Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/07/2010

La pièce de cinquante centimes

 

http://www.darrehla.com/WP_tourisme/wp-content/upLoads/2010/02/Feddan0.jpg(c)

 

 

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. Bien sûr, avant ça, tu auras fait comme tout le monde. Tu auras regardé le flux de loin. Tu auras écouté de la musique dans ta chambre. Regardé des trucs à la télé. »

 

Un moment de recul. Je me relis. Je réfléchis. Autour de moi, des vieux à la barbe blanche et en jellabah discutent bruyamment devant un thé. Le soleil vient de passer derrière les bâtiments, et c’est dans une ombre rafraîchissante que plonge maintenant la table sur laquelle est posé mon cahier. L’après midi finissant a été lourd. Maintenant, il l’est un peu moins. Il y a ce bruit de fontaine qui ruisselle.

 

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric.

Bien sûr, on ne se le dit pas comme ça. Comme si on allait braquer tout ce qui bouge dans ce putain de monde. Mais vient un temps où cette question devient centrale, commence à dépasser toutes les hiérarchies, au fur et à mesure que tu t’enfonce en dessous de la surface des choses.

Bien sûr, avant ça, tu auras fait comme tout le monde. Tu auras regardé le flux de loin, sans être trop concerné. Tu auras écouté de la musique dans ta chambre, couché sur ton lit. Regardé des trucs à la télé. »

 

Je pose le critérium. Non, j’y arrive pas. Je fais de la merde. De la putain de merde. Devant mon schweppes tonic, je joue à l’écrivain de café. Je suis qu’un con. Je sais que je dénote au milieu de ces vieux tétouanais, ces gens ayant vécu le protectorat espagnol, en ont gardé l’idiome, et qui se parlent maintenant du bon temps. Je sais que je dénote au milieu de ces joueurs qui font claquer machinalement le dé sur le verre du « partché », ce jeu espagnol lui aussi, en s’invectivant bruyamment.

La foule passe entre les murs et les barrières en fer les séparant de la place du Palais Royal. Le Roi, d’ailleurs, rentrera bientôt sans doute, en atteste les policiers surveillant les alentours par binôme, et le ballet des militaires, des gardes royaux. Devant moi, derrière la barrière métallique qui nous sépare, un homme en tablier blanc arrose au tuyau des buissons de fleurs qui borde la grande place. Le ciel est blanc.

Je pensais que sortir, me baigner du bruit ambiant allait me sortir de la torpeur dans laquelle me plonge l’écriture de ce putain de roman. Mais non. Je me rends compte, au contraire, que je ne sais qu’écrire que ce que je vis moi-même, pas ce que j’invente… Je crois que je ne supporte pas la faiblesse, la médiocrité de mes mensonges. Je veux dire par là que je ne peux atteindre la profondeur des choses que si elles m’on atteinte. En dehors de ça, je suis bon à rien. J’en ressens un sentiment d’impuissance qui me donne envie de pleurer.

 

Le Feddane, ce célèbre coin de Tétouan en face du Mechouar, ravive en moi des souvenirs d’enfance. Les promenades, les heures perdues dans le labyrinthe de la médina, le goût du thé à la menthe, les ombres des roseaux, la pauvreté, la folie ambiante, du temps où la ville de Tétouan était abandonnée, sale, poussiéreuse, dangereuse, infréquentable. Le temps du Sim Orange, des sodas La cigogne et ses bouteilles vrillées, Crush, Youki. Depuis que le Roi Mohamed VI en a fait sa résidence d’été, ce n’est plus la même ville. Les murs, aux alentours du palais sont d’un blanc éclatant, les rues sont propres, la végétation est verte. Il y a seulement 10 ans, c’était impossible à imaginer.

Parmi la foule qui passe, cette femme paumée. Un collant violet, un t-shirt blanc très long, un peu sale, qui lui fait office de courte jupe. Elle marche de manière aléatoire, c'est-à-dire qu’elle prend pour se faire toute la largeur de la voie piétonne, allant du mur à la barrière, revenant à l’un à l’autre selon les rencontres, selon les regards qu’on lui porte. Elle sourit à tous, parle. Son visage est comme tuméfié par une chose qui ne va pas de soi. Son visage, que l’on peut objectivement qualifier de joli, de fin, est grossièrement et tranquillement érodé par une exaltation morbide. Une folle. Elle passe devant la table, son regard rencontre le mien et ne le lâche plus. Une impudence qui me fait baisser les yeux. Elle passe encore. Puis elle disparaît dans un coin.

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. »

Je me désintéresse de la feuille. Ça sert à rien. Je n’ai plus envie. Je n’ai pas la force. Un appel lointain à la prière de l’Asr. Puis un autre. Puis la voix au mégaphone de la mosquée juste à coté. Bientôt, c’est la clameur mêlée des muezzins qui pleut sur la ville, signifiant la fin de l’après midi et le début de la soirée. Quelques vieux se lèvent pour aller prier.

Dieu… Je me sens si loin du ciel… Si loin de ce dont j’avais rêvé pour moi… Une langueur me prend doucement, sans violence, me porte vers un endroit indolent et long où je pourrais m’étendre en attendant les larmes, au bord de mes yeux… La tristesse, le lot de mon impuissance tranquille…

Tandis que j’en suis à ces pensées, un bruit sourd et lourd frappe soudain le cahier sur mes genoux. Un court moment d’incompréhension. Je regarde. Un petit projectile a frappé violemment la feuille, me manquant de peu. Des gosses faisant une blague ? Des gens me signifiant leur défiance à mon égard ? Je me retourne. Derrière, la placidité de quelques vieux clients attablés. Des tables vides. Je regarde la rue. Pas grand-chose. Le projectile est encore là, à plat sur la feuille : une petite pièce de cinquante centimes.

En haut, sur un balcon qui doit sans doute appartenir au café, la folle. Elle est assise sur une chaise, fumant tranquillement une cigarette. Je la regarde. Elle ne fait pas attention à moi, elle expulse vers le ciel la fumée. Je fais pourtant un rapide calcul de trajectoire, la lourdeur de l’impact, la verticalité de la chute. Ça ne peut être qu’elle.

Je place la pièce sur la table. Peut être la lui rendrais-je. Quand à lui expliquer qu’il est dangereux de jeter des choses sur les gens, je ne me donnerais même pas cette peine.

Ce geste est quelque chose qui me redonne le sourire au fond de moi, car il a le doux goût de l’inexplicable. Ou du moins, je ne le perçois plus comme une hostilité. Juste le geste insensé d’une folle. Ça me rassure alors.

Autours, la rue s’anime doucement et sort de sa torpeur. La fraîcheur recouvre peu à peu la place, en même temps que le parcours, de plus en plus étiré, de l’ombre des bâtiments. Les tables du café se remplissent. Mon cahier toujours devant moi, je bois une gorgée de mon deuxième schweppes tonic, essaie encore une fois de penser mon introduction à ce roman qui me désespère.

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. »

Il est là Saïd. Il pleut du ciel en pièces de cinquante centimes. Je souris. Et si c’était un signe. En haut, elle est toujours là. Assise sur la chaise et regardant la place, le menton haut. Son regard « premier », nu, écru, primaire dans le sens qu’il est vidé de toute recherche de civilités, de toute civilisation, un regard d’enfant en sommes, croise parfois le mien, qui se détourne, ne pouvant tenir décemment longtemps devant la profondeur et l’impudeur de ses yeux. D’un coup, j’aimerais savoir qui c’est. L’envie me taraude de demander au serveur, un barbu aux dents avancées et à l’air un peu simplet. Elle doit sans doute être une habituée du quartier. Il ne me répondra sans doute pas. Peut-être même, témoignera-t-il de la défiance envers moi, me prenant pour un chien qui veut baiser pour pas cher. Les gens bien se préoccupent-ils de ces gens là ? Ils les évitent. Font en sorte qu’ils n’existent pas trop. Alors pourquoi tu veux savoir ?

Après un moment, la revoilà dans la rue. Elle divague, discute, regarde. Son corps fin, ses longues jambes, le tracé de ses fesses sous son t-shirt presque transparent, son visage de pute fatiguée, trop utilisée. Les hommes autours la regardent avec un mélange étrange de concupiscence et de répulsion. Elle est attirante mais à la fois trop proche, trop ouverte pour donner à ces mâles attablés le sentiment de domination : Ils la craignent, craignent sa proximité trop parfaite.

Elle passe devant moi pour se presser devant un groupe d’hommes attablés. Elle s’excuse. Apparemment, je n’ai pas été la seule victime de ses lancées de pièces. Je me rends compte, dans ses mouvements, que son collant violet est comme troué au niveau de ses fesses. Je ne comprends pas trop bien ce qu’elle dit, elle enlace un des hommes qui la repousse doucement, relève la manche courte de son t-shirt pour montrer sur son épaule un tatouage au stylo, un cœur percé d’une flèche. Pour se faire pardonner, elle veut lui montrer ses fesses. Elle relève alors soudain son t-shirt et montre son cul. Son collant violet ne s’arrête qu’au niveau du haut de ses cuisses, et seul son long t-shirt blanc et sale cache ses fesses nues. L’assistance détourne nonchalamment le regard, comme si c’était une habitude, un excès pardonné à cette folle. L’homme lui baisse son vêtement et lui demande timidement de partir, elle est pardonnée, lui dit-il, elle sourit, elle s’éloigne dans la voie piétonne, puis s’arrête, regarde l’homme de loin, puis de nouveau, remonte son t-shirt pour montrer ses fesses. Un groupe d’enfant qui passe par là détourne le regard en riant, les vieux font comme si elle n’existait pas. Puis elle s’éloigne, disparaît.

Je me rends compte alors, avec une acuité brutale, que cette femme n’a été toute sa vie qu’un jouet entre les mains des hommes. Les viols dans son enfance, la prostitution à l’adolescence. Un outil utilisé, abandonné, réutilisé. Un cul en somme. Celui qu’elle a montré en souriant. Quelle age peut elle avoir ? 25 ? 30 ans ? J’ai alors la vision, brutale elle aussi, de toutes ces bites, ces dizaines de bites assises, ces bites qui passent, ces bites appuyées contre les murs. Cette société de bites dominantes. Aussi loin que nous poussons à l’intérieur de ce que nous sommes réellement, cette femme nous rappelle que notre bite est un couteau qui a lacéré sa vie.

 

Je ferme mon cahier, me prépare à partir. La pièce de cinquante centimes est toujours sur la table. Je voulais lui rendre mais j’en ai pas eu le courage, vu la tournure des évènements. Je la prend et la met dans ma poche en me promettant d’essayer de la garder longtemps. C’est peut être un signe. Ça me portera peut être bonheur pour la suite.

 

Mohamed Saïd, Tétouan, le 10 juillet 2010, 5h25.

 

 

Massive Attack - Protection

08/07/2010

Brèves de la médina (1/5)

Rêve au sebsi

http://www.cannabisculture.com/library/images/uploads/2860-DSC05334.jpg(c)

 

 

Il abouche les deux parties de son sebsi, sors un petit sachet de kif. Il se met toujours derrière le grand frigo de sa boutique pour fumer tranquille. Il se réveille avec, dors avec. Il « ouvre ses yeux » comme il dit.
J’aime bien Anouar. Au fil du temps, j’ai vu pourtant le kif le transformer. Il est devenu moins vif. Son intelligence très acérée, sa répartie automatique, tout cela s’est un peu enfumé, même si c’est encore là. Je crois que comme moi, comme beaucoup de personnes en fait, Anouar a un noeu dans la tête. Le noeu de l’inexpliqué. Un noeu qui a rompu le sens tranquille des choses, où tout ce qui allait de soi, avant que la réalité de la vie fasse des siennes, est devenu beaucoup plus difficile à expliquer.
-Fais fumer…
Il me regarde. Il sait que je plaisante.
-ça, ça ne fonctionnera pas avec toi.
Il tire une longue respiration sur le calumet, puis souffle dedans, expulsant les restes carbonisés du kif au bout.
-Pourquoi ça fonctionnerait avec toi, et pas avec moi ?
-Parce que j’ai pas envie d’appeler l’ambulance.
-Quelle ambulance ? C’est que du kif, c’est beaucoup moins puissant que le haschisch.
-C’est ça ouais… Tu vois l’algérien, qui est venu de France avec Rédouane la dernière fois ? Celui qui fumait joint sur joint ? Je lui ai fait fumer ça, il s’est chié dessus.
Je rigole.
-Tu ramène de la double zéro ou quoi ?
-C’est même pas de la double, mais de la triple zéro. J’ai fait fumé ça à un pote la dernière fois, j’ai cru qu’il allait faire un arrêt cardiaque. Ses yeux sont devenus tout blancs. Moi-même j’ai flippé. Mais il voulait se la raconter, ça lui apprendra. Faut pas donner ça à quelqu’un qui connaît pas…

Quand il fume, Anouar devient beaucoup plus volubile et jovial. Il me parle de pèche, sa nouvelle marotte. Sur les rochers du Cabo Negro ou de Bel Younech. Se placer au bon endroit, appâter le poisson avec des crevettes, les attentes, les tagines que l’on cuit sur place. Je me tais un peu, et je les laisse ses yeux s’envahir d’un peu de bleu. Je sais qu’il est alors un peu loin.

01/07/2010

Contrebandier.

 

http://www.elpais.com/recorte/20090531elpepinac_6/XLCO/Ies/20090531elpepinac_6.jpg

(c)

 

1

 

-C’est toi qui connaît ton boulot. C’est à toi de me dire un prix…

-Mais toi, tu peux mettre combien ?

-Ce que je peux mettre, ça veut rien dire. Dis moi un prix et je vais te dire si ça me va.

 

Mon cousin est commerçant à la kasbah. On ne lui fait pas. L’homme chauve au visage tanné par le soleil et à la moustache fournie, réfléchit, la main enroulant son menton. Il a le cou large, un aspect compact. Une vraie tête de trafiquant bien de chez nous.

Autour, une cohue indescriptible. Les bus déversent juste derrière nous leurs passagers à intervalles réguliers ; la rangée de femmes assises sur une banquette du mur au milieu des cartons ; les hommes malingres qui hèlent les voitures de l’étranger en leur proposant de remplir leur fiche d’entrée du territoire ; ceux qui sortent des immenses entrepôts de vente de gros ; les klaxons ; le bruit des cartons qu’on déchirent, du plastique qu’on froisse, du scotch des marchandises qu’on lotte ; les cris, les disputes : les abords du poste frontières de Ceuta, coté espagnol, est un foutoir sans nom. Il est 17h. La voiture, stationné à la va-vite au rond point bondé avant la frontière, fait comme un rocher déviant les eaux humaines qui vont et viennent : les centaines de femmes marocaines frontalières qui reviennent du travail, employées de maison ou autre dans l’enclave espagnole, celles qui vont ramener sur leur dos des marchandises en contrebande, ceux qui les vendent juste avant le poste frontière. Ceux et celles qui se reposent un moment avant d’aller porter leur chargement et d’affronter la douane marocaine.

Une petite camionnette s’arrête devant nous, balance au sol trois gros cartons qui sont directement pris en charge par des dizaines de femmes d’un age mûr. Les cartons sont progressivement déchirés, débités. Des vêtements pour bébés. On enlève le plastique qui les recouvre, on les empile les uns sur les autres pour qu’ils prennent le moins d’épaisseur possible. Le scotch… C’est vraiment le symbole de cet endroit… Son bruit est omniprésent, presque la respiration de ce lieu. Les femmes enrouleront plusieurs épaisseurs de ces vêtements autour de leurs corps à l’aide de ce scotch. Le propriétaire de la marchandise est là, il regarde. Il paiera chaque femme 20 à 50 dirhams par passage et les attendra de l’autre coté de la frontière, coté Maroc. Ça peut prendre la demi journée, il s’en fout, il est gagnant. Il a réglé son problème. Nous pas encore.

 

Lorsqu’il a fini de réfléchir, il donne enfin son prix :

-2.500 dirhams.

-2.500 ? Autant m’acquitter des taxes de la douane.

-Ecoutes, les douaniers, c’est devenu des enculés, ils ne laissent plus rien passer.

-2.500, c’est trop… ça m’intéresse pas.

- Si tu veux faire passer 30 pcs d’un coup, tu ne trouveras pas moins cher.

-On trouvera une autre solution.

L’homme réfléchit encore. Il y met une concentration qui me déconcerte.

Appuyé contre la voiture, et témoin de tout ça, entouré du brouhaha ambiant, moi aussi je réfléchis. Je me creuse la tête pour savoir ce qui m’a poussé à accepter d’être ça, ce contrebandier.

 

2

 

Ma mission était simple à priori. Mon cousin du Maroc voulait une voiture. Mon cousin en Hollande la lui achetait. Moi, le cousin de France, je la conduisais de Den Haag à Tétouan. Ça me payait le voyage et les vacances. Cool non ? En tout cas au début, je n’y voyais pas d’inconvénient.

C’était simple, jusqu’à ce que je descende à la cave.

-Tu penses qu’on peut mettre combien de tours de pcs dans le coffre de la Golf ?

-Je sais pas… à la dimension, je dirais une vingtaine…

Mon cousin de Hollande, appelons le X, travaille dans la maintenance informatique. Chaque année, il récupère des centaines d’ordinateurs d’occasion dont les entreprises ne veulent plus. Il en donne quelques uns à la famille, en descend quelques uns au bled. S’il veut que j’en prenne quelques uns avec moi dans la voiture, pourquoi pas.

Au bout de la 7ème tour de pc emballé dans la cellophane noire, ce qui me parait la limite du raisonnable, je commence à m’inquiéter.

-Heu… C’est bon là, non ? Tu comptes en mettre combien dans la voiture?

Il répond vaguement. Au bout du 15ème, quelque chose commence à pincer mon cœur. De la sueur sur mon front : L’effort de porter. Mais aussi autre chose. Je me sens roulé. Coincé en fait.

Au vingtième, j’arrête de porter.

-Ecoutes, je ramène pas ça moi. Pas sans facture.

-Bien sûr que y aura une facture. Je vais te la faire, t’inquiètes pas.

-C’est pour qui tout ça ?

-C’est pour X (Oui, un autre cousin du Maroc, appelons le X lui aussi, ça fait bien interlope).

-Si je me fais contrôler je dis quoi ?

-T’inquiètes, les cousins vont te rejoindre à Sebta pour faire passer les pcs au bled, tu seras pas seul.

-C’est pas Sebta qui m’inquiètes, mais la frontière de la France et de la Belgique.

-Qu’est-ce que tu dis, y a pas de contrôle…

-Je suis venu deux fois en Hollande, et à chaque fois, y avait la douane française.

-Il y aura une facture en bonne et due forme, t’inquiètes pas.

Les tours informatiques, sous plastique noir, font dans le coffre comme des ballots de drogue empilé les uns sur les autres. J’aime pas ça. C’est la première fois que je fais ce genre de conneries. Je sais que eux, ils ont l’habitude. Ils ramènent une camionnette entière de marchandises et se pointent exprès au poste frontière de Sebta à 2 heures du mat, quand tous les chefs sont partis. Ils paient 1.000 dirhams de la main à la main à un douanier, puis ils rentrent. Mais moi, je sais qu’avec ma poisse habituelle, il va m’arriver quelque chose. Je regarde les pcs. Il y en a une trentaine. Dans le coffre, sous les sièges, sous les valises. Je m’inquiète sans doute trop, mais je sais que même si je montre la facture, ce n’est pas normal pour moi, simple particulier, d’avoir autant de marchandise. On me le confirmera plus tard.

 

3

 

Comme prévu, sur l’autoroute, une file de voitures attend devant la frontière franco belge. Je patiente, en imaginant dans ma tête un argumentaire qui va de toute façon foirer. Et comme prévu, arrivé à mon tour, le douanier français, lunette de soleil, gilet fluorescent où il y a écris en gros le mot « douane » au cas où l’on n’aurait pas compris, me fait signe de m’arrêter.

Je ne vous l’ai pas précisé, mais lorsque l’on achète une voiture en Hollande destinée à l’export, les plaques jaunes originelles sont remplacées par des plaques blanches transit, bien reconnaissables. On a alors 15 jours pour quitter le pays. En gros, et je le saurai durant mon voyage, ces putains de plaques disent : « arrêtez moi s’il vous plait, j’ai été vilaine et celui qui me conduit aussi»

Le douanier s’approche de ma vitre, jette un œil rapide sur le barda que je transporte, caché par une couverture.

-Vous arrivez d’où ?

-De Hollande.

-Vous êtes partis faire quoi là-bas ?

-Fumer du crack, me bourrer la gueule d’amphets, me taper une dizaine de prostituées et ramener 100 kilos de haschisch connard (Non, non, je n’ai pas dit ça)

-Je suis parti acheter une voiture…

-Celle-ci ?

-Oui.

-Et vous allez où avec?

-Je vais au Maroc. Je vais essayer de la vendre là-bas.

Je m’apprête à descendre pour ouvrir le coffre et l’entendre rigoler quand je lui dirais que tous ça est pour la famille, mais il me dit juste, en me priant de circuler :

-C’est parfait.

 

Sans blague, tu me l’ôtes de la bouche.

 

4

 

Il y a une constante assez forte avec mes cousins du bled, et j’ai eu le loisir d’en faire les frais quelques fois, c’est que rien ne se passe comme prévu dans leur plan. Après un énième contrôle à la sortie du bateau, où la guardia civil a encore fouillé de fond en comble la voiture (les fameuses plaques), c’est un peu soulagé que j’arrivai à Ceuta.

Les fils de mon oncle m’attendaient au poste frontière d’avec le Maroc, coté espagnol.

8h30 du matin. Les seuls marocains autorisés à rentrer dans ce territoire sans visa sont ceux ayant un passeport dont le lieu de résidence est fixé dans l’une des villes et localités à proximité immédiate de l’enclave : Fnideq, Tétouan, Tanger. Ça explique le fait qu’un passeport de l’une de ces villes se négocie à près de 50.000 dirhams. Mais c’est une autre histoire.

Anouar est content de la voiture que je lui ramène, une Golf 1999 au moteur puissant. Jibril est content de ses 30 Pcs. Moi je suis pressé de sortir d’ici et d’en finir avec cette histoire.

-Bon, tu connais un douanier, c’est ça ?

-Non, je connais personnes de ces connards, et vaut mieux pas les connaître… C’est les plus gros rapaces du Maroc ces mecs là…

-On fait quoi ici alors ?

-Il faut qu’on attende un pote, c’est lui qui va nous faire rentrer les pcs. Mais il finit le travail à 14h.

-Tu te fous de ma gueule ?

-Pourquoi ?

-Tu m’a dit de prendre le premier bateau à Algeciras, celui de 7h, et on doit poireauter ici jusqu’à 14h ? Après deux jours de route, tu crois que j’ai que ça à foutre ?

Le poste frontière derrière nous expulse avec frénésie une marée humaine de femmes en foulard et jellabah, d’hommes, de jeunes, qui, coincés dans le trop pleins du contrôle espagnol, viennent maintenant s’éparpiller vers le rond point, ci attendant le bus pour le centro, ci prenant d’assaut les taxis. Le long cordon de la route côtière, où la mer brille de la lueur basse du soleil matinal, est perlé d’un long cordon de piétons qui marchent tranquillement vers le centre ville, distant de deux kilomètres.

La police espagnole vire sans ménagement les voitures garées n’importe comment, et on doit partir, retourner au centre ville, visiter Ceuta, tuer le temps jusqu’à 14h….

De toute façon, que faire d’autre. Après l’épisode de Gibraltar hier soir, je suis blindé.

 

5

 

-No es correcto !

-Pero este solo para visitar una hora o dos…

Mon espagnol est pourri et je n’arrive pas à transmettre toutes les nuances que doit requérir ce genre de conversation. Il continue à débiter de son coté. Je n’arrive pas à suivre.

J’ai fait une connerie, et je le sais. Une petite inconscience qui me paraissait sans conséquence. Je suis sorti de l’espace Schengen pendant deux heures.

Il est 21h30 à peu près. Il fait nuit. Poste frontière entre Gibraltar, territoire britannique, et La linea de la Concepcion, Espana.

 

Quelques heures plus tôt, j’étais arrivé à Algéciras, le grand port de la pointe sud de l’Espagne. J’avais bien roulé. De l’autre coté du détroit, je serais arrivé en ferry rapide à Ceuta au bout d’une heure et demi environs. Mes cousins m’y auraient rejoins, et ça aurait été à eux de prendre la charge de leur marchandise, puisqu’elle leur appartenait.

Mais ils m’informèrent dans la matinée que les douaniers de l’enclave espagnole étaient en grève. Pour protester contre l’annulation de la revalorisation des salaires des fonctionnaires, plan de rigueur, tout ça. A vrai dire, rien ne pouvait me faire plus plaisir que de retarder ma venue. J’allais enfin réaliser un rêve de longue date. J’ai pris un hôtel à Tarifa, la ville la plus au sud de l’Europe dont l’on peut voir les maisons depuis Tanger. Je suis allé à la plage, visité las dunas sur la route de Cadiz. Cette journée sur le versant européen du détroit ne pouvait se terminer sans visiter le rocher de Gibraltar. Je savais que je prenais un risque avec toute la marchandise que je transportais. L’idée initiale était d’ailleurs de garer la voiture à la frontière. Mais je tentai le pari. Les douaniers britanniques ne firent d’ailleurs pas de zèle.

Au retour, les agents espagnols me laissèrent également passer. Mais j’entendis soudain l’un d’eux cri vers moi : « Hey ! Hey ! ». Le douanier, laissant passer la voiture, avait vu le fourbi sur les sièges de derrière. Il me demanda de reculer, puis de me mettre sur le coté. Con que j’étais… C’est dans cette même inconscience qui, décidément, me caractérisait bien, que je piochais pour arborer un air de totale décontraction face au douanier. Lui, ne l’était pas trop, décontracté. Il devait bien avoir une cinquantaine d’années. Ses tempes grisonnantes et son ventre un peu bedonnant ne devaient cependant pas tromper sur le fait que c’était un gaillard solide, au regard bien trempé. Il me demanda d’ouvrir le coffre. Sous les deux valises, un empilement de rectangles sous plastiques noir.

-Es qué ?

-Es solo ordinatores…

-Ordenadores ?

Il sors l’une des tours du coffre, arrache le plastique noir, le scrute, l’observe avec minutie…

-Hay cuánto dentro?

J’ose pas mentir. Ou alors un peu.

-Una vinté, vinté cinco…

-Veinte ?!

-Ordinatores viejos… Es solo por la familia…

-Por la familia ? rigole-t-il. No, no, no…

 

Il va voir son collègue. Celui-ci regarde également le coffre. Ils discutent un moment, puis le douanier fait vers moi un signe négatif de la tête :

-No podemos te dejar irse, debes quedarse aquí 24 horas para reglamentar la aduana.

Je comprends juste, dans ce flot de paroles rapide, qu’ils veulent me garder 24h ici. Putain… J’essaie d’expliquer :

-Pero este ordinatores no probiende de Gibraltar. Se compra en Hollanda y se vende en Marruecos. Somos en Europa no ? Vienne a Gibraltar solo para visitar ! Solo para una hora !

Le douanier continue sa fouille. Il tombe encore sur des ordinateurs sur les sièges arrière.

Je tente :

-Hay una factura !

-Una factura ?

Je m’empresse de la chercher dans mes innombrables papiers. Je ne l’ai même pas encore vu moi-même. Une facture, une carte du magasin. Je lui explique, dans un espagnol à couper au couteau, que mon cousin travaille dans l’informatique et qu’il récupère des ordinateurs d’occasion, et que je lui en achète pour les donner ou les vendre au bled… Je lui dis que ces ordinateurs ne valent pas grand chose, que je ne fais pas ça pour gagner des millions, mais juste pour amortir le voyage. Il me répond, ou du moins, je crois savoir qu’il me répond, vu le débit, que si j’étais venu visiter Gibraltar, il fallait que je déclare ces marchandises avant de rentrer dans l’enclave, et que mon attitude n’a pas été correcte. J’en conviens :

-Pero por dos horas de vicitation, no quiero problemas. Solo quiere ver Gibraltar.

Il me demande encore si je n’ai rien acheté à l’intérieur de la ville franche sans taxes, qui joue le même rôle en Espagne que Ceuta au Maroc.

Il fouille également les valises, envoyés par la famille en Hollande et en France : du thé, du café, des pistaches.

-Tienen que no comer en Marruecos?

-Conécé los marruecos… Impossible de viajar sin regalos por la familia…

-Tienes droga?

Je ris :

-Drogua vienne de Marruecos.

-Fumar un poco ?

-No… No fumar. Por que fumar?… ça sert à rien.

-Eres dondé ? Te vas a Marruecos esta tarde?

-No, tomorrow… Soy en un hostal en Tarifa… Quiere solo visitar un poco Andalucia : Tarifa, Las dunas, Gibraltar… Antes de go to Marruecos… Esta todo…

 

Il retourne vers son collègue. Ils discutent longuement. Ils ne semblent pas dans un premier temps d’accord, puis, après un moment qui me parait long, le douanier revient vers moi en souriant et me fait signe de partir.

-Pero es no correcto! La vez próxima, hay que declarar lo que tienes!

-Si, si !... Muchas gratias…

 

En sortant de là, je sais que j’ai eu de la chance. J’ai échappé à 24 heures d’immobilisation. 24 heures de garde à vue. Je traverse Linea sous la nuit. Je ne regrette pas, tout de même, d’avoir découvert Gibraltar. Ces confettis de territoires, ces enclaves, ces grains de sable dans les unités nationales. Avec Tanger, Ceuta, Tarifa, et l’enclave britannique, je me dis que le Détroit de Gibraltar est décidément un endroit bizarre dans ce monde. Je suis un fier d’avoir découvert, et de connaître désormais les deux cotés de ces frontières magiques.

 

6

 

A 16 heures, on n’a toujours pas pu joindre le « pote » en question. Nous avons parcouru la presqu’île de long en large, du Monte Hacho à Benzu, de Madraba au Centro. Il faut dire que se joindre au téléphone est une gageure. Que l’on approche de la frontière marocaine, que l’on s’éloigne au contraire vers la pointe de l’enclave ou que l’on fasse face au détroit, le réseau téléphonique dominant change, se partageant entre trois opérateurs.

En désespoir de cause, nous nous dirigeons vers le poste frontière, la marchandise toujours dans le coffre. Le but reste toujours le même : sortir de Ceuta avec celle-ci sans trop de dommages financiers. Nous avons envoyé Jibril en éclaireur chez les douaniers marocains pour nous renseigner sur les droits de taxes. Il revient, sourire goguenard :

-C’est des malins… Ils veulent rien dire sur le prix… Il m’a juste dit : apporte la marchandise et on verra. Comme ça, t’es coincé, il te dit le prix, et soit tu paye sur place, soit ils confisquent…

-Et votre pote là ?

-Il répond pas au téléphone.

-Tu sais quoi, j’ai bien envie de vous laisser la voiture et vos putains de pcs, et sortir d’ici…

-Patience Saïd… On va trouver une solution…

 

A l’ombre d’un haut mur coloré, nous attendons. Un camion benne vient vider devant nous deux poubelles remplies de cartons et de plastiques. Il part en un vrombissement sonore. Le bruit du scotch. Les bouts de cartons déchirés que l’on jette à nouveau dans les poubelles vides. Un homme approche de nous, il est accompagné d’un autre homme très maigre, au visage cicatrisé, que l’on voyait auparavant aller et venir avec un chariot vide. Un porteur. Le premier salue, regarde autours, puis demande calmement à Anouar:

-T’as des trucs à sortir ?...

Anouar le scrute.

-Pourquoi ? Tu sors des trucs ?...

-On peut faire quelque chose…

Mon cousin regarde l’homme moustachu au visage bronzé.

-On a 30 ordinateurs ici. Si tu peux voir comment les sortir...

L’homme réfléchit.

-30… c’est beaucoup… Y a les écrans avec ? Les claviers ?...

-Non, juste les unités centrales…

Il y a un moment de silence

-Tu peux mettre combien ?

-Me demande pas combien je peux mettre, c’est toi qui sais.

-30, c’est beaucoup… Il faut arroser les douaniers, le chef… Dis moi un prix et je te dis si ça peut se faire…

-Je te l’ai dit, c’est toi qui connais ton boulot. C’est à toi de me dire un prix…

 

Je continue de regarder la foule qui passe, cette foule qui fend la foule, cette vieille femme remplissant à ras bord un chariot en le fixant avec du scotch, toujours… Celle-ci, portant un barda qui aurait étouffé sous son poids ma propre grand-mère… Les fourmis, elles portent bien leur surnom ces femmes. Une procession qui s’engouffre maintenant dans le couloir du poste frontière pour retrouver le bled. Ce qui sort d’ici, sur leur dos, chaque jour, pourrait faire des montagnes. On dit que depuis la mise en service du Port Tanger Med, à quelques kilomètres de là, l’activité contrebandière de Ceuta est en sursis. Les douaniers coté Maroc sont maintenant plus stricts, donnent des signes de blocage plus évidents. Viendra peut-être un jour où cette activité, qui fait vivre des dizaines de milliers de personnes, sera déportée du coté des zones franches du nouveau Port. L’activité commerciale de l’enclave espagnole périclitera sans doute, lui enlevant sa raison d’être économique, et donc, géographique. C’est le but caché de tout ça. Mais lorsque l’on voit cette masse des gens qui se pressent, on se dit qu’on en est bien loin…

 

-Ahmeeeeeed ! Ahmeeeeeeed !

Anouar quitte précipitamment son interlocuteur et se dirige soudain en courant vers une petite camionnette Suzuki qui vient de sortir de la douane. Ahmed, le conducteur barbu l’aperçoit, fait demi tour vers lui et se gare près de notre voiture.

-Ahmed, c’est Dieu qui t’amène ! Tu fais quelque chose là ? T’es occupé ? lui demande mon cousin, essoufflé.

-Comme tu vois là. Je rentrais à la maison.

-Ecoutes, j’ai une trentaine de pcs là, tu peux les garder chez toi, et les sortir quand tu pourras ?

Ahmed habite à Madraba, le grand quartier marocain de Ceuta. Chaque jour, avec sa camionnette, il sort et revient de l’enclave pour livrer de la marchandise à Tétouan. C’est son travail. Anouar le connaît bien.

-Je pourrais pas te les sortir tous d’un coup… Juste un ou deux par jour… T’es pas pressé ?

-T’inquiètes pas pour ça. Prend tous le temps que tu voudras…

 

Ça me fait un bien fou de voir enfin ces gros cubes sous plastique noir vider le coffre, et remplir celui de la Suzuki. Lorsque l’on a fini de transvaser la marchandise, Ahmed ferme la porte :

-Tu peux en prendre deux avec toi, y aura personne pour te dire quelque chose.

-T’es sûr ?

-Oui, oui, sûr, deux pcs, ils peuvent pas te faire de problèmes pour ça.

Nous le remercions chaleureusement. Pour le prix, Ahmed lui dit de ne pas s’en soucier. Et c’est libéré d’un grand poids que nous nous dirigeons enfin vers le poste frontière.

Après les contrôles de la douanes, des gendarmes, des policiers que nous franchissons sans encombres, nous entrons au Maroc. Il est 18h30.

Je n’ai jamais été si soulagé d’y rentrer. Et je n’oublierai pas de sitôt ma première expérience de contrebandier malgré moi…

 

7

 

A l’heure d’aujourd’hui, 18 pcs sur 30 sont « rentrés ».

 

 

Mohamed Saïd, fait à Tétouan du 29 juin au 1er juillet 2010, à 1h37.