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13/05/2009

Sincerité

Mary J Blidge/Nas/DMX - Sincerity

 

Le RER A passe en fracas sur le quai. Son souffle. Je m'imagine toujours le train me traversant les tempes à ce moment là. Il amorce son arrêt progressif. Nous sommes une cinquantaine d'histoires variées sur le quai. Des histoires à dormir debout, si l'on pouvait. Il n'y a jamais de places dans le train, à ce moment là de la ligne. Tenir son "20minutes", le journal gratuit qu'ils distribuent à l'entrée de la gare, tenir le pilier métalique pour parer aux décélérations du train, tenir son regard, tenir son cerveau. Etre ici me fait toujours penser à une portion d'un circuit de fabrication dans une usine. Ce n'est pas nous qui produisons. Nous sommes la matière première, transportée, lavée, déplacée vers le site de production, auquel on ajoutera d'autres produits, un téléphone, une chaise, une table.

Combien de muscles, de mon visage, de mon corps, ai-je fait travaillé. Combien de millions, de millards de connexions neuronales se sont déroulées dans ma tête? Combien de mots ai-je appris, depuis que je suis embryon. Combien de joules, de protéines, me fournit la paie que je reçoie toutes les 150 heures, juste pour lui dire que nos services sont les seuls qui soient exonérés des charges patronales? La location de mon corps, de la portion du temps qu'il me reste à vivre est une nécessité vitale, j'en suis conscient. Je fais avec.

Ailleurs, ces ailleurs que l'on nous fait miroiter, Tahiti, Cuba, Australie... Ailleurs, c'est toujours un ici pour celui qui y vit. Je ne fuirais jamais ma tête, même si mes yeux voient une eau turquoise, mais j'ai envie d'aller vers les ici des autres, vers les milliers d'ici. Consumer les ici de ma présence, les brûler, comme on brûle des calories. Peut-être en aurais-je pour toute une vie?  

*

Tu cherche dans ta poche un morceau de papier, et ta carte. Tu rentres dans cette cabine téléphonique près de la gare. Il fait un peu froid. Les gens passent autour de toi, pressés. Ils sortent du boulot. Ils rentrent chez eux. Tu voulais un peu l'appeler, parce que t'en avais envie, sur un moment très court. Avant de prendre le combiné, tu remarques cette inscription rapide au stylo bleu, que tu lis : "grosse bite en chien cherche grosse chatte en chaleur", avec un numéro de téléphone en dessous. Tu souris intérieurement. Avant de composer ton numéro, cette phrase te parait révélatrice. Elle parait enlever l'habillage que tu veux donner à tes sentiments, vacillants déjà. Et si c'était ça finalement. Vidée de sa substance, si tes sentiments ne se résumaient qu'à ça. Tu ne veux pas le croire, et tu es doué pour ne pas croire que les choses sont simples. Tu composes le numéro. Un RER passe en fracas pendant 10 secondes. Tu t’arrêtes un moment. Il y a les gens autours, qui rentrent du travail. Il fait nuit, et froid. Le RER D s'arrête. Tu es une écorce vide. Tu es une absence écornée par le froid. Tu entends sa voix, mécanisé par le combiné. Tu dis des choses normales, que tu aurais sûrement dites à ce moment là.

**

"Tu peux pas régler toute la misère du monde. Tu veux aider les autres, mais c'est toi qui es dans la merde, ne l'oublie pas. Qui t'aide, toi? Qui pense à toi? Personne. Même pas toi. Et tu le sais. Alors pourquoi tu fais ça? Pourquoi tu ne fais jamais les choses pour toi?

Tu regardes ailleurs, par la fenêtre. "Regarde moi..." qu'elle te dit. Elle te regarde avec cet air que tu n’aimes pas. Cet air de presque pitié.

-Tu sais, je m'inquiète pour toi... Vraiment...

Tu avais une haute opinion de toi? Elle te fait comprendre que t'es le roi des cons, le dernier des naïfs, qu'en fait, tu as un grave problème psychologique. Tu avais une haute opinion de toi, parce que tu tolérais de grandes marges de manoeuvres dans ton espace? Tu as fait vivre dans cette marge, un marécage où les piranhas se reproduisent et se déchirent entre eux. un mini enfer. Tu en es responsable. L'enfer est pavé de bonnes intentions. Les fondations du paradis sont construit sur une décharge.  

***

Il arrive un moment dans ta vie où, soudain, tu t'entend dire le contraire de ce que tu penses. Tu te vois faire ce dont tu ne te serais jamais cru capable. Tu te vois être un autre, et c'est toi. Tu t’entends être ce que tu devrais être, à ce moment précis, parce que c'est dans l'ordre impérieux des choses. Mais tu n'en a pas envie. Et tu ne fais rien. Tu te dis que de toute façon, ta parole n'a pas de valeur. Tu ne te respectes pas. Alors ta vie devient un grand n'importe quoi. T'as envie de recommencer à zéro. T'as envie de déchirer la page de ta vie, et recommencer à écrire. Tu te dis que cette connerie devrait s'arrêter. Toi qui aime l'ordre et la perfection. Toi qui aime que les lignes soient bien tracés. Tu ratures. ça fait pas propre, ni ordonné, mais t'apprend à les accepter, ces ratures.

****  

A chaque fois qu'elle s'assoit à coté de moi, sa jupe courte se replie, dévoilant ses cuisses galbées, brunies par des collants satinés.

Elle me répétait souvent ce genre de truc. Si c'était pas toi. Je t'aurais giflé pour ce regard. Selon elle, j'avais une chance presque irréelle d'être avec elle. Je lui faisais comprendre que j'en avais rien à foutre. Alors peut-être qu'elle aimait cela, cette résistance. Face à son charme, face à sa sensualité explosive. Elle avait une classe naturelle et les formes affolantes, sublimés par ses robes choisies. Une grâce animale. Notre rencontre a été un accident. Elle aimait le luxe, le jazz, la décoration intérieure, le design, et Clark Gabble qui représentait pour elle le summum de la classe masculine. Avant moi, elle était sortie avec un sportif célèbre, juste avant, un chef d'entreprise. Elle s'était toujours habituée à une sorte de monde, trop loin du mien, simple fils d'ouvrier. C'est elle qui me fera dailleurs découvrir des trucs comme l'aïoli, les câpres, et d'autres conneries que ma rusticité ne pouvaient apprécier apparemment à sa juste valeur. Elle me le reprochais souvent.      

Elle me fait comprendre le chemin qu'il me reste à faire pour être un homme. Un vrai gentleman. Elle me fait comprendre tous les artifices qu'il me faut assimiler pour paraitre un homme parfait. Mais je suis pas là pour faire des parades amoureuses. Je suis pas là pour mentir ni jouer un rôle. Tu comprends? J'ai besoin de sincérité... J'ai besoin de fumer cette putain de vie sans filtre. M'en faire éclater les poumons, la tête. J'ai besoin d'un amour en crue. D'un amour qui me fera mourir, noyé. J'ai besoin d'une femme de 10 mètres, pour qu'elle m'écrase dans ses bras, dans ses seins, dans sa bouche. Pour qu'ellle m'écrase d'amour. J'ai besoin de mourir, étouffé par toute la sincérité de ce monde.   

 

 

 Mohamed Saïd, Paris. 2008. 2009.

 

 

12/12/2008

Point de rupture.

« On a tous un point de rupture. J’en ai un. Vous en avez unKurtz a atteint le sien. »

Apocalypse Now. 1979. 

 

Je n’ai pas tout de suite compris que ça pouvait me dépasser. Pour moi, c’était juste des mots. Ça tournait, c’est vrai, un peu trop vite. Avec une rapidité étourdissante. Des mots, des phrases dans ma tête. Des pensées, comme on dit.

Sur ce que j’étais devenu d’abord. Sur ce que j’étais, ici. La place que j’avais. Bref, toutes ces questions habituelles qui, quand on les écrit comme ça, ici, ne veulent rien dire ; mais qui, dans sa tête, dans la résonance de ses milliers de souvenirs, de ses milliers de bruits, dans le chaos indescriptible des idées, des images mémorisées, dans l’écho infini des cris et des évènements qui ont jalonnés notre existence, prennent une dimension orchestrale. Oui, c’est un peu ça… Orchestrale. Le déroulé de sa vie, de ses idées, en sourdine, le crissement léger de sa future brisure, des mouvements saccadés, comme ceux d’une caméra sur l’épaule. Des paysages, des murs tagués, un bâtiment long, le paysage de son enfance. Ça avait commencé le matin déjà. Des mots, des phrases, sortes de monologues, de ceux qu’un écrivain voudraient tant garder s’il existait des dictaphones de l’esprit. Mais ce n’était que des paroles, des aphorismes inachevés, qui ne voulaient rien dire, qui en laissaient place à d’autre, la seconde suivante. Un torrent. Je n’ai pas compris tout de suite.

Peut-être les réminiscences, un peu toxiques, de ce film diabolique qu’est Fight Club, que j’avais revu en boucle toute la nuit. Peut-être les réminiscences de livres que l’on ne devrait pas lire le soir, comme quand on ne devrait ne pas trop manger la nuit, avant d’aller dormir. Ça donne des cauchemars parait-il. J’étais rodé pourtant. Déjà érodé pourrait-on dire même. Il ne restait pas grand-chose à effilocher de mes illusions. C’était peut-être tout ça…

J’étais devenu un de ces intellos raté à la con, par-dessus noir, à lire un Dostoïevski après l’autre, un Beckett par heure, du Marc-Edouard Nabe en tranche. Dans ma poche, « le retour », de Harold Pinter, je le lisais dans le RER, un samedi soir, à l’heure où tout être humain doté d’un sexe met ses habits chamarrés dans l’espoir, après une parade nuptiale, musicale et rythmée, de rencontrer son reproducteur idéal, d’un soir ou d’une semaine, après une parade où il n’y aurait au fond pas tant d’élus que ça... Je regardais ces groupes de femmes, maquillées, coiffées, en robe de soirées déjà, en route pour les soirées, prêtes à éclater de rires entre copines, un peu ivres, prêtes à faire leur danse de pétasse pour sélectionner, dans la masse des bidons, les mâles dominants. Et vice et versa…

Non. J’ai l’esprit mal tourné. C’était le samedi soir. A l’heure où des gens, tout ce qu’il y a de plus normaux, sensés, sans « prises de tête », reprenaient leur liberté, vivaient un petit bout de leur rêve de star, allaient décompresser du stress d’une semaine merdique. Ce stress s’en irait par la danse, par la boisson, par les rires éclatés entre amis, par les cris, par l’orgasme, par n’importe quel moyen, mais il s’en irait. Et on n’en reparlerait plus. Voilà, évaporé dans l’air. Compteur à zéro. Re-semaine merdique. Re-samedi soir. Repos le dimanche. Et rebelote. Y a pas à dire, on avait vraiment tout prévu pour les gens normaux…

Devant moi, à quelques sièges, une grosse femme noire, sénégalaise ou malienne sans doute, se met à parler à un couple de jeunes qui a eu le malheur de s’asseoir en face d’elle. Jésus est là, partout dans l’air, pour vous. Vous savez, il peut vous aider dans votre vie de tous les jours. Jésus vous aime, il aime ceux qui s’aiment. Témoins de Jehovah. Bonheur. Sérénité. C'était vraiment incongru de mettre Jésus dans cette rame de train, dans cette ambiance pré-festive.

Le couple, avec une dignité indifférente, l’écoute poliment… Ils sortent à Gare de Lyon. Un mal de crâne qui devient terrible. Les mots s’accélérent. Cette fois, avec une effrayante vibration. J’ai envie de sortir de ce crâne et je ne peux pas. Je me noie littéralement dans ma tête, cette baignoire où je ne peux plus respirer. Pris dans le rotor d’un tourbillon sans fin. Un douloureux manège où les mots, les pensées, les images, les sentences, les silences, pris dans une force centrifuge meurtrière, vrillaient complètement ma conscience. Une panique intérieure commença alors à me prendre. Et j’ai compris. C’est en arrivant à Nogent-Sur-Marne, à seulement quelques stations de chez moi, que je l’ai su : J’allais perdre connaissance. Quand ? Bientôt. Mon champ de vision commençait à se rétrécir, à s’obscurcir. Des picotements me prenaient dans les jambes, dans les bras. Tenir. Respirer. Pas dans le train. Ça serait trop ridicule. Pas très pratique pour les secours. J’essayais de fixer mon regard ailleurs, de respirer, profondément. Ma station. Arrêt. Me lever. Tenir le pilier métallique. La tête tourne, lourde de ce manège fou des mots. Je me traine hors du train. Descendre les escaliers… Mélange étrange de peur et d’une joie impudente… Ce n’est pas moi… C’est mon corps en fait… C’est à cause d’une maladie, dans mon corps… Mon corps crie au secours en fait... ça se traduit par ces pensées rapides... Dites moi que c’est une tumeur au cerveau… Faites que ce soit une tumeur au cerveau… Faites que ça soit un truc physique qui explique ça, qui explique tout ça… Qu’on l’enlève, et que tout ça finisse, que tout redevienne comme avant… On m’ouvrirait la tête, on enlèverait la tumeur au laser, et ça serait fini… ça serait fini…

Mes jambes me portent à peine… Avec la froideur d’un chirurgien qui sait ce qui va se passer, j’écris en gros, sur le carnet de note que je tiens, mon nom, mon prénom, et le numéro de téléphone de chez moi. On trouvera ce carnet sur moi, quand je serai inconscient. J’ai envie de me coucher directement sur le sol… Sur le sol de cette gare… Il y a trois personnes. Éviter un éventuel choc de front sur le carrelage de ce sol… Je prends un malin plaisir à imaginer le contact de mon front sur le sol froid. Sentir le froid sur ma peau. Un froid. Sur la base de mon front. Sombrer. Ce sentiment d’abandon infini… Enfin. Car il s’agit bien de ça… ne plus être responsable de soi, de son corps. Perdre le contrôle. Perdre, vraiment. J’imagine que des bras me portent, à ma place, me mettent dans une civière. J’imagine les paroles autour de moi, les regards. Surmenage. Cancer. Dépression. Crise. Être le tout dernier étron chié par cette société, qui en chie cent toutes les minutes… être rattrapé par la voiture balai de la vie. Être disqualifié de la vie. Pour un temps. Arrêter de courir. Ça coûtera de l’argent, encore, du temps. Mais prendre un nouveau départ. Avoir une circonstance atténuante, d’avoir été faible…

Pourtant, je ne tombe pas. J'ai encore le contrôle. Avec peine, je marche. J’aimerais tomber, mais en faisant l’effort de sortir du train, d’avoir descendu les escaliers, j’ai un peu distrait le manège infernal dans ma tête. Je reste dans cet état de lourdeur humide, comme un ciel chargé, juste avant l’orage. Mais la première vague est passée. Je m’avance péniblement. Je me dirige vers le guichet. Derrière sa vitre, il est assez loin, vers une porte, en train de discuter avec un collègue. M’apercevant, il se dirige vers moi.

-Oui, bonsoir ?

- Bonsoir… Excusez-moi de vous déranger… Je sais pas trop quoi vous dire… Je… Je suis dans un état proche du malaise…

Il me regarde, interrogateur.

- Ça va aller ? Vous voulez qu’on appelle les pompiers ?

-Je ne sais pas justement… Je ne sais pas du tout… J’ai pas envie de les déranger pour rien… Je sais juste que là, je ne pourrais pas rentrer chez moi… Je suis dans une espèce d'entre deux... C'est pour ça que j'aimerais attendre...

Il me regarde avec compréhension, sans me prendre pour un con ou un fou. Effort de politesse, d’humanité, que j’apprécie. Un brave type, ce gars.

-Attendez, je vais vous apporter une chaise et de l’eau sucrée. On va vous laisser vous reposer, pour voir si ça passe.

-Oui, c’est mieux de faire ça… J’ai pas envie d’appeler les pompiers et de les déranger pour rien…

Il disparaît un moment de sa vitre de guichetier, puis je le vois sortir par une porte, sur le coté. Il me rapporte une chaise, il me tend un gobelet, avec de l'eau sucré.

-ça vous arrive souvent, ces malaises?

-Non... C'est la première fois justement...

-Vous n'êtes pas diabétique, anémique ou un truc comme ça...

-Non... Je ne pense pas...

21h45. La gare, en ce samedi soir, est déserte. Une femme, attend. Un homme regarde le plan général. A intervalle régulier, un flux de voyageurs, descendu du train, envahit la grande salle en un brouhaha de paroles, de bruits de pas, de bip des pass navigo et de saillies métalliques des barrières que l'on passe. Puis ça s'estompe, doucement, presque aussi rapidement que c'est venu. Et la gare redevient déserte. Toujours au fond de mon brouillard, j'observe ce calme linéaire. Penché. Le guichetier revient.

-ça va mieux?

-Je ne sais pas...

Il me regarde, souriant avec bonté.

-J'espère que je ne prolonge pas votre service, fais-je, un peu gêné, j'ai vu tout à l'heure que alliez partir...

-Oh, non, pas du tout, vous inquiétez pas pour moi, je suis en service jusqu'à minuit, alors... Prenez votre temps, reposez vous bien.

-Merci...

-Par contre, je vais vous demander votre nom, votre prénom, et le numéro de sécurité social...

-Oui, bien sûr... Je vais voir si j'ai ma carte Vitale sur moi... Mais pourquoi le numéro de sécurité social?

-Ben en fait, on le demande quand une personne a un problème dans la gare... On enregistre les personnes. Et si on appelle les pompiers, ou si vous allez mieux mais qu'il vous arrive quelque chose dans la rue, même si vous êtes sorti de la gare, vous êtes couvert par l'assurance de la RATP, à partir du moment où vous avez été enregistré ici...

-Ah ok. C'est bien ça.

Il prend minutieusement mon nom, mon prénom, le numéro de ma carte d'identité, mon adresse, le numéro de sécurité social, mon téléphone...

-Je peux aussi vous donner mes préférences sexuelles et ma marque de pneu préférée si ça peut compléter mon dossier...

Il rit:

-Non, ça ira, je pense que ça sera tout!...

Cette proximité de l'inconscience ne trouble en rien mes capacités d'interaction. Je trouve ça étrange. ça me gêne. J'aurais voulu avoir les idées confuses, le délire facile. Mais c'est le contraire. La parfaite lucidité, un peu embrumée, c'est tout. J'aurais voulu un scénario plus tragique, un truc plus flamboyant. C'était la première fois que je ressentais un terrassement physique aussi fort. Fallait que ça soit pour quelque chose qui en vaille la peine... Fallait que ça soit un tournant dans ma vie... Un cancer qui me clouerait dans un lit d'hôpital pendant un an. Un ulcère, une tumeur, un séjour dans un hôpital psychiatrique, un putain de truc, où il y aurait un avant, un après. Une souffrance, puis une rédemption. Le scénario classique putain. Pas cette vie samplée qui tourne en boucle à l'infini. Comme tourne en ce moment, dans ma tête, tous les détritus, toutes les déjections de sentiments usés, éreintés, que je n'ai pas voulu jeter, expulser. J'essaie de me lever de la chaise. Mes jambes sont encore faibles. Je reste dans cet état désagréable, cotonneux, picotements physiques et mentaux. Tension nerveuse toujours à une sorte de paroxysme borné. Mes mains tremblent. Mais je ne tombe pas... Mais je ne me réveille pas non plus. J'essaie de marcher.

-Je vais faire un tour... Je vais voir si ça va un peu mieux...

Le guichetier acquiesce. Je ne regarde pas ce qu'il y a autour de moi. C'est ce qu'il y a autour de moi qui s'engouffre dans mes yeux, machinalement. Hébété. Je monte des escaliers, un à un. Je m'agrippe à la rambarde. Ma vie. Mon année. Ma semaine, ma journée. Cette putain de journée. Ces mots ininterrompus dans ma tête, mélasse collante et boueuse, de Céline, de Pinter, de Tolstoï, de Tyler Dordon, de moi, de elle... Mon cerveau englué. Ma place ici. Ma joie de pouvoir enfin avoir le temps d'écrire. La détresse rentrée de mon incapacité d'écrire quoique ce soit de construit. La détresse rentrée de rencontrer le vide de ma propre légèreté. Illusion vivante. Le vide de ceux que j'essaie d'aimer, d'aider. La détresse rentrée de me heurter à un mur d'indifférence. La détresse rentrée d'avoir laissé cette clé usb, dans ce cyber, où il y avait tous mes documents. La détresse rentrée de voir avec quelle vitesse elle a été volée. La détresse rentrée d'être dans ce monde. La détresse rentrée. Ma dignité. Ma fierté. Dans l'après-midi, besoin de parler, déjà. Besoin d'expulser quelque chose... à quelqu'un qui me comprenne... qui me tolère... Mon répertoire. Pas lui... Pas elle... pas lui... pas assez fou... pas assez fou... pas assez folle... pas lui... pas assez fou... Pas assez tarée... Trop taré... pas assez. Arrivé à Z, personne.

Il n’y avait personne dans ma vie que je pouvais salir de mes doutes, de mon incohérence. Personne pour faire l’éboueur de mon esprit… Il n’y avait personne dans ce parking à ciel ouvert. Sol mouillé. Le froid glacial. C'était à l'orée du Bois de Vincennes. Le manège des mots reprenaient lentement dans ma tête, doucement, puis tournait de plus en plus vite. Sur un parking à ciel ouvert. Sous la pluie. Oui, ça avait de la gueule. Étendu sur le coté. Sur le sol mouillé.

La tension reprenait alors, comme si j'étais tiré par deux cordes contraires. Je commençais à tituber. Je commençais à me sentir mal... Et puis soudain, la lune, là, dans le ciel... J'ai vu un croissant horizontal, dans ce noir. J'ai senti dans mon coeur un serrement qui commençait à monter, à monter... Il n'y avait personne. Juste l'obscurité, la lune, et moi. Dans mon coeur. Quelque chose que je ne pouvais plus réprimer... Une transe. Puis. Une. Compression...

 

Et puis, alors, j’ai fondu en larmes.

J'ai pleuré. J'ai enfin pleuré. C'était d'ailleurs plus des tressautements nerveux que de larmes. Mais j'ai pleuré. Et à l'instant même où j'avais lâché les vannes, toute ma tension avait disparu. C'était comme si ça n'avait jamais existé. Instantanément, dès la première seconde, cet état d'équilibre précaire entre conscience et inconscience avait totalement disparu. C'était si extraordinaire que j'en restais un moment ahuri. Une joie diffuse, une légèreté inédite. Rien. Tout à coup, ma tête était devenu un désert serein et calme. J'en étais honteux... Alors... C'était donc ça... C'était ça... Juste ça... Toute cette journée, toute cette errance. Juste pour trouver un endroit où pleurer… Je ne pouvais réprimer ce sentiment de « bonheur » qui commençait à m’envahir, qui me déstabilisait, que je jugeais trop artificiel pour être réel, vrai, trop facile, tout d’un coup, pour être mérité…

J’y réfléchissais, et la seule explication que je trouvais, c’est qu’en quelques secondes, en quelques larmes, j’avais purgé des mois et des mois de gris.

Chacun est une usine qui produit des fumées toxiques. On prend la matière première dans le sous sol des évènements qui nous arrive. Les évènements contraires à notre volonté, sont transformées en déchets, en fumées nocive, et chacun a sa cheminée d’usine. La colère, la parole, l’écriture, la tristesse, la mauvaise foi, la haine. J’étais quelqu'un de normal. Mon seul tort, c'était d'avoir une cheminée d'usine dirigée à l'intérieur de moi. De m’intoxiquer. Lentement. Jusqu’au point de rupture…

Il me faudra du temps pour savoir pourquoi. Comment, et à partir de quel moment de ma vie s’est mis en place de processus. Mais c’était de toute façon un autre travail. Une autre thérapie à faire. Ce qui me rendait heureux, sur ce parking, à l’orée du Bois de Vincennes, où soufflait un petit vent glacial, c‘était de savoir une chose. Savoir avec certitude ce dont je doutais alors seulement quelques minutes plus tôt.

Je ne me suis pas perdu... Je n’ai pas changé. Même écrasé par les choses, enfoncé dans ce marécage de mes mauvais sentiments. Je suis toujours là, le même qu‘avant.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, le 10 décembre 2008, à 22h48

 

 

26/11/2008

Allerr Haut

Faze-O Ridin high

Voilà ce que je m'étais dit. Si je devais perdre le contrôle, un peu, pour être un peu heureux. Si je devais ne plus être moi, profondément détruit. Si je pouvais remonter à la surface de la vie. Je m'étais dit que ça me suffisait, un peu. Si je jetais quelques rêves usés, éculés.

Le RER B. Chatelet les Halles. 8h15. Le quai bondé, puis la bousculade, pour rentrer. Entraîné à l'intérieur par la masse des gens, ceux qui ne peuvent rater ce train... Compressé les uns les autres. Je l'ai senti me pousser derrière. Je me retourne, découvrant son visage mâtiné d'un sensible sentiment d'excuse et d'un air de défi calme, souriant. Je me sens obligé de lui dire:

-Vous savez, c'est la partie de mon voyage que je préfère... Le moment de rentrer dans le train. Etre balloté et poussé par les gens, par derrière.

Elle sourit.

-Ah bon? Vous trouvez cela agréable?

-Enfin... ça dépend par qui, bien sûr.

-Oui, en effet... C'est vrai que c'est plaisant de prendre le métro, pendant les heures de pointe...

-C'est une expérience anthropologique assez intéressante.

La quarantaine bien classe. Blonde. Assez belle. Bourgeoise.

Je regarde fixement le magazine qu'elle tient en main. Puis je la regarde.

-C'est pas grave, vous savez... ça arrive même aux meilleures de lire "Elle". 

-Je sais... Mais je suis obligé de tout lire... Je travaille dans la presse.

-Ah bon?... Mais vous avez une très bonne excuse alors. ça me rassure.

-En fait, je regarde surtout les images.

-Ne vous justifiez pas... On a tous nos défauts. Je vous garde quand même.

Elle essaie de ne pas sourire trop grand. Elle continue à me regarder, enfin, on se regarde. Au fond, on ne veut pas autre chose. On teste chacun son pouvoir de séduction, elle, la quarantaine, qui peut encore séduire des petits jeunes comme moi, et moi, capable de tenir la route intellectuellement, et ça a marché, des deux cotés.

Gare de Saint Michel Notre Dame. Elle passe devant moi, tout près, en me regadant en coin au passage:

-Je descend ici.

-Faites attention à vous... Pleins d'autres dangers vous guettent dans la jungle... Méfiez vous des escalators...

 

Voilà. Après la sonnerie, les portes de la rame claquent et referment le théatre. A l'intérieur, on me regarde avec un sourire narquois et complice. Un collègue de travail, alors en retrait et entrainé vers le fond par la foule, revient près de moi, le wagon s'étant un peu vidé.

-Putain, heureusement qu'il n'y avait qu'une station... Vous passiez à l'acte dès la deuxième! 

 

Oui, heureusement qu'il n'y avait qu'une station m'étais-je dis. Elle aurait vu l'imposture à la deuxième. Voilà ce que je m'étais dit. Si pour un peu de bonheur, je devais perdre un peu de contrôle. Si je devais ne plus être moi, homme détruit. Boursouflé par ces médicaments qui me rendent heureux, qui me rendent "normal".

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 26 novembre 2008.