive-t-il jamais de ralentir un peu votre marche pour voir le paysage, et penser que si vous étiez un autre, vous continueriez votre chemin et vous seriez déjà là-bas, loin devant ? Et vous vous regarderiez vous éloigner? Il m'arrive parfois de penser à ce que je serais à cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, si je n'avais pas pris le temps de m'arrêter à chaque fois qu'une chose me traversait. Dans quel point du globe je serais, avec qui je serais, avec combien de gosses.

Pendant ce séjour de deux semaines au bled, j'ai vécu beaucoup de choses. J'ai vu des trajectoires, des centaines de trajectoires. J'ai vu l'infinité des possibilités que pouvait prendre la mienne.

***

Elle riait et plaisantait avec nous l'instant d'avant. On l'appelait la folle de la kasbah. Vêtue de noir de la robe au foulard, Elle avait peut-être une vingtaine d'année, mais son aspect malingre lui en donnait plus. Elle chantait à haute voix le tube de Cheb Bilal "nass redara", demanda un verre de lait à mon cousin qui s'empressait de lui donner en riant. Elle se mit à danser avec son verre, sous les éclats de rire de la rue puis, alors qu'elle était partie dans une autre volute orale, j'ai vu soudain son regard se vider complètement. Elle se figea tout à coup, paralysé. Nous mîmes du temps à réaliser que ce n'était pas une autre de ses facéties, mais qu'elle était bel et bien en pleine crise d'épilepsie. Fatma la vendeuse de légume s'empressa de couper l'un de ses citrons qu'elle plaça sous les narines de l'inconsciente. Moh le vendeur d'en face la fit s'assoire sur l'un de ses cageots. Son corps menaçant de tomber en arrière, nous nous mîmes à trois pour la retenir. Lorsqu'elle revint à elle, je restais le seul à maintenir son corps de peur qu'elle tombe. Abandonnant même toute licence, sous la compréhension des autres commerçants de la ruelle, je la protégeais de la pluie qui gouttait sur son visage figé en la prenant par les épaules. Après de longs instants de silence chancelant, elle ouvrit un peu les yeux, qu'elle laissa mi-clos. Elle me dit, d'une voix faible, fatiguée: "C'est ce qui est en moi... Il veut me tuer... Il veut me tuer... Ils disent que je suis folle..." Je lui répondis qu'elle n'était pas folle. Que c'était ceux qui la traitaient de folle qui l'étaient vraiment... C’était sûrement ce que je pu articuler de plus intelligible. J'ai senti une admiration profonde, une sorte d'amour confus pour cette femme capable de tellement de vie, d'exubérance avec les gens, malgré la "mort" qui l'attendait à l'intérieur d'elle. Je l'avais vu auparavant embrasser avec une immense affection une femme qu'elle ne connaissait sûrement pas. Elle dansait sur ses malheurs, riait contre sa vie. C'était inexplicable, mais oui, j'ai senti une joie étrange de penser à la chance immense que j'avais...

Si j'avais été un autre, jamais je ne l'aurais rencontré.  

Mohamed Saïd, fait à Tanger le 07 avril 2007, à 18h39.

Café Rif

Simo dépose la bouteille sur la table en un claquement sec qui me réveille de mes rêveries. Je décolle mes yeux du mur brun. Je remercie Simo : Son visage maigre et moustachu, croqué par l’ombre ambiante, acquiesce...

Le café est toujours sombre, même le jour. Il y règne alors une fraîcheur délicate, malheureusement gâché par la chaleur des corps en sueur, les fumées de Casa Sport ou des joints...

Les murs sont sales. La pièce est un peu petite. Les chaises en plastiques de toutes couleurs, jaunes, rouges, vertes, éclairent un peu de leur chatoiement la salle, plus prompte à aspirer l’obscurité des murs plutôt que les trous de lumière qui entrent par la petite ouverture du toit que l’on a recouvert de branches... En face, posée sur une étagère branlante au fond de la pièce, une vieille télévision qui marche à la batterie de voiture débite des images anonymes, sans importance... Filtrées par un film plastifié rouge qui donne de la couleur à l’écran noir et blanc, c’est un feuilleton égyptien que personne ne regarde, tous affairés à jouer au partché ou aux dames... En effet, dans leur coin, les joueurs crient, rient fort, défient leur adversaires, lancent les pions, les faisant claquer sur la table avec leur pouce... Je les regarde de loin, comme un astronome qui a compté trop d’étoiles.

Derrière son comptoir de pierre qui le dépasse presque et sur lequel est posé quelques verres, une bouilloire, des théières et un bouquet de menthe, Simo rapporte un seau empli de l’eau fraîche de son puits et le verse dans un tonneau dans lequel nagent et se balancent quelques bouteilles en verre de sodas... Comme il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de réfrigérateurs. Simo rafraîchit ses sodas en leur versant de l’eau... Ce n’est pas très efficace mais c’est mieux que rien...

Puis arrive soudain Soufiane.

Il rentre, donne le salut d’un geste de la main...

Il se met ensuite à chercher quelque chose, nonchalamment, les yeux endormis : Il regarde sur le comptoir, écartant les ustensiles. Il regarde sous la table, demande quelque chose à Simo qui secoue la tête de négation.

Je le vois s’avancer vers moi :

-Dis-moi, cousin. Tu n’aurais pas vu mon caillou de hchich ?

Je fais une moue d’ignorance. Je regarde à coté de moi, sous la table, sous les chaises, aux alentours... Mais je ne vois pas le conglomérat noir.

-Putain, dit-il mollement, je suis sûr que c’est là que je l’ai fait tomber tout à l’heure !

Il cherche encore et dérange le groupe de jeunes en face. Ceux-ci interrompent leurs parties, se lèvent et cherchent avec lui.

Bientôt, on ne laisse pas un endroit du café qui ne soit fouillé. On regarde dans les coins malgré la pénombre, on se met à genoux pour voir sous les tables, certains vont jusqu’à visiter le jardin de Heppé...

Finalement, après ces recherches vaines, quelqu’un suggère à Soufiane :

-Regardes dans ta poche, elle s’y trouve peut-être, ta putain de  boulette!

Soufiane, incrédule, fouille dans sa poche et y trouve ce qu’il cherchait depuis un quart d’heure. Il fait un sourire niais qui irrite les autres. Il nous remercie et sort, sous les “tfou !” et les insultes des jeunes qui reprennent leur place, énervés :

-Tfou ! ... Déranger les gens pour de la merde ! ...

-Ah, ce Soufiane ! Il ne reste plus rien de lui ! Il est devenu trop con !

-Il fume trop... La fumée lui mange le cerveau.

-Bah... Ce n’est pas notre problème... Qu’Allah lui soit une aide.

L’ambiance, après quelques hoquets, reprend de plus belle et la fumée envahit de nouveau la salle.

Je bois quelques gorgées du soda tiède qui, déjà, me donne mal au ventre. Je pense à Soufiane qui, il y a deux années encore, était parti avec son père et mon oncle pour le battage des blés. Il était fort. C’était un roc. Un travailleur excellent qui résistait à la fatigue... C’était un homme intelligent aussi. Il était le meilleur joueur de damma de toute la région et battait un à un ceux qui venaient le défier...

Aujourd’hui, une barbe lui a poussée. Il a le visage maigre et les mots lui semblent trop lourds à porter dans sa bouche tant son cerveau est surchargé et fatigué. Ses yeux mi-clos ne semblent maintenant servir que de miroir à la terre qui leur fait face... J’ai entendu dire que son projet d’aller en Espagne avait échoué. Il avait pourtant envoyé le passeport à l’un de ses frères qui résidait à Malaga et qui lui avait promis de le faire monter. Mais ce dernier a été mis en prison. La vie ici a fait le reste. Drogue, alcool, cervezas que l’on ramène un peu clandestinement de la ville par camion 207 et qui sont bues en groupe dans des coins isolés de la montagne.

Lorsque je finis la bouteille, je me lève péniblement, donne trois dirhams à Simo puis je quitte la salle enfumée qui se remplit de plus en plus. Dehors, des fellahs discutent encore sous la nuit. Ils sont assis à coté du café, sous la lumière jaune et branlante des lampes à pétrole qui chancellent, posés sur des chaises. Les voix sont vives et emplissent le silence environnant de sons étouffés, graves, salissants. La lumière qui vient d’en bas leur donne des visages de monstres et les ébouriffements de leur barbe, le nombre de leur rides et leur profondeur sont révélés jusqu’à l’écœurement...

Sous la chaleur nouvelle de la nuit, le temps semble s’écouler comme un grand fleuve où la lumière se noie, oppressé par la fumée qui sort des pipes, par les paroles qui tombent drus sur le sol avec un bruissement léger, comme de lourdes gouttes d’eau sur la terre rouge...

Dans cette entrechambre, la nuit caresse doucement les visages. Un vent glacé heurte les fronts. Partout où l’on porte le regard, les montagnes aux formes sensuelles nous enferment et nous protègent, comme une cuvette qui nous encercle, comme une cage d’or...

Je ne sais pas si c’est bien ou mal... Mais c’est pratique.

Quels sont les yeux qui peuvent alors nous surprendre dans notre folie collective ? Quels sont les regards qui peuvent admirer les innocences et les espoirs s’échapper vers le ciel, danser vers la nuit avec la même langueur, la même hésitation que les vapeurs chaudes des fumées des joints de kif ?...

MSM. 1998

Rif Konnexion

1 

 

C'est ici que tout commence. La matrice, comme on dirait dans d'autres sphères... Il n'y a que quand on pose ses pieds ici que l'on comprend pourquoi les gens qui y sont issus, et qui sont maintenant dispachés dans tous le pays ou sur toute l'Europe, sont ce qu'ils sont et pensent ce qu'ils pensent. Ici, les yeux qui vous regardent passer en voiture sur la piste caillouteuse, jeunes gars assis sur des chaises en plastique au café, jeunes femmes puisant de l'eau dans le puit, vieillard le dos collé contre le mur de la mosquée, sont teintés de méfiance. De défiance parfois. Tout est passé au scanner: la plaque d'immatriculation, la valeur approximative de la voiture, le nombre de passagers, la présence de bagages ou pas. En quelques minutes, vous voici fichés. En quelques associations d'images et de fichiers sur l'arbre généalogique que chacun a gréffé dans le cerveau, on sait qui vous êtes, le fils et le petit fils de qui vous êtes, combien vous avez de frères et soeurs, d'où vous venez (France, Hollande, Belgique, Espagne), ce que vous faites dans votre vie, comment vous occupez votre temps libre, si vous avez des dossiers, des antécédants, tout est ressorti. Le dossier est ensuite avalisé si vous êtes reconnu de la famille du douar, ou refusé si vous êtes étranger. Vous serez alors priez d'aller fouiner ailleurs s'il vous plait. Mieux qu'un portique électronique.   Ici, la parole est une arme. Un instrument de torture parfois. Il n'y pas besoin de connaitre Internet pour savoir ce qu'est la véritable société de l'information. Les gens que l'on respecte le plus ici sont ceux qui savent le plus de choses sur les gens, qui ont les toutes dernières actualités, ceux qui questionnent, qui "se9siw" comme on dit chez nous, sur chaque membre de familles qui en compte parfois des centaines. Les gens. Que vont-t-il penser si je fais ça, si j'agis comme ça. Les gens. Les gens. Nass. Yeux globuleux sur votre vie, sur votre comportement, sur celui de votre famille. Les gens, mur infranchissable dont les principes collectif sont un sentier que vous devez prendre. Un chemin qui trace votre vie. Il n'y a que quand on vient ici que l'on comprend pourquoi. Ici, c'est le Rif. Les montagnes se font face. Les tchours sont resserrés. Les maisons rapprochés. Lorsque quelqu'un sort, tous le monde, depuis le porche de sa maison, le voit. Il devient alors comme une proie pour ces hommes et femmes avides de tromper leur faim et leur temps avec des mots: "C'est untel la-bas... Que va-t-il faire? Pourquoi il sort? Il parait qu'il y a eu une histoire avec le fils de son frère qui..." La conversation peut durer alors plusieurs heure... Parler sur les gens est la vie de ces gens. Le jour où j'ai redoublé ma 5ème, tout le monde le savait. Le jour où j'ai évoqué, dans un cercle familial restreint, la possible éventualité que je travaille à 2M, ici, on avait reçu l'information que j'étais devenu le présentateur des infos, et on guettais chaque soir mon passage à l'antenne... En ouvrant mon photoblog et en publiant des photos très anodines de la région, quelqu'un avait reconnu une maison du tchar et m'en avait fait grief : "Tu sais ce bled... Vaut mieux que les gens ne le connaissent pas..." 

 

2

 

C'est pourtant ici, dans ces montagnes, que je suis né il y a maintenant 27 ans. A une soixantaine de kilomètres de toute source d'éléctricité, d'eau apprivoisée, de voitures, d'hopitaux. Certains prétendent que c'était l'après midi. Ma mère, elle, dit que c'était au milieu de la nuit la plus noire qu'elle aie jamais vécue. Certains disent un vendredi, d'autres un dimanche. Qui croire? Sur qui compter ? Même ma carte d'identité me ment. On me déclara à l'Etat civil quelques semaines plus tard, en choisissant un jour de naissance au hasard. On fit la fête du 7ème jour un mois après, en attendant que mon père revienne de France. On égorgea un mouton. On invita la famille qui vint à un grand dîner. On me nomma Mohamed Saïd. On me porta sur des genoux usés, et des mains expertes me tailladèrent la poitrine, la nuque, les poignets avec une lame de rasoir. Le vaccin du Rif contre toutes sortes de maladie, contre le mauvais oeil, le malheur... Si ces fines cicatrices sont à jamais marqué dans ma peau et que ce traitement devait être douloureux, je me plains pas. Y a pire. Seulement quelques années avant moi, la mode était plutot de brûler au fer rouge la nuque des nouveaux nés. Reste alors une marque indélébile qui qui fait comme une boule lisse, entre deux épaisseurs de peaux, que j'avais remarqué sur la nuque de certains de mes grands cousins...

 

3

 

Ce que je ramène de mon village, quand je suis ailleurs, c'est la cruauté innocente des enfants qui veulent imiter les hommes. La beauté curieuse de la mort quand elle prend les choses. Un coq égorgé et qui termine son dernier râle dans les cactus. Des oisillons avec lesquels ont joue, avant de les donner aux chats. Cette indifférence face à l'ineffable... Je me souviens que nous allions souvent dans l'oued pour nous amuser. Ecraser des grenouilles de nos pied, tuer les tétards, les ramasser dans nos paumes et les laisser pourrir sur des pierres chaudes. Des fois, nous aimions bien aussi arracher les pattes des scarabés. Attrapper un petit poussin et lui couper ses minuscules pattes avec un couteau... J'ai vu tout ça. Je l'ai fait parfois. La force de l'enfance, c'est de nous donner des yeux neufs, vierges de tout sens de gravité. C'est pour ça que les enfants ici ne s'émeuvent pas du sang qui coule pendant les sacrifices... Ici, il y a cette odeur entêtante que je n'oublie jamais. Senteur lascive qui s'apparente toujours dans ma tête à un vague sentiment de jaune, de orange, canicule sale où l'âcreté sèches des pierres, de la poussière chaude se mêle à celle des figues mûres sur leurs branches... Une odeur organique, vivante, sueur de kif, d'amandier, de salive. Cette peur lancinante de la lumière. La recherche systématique de l'ombre quand le soleil est à son zénih et que le bruit des criquet est insupportable. Le clapoti de l'oued squelettique. Les tiges brûlés des blés. La poussière âcre, traînée par les chiens errants qui tournent autour d'un poussin mort. Ces plaques de sang brun, sèches, qui forment de grandes taches et des méandres sur le sol après les sacrifices... Ici, il y a des mûles à la langue pendante et ensanglantée. Leurs cicatrices sur leur croupe que les enfants, toujours eux, ravivent en y plantant leur bâton. Il y a des sacs plastiques noirs accrochés en lambeaux dans les cactus. Des boites de savon Tide jetées... Et puis d'autres choses... D'autres images qui me viennent avec une frénésie tranquille, en désordre, parées d'une odeur que j'essaie de recréer dans ma tête. Celle qui, sous la canicule, évapore les pourritures cachées de la terre... Il y a aussi, et surtout, cette plante, partout. Sur les champs en train de mûrir, sur les toits en train de secher, dans les granges stockée. La montagne entière est imprégnée, dans ses moindre pores, de sa lourde odeur...    

 

4

 

C'est à partir des années 80 que le kif s'est installé ici. Vingt ans plus tôt, dans les années soixantes, des fellahs s'étaient risqués à le cultiver dans leur champs. Cette tentative de débordement de la culture du cannabis hors du cercle traditionnel de la région de Ketama avait provoqué la venue de l'armée, qui avait ordonné aux paysans, manu militari, de retirer leurs plants. Ce temps est loin. Aussi loin que je me souvienne, je crois que la première fois que j'ai vu un plant de cannabis ici, c'était en 1985. La vie ici a alors beaucoup changé... Des litiges en suspens sur quelques mètres de terrains, entre frères ou cousins se sont soudain réveillés. Chaque parcelle était durement disputée. Des vergers, des arbres étaient systématiquements abbatus s'ils n'étaient pas indispensables. Le dernier verger, le petit coin de paradis que mon grand père entretenait avec amour, a été ravagé et converti à la culture du kif après sa mort. Ici, on ne parlait plus que de "milliones". On construisait des maisons. Pour les jeunes, rassembler 50.000 dirhams pour hrig n'était pas un problème. Grâce aux revenus générés par le kif, des pères envoyaient eux-mêmes leurs fils en Espagne, par patéras, en finançant le voyage. Un investissement comme un autre... La majorité des jeunes d'ici sont passé de l'autre coté de la Méditerranée. Pas mal sont morts. Noyés. D'autres ont été mis en prison ou assassinés en Espagne pour divers trafics...

 

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Ici, les gens sont durs. La fierté prend ses enracinements jusqu'à l'orgueil... Un regard de travers. Une parole. Le couteau n'est jamais loin... En général, ce qui peut te sauver, c'est le calcul rapide que fait la personne en face sur le nombre de personnes qui compose ta famille, parfois des centaines... Toucher à un seul membre, c'est provoquer une guerre civile. En général, seul les liens du sang peuvent faire éteindre une étincelle avant qu'elle ne s'embrase. Tant que tous le monde connait tous le monde, et sait où chacun habite, les grandes crises sont généralement désamorcées, même si elles peuvent rester lattentes. Tout est sous contrôle tant que l'on sait qui tu es et où tu es. C'est pour ça qu'on aime pas les étranger dans la montagne. Un inconnu est un être dangereux. Lorsqu'on ne sait pas qui il est et où il habite, qui on peut voir s'il y a problème, il a un avantage sur nous...

 

6

 

Ici, c'est le bled de la vendetta. Le Rif a longtemps été une mer de sang avant l'avènement de la République d'Abdelkrim, qui a pu éteindre la vague meurtrière qui sévissait ici. Mon grand père me parlait souvent de cette période, qu'il appelait paradoxalement "Refovlica"... Une période où il n'y avait aucune loi, si ce n'est celle du talion. Une période où les villages s'afrontaient, où les rivalités tribales étaient telles que les meurtres succédaient aux meurtres. "C'était le temps, m'expliquait jeddi, Dieu ait son âme, où si tu était seul et que tu n'avais pas de famille assez nombreuse pour te protéger, tu n'avais aucune chance de survivre. Les autres avaient tous les droits sur toi. s'ils ne craignaient pas les représailles parce que tu n'avais pas de protecteurs, ils pouvaient te battre, te voler tous tes biens, te tuer même. et après?... ça leur faisait autant d'effet que s'ils buvaient de l'eau... Au moindre mot, au moindre accrochage, un regard qui blessait son honneur, il devait te tuer, toi ou à défaut, un autre membre de ta famille. Et tu devais alors tuer, venger, tuer... Le pire, c'est que la vengeance ne mourrait jamais. lorsqu'un homme sentait la mort et qu'il n'avait plus le temps ou la force physique pour venger les siens, il appelait son fils et lui léguait son honneur et sa haine.... C'est comme ça que mon père, ton arrière grand père, est mort Saïd. D'un coup de fusil... A l'époque, les fusils étaient rares et ceux qui en possédaient étaient les maîtres. A cette époque, il n'y avait aucune autorité centralisée. C'était la jungle et t'étais un homme mort si tu étais seul..." Aussi, devant l'ampleur des dégats, les familles s'étaient réunis. C'en était assez. Il y avait trop de morts. On s'en référa alors à l'Islam. on décréta que celui qui tuerait quelqu'un devrait, conformément à la législation islamique, payer le prix du sang, un tribut de compensation pour les familles de la victime... Toutes les possessions de la familles pouvaient y passer. C'était apparemment le meilleur moyen de dissuasion puisque depuis, les familles, prévoyaient la catastrophe d'une telle ruine, crevaient les yeux de leur propres fils lorsque ceux-ci étaient trop ardents, fougueux, impulsifs et querelleurs...

 

7

 

Il y a encore tant de choses à raconter sur cet endroit... Mais je ne dépasserait les lignes. Ici, des fellahs détruisent les pistes que d'autres fellahs viennent juste de rafistoler, pour pas que les étrangers et les gendarmes viennent fouiner par ici. Shkizophrénie. Vivre et ne pas exister. Se priver, se mutiler pour vivre. C'est bien rifain tout ça au fond...

Ici, les feuilles de cannabis ont 7 branches.

 

 

Mohamed Saïd, fait dans le Rif et à Tanger du 10-14 aout 2006.