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28/10/2015

Inventaire

 


 

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1

Les jours de grand vent, comme c'est le cas aujourd'hui, me font toujours penser au roman de Tahar Ben Jelloun, « Jour de silence à Tanger ».

Cloîtré chez lui à cause de ce vent violent qui ravive sa maladie pulmonaire, un vieillard, que l'on devine être le père de l'auteur, se remémore sa vie, tire des analyses désabusées, se laisse manger par une mélancolie amère.

De la même manière, même si ma vie a à peine débuté, remarcher ici, après trois années d'absence, entraîne mon esprit dans une profonde régression. Une mélancolie abrasive, acide, de celle qui me donne envie de pleurer.

Je retiens des larmes qui me viennent de rien. D'un paquet de pipas soulevé par le vent. D'un vieillard portant un sac. De jeunes écolières en uniforme rentrant en groupe.

À chaque pas sur l'avenue Pasadena, ma mémoire fait l'inventaire des sensations vécues. Des odeurs oubliées. Cette senteur particulière d'une ville en éternelle construction. Le ciment effrité. Le brûlé des terrains vagues, l'aléatoire équilibre des rues inachevés. Je reprends mes marques, je les perds, je mesure le chemin parcouru. Par la ville. Par moi. Par les gens. Tout cela me rappelle qu'il y a bien longtemps, j'avais été un garçon neuf, griffé par des sensations brutes auxquelles je n'avais pas été préparé.

Immanquablement, je repense à mon père qui nous emmenait tous les cinq à la plage. C'était assez loin. Nous grimpions quelques collines puis, en haut de la dernière, celle du Charf, le Détroit de Gibraltar, puissant, bleu, emplissait soudain nos yeux. Et nous dévalions, heureux, enflés par la fraîcheur de ce vent nouveau qui nous avait attendu en haut et qui nous serrait maintenant dans ses bras glacés.

Le chemin de fer longeait la plage municipale. Par intermittence, une sirène puissante avertissait la foule des baigneurs qui arrêtait alors sa course vers le sable. Des gens traversaient encore, d'autres s'immobilisaient. Des enfants dansaient sur les rails, bravant le train qui arrivait au ralenti ; doucement ; puissamment, comme un événement tragiquement irréversible. Puis les enfants s'écartaient au dernier moment dans un rire...

 

Tanger devient une mégapole vorace et impersonnelle. Des quartiers entiers se créent, alignant des immeubles standards et monotones. Des populations nouvelles et sans cesse plus nombreuses viennent tenter leur chance. Mais qui suis-je pour juger ?

Un jour de 1990, mon père acheta un lopin de terre ici. Il y fit construire une maison à l'époque où, boycottée par la monarchie, la ville croupissait dans une médiocrité poussiéreuse. Le lustre des monuments de sa période faste prenait l'humidité et la pisse des ivrognes. Des immeubles inachevés, qui servaient au blanchiment du trafic de drogue, poussaient comme des champignons.

Aujourd'hui, à l'heure du boom économique que connaît la ville depuis une quinzaine d'année, la maison de mon père est toujours là, dans ce quartier autrefois périphérique devenu presque central. Profitant d'une retraite bien méritée, je le vois monter des outils vers l'atelier qu'il s'est aménagé dans une pièce du toit. Cette vision m'attriste malgré moi. Je n'ai pas d'enfants pour faire diversion alors je suis maintenant à un age où je ne verrais que des choses descendre. Où je verrais mes parents descendre. J'aimerais le serrer fort dans mes bras. Mais il n'aimerait pas. Il me montre juste, avec fierté, l'étage au quatrième.

« Alors ? Qu'est-ce que t'en pense ?... »

-C'est vraiment joli... T'as vraiment bien travaillé...

-J'ai repeins le plafond... C'était noir d'humidité. Et les meubles assortis, je les ai tous pris à Casabarrata... Dommage que ta femme n'ai pu venir... J'ai aménagé cet étage pour votre venue...

Mon père a construit cette maison pour ses enfants, quand viendra le temps où ils seront mariés et auront une famille. Il l'a construit en pensant à chacun de nous, pour chaque nouvel étage élevé. Pour ce rêve, il a sacrifié ses articulations. Il a laissé un doigt et de nombreuses cicatrices dans cette coudeuse de barres de fer.

Je reste là. Contemplant le travail délicat du temps. J'observe cette chambre silencieuse. Je regarde le rêve de mon père, éclairé par la lumière calme. Je ne dis rien.

 

2

-Bonjour, est-ce que Pierre est là ?

-Monsieur Hamelin ?... C'est de la part de qui, s'il vous plait ?

-Heu... Un ami... Mohamed Saïd...

-Mohamed Saïd ?... Je vais voir s'il peut vous recevoir.

Je suis un peu déstabilisé... L'homme de l'accueil prend son téléphone. Pendant ce temps, je scrute les livres posés sur leur rayonnage, pour masquer ce court instant de gêne. Ils sont élégamment mis en valeur. La librairie est propre. Elle a pris un cachet que je ne lui ai pas connu auparavant.

L'homme de l'accueil me montre soudain le fond de la boutique :

-Ah, ben le voilà justement qui descend.

J'aperçois en effet Pierre descendre d'un escalier, dans un costume bleu élégant. Je me dirige vers lui pour le saluer. Il me voit. Je vois défiler dans son regard les possibilités de visages qu'il aurait connu et qui pourraient correspondre au mien. Quand il tient la bonne combinaison, ses yeux s'éclaire d'étonnement, de cette surprise de voir qu'une personne, presque effacé de ses souvenirs personnels, existe encore.

-Ah, ben comment vas-tu ?

-Et ben bien et toi ?.. Tu m'as remis ?...

-Bien sûr ! Ben alors ? Ça fait longtemps que t'es pas venu ? Qu'est-ce que tu deviens ?

-Ben rien de spécial... Je vis à Lyon, enfin dans les environs de Lyon...

-Et tu fais quoi à là-bas ?

-Je suis devenu chauffeur de bus...

-Ah ben c'est bien. Et ça va, tout se passe bien ?

-Ben ça va. Et toi alors ? Quoi de neuf ?

-Ben écoutes, toujours là, comme tu vois...

Le reste de la conversation est plus pénible à venir. En fait, elle ne vient pas du tout. D'habitude, Pierre enchaîne toujours avec des anecdotes sur ses amis artistes. Sur les tracasseries et le néocolonialisme du personnel des Consulats européens, qui le révoltent. Il me donne à chaque fois la température culturelle de la ville, et c'est bien pour ça qu'après ma famille, ma première visite, lorsque j'arrive à Tanger, est toujours pour lui.

J'ai connu Pierre à mon arrivée ici, en 2005. Il collaborait lui aussi aux Nouvelles du Nord et travaillait déjà à la mythique librairie des Colonnes, haut lieu littéraire de la ville. Il était à l'accueil. La trentaine, souriant, sociable, chaleureux, et en même temps désabusé ; il se dégageait de lui un fatalisme serein sur la nature humaine, un dandysme discret.

La librairie des Colonnes est traditionnellement l'oasis où les écrivains et les artistes de passage font une halte. Par la force des choses, Pierre est devenu le point de connexion de toute cette faune artistique et intellectuelle Tangéroise. Pourtant, je me disais que Tanger devait bien lui peser, malgré son amour sincère pour la ville, car je trouvais Pierre chaque année plus désabusé, fatigué, et plus érodé encore.

Aujourd'hui, l'érosion a laissé place à un paysage presque définitif. Le sommet d'une montagne devant lequel je m'interroge sur la face à prendre, sans avoir ramené, les pensant inutiles, cordes et pics.

Interrompant ce début de malaise, la clochette de la porte d'entrée tinte. Une jeune femme entre à la librairie et trouvant Pierre, le salue chaleureusement. Celui-ci me présente rapidement puis ils se mettent à discuter d'un projet de traduction d'un livre qui semble bien avancer. Rendu à ma condition périphérique, je me remet à observer les romans sur leur présentoir pour ne pas les déranger. Pierre, monopolisé par la conversation de la femme, ne tente même plus, après quelques tentatives louables, de m'y incorporer.

Je dis finalement :

-Bon, et bien je vais te laisser...

-ça y est ? Tu y vas ?

-Oui... Je viens d'arriver... Faut que j'aille voir de la famille...

-Ben... Ok... Faudrait qu'on se prenne un café à l'occasion...

-Oui, pourquoi pas...

Je retrouve l'animation du Boulevard Pasteur et son bruit. Le brouhaha des paroles et des klaxons. En descendant vers le cinéma Roxy, je ne peux m'empêcher un sentiment amer. Un vide intérieur, ce vide, sentiment familier que je n'avais plus ressenti depuis des années.

Même si je veux en minimiser l'importance, cet écueil m'ébranle. Je me sens redevenir extérieur, accessoire, lointain. Même les murs me montrent désormais leur coté neutre. La connaissance relative et le foisonnement intérieur et complice que j'avais de la ville s'est mué en un sentiment poli de gêne.

Pendant ma marche, mon premier réflexe est bien sûr de penser que Pierre a changé, qu'il a pris la grosse tête, qu'il ne reconnaît plus ses amis... Je me laisse porter par cette pente confortable qui a le mérite d'évacuer ma rancoeur. Mais je sais au fond de moi qu'il ne pouvait en être autrement. C'est moi qui a oublié Tanger. C'est moi qui a oublié Pierre.

Pour ainsi dire, pendant ces cinq années, le Maroc me manquait comme il manque un tableau dans une pièce. Peu. Découvrant une normalité, une stabilité émotionnelle que je n'avais jamais connu auparavant, j'étais tombé sous le charme d'une vie standard inespéré : un travail, une femme aimante, une voiture, un jardin, un chat. Éternel instable, je n'avais jamais espéré si haut.

Pendant ces cinq années, Pierre avait vécu autre chose. Quelque chose qui ressemblait à la vie d'un d'un dauphin dans un bocal. L'enthousiasme à chaque fois bridé de refaire de cette ville un haut lieu de liberté personnelle et artistique. De refaire de la librairie des Colonnes, où les plus grands écrivains de passage venaient squatter et prendre leur avances, le monument littéraire qu'elle a toujours été. Se heurter à l'inertie lente de sa décadence. Émerger, descendre... Faire avec les moyens du bord. Tenir. Et puis un jour, voir débarquer dans cette même librairie l'homme d'affaire Pierre Bergé, l'éternel compagnon d'Yves saint Laurent. Discuter avec lui. Puis voir que le millionnaire décide de racheter la boutique, à la seule condition que Pierre en soit le Directeur.

Tanger valait bien tous ces sacrifices. Pierre les avait fait. Pas moi.

 

3

J'ai négligemment attrapé dans mon poing le cendrier en verre posé sur la table. Mais il a simplement dit :

-Excuse moi, je ne veux pas vous déranger... je veux juste parler cinq minutes avec elle... Et après je vous laisse...

« C'est pas le moment... je te rappelle... » a-t-elle dit.

-On parle juste cinq minutes... Après je te laisse, tu fais ce que tu veux...

Elle a pris un air désolé. D'évidence, pour une première rencontre, la situation était gênante.

Lui était toujours là, debout devant elle. Petit, chauve, trapu. Son visage était agréable et il portait une chemise propre qui, dans mon souvenir, était bleue.

Son insistance et le fait, sans doute, que la persistance de cet état de malaise n'aurait fait qu'alimenter un appel d'air à un éventuel scandale, je dis finalement :

-Vas-y, règles tes affaires, y a pas de soucis... S'il y a un problème, je suis là.

Elle semblait hésiter, par gêne pour moi. Puis elle s'y résolu, après m'être assuré auprès d'elle qu'il n'y avait pas de danger.

Ils sont partis vers la porte du café par lequel nous étions entrés il y a à peine un quart d'heure. Cette porte par lequel, sans doute, cet homme allait sortir de la vie de cette femme.

Pour ma part, c'est par cette même porte que je suis entré dans le monde tourbillonnant, dérangeant, et foisonnant de Majda.

 

Après coup, j'aurais voulu faire comme si j'avais été son ami intime. Une personne importante pour elle. Mais ce n'est pas le cas.

Je fus bien sûr, pendant quelques semaines, quelques mois, un ami sincère à qui elle confiait tout. Une sorte de confident aussi asexué que je pouvais paraître, baignant dans la boue de nos traumatismes communs. Mais lorsque je suis parti de Tanger, chacun a vécu son existence. Elle a rencontré l'homme de sa vie, s'est marié. Et bientôt, nos interactions, de plus en plus rares, ne se limitaient plus qu'à quelques likes sur nos rares statuts facebook.

Je pensais que ça suffisait. Cette indifférence bienveillante. La satisfaction de savoir qu'un ami est présent quelque part dans ce monde, qu'il respire, et que sa situation actuelle ne nécessite pas plus d'ingérence et de consommation de notre temps que nécessaire...

Je n'ai pas voulu croire à sa mort. Je pensais au début que c'était une sorte de blague douteuse, malsaine, comme je pouvais l'imaginer en faire. Un jour, elle m'a dit : « Tu sais Mohamed, ce n'est pas un rôle... Je suis réellement folle... » Les gens qui ne la connaissaient pas assez commençaient sincèrement à écrire des condoléances. J'ai souri. J'ai encore tenu. J'ai attendu de la voir apparaître... Et puis les témoignages de tristesse se sont accumulés. J'ai douté...

Assis sur la chaise de ce café, je joue avec le couvercle métallique de ma bouteille. Je fais des gestes automatiques, traversés par les signaux stimulants que cette vie m'offre encore. J'attends. J'attends encore, peut-être en vain, que Majda finisse de discuter avec cet inconnu.

 

Tanger, Tétouan, Lyon, du 15 juin au 28 octobre 2015, 12h30  

29/06/2010

Chronique d'une corruption ordinaire

 

http://www.routard.com/images_contenu/communaute/photos/publi/023/pt22221.jpg(c)

 

Il y a comme une sorte de réflexe pavlovien lorsque le gendarme vous voit arriver de loin, et qu’il tend son bras pour vous faire signe de vous mettre sur le coté. Vous demandez à vos passagers s’ils n’ont pas de la monnaie sur eux, 50 ou 100 dirhams. Vous-même, vous commencez à chercher dans vos poches. Avec le temps, avec la fatigue de la répétition, vous devenez ce que vous dénoncez. Un corrupteur tranquille et sans remords. Ce gendarme n’est pas là pour votre sécurité. Il est à ce rond point comme un pécheur est à un rocher parce qu’il pense que c’est plus poissonneux. Il vous a péché. Je ne sais pas quelle faute de conduite ai-je commis, mais je sais que c’est assez minime.

Arrivé à sa hauteur, je descends la vitre. Il salue et demande :

-Nationalité ?

-France.

Il adapte alors son discours. Il se met à parler un français correct :

-Permis et papiers du véhicule s’il vous plait…

Je les cherche dans la boite à gant, puis les tend…

-Mohamed Saïd, c’est ça ?

Son visage, très foncé, est crevassé de restes d’éruptions cutanées. Il a pourtant les trente cinq bien tapés. Une mâchoire assez proéminente, qui fait une contradiction avec ses yeux d’un vert tendre. Son uniforme gris sombre, droit, éclatant sous le soleil du midi, maintient son corps dans une droiture que conteste un regard un peu roublard.

-Monsieur Saïd, vous avez fait un excès de vitesse.

-Ah bon ? Il me semblait pas du tout…

-Au moment d’arriver au rond point, la vitesse est limitée à 60, et vous étiez à 75 km/h.

-J’étais en train de ralentir… La vitesse est limité à 80, non ?

-Oui, mais vous étiez à 75, même après le panneau 60.

 

Ok. On m’a toujours appris à ne pas contester un gendarme, parce que ça apporte plus de problèmes qu’autre chose. Je connais rien à la loi et je n’ai personne pour me tirer d’un mauvais pas, si ça venait à s’envenimer. Passons alors dans le dur.

-Et il se passe quoi maintenant ?

-Il faut payer une contravention. 400 dirhams.

-400 dirhams ?... Non, c’est trop… Si j’avais fait un excès de vitesse à 100 km/h, ok, mais là, j’étais à 75, et j’étais en train de ralentir…

-Au Maroc, la vitesse sur autoroute est à 120. Sur route à 100, et aux abords d’un rond point, à 60, c’est comme ça. Et 400 dirhams, c’est rien par rapport aux amendes que vous payez en Europe.

 

Le discours est rodé. J’ai entendu ça toutes les fois où je me suis fait contrôler. On dirait qu’on leur fait apprendre un argumentaire de vente à la caserne. Avec le temps, mon discours aussi s’est rôdé. Avant, je ne savais pas quoi dire, ni quoi faire. Je bredouillais toujours. Pas que ça me gênait plus que ça de lui proposer 50 ou 100 dirhams, mais j’avais l’impression, en le faisant, de commettre un acte encore très confidentiel et terrible, que le gendarme en question pouvait peut être mal le prendre, et m’arrêter pour tentative de corruption. Alors je ne savais pas comment amener la chose. Si je n’étais pas aidé par un cousin ou un ami, les militaires me laissaient alors sur le bord de la route, se désintéressaient de moi, mais je n’avais toujours pas le droit de partir. Ils me coinçaient. Jusqu’à ce que je « comprenne ma tête » comme on dit, et que je m’acquitte de la taxe. Maintenant, avec le temps, et même si je respecte désormais plus que de raison le code de la route pour ne pas me retrouver dans cette situation, je suis devenu un corrupteur modèle.

-Ecoutes, nous on est venu pour passer de bonnes vacances, retrouver notre famille, retrouver le pays, pas pour payer des amendes de 400 dirhams… C’est trop…

-Viens avec moi.

 

Lorsqu’il n’y a qu’un témoin, c’est la parole du gendarme contre la notre. C’est pour ça qu’il faut s’isoler avec lui pour s’entendre. Il n’acceptera jamais de prendre quelque chose de vous pendant qu’une autre paire de yeux vous regarde. Je sors de la voiture et le suis sur le bas coté.

-J’ai que 20 dirhams sur moi, et c’était pour le péage.

Le gendarme rigole :

-20 dirhams ? Tu veux que je fasse quoi avec? Que j’achète une bouteille d’eau ?

-J’ai pas fait un gros excès de vitesse… 20 dirhams, c’est suffisant.

-Moi ce que je te propose, c’est que tu payes 400, et c’est moi qui te donne les 20 dirhams si tu veux.

Je rigole :

-C’est une bonne idée ça…

-20, c’est négatif…

-Bon, 50 dirhams alors. Mais je monterai pas plus haut.

Le gendarme fait mine de réfléchir. Son collègue a arrêté une autre voiture qui vient se garer derrière nous.

-Bon, yallah, tout de suite.

-Ils sont dans la voiture, je reviens les chercher.

 

Je passe ma tête par la fenêtre :

-Bon, j’ai réussit à négocier ça pour 50 dirhams. Vous avez un billet de 50 ?

Mes deux sœurs me regardent, énervés. Elles font la gueule. Problème numéro 2.

-T’as pas fait d’excès de vitesse et tu vas donner 50 dirhams à ce connard!

-Tu veux faire quoi ? Contester ?

-Ben oui, conteste ! Ou alors on paye l’amende ! Il prendra aucune thune de nous ce connard !

-Ok. Donne moi 400 ! T’as 400 à perdre ? Vas-y. Tu veux faire quoi ? Contester ? Tu connais quelqu’un ? Tu peux lui ramener son oncle ? Non ? Moi je veux me barrer le plus vite possible de ce rond point et passer à autre chose. Le Maroc est comme ça. Ça a toujours été comme ça. Tu veux changer quoi ?

 

Mon autre sœur me tend le billet vert. Je reviens rapidement vers le gendarme pour lui « serrer la main ». A ce moment là, je ne sais pas si c’est moi qui a changé ou si c’est mes sœurs qui ont raison. Je sais qu’elles et moi sont les deux faces de ce que je pense de tout ça. J’en suis conscient. Je suis trop fatigué pour monter une explication intelligente et détaillée de la corruption ordinaire au Maroc. Je sais juste que les 50 dirhams que j’ai donnés rempliront une « caisse » que la hiérarchie se partagera à la fin de la journée, et que celui qui me les a soutiré n’aura pas une très grande part. Il est un employé, comme les autres, qui doit travailler pour quelqu’un de plus grand que lui, et ainsi de suite. Etre affecté, en tant que gendarme ou policier dans le Nord du Maroc, est un service qui se paye cher car, dit-on, c’est dans le Nord qu’il y a le plus d’argent à se faire. Alors il faut rentabiliser le plus vite possible, pendant la durée, forcément limitée, de l’affectation. Arrêter tout ce qui dépasse la loi d’un millimètre, même si c’est ridicule. Il m’est arrivé de me faire arrêter parce que j’avais calé à un rond point et que je n’avais pas mis les feux de détresses, pendant les 30 secondes où j’étais immobilisé. De me faire arrêter pour des excès de vitesse mineurs. De n’avoir pas mis ma ceinture alors que je venais à peine de démarrer. D’être passé au feu vert clignotant. Ceux qui ne connaissent personne de haut placé n’ont pas d’autres choix que de se soumettre à la bonne volonté de l’homme en uniforme et subissent un racket quotidien, car paradoxalement, la loi est appliquée de la manière la plus stricte possible.

La crainte du gendarme ici, c’est la crainte de sa rapacité. C’est grave, mais c’est comme ça. Il y a quelques mois, le gouvernement marocain a décidé une augmentation générale des salaires des fonctionnaires qui ont parfois été relevés de plus de 50%, justement pour lutter contre la corruption ordinaire.

Il reste du chemin encore. Et des gens comme moi font sans doute ralentir les choses. Mais je crois que comme beaucoup de personnes dans ce pays, victime de cette sorte de racket, je n’ai pas encore les moyens d’être noble. Et je crois aussi que tant qu’une volonté ne viendra pas d’en haut, de la hiérarchie, puisque c’est en haut que se dirige l’argent récolté, il n’y aura pas de changement. Il est une chose de faire passer le salaire d’un fonctionnaire de 2.500 dirhams à 4.500 par mois. Il en est une autre de renoncer à des dizaines de milliers qu’apporte ce « commerce » à de hauts gradés.

 

Mohamed Saïd, fait à Tétouan, le 29 juin 2010, à 13h17.

19/06/2009

Aller quelque part.

Bebel Gilberto - Simplesmente

Corniche de Tanger by night par Milamber's portfolio 

(*)

 

 

Les années reviennent comme des vagues, une à une. Ces mêmes vagues, ces souvenirs qui se répètent, avec le même souffle. Toujours plus inaudibles, à chaque fois... Des grains de moments. Des grains, oui... Ce sont ces secondes, ces instants, ces années, ces jeunes années où j'apprenais Tanger. Où je m'étonnais, jubilant intérieurement d'une différence si vaste entre mon monde et celui-là. Ce monde où je m'évadais. Où mon coeur se vidait, parfois, pour pouvoir regarder l'inregardable. Tanger, film passionnant. Des pauvres, des gosses à la rue, des jeunes à la ramasse, des policiers corrompus, des arnaqueurs en binôme, des putes fatiguées, des beznassas tocards, des hommes verreux, des hommes verrues... La richesse propre, mêlée de la misère crasseuse. Des murs blancs avec des graffitis dessus. Des angles bleus. Des gens pissant. J'étais là. Je regardais. Dans ce monde où les cordes du destin sont cassées par la nécessité. Où la nécessité fait prendre des chemins que même notre désespoir ignorait. Je regardais. Et je racontais... J'écrivais des histoires avec des bris de verre. Se couper la mémoire. Je regardais tous ces visages. Cet endroit. ça me rappelais toujours le "On doit tous aller quelque part, n'est-ce pas?", que Dostoievski avait placé dans la bouche d'un ivrogne d'un de ses romans. On doit tous aller quelque part, oui... Un homme que j'avais laissé à sa misère l'année dernière, y est encore plus cette année. Un gars du quartier que j'ai laissé à la prison de Tétouan, y est encore cette année. Un oncle a les cheveux plus blancs que l'année dernière. Et moi... Toujours plus écrasé... J'y pensais peu. Le moins possible, du moins. Mais le fait de ne pas y penser n'empèche pas les hommes et les femmes "d'aller quelque part", et de s'y enfoncer chaque année un peu plus. Et de les retrouver érodés. cassés. Voilà.

 

Il est minuit passé. Du haut de la terrasse, je regarde la Corniche. Une animation encore fébrile. Des voitures qui passent. Des policiers qui marchent. Des gens. Des fonds de musique qui sortent des cafés, des bars. Les lumières se perpétuent le long de l'avenue. De grands projecteurs éclairent la plage en d'ellipses pâles. Ces deux femmes qui mangent une glace à quelques tables de là, iront sans doute sucer autre chose dans la nuit. La nuit tangéroise est crasseuse, sale et pathétique. Je regarde la Corniche et ces lumières hésitantes, maladroites. A cet instant, je regrette. Je regrette d'avoir su tout ça. D'avoir vu tout ça, et de l'avoir fait, parfois. Au fond, j'avais pas besoin d'en savoir plus. J'aurais aimé garder cette image quer j'avais, avant. Tanger, le détroit. La lumière iréelle qui prend les murs à certaines heures. Le vent. La vue sur la mer. J'aurais aimé réserver cette surprise pour plus tard.

En fait, je crois, je regrette de ne pas découvrir cette ville chaque année, avec le même émerveillement. Au contraire. Chaque année, le poids du sable recouvre l'ancien. Et ma mémoire devient de plus en plus lourde, comme mon coeur... J'ai toujours dit que la beauté d'un paysage émane plus de celui qui le contemple que du paysage en lui-même. Je suis fatigué.

 

Mohamed Saïd, fait à Tanger le 19 juin 2009, à 00h35