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21/11/2009

A l'ascension de la Mosquée de Dieu (3/3)

Le mien se calme un peu. Le pain noir que nous avons apporté avec nous a un goût infiniment plus agréable ici. Salah trouve un peu de cendres sous lesquelles couve une chaleur encore propice. Les restes d'un feu de berger, sans doute. Nous y précipitons nos mains pour les réchauffer. Je saisi une pierre brûlante que je place entre mes paumes avec un plaisir presque charnel... Le temps s'est couvert davantage. Le froid est plus dur. Les premières plaques de neige. Et ce sentier, qui monte maintenant presque à l'abrupte. La Mosquée de Dieu a disparu depuis bien longtemps derrière un versant plus proche. Je ne saurais dire vers quel coté il se trouve maintenant, alors c'est avec un admiration réelle du sens de l'orientation de mes cousins, que je vois soudain son sommet géant déboucher de l'horizon. Je n'ai jamais été aussi proche de la montagne, et je ressens soudain une excitation qui fait cogner mon cœur... Ils n'ont jamais été par ici mais ils ont, par ce sens de l'orientation propres aux montagnards, évité les villages, évité les ravins, évités les culs de sac. Si j'avais été seul, encore une fois, je n'aurais pu réussir à venir jusqu'ici. Je me serais perdu, comme je me suis perdu tant de fois, lors de mes précédentes tentatives... J'avais tout essayé. Par l'oued principal, avant d'être arrêté par une muraille de ronces infranchissable. Par une piste qui m'avait mené sur une falaise. Par un sentier qui me dévia du but sans que je m'en rende compte. Avec le temps, l'idée de la conquête s'était peu à peu émoussée. Trop loin à pied, trop haut. Trop risqué aussi. Ça me paraissait irréalisable à mon échelle. Pas que l'obstacle physique fut insurmontable, mais c'était surtout l'obstacle humain qui m'inquiétait. L'aventure de la femme et des enfants du village m'avait ouvert les yeux sur des dangers que je ne soupçonnais pas. Alors, les années passant, même si je regardais toujours la montagne avec envie, je ne faisais plus de tentatives. Je crois que j'étais maintenant trop vieux pour ça, trop adulte, dans le sens où ma présence d'homme dans le champs des autres, dans leurs villages, aurait été perçue comme une agression, une invasion suspecte difficilement pardonnable... On n'était pas dans l'Atlas, on était dans le Rif, dans l'un des endroits les plus reculés... Ça ne m'empêchait pas d'en parler, de saisir la moindre occasion pour en discuter avec mon oncle, mes cousins, sur les possibilités d'attaque. Ils savaient alors que ça me tenait à cœur, même s'ils ne comprenaient pas trop. La femme de mon oncle eut cette phrase formidable qui traduisait bien l'antagonisme de nos pensées respectives: "Pourquoi tu veux aller là-bas? Ça fait bien longtemps que le plat de semoule s'est vidé définitivement..." La survie, toujours.

C'était au troisième jour de l'Aïd El Kebir, fête que je passais dans mon village natal du Rif, le matin même, aux environs de 8 heures. Mon premier hiver ici, depuis ma naissance. La veille, la neige était tombée, et le sommet de la Mosquée de Dieu était resté blanc. "Tu veux y aller?" Je cru à une énième plaisanterie. Mais mon cousin Salah me dit de me préparer. Le gros des visites de la fête était passé, il n'avait pas de travaux dans les champs. Et, me dit-il, il pourra opportunément aller rendre visite à sa tante, qui habite très loin, plus haut dans la vallée. Nabil, le grand dadet, vint s'agglomérer à notre aventure par accident.

Et alors que j'avais abandonné l'idée, ou du moins, remis à plus tard ce rêve irréalisable en attendant des circonstances plus favorables; alors que le sommet transpirait devant mes yeux des échecs successifs de mes précédentes aventures, au point que je ne pouvais plus la regarder qu'avec une pointe d'amertume, voilà que je suis là, sans avoir rien préparé, sans que j'y ai même pensé, à portée de but. Nous traversons une sorte de plaine, qui me semble être la base de la pyramide du haut sommet. Déjà, les deux cousins ramassent de la neige qu'ils se jètent ensuite sur la gueule en rigolant. Un vent fort et glacé. En montagne, les perspectives trompent énormément, mais je reconnais ce sommet, qui a la même forme, vue depuis mon village ou ici, et à la base duquel je suis maintenant insignifiant. Je grimpe avec célérité malgré la pente. La respiration se fait plus difficile. J'entends mon souffle, sourd, comme s'il était à l'intérieur de ma tête. De gros rochers parsèment mon parcours, une végétation touffue, rase, pliée sous la neige. Dans mon esprit, c'est la métaphore de ma vie qui se joue. Ce n'est pas un sommet que je gravis. C'est mon destin. Dur, emplie de pièges, de freins, de fausses routes, de doutes, d'échecs, de tristesse. La Mosquée de Dieu sont tous les buts que je me suis fixé dans cette vie. Des buts bien trop hauts, bien trop loin pour moi. Des buts inaccessibles. Alors je sens que si je réussis ici, je pourrai tout réussir dans ma vie. J'avance, porté par cet espoir, le cœur frétillant d'une joie qui commence à déborder. Je ne sais combien il reste de mètres avant le sommet. Le nez sur le sol en forte pente, on grimpe, jusqu'à ce que l'on ne monte plus. Jusqu'à ce que ce que la terre s'arrête. Bientôt, j'escalade un mur qui n'a rien de naturel, des empilements de pierres. Puis. Le ciel s'ouvre enfin. De tous les cotés. La terre a disparu sous nous. Je suis au sommet. Sur un monticule de pierres qui semblent être les ruines d'une cabane... Peut-être la maison du plat de semoule... Un piton blanc planté là, tout au milieu du sommet, sans doute érigé par les espagnols du temps du protectorat... Et puis le ciel derrière... la terre derrière tout ça... Je peux voir l'autre coté de la montagne, de l'autre coté de notre vallée, de l'autre coté de cette cuvette, notre prison, celle qui nous isole du reste du monde... D'en haut... vers le bord de mer... le village côtier de Torrès... l'île de Cala iris... Le haut massif noir des Bokkoyas... la route de Snada... Tous les villages traversés... Le nôtre, invisible maintenant sous la brume grise... Et puis de l'autre coté, vers le cœur du Massif... quelques bouts de virages de la P39, la route qui relie Tétouan à Hoceima... Targuist, son barrage... Ketama, les trois monts enneigé du Tidighine, les plus hauts sommets du Rif... Je dévore tout ça, je ramasse des yeux, comme si le paysage visible et magnifique qui s'étendait autour de moi était du sable que je devais fourrer dans mon sac, je ramasse tout ça, avide, empressé, comme si je devais en ramasser le plus possible... à coté, mes cousins sont assis sur les ruines. Ils contemplent aussi le paysage. Ils sont heureux, je crois. Le vent souffle fort autour de nous. Nous sommes loin, bien loin des hommes, mais près, non plus de Dieu, car nous nous rendons compte que même ici, nous sommes si bas, mais au plus près de nous-même. Ma joie a quelque chose d'incandescent. Mais aussi, un peu, de branlant dans son expression. Quelque chose de bancal. J'ai atteint mon but. Un but de plus de 20 ans. J'ai un sentiment de plénitude, d'accomplissement, troublé par une déception douce. Et bientôt, même, cette déception commence à prendre un peu de place dans cet élan de bonheur. Je me dis. Voilà. Désormais, il n'y aura plus de magie en ce lieu. Il n'y aura que ce que voient mes yeux, et le souvenir que j'emporterai avec moi: des rochers, des pierres empilées, une ruine, un piton. Un sol irrégulier, comme la vie. Je ne m'attendais pas à autre chose, mais il y a quand même un décalage, sans que je sache où.

En fait, je crois que je suis comme cet homme de la légende, qui a gratté le plat de semoule pour savoir ce qui le remplissait. Rien le remplissait, connard. Rien. C'était la magie à l'état brut. Un rêve beau. La magie qu'aucune âme ne pourra jamais toucher avec son cœur sale. La magie fuira toujours celui qui veut savoir d'où elle vient. C'est un fétu de paille en filigrane de la vie, un fétu qui fuit avec le vent provoqué par les gens trop sensés, sans jamais les rencontrer. Assis sur les ruines avec mes cousins, nous goûtons à la paix, au silence, à la solitude qui règne ici. Je savoure mon bonheur.

Mais je pleure aussi, à l'intérieur, la mort de mon rêve.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris. 14 -20 novembre 2009. 23h26.

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PS: (Tout ça s'est passé en janvier 2006. Mais j'ai écris ce texte après la lecture de l'excellent "Annapurna, premier 8000" de Maurice Herzog, qui m'a donné envie d'écrire sur l'aventure humaine que représente souvent l'ascension d'une montagne. Je me suis retrouvé dans les tâtonnements, les interrogations et les fausses routes de l'expédition française pour trouver le meilleur angle d'attaque pour vaincre l'Annapurna, 8065 mètres. Mais soyons franc. Il n'y a aucune échelle de valeur commune entre la chaîne himalayenne, l'Everest, 8600 mètres, et la chaîne du Rif, dont le sommet culmine "seulement" à 2500 mètres environs, même si pour beaucoup de géologues, cette chaîne a quelques caractéristiques de la haute montagne. Après quelques recherches, j'ai même découvert que l'altitude de la Mosquée de Dieu, Jama3 de Llah en arabe, que j'estimais à 2000 mètres d'altitude, était en fait de 1500 mètres. Sachant que ce sommet se situe à une trentaine de kilomètres de la mer, ça fait tout de même une forte pente, ce qui donne cette forte impression de hauteur (Mon village doit se situer à 500, 600 mètres d'altitude.) La forte déclivité des montagnes du Rif qui se jettent dans la mer, passant de 2000 à 0 mètres d'altitude en seulement 30 kilomètres, est d'ailleurs responsable de deux faits majeurs dans la région du Rif méditerranéen. 1- Elle prive ces régions littorales des pluies (Le Rif est la région qui a la plus forte pluviométrie de tout le Maroc, mais seulement coté Sud de la chaîne, vers Fès, Mecknès. Coté méditerranéen, c'est la sécheresse) 2- Ces pentes abruptes, qui alimentent l'énergie cinétique des écoulements, favorisent les ravages catastrophiques causés par les oueds lors de fortes pluies inopinées, à l'automne ou au printemps, redessinant à chaque épisode et à la faveur de glissements de terrain parfois violents, un nouveau cours. Voilà pour le contexte littéraire et géographique de ce récit. C'est chiant, je sais, mais ça relativise et remet un peu dans son contexte "l'exploit". D'ailleurs, si vous êtes arrivé à lire cette histoire jusqu'ici, sans vous endormir sur votre clavier, vous avez aussi fait un exploit :-p)

 

19/11/2009

A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (2/3)

Un chien, puis deux chiens enragés m'avaient accueillit lorsque je suis descendu dans ce village. Ils aboyaient vers moi toute leur rage de l'étranger. Puis les enfants, ces sortes d'émissaires naturels dans tous les villages du monde, ont accourus. Ils m'entourèrent. Leurs visages étaient tannés par le soleil. Quelques cicatrices, des éraflures. Vêtus de vêtements de toute couleurs, parfois déchirés et boueux, ils me regardaient fixement. Ils attendaient. J'étais jeune, seul, sale, suant sel. Après un silence méfiant et curieux, l'un des garçons, qui paraissait le plus âgé, s'avança vers moi, peu avenant. Il avait le crâne rasé. Son visage était un peu écorché, curieusement rouge. Il portait un pantalon plus grand que lui et une chemise aux couleurs délavés:

-Tu vas où comme ça? T'as de la famille ici?

Derrière lui, le village, fait d'une dizaine de maisons cubiques, aux murs gris ou blancs, était encore désert sous la lourdeur de l'après midi.

-Non, répondis-je... Je me promenais... Je suivais le chemin, et je suis tombé sur votre village...

-Et qu'est-ce que tu fous ici?

-Je suis descendu vers vous pour savoir s'il n'y avait pas une route qui allait plus loin...

-Plus loin?... Vers où?

Je montrai du doigt la direction que je voulais prendre. Les enfants tournèrent la tête. Du village, la Mosquée de Dieu n'était pas visible, cachée par la perspective d'une sorte de falaise rocheuse plus proche. Ils se regardèrent:

-Il n'y a rien par ici.

-Oui... mais... Il n'y a pas un chemin qui va dans cette direction?

 Ils étaient de plus en plus perplexes.

-Je crois qu'il veut aller à Tétouan à pied... fit l'un d'eux.

Ils rirent. Puis la femme arriva. Elle cria aux enfants:

-Qui c'est celui-là? Qu'est-ce qui vient faire ici?

Elle vint à ma rencontre, se planta à quelques mètres de moi, entourée maintenant des gamins, un foulard blanc serré sur sa tête. Elle était sans doute d'un âge moyen mais son visage était prématurément vieilli par des rides que l'on pouvait facilement attribuer à la dureté de la vie et aux rigueurs du temps à cette altitude. Elle m'apostropha:

-Qu'est-ce que tu fais ici, toi?

Le ton inquisiteur finit de m'enlever toute assurance:

-Je... je me promenais... Je suivais la route...

-Pourquoi tu viens te promener par ici? Tu connais quelqu'un dans le village?

-Non...

-Alors tu viens voler notre kif pendant que nos maris sont absents, c'est ça?

-Non, non... Je me promenais tout simplement... je suivais la piste et elle finissait dans votre village... Et je suis venu pour savoir s'il n'y avait pas une piste qui allait plus loin...

-Qu'est-ce que tu veux?

-Je... Il n'y a pas un chemin qui aille plus loin que votre village?

La femme, qui semblait ne rien comprendre, s'adressa aux enfants, impatiente:

-Mais qu'est-ce qu'il raconte celui-là? Qu'est-ce qu'il veut!

Au milieu des enfants, une voix s'écria, provoquant l'hilarité générale:

-Il dit qu'il veut aller à Tétouan à pied!

J'étais exaspéré. Je ne savais comment expliquer ce que je voulais. Je commençais à regretter amèrement d'être descendu ici. Mais c'était trop tard. J'étais au milieu du village, au milieu des enfants, au milieu des chiens, au milieu des interrogations. Le village commençait à phagocyter le corps étranger que j'étais. Suant d'inquiétude, je récapitulais calmement:

-Je me promenais... Et je suis tombé chez vous par hasard...

-Et alors? Ricana la femme. Tu n'as pas trouvé d'autres lieux de promenades qu'ici? Pourquoi es-tu venu? Et d'où tu viens d'abord?

Je me retournai et lui montrai le village, qui n'était plus qu'un point infime, en bas, sur la peau orangée de la montagne:

-D'Abouzineb... lui répondis-je.

Il y eut un silence. La femme me regarda avec stupeur. Elle s'éventa le visage des mains en signe d'incrédulité puis s'écria:

-Ya willi... Tu viens d'Abouzineb? De ton village tu es venu jusqu'ici?... Mais pourquoi tout ce chemin?... Qu'est-ce que tu es venu chercher ici?...

 Je réfléchissais et en fait, je ne savais que répondre. De la sueur goutta instantanément sur ma chemise. En apercevant le point de mon village, j'avais senti m'envahir le ridicule de la situation. Le ciel était d'un blanc sale, sale d'une chaleur huileuse. Le soleil tombait dru sur les cours des maisons. J'avais troublé le calme de cette après midi torride d'été, en cette heure où le temps ralentit. Où les roulements du temps et de l'espace tournent au minimum. Où les ombres sont essorées. Où les toits blanchissent. Où les champs de kif suent leur parfum venimeux. Où les criquets explosent leur abdomen. Les enfants. La femme. Moi.

Je répondis, sans convictions maintenant:

-Je suis parti de mon village pour escalader la "Mosquée de Dieu"... Et je suis venu ici pour savoir s'il n'y avait pas un chemin pour y aller... Parce que la piste que j'ai suivi d'en bas se termine dans votre village...

A mon grand étonnement, la femme, cette fois, ne me regardait plus avec cette dureté qui me réduisait à néant. Les traits de son visage se détendirent tout d'un coup, comme si elle avait eu enfin l'explication de tout ceci. Elle souriait même, et ce sourire transformait complètement son visage, au point que ce fut une autre personne maintenant qui était devant moi. Elle récapitula devant les autres, calmement:

-Alors tu as fait des heures et des heures de marche, sous ce soleil, juste pour grimper sur une montagne?...

J'acquiesçai, soulagé que je fusse enfin compris. Elle me dit, avec cette fois une grande sollicitude:

-Eh? Tu ne serais pas un peu zinzin dans ta tête, toi? Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou...

Les enfants rirent. Un spasme de froid me prit. Une sueur glacée sur mon dos. La honte, la colère de ne pas être compris. Je ne savais plus. Dans la bouche de cette femme, mon aventure prenait soudain un tour ridicule, pathétique. Vidée de sa substance spirituelle, ma quête devenait une folie écornée. Un ballon dégonflé. Un rêve qui finissait de pourrir dans la sècheresse de ce lieu. Tout ce qui m'avait poussé à faire cette marche insensée, toutes les explications que mon cerveau dégénéré avait échafaudées pour me tendre vers ce but inutile, tout cela s'était évaporé au moment même où cette phrase avait été prononcée...

Le visage de la femme se referma de nouveau, laissant toutefois percer dans son regard de cette once de commisération que méritait ma condition de fou:

-Allez, va, va... Dépêche toi! Si les hommes te trouvent ici à leur retour, ils vont te rosser! Ne reviens plus jamais ici!

Quoique des sentiments négatifs commencent à rendre boueux mon esprit, je m'en allai, soulagé. Je rebroussais chemin sur la piste... Je me souviens que le retour fut dur pour moi, à cause de la confusion qui régnait dans mon esprit. Lorsque je fus hors de portée de regard, je m'immobilisai un moment. Je regardais le chemin qui m'attendait jusqu'à la maison. Maintenant, je n'arrivais pas à croire que j'avais fait toute cette marche. Ces efforts, ces efforts démesurés, cette distance, énorme... Qu'est-ce qui m'avait prit?... Je commençais à douter de moi, de ma sainteté d'esprit, qui me faisait faire de telles choses. Tout d'un coup, je sentais, avec une acuité nouvelle, toute la distance qui me séparait des gens d'ici. Des gens, tout court. J'enviais leur sagesse. Eux qui regardaient passer le temps avec cette impassible patience et qui n'avaient rien à faire de ces défis inutiles. Eux qui luttaient pour leur survie, eux, pour qui la terre n'était que le dépositaire rebelle et réfractaire de leur existence, cette terre sèche à laquelle ils extirpaient tant bien que mal la subsistance nécessaire pour les maintenir en vie une année de plus. Les années de la faim n'étaient pas si loin. Ces années où les gens en furent réduits à mâcher des racines, à regarder, impuissants, leurs enfants mourir. Tout était écrit, tout était destiné. Chacun avait un rôle précis dans ce monde et chacun avait un destin. Ils voyaient, et savaient de toute leur force qu'il fallait l'accepter. La sagesse lucide de refouler ces excès qui détruisait de l'énergie en vain, comme mettre de l'eau sur du sable. Contempler le calme bleu du ciel en chuchotant des prières. La lucidité tranquille de notre impuissance...  

Derrière moi, la face triangulaire de la Mosquée de Dieu, que je n'avais jamais vu aussi proche, rajoutait à mon malaise. Je serais désormais un homme raisonnable, m'étais-je dis. Je serais un homme raisonnable.

 

Dans ma descente, le sentier serpentait sur les pentes successives des versants. Le soleil allongeait doucement les ombres des amandiers qui les parsemaient. Le ciel était sur ma nuque, comme toute les fois où j'avais honte. Mais au fur et à mesure que je m'éloignais de ce maudit village, je me sentais doucement revivre. La tristesse me tenaillait encore mais quelque chose changeait en moi. Après tout, me disais-je, pourquoi étais-je fou? Vouloir savoir ce qui se cache derrière un horizon est une folie? Satisfaire sa curiosité naturelle, découvrir de nouvelles choses, aller à la rencontre des autres, se dépasser, est une folie? Tous ces découvreurs, ces explorateurs, ces chercheurs. Etaient-ils fous également? Pourquoi marcher sur la Lune? Pourquoi traverser tant d'océans inconnus? Tant de territoires? Pourquoi escalader l'Everest, l'Annapurna, le Dhaulagiri? Pourquoi risquer sa vie pour ça, pour une chose inutile en soi, alors que la sécurité de notre environnement proche pourrait suffire. Alors que survivre pourrait suffire. Peut-être pour s'élever, s'arracher à la terre, au fatalisme de notre condition d'êtres humains impuissants. Peut-être pour voir d'en haut les choses. Là où le sens existe enfin. Peut-être pour gagner à la vie, des pans entiers de la notre, des territoires inconnus en nous qui nous rendraient un peu moins étriqués, un peu plus grands...

Tandis que je marchais, des exemples qui soutenaient ma vérité me venaient en vrac. Tous les progrès n'ont pu être possibles que par un dépassement de quelque chose, me disais-je. Bien sûr, à mon échelle, c'était bien insignifiant. Mais, pensais-je, j'étais animé par cette volonté de me dépasser, ce qui était saint. Maintenant, j'en étais sûr, je n'étais pas fou. C'étaient eux les fous. Cette femme, ces enfants. Dont le regard n'étaient focalisé que sur eux-mêmes, étriquant leurs rêves, se fermant aux autres. Ils n'essayaient pas de découvrir, ils n'essayaient même pas de changer leur vie, la subissaient, en étaient victimes. Ils ne créeront jamais rien, parce qu'ils n'ont même pas l'idée que l'on puisse changer. Prisonnier du visible, d'une fatalité coupable, les frontières de l'impossible faisaient sur eux un barbelé qui leur enserrait le corps, l'esprit. C'était eux les fous...  

 

Le temps me fit voir les choses avec plus de nuances, mais c'est par cette aventure que je fus confronté, pour la première fois aussi clairement, à ces deux modes contradictoires de pensées qui régissaient les civilisations humaines: C'est en se libérant de la faim que l'on pense à l'ailleurs. C'est en se libérant de ses soucis obsessionnels de survie que l'on peut envisager de dépasser ses limites. Pas avant. C'est une thèse qui demande une expertise et une recherche bien plus rigoureuse que je ne saurais apporter pour le moment, mais j'ai toujours senti confusément que ce n'est pas par hasard si les civilisations qui avaient eu cette capacité d'avancer dans le savoir et le progrès, cette capacité à se remettre en cause et à améliorer leurs conditions de vie, étaient celles dont la situation géographique était favorables à l'agriculture. Le Tigre, l'Euphrate, l'Egypte avec le Nil, l'Europe avec le Gulf Stream et ses pluies abondantes, l'Amérique du Nord, les moussons de l'Inde et de la Chine. Ces sociétés ont pu bénéficier d'eaux abondantes pour nourrir leurs hommes avec une régularité qui leur devint naturelle. C'est un peu schématique expliqué comme ça, mais libéré de l'obsession de la survie, de la faim, ils ont pu penser à autre chose. Je crois que ce n'est pas plus compliqué que ça: avoir enfin la possibilité de penser à autre chose, qu'au ventre de ses enfants...

15/11/2009

A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (1/3)


podcast

 

Je me retourne un moment. La marche exténuante. La sueur sous nos vêtements. Le froid mordant. Notre village n'est plus qu'un point, que nous ne pouvons plus apercevoir. La peau de la montagne s'assombrit, sous un plafond qui devient de plus en plus bas. Pendant que nous récupérons un peu notre souffle, je regarde.

D'en haut, les choses sont inversées. Les nuages passent lentement en bas, sur la terre. Les villages sont des galaxies, les maisons, des étoiles. Les hommes, les mules, les enfants, des points filants péniblement sur les pentes du Rif. La vallée s'étend maintenant à nos pieds, sorte d'amphithéâtre massif, successions de plissures d'oueds, de champs, de nervures striées qui viennent rejoindre l'oued principal en d'innombrables pubis géants. Au-delà de tout ça, la mer Méditerranée, lointaine, grise, haute maintenant dans l'horizon. C'est un deuxième ciel. Et le ciel, le vrai, devient doucement notre sol, notre univers.

 Je regarde tout ça. Je ne sais quoi penser. Je sens poindre en moi une joie qu'il m'est difficile de réprimer. Ce point chaud caractéristique et impatient qui essaie de percer un coin de mon cœur. Mais il y a aussi cette insatisfaction latente. Cette peur d'une nouvelle désillusion. En soi, ce n'est pas important. Mais j'ai fait de ce but la métaphore de ma vie. Un tournant. La clé.

A coté, mes deux cousins sont là. Tout cela doit leur paraître un peu gratuit. Je les ai entraîné sur une marche de maintenant 5 heures, sous le froid hivernal de janvier. Ils se portent bien mieux que moi, ces montagnards, même si la fatigue et le froid nous déconstruit lentement. Le premier, Salah, est le fils de mon oncle. Il habite dans le village avec ses parents et ses 10 frères et sœurs, dans la maison où nous sommes tous né. Il est bien plus jeune que moi, malingre, de taille moyenne, le dos fortement voûté par sa vie de fellah précoce. Il a très bonne réputation au village car il est d'une grande probité, abat un travail prodigieux dans les champs et est l'un des rares jeunes qui va à la mosquée, la où beaucoup d'autres passent leur temps à jouer aux cartes au café de "Heppé", à fumer des joints ou à boire en groupe des canettes de bière. Il est surtout l'objet d'une attention particulière car il fait de fréquentes crises d'épilepsie qui peuvent le prendre à n'importe quel moment, lorsqu'il rechigne à prendre son traitement, comme c'est malheureusement souvent le cas. Ces deux dents cassées de devant sont d'ailleurs le souvenir d'une chute de mule pendant une crise... Je le connais depuis toujours mais nous avons toujours eu des rapports assez étranges. Nous ne sommes pas proches, et lorsque j'essaie de l'être, il fait montre d'une désinvolture qui me désarme un peu. Il n'aime pas la sollicitude, la pitié, et prend toute marque d'attention comme une hypocrisie... Il me trouve tout de même différent des autres cousins qui viennent de la "ville" ou de l'étranger, aussi, je pense qu'il m'apprécie. Le fait qu'il ait accepté de m'accompagner pour accomplir cette "folie" le prouve.

L'autre cousin est plus grand, très fin, les yeux rieurs. Une fine moustache surplombe sa bouche. Je ne le connaissais pas avant cela. Je l'avais juste rencontré au café une fois ou deux. Il est d'un autre village, plus haut sur la pente. Il a pris part à "l'expédition" un peu par hasard. Il passait juste voir Salah mais nous trouvant dans les préparatifs de la marche, il a sourit d'incrédulité, a dit chiche. Et nous sommes partis. 

Assis tous les deux sur des rochers, ils rient et se moquent chacun de leurs oreilles frigorifiées, d'une rougeur extrême... Je leur dis qu'ils ont les mêmes oreilles, et je prends une photo, preuve à l'appui. Après quelques temps, nous nous levons enfin péniblement, mais nous sommes pressés de remarcher, car le froid a gagné nos jambes. Nous grimpons de nouveau la pente.

 

 

 

Il faut sans doute retourner en arrière pour comprendre pourquoi cette ascension est si importante pour moi. Retourner à l'enfance, quand je regardais depuis notre toit, depuis les champs, depuis partout, cette montagne mythique, hypnotique, différente, proche, lointaine.

La "Mosquée de Dieu" comme on l'appelle pieusement ici... "Mosquée", car son sommet pointu, pyramidale, forme une sorte de minaret. "De Dieu", parce que le sommet gratte le plafond du ciel. Dans cette cuvette de montagnes rondes, rouges, érodés, sèches, un peu désertique, propre aux versants méditerranéens du Rif, la "Mosquée de Dieu" oppose son sommet vert et acéré, caractéristique de la partie supérieure de la Chaîne. C'est une montagne lointaine qui nous écrase de sa hauteur. La "Mosquée de Dieu" émerge seule de la brume opaque lorsqu'elle envahit la vallée. Elle reste seule blanche de neige quand le froid et les flocons s'abattent dans la région.

Cette montagne a une légende. On raconte qu'il y a longtemps, dans une maison abandonnée au sommet de celle-ci, se tenait un plat de semoule qui avait la particularité magique de ne jamais se vider. Les gens de toute la région venaient y puiser la nourriture, et plus ils creusaient ce plat avec les bols ou leurs paumes, plus il se remplissait. Le récipient dégorgeait de semoule avec une frénésie fantastique. Posé sur une table simple, rien ne le remplissait pourtant, ce plat. C'était tout simplement la barraka de Dieu qui faisait son oeuvre.

Ce plat fit vivre longtemps les familles de la région, qui y faisaient, devant la maison en ruine, une file interminable. Mais un jour, un homme voulut savoir d'où provenait la semoule. Il creusa avec son bol l'intérieur du plat jusqu'à en voir le fond, il fouilla pour voir ce qui le remplissait. Il ne vit rien, juste le fond du plat. Mais la barraka fut rompue. Le plat ne se remplit plus. On prit les derniers grains. On attendit un jour, un mois, une année. Rien. Le lieu fut alors déserté. La montagne retourna à sa solitude de terrain inculte. Sa place dans l'imaginaire des gens de la région s'évanouit doucement comme la brume opaque du matin. Mais par la force des choses et des évènements qui m'ont barré la route pour l'atteindre, elle resta vive dans la mienne. 

 

 

J'ai gravi tous les sommets que j'ai voulu, à Tanger, à Tétouan, dans notre vallée du Rif, même dans la ville de Marrakech, elle qui en compte si peu. Parfois au prix d'efforts et de risques inconsidérés. C'est ma drogue. J'ai fait de bonnes, de mauvaises rencontres. De bonnes, de mauvaises cicatrices. Mais je crois que rien, ou peu de choses, ne m'ont procuré plus de joie que de regarder le monde d'en haut depuis un point culminant, dans cette solitude solennelle, loin, bien loin des hommes, près de Dieu. D'en haut, les choses ont un sens. Ce que l'on regarde en bas, mais aussi ce que l'on regarde en nous. Une explication qui se libère. Un peu de terre de nous gagnée sur l'Océan. C'est assez étrange comme on peut trouver des mots pour justifier une action inutile en soi, mais qui nous apporte tellement intérieurement...  

Vaincre un sommet est un romantisme exporté d'occident, j'en suis conscient, une sorte de combat purificateur contre soi-même, une marche élévatrice dans la conscience de notre volonté.

Mais ici, dans le Rif, c'est un non-sens, quelque chose d'incompréhensible, un acte presque contre nature, et je l'ai souvent appris à mes dépends. C'est une chose inexplicable, tellement étrange que l'on vous prend pour fou. Votre aventure, que vous pensiez si exaltante, devient une honte froide. Devant ce regard, celui de ces enfants débraillés, celui de cette mère de famille osseuse et plissée qui vous toise d'un regard presque empli de pitié, devant cette évidence pour eux, aucune explication ni philosophie ne peut émerger pour justifier le bien fondé de votre but:

"Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou..."

Je m'en souviendrais longtemps, de ces paroles... Elle le dit avec un air de telle constatation, sans volonté d'insulter ou de blesser, juste constater, que je réprimai un sentiment de profond désarroi. Comme si je prenais moi-même conscience de ma folie à ce moment là, à l'instant même de ces paroles. Les enfants, eux, rigolaient tous... Quelques temps plus tôt, ils étaient pourtant prêts à me lancer des pierres...