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13/09/2009

Paire de rois

On a pas eu d’exemples d’en haut vers lesquels se tourner. On est entre nous. On est plein de bonne volonté. On attend.

Et dans cette cour des miracles qu’est devenue, au fil du temps, la salle, l’ambiance est enfumée. Ça me fait sentir sale et collant.

Je regarde Rédouane, puis Salif. J’ai une paire de roi dans la main, je réfléchis. Ça a toujours été ça mon problème. Avoir toutes les cartes en main, et réfléchir. A coté de moi, David a le regard baissé. Il semble réfléchir profondément lui aussi, et soupire par intermittence,  « putain, nique sa mère… » Il ne joue pas, malgré notre insistance. C’est contre sa religion, ou plutôt, contre ses religions. C’est un peu compliqué. David, quand il était petit, était un garçon très intelligent, d’une intelligence je dirais supérieure. Il excellait dans des matières comme les mathématiques et la physique. Toujours premier ou deuxième dans chaque matière. Aujourd’hui, il est là, prostré comme un zombie, et ça veut tout dire.

 

Ma paire de rois toujours dans les mains, je me contente de suivre les mises. Ça aussi c’est un problème. Suivre seulement, ne pas prendre d’initiatives. Mais dans ce cas de figure, je me dis que c’est pour surprendre les adversaires.

En face de moi, Zayir a les yeux mis clos, affalé dans le canapé. Il est fait, comme on dit chez nous. Il ne tient même plus sur ses jambes. Lorsqu’il est rentré dans la salle, probablement à l’affût d’une cigarette ou d’un joint sur lequel pouffer quelques tafs, il titubait tellement que je lui ai proposé de s’asseoir sur une chaise avant de rentrer chez lui. Il a souri bêtement, il m’a pris dans ses bras et a posé sur ma joue un baiser cidré, sous le regard goguenard des autres. Zayir m’aime bien. Et alcoolisé comme il l’est, il n’a plus les barrières pour retenir cet amour. Je l’ai toujours connu. Zayir est un peu plus âgé que moi. C’était quelqu’un de très turbulent quand il était plus jeune. Je peux dire sans me tromper qu’il a pratiquement tout fait, goûté à toutes les drogues, baisé tout ce qu’il y avait à baiser, femmes, grands mères, hommes, autres. Aujourd’hui, c’est un homme détruit. A jeun, quand je le vois marcher dans la rue, droit, lourd, amorphe, il ressemble à un rectangle lobotomisé. Bourré, il est un peu plus vivant. A peine.

 

Sur la table, pas de cartes dangereuses pour moi. Les autres ne se doutent de rien. Le poker est une sorte de métaphore de la vie, et du monde des affaires. On ne joue pas avec les cartes que l’on a, mais avec celles qu’il faut faire croire que l’on a. C’est seulement lorsque l’on va au bout des choses que la valeur des cartes dictent sa loi. Avant, tout n’est que manipulation. C’est distrayant.

Je sais que Aïssa n’a rien dans ses cartes. Son défaut, c’est qu’il aime trop bluffer, et c’est trop visible quand il le fait. Moho et Rachid se sont couchés depuis longtemps. Ils blaguent et font les cons. Tous les trois, ils vont partir travailler en Australie. Ils ont leur visa. Ils partent en décembre, en plein été. Je les envie un peu. Je serais bien parti avec eux si je n’avais pas un rêve à finir. Ils sont encore jeunes, eux ils partent parce que c’est normal. Moi, si je partais, ce serait pour m’échapper de moi-même. C’est une très mauvaise excuse.

 

Salif met 200. J’attendais que ça. Aïssa se couche. Je fais le gars pris au dépourvu, un peu surpris, et j’essaie de transmettre dans mon regard le fait que je ne suis pas dupe de l’opération. Un regard de défi qui dit : « Toi, tu veux juste voler les blindes ». C’est très difficile à jouer, tout ça en même temps, et je pense que je le joue mal. Mais Salif n’en est pas à ces nuances près. Je crois d’ailleurs qu’il n’a jamais fait dans la demi mesure. Je l’aime bien, Salif. C’est un esprit énergique et brouillon qui se laisse porter par la vie. Délirant et encore plus drôle quand il est ivre, il part dans tous les sens, mais il en a trouvé un autre récemment. Il a arrêté l’alcool et la fête après la vision de vidéos sur internet, « les arrivées », « reportage » où se mêle pèle mêle les preuves scientifiques que le Coran a été écrit par Dieu, l’existence des extra terrestres, l’explication d’un complot siono-maçonique, les manipulations du marketing et des politiques sur les masses, etc. Son monde s’est fendu en deux et un autre s’est ouvert devant lui. Depuis, il surine tout le monde pour qu’on regarde, mais on lui dit qu’on a pas envie de rentrer dans sa secte. Il est un peu perdu je crois. On l’est tous un peu.

 

Aux moments d’apathie de David, à coté de moi, succèdent sans transition des sursauts de fièvres intellectuelles qui nous font sursauter. Il commence toujours ses questions par « Désolé Momo si je te saoule... ». Depuis quelque temps, il me questionne abondamment sur l’Islam et le Prophète Mohammed. Il a trouvé en moi apparemment un interlocuteur privilégié et digne de foi. Son objet de réflexion obsessionnelle, c’est comment des hommes deviennent  des Saints. Par où et par quoi sont-ils passés. Comment ont-ils atteint la sagesse ultime, le nirvana. Sylvain est chrétien, bouddhiste, taoïste. Parler avec lui est enrichissant, car il est d’une culture phénoménale. Il récite des citations du Nouveau testament, du Coran, du Tao, cite Confucius, Lao Tseu, Bouddha, Luc, Marc, Jésus, Aristote, des hadiths de Mohammed. Il hausse la voix, entre dans des démonstrations, bégaie d’exaltation, prend à témoins. Puis, lorsque je réponds à sa dernière question, il retombe dans sa réflexion profonde, les yeux baissés, le visage tourné vers le sol, comme en léthargie, en interrompant ses silences par de bas « putain, nique sa mère… »

Je me trouve substantiellement taré mais une chose est sûre, je n’aimerais pas être dans la tête de David. Donner la même importance à chaque information. Analyser les données sans recul, sans nuances. Prendre tout en compte, avec la même égalité, et analyser tout ça avec ce cerveau d’ingénieur, sans rien laisser passer, aucune contradiction, rien, alors qu’il y en a des milliers. Tout doit s’emboîter, correspondre. A cette vérité ultime. Puis. Quand ça ne correspond plus. Sa fièvre. Le reprend. Alors il me repose. D’autres questions.

David a fait plusieurs mois d’hôpital psychiatrique. Il en est sorti il y a un an, mais après une courte période de calme, il redevient toujours ce qu’il pense être, un Prophète en devenir. Il se renseigne juste avant.

 

Je mets 400. Redouane se couche, logiquement. Il sait que j’ai du lourd et que je bluffe rarement. Très intelligent Redouane. Je surenchérit à la mise de Salif pour le tester, voir s’il a au moins une paire. Il réfléchit. Il en a une au moins, en effet. La plus grande carte sur la table, c’est le valet de coeur. Tarik, lui, ne réfléchit pas. Il met tapis. Ça ne m’inquiète pas. Malheureusement pour lui, Tarik est un joueur invétéré. C’est compulsif chez lui. Il passe ses journées au PMU, ses nuits aux cercles de poker, où il perd à chaque fois des centaines d’euros. Il ne sait pas gérer ses pulsions. Il pourrait mettre tapis sur une paire de deux. Tarik… Un ami d’enfance… On a le même âge. Il doit juste avoir quelques jours de plus que moi. On jouait à l’armée, à la chasse à l’homme. Puis nos chemins se sont séparés. Cambriolages, vols, arnaques, braquages. Puis un jour, avec deux potes, ils coincent un gars qui leur devait de l’argent. Ils veulent son téléphone, il refuse, ils le rouent de coups, s’acharnent sur lui.

Ils le tuent.

L’un des trois comparses prend toute la responsabilité sur lui. 8 ans. Homicide involontaire. Tarik en prend 4, pour complicité. A sa sortie de prison, on veut sa peau et il évite de rôder dans le quartier. Puis, les années aidant, tout se normalise. Oui, tout se normalise. Tarik est un assassin, mais il n’a pas changé depuis notre enfance. C’est un garçon fantasque dépassé par les évènements. Un petit gars nerveux qui grossit sa voix pour paraître plus dur.    

 

Salif se couche. Je mets tapis aussi. Zayir, en face de moi, a les yeux mis clos. Il se prostituait. Il a tout fait… Il se relève péniblement, titube encore. Lorsqu’il arrive à ma hauteur, il prend mon épaule et me dit « Je vais te rendre tes 5 euros, Momo… T’inquiètes pas… » Je lui dit que c’est pas nécessaire. « Nan, moi j’ai qu’une parole… ». Il sort, l’équilibre précaire. Il sonnera chez sa mère, au 6ème, qui le grondera de le voir dans cet état. Ou peut-être non. Il a déjà tout fait. Il s’écroulera dans son lit. David a les yeux baissés, toujours. Aïssa, Moho et Rachid font les cons, se vannent. C’est la génération suivante. Ils sont plus doués. Ils travaillent ou sont étudiants à l’Université. Rédouane a arrêté les joints depuis qu’il est père, ça le rend nerveux. Salif ne boit plus, mais il garde son intarissable fantaisie. Tarik, comme prévu, n’a qu’une paire de 7. En voyant ma paire de rois. Il lève les yeux au ciel et soupire « putain de sa mère... » Les autres se lâchent : « putain enfoiré, tu l’as bien camouflé ta paire de King Kong. ». Comme toujours, j’ai le triomphe modeste. « Bah un coup de chance »

 

Si seulement ça pouvait être aussi facile dans la vie. Mais la vie nous donne d’autres cartes. Je repense à Zayir, à Salif, à David, Tarik, à tous ces gens dans cette salle autours de moi. Je les aime mais je ne leur dirais jamais vraiment. Les aléas de la vie nous ont portés ailleurs, puis ici. Le courant nous a fracassé contre des rochers. Les échecs et le désoeuvrement nous ramènent toujours sur le rivage de cette salle enfumée. Ensemble, dans notre monde, on discute, on rit, on joue aux cartes… Je suis dans mon élément car je n’ai rien de plus qu’eux. Je suis aussi perdu. On a pas eu d’exemples d’en haut vers lesquels se tourner. On est entre nous. On est plein de bonne volonté. On attend.

 

Dans cette putain de vie, j’ai une paire de rois dans les mains. C’est l’écriture. Peut-être que ça me sauvera.

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris du 9 au 12 septembre 2009. 16h20.

12/12/2008

Point de rupture.

« On a tous un point de rupture. J’en ai un. Vous en avez unKurtz a atteint le sien. »

Apocalypse Now. 1979. 

 

Je n’ai pas tout de suite compris que ça pouvait me dépasser. Pour moi, c’était juste des mots. Ça tournait, c’est vrai, un peu trop vite. Avec une rapidité étourdissante. Des mots, des phrases dans ma tête. Des pensées, comme on dit.

Sur ce que j’étais devenu d’abord. Sur ce que j’étais, ici. La place que j’avais. Bref, toutes ces questions habituelles qui, quand on les écrit comme ça, ici, ne veulent rien dire ; mais qui, dans sa tête, dans la résonance de ses milliers de souvenirs, de ses milliers de bruits, dans le chaos indescriptible des idées, des images mémorisées, dans l’écho infini des cris et des évènements qui ont jalonnés notre existence, prennent une dimension orchestrale. Oui, c’est un peu ça… Orchestrale. Le déroulé de sa vie, de ses idées, en sourdine, le crissement léger de sa future brisure, des mouvements saccadés, comme ceux d’une caméra sur l’épaule. Des paysages, des murs tagués, un bâtiment long, le paysage de son enfance. Ça avait commencé le matin déjà. Des mots, des phrases, sortes de monologues, de ceux qu’un écrivain voudraient tant garder s’il existait des dictaphones de l’esprit. Mais ce n’était que des paroles, des aphorismes inachevés, qui ne voulaient rien dire, qui en laissaient place à d’autre, la seconde suivante. Un torrent. Je n’ai pas compris tout de suite.

Peut-être les réminiscences, un peu toxiques, de ce film diabolique qu’est Fight Club, que j’avais revu en boucle toute la nuit. Peut-être les réminiscences de livres que l’on ne devrait pas lire le soir, comme quand on ne devrait ne pas trop manger la nuit, avant d’aller dormir. Ça donne des cauchemars parait-il. J’étais rodé pourtant. Déjà érodé pourrait-on dire même. Il ne restait pas grand-chose à effilocher de mes illusions. C’était peut-être tout ça…

J’étais devenu un de ces intellos raté à la con, par-dessus noir, à lire un Dostoïevski après l’autre, un Beckett par heure, du Marc-Edouard Nabe en tranche. Dans ma poche, « le retour », de Harold Pinter, je le lisais dans le RER, un samedi soir, à l’heure où tout être humain doté d’un sexe met ses habits chamarrés dans l’espoir, après une parade nuptiale, musicale et rythmée, de rencontrer son reproducteur idéal, d’un soir ou d’une semaine, après une parade où il n’y aurait au fond pas tant d’élus que ça... Je regardais ces groupes de femmes, maquillées, coiffées, en robe de soirées déjà, en route pour les soirées, prêtes à éclater de rires entre copines, un peu ivres, prêtes à faire leur danse de pétasse pour sélectionner, dans la masse des bidons, les mâles dominants. Et vice et versa…

Non. J’ai l’esprit mal tourné. C’était le samedi soir. A l’heure où des gens, tout ce qu’il y a de plus normaux, sensés, sans « prises de tête », reprenaient leur liberté, vivaient un petit bout de leur rêve de star, allaient décompresser du stress d’une semaine merdique. Ce stress s’en irait par la danse, par la boisson, par les rires éclatés entre amis, par les cris, par l’orgasme, par n’importe quel moyen, mais il s’en irait. Et on n’en reparlerait plus. Voilà, évaporé dans l’air. Compteur à zéro. Re-semaine merdique. Re-samedi soir. Repos le dimanche. Et rebelote. Y a pas à dire, on avait vraiment tout prévu pour les gens normaux…

Devant moi, à quelques sièges, une grosse femme noire, sénégalaise ou malienne sans doute, se met à parler à un couple de jeunes qui a eu le malheur de s’asseoir en face d’elle. Jésus est là, partout dans l’air, pour vous. Vous savez, il peut vous aider dans votre vie de tous les jours. Jésus vous aime, il aime ceux qui s’aiment. Témoins de Jehovah. Bonheur. Sérénité. C'était vraiment incongru de mettre Jésus dans cette rame de train, dans cette ambiance pré-festive.

Le couple, avec une dignité indifférente, l’écoute poliment… Ils sortent à Gare de Lyon. Un mal de crâne qui devient terrible. Les mots s’accélérent. Cette fois, avec une effrayante vibration. J’ai envie de sortir de ce crâne et je ne peux pas. Je me noie littéralement dans ma tête, cette baignoire où je ne peux plus respirer. Pris dans le rotor d’un tourbillon sans fin. Un douloureux manège où les mots, les pensées, les images, les sentences, les silences, pris dans une force centrifuge meurtrière, vrillaient complètement ma conscience. Une panique intérieure commença alors à me prendre. Et j’ai compris. C’est en arrivant à Nogent-Sur-Marne, à seulement quelques stations de chez moi, que je l’ai su : J’allais perdre connaissance. Quand ? Bientôt. Mon champ de vision commençait à se rétrécir, à s’obscurcir. Des picotements me prenaient dans les jambes, dans les bras. Tenir. Respirer. Pas dans le train. Ça serait trop ridicule. Pas très pratique pour les secours. J’essayais de fixer mon regard ailleurs, de respirer, profondément. Ma station. Arrêt. Me lever. Tenir le pilier métallique. La tête tourne, lourde de ce manège fou des mots. Je me traine hors du train. Descendre les escaliers… Mélange étrange de peur et d’une joie impudente… Ce n’est pas moi… C’est mon corps en fait… C’est à cause d’une maladie, dans mon corps… Mon corps crie au secours en fait... ça se traduit par ces pensées rapides... Dites moi que c’est une tumeur au cerveau… Faites que ce soit une tumeur au cerveau… Faites que ça soit un truc physique qui explique ça, qui explique tout ça… Qu’on l’enlève, et que tout ça finisse, que tout redevienne comme avant… On m’ouvrirait la tête, on enlèverait la tumeur au laser, et ça serait fini… ça serait fini…

Mes jambes me portent à peine… Avec la froideur d’un chirurgien qui sait ce qui va se passer, j’écris en gros, sur le carnet de note que je tiens, mon nom, mon prénom, et le numéro de téléphone de chez moi. On trouvera ce carnet sur moi, quand je serai inconscient. J’ai envie de me coucher directement sur le sol… Sur le sol de cette gare… Il y a trois personnes. Éviter un éventuel choc de front sur le carrelage de ce sol… Je prends un malin plaisir à imaginer le contact de mon front sur le sol froid. Sentir le froid sur ma peau. Un froid. Sur la base de mon front. Sombrer. Ce sentiment d’abandon infini… Enfin. Car il s’agit bien de ça… ne plus être responsable de soi, de son corps. Perdre le contrôle. Perdre, vraiment. J’imagine que des bras me portent, à ma place, me mettent dans une civière. J’imagine les paroles autour de moi, les regards. Surmenage. Cancer. Dépression. Crise. Être le tout dernier étron chié par cette société, qui en chie cent toutes les minutes… être rattrapé par la voiture balai de la vie. Être disqualifié de la vie. Pour un temps. Arrêter de courir. Ça coûtera de l’argent, encore, du temps. Mais prendre un nouveau départ. Avoir une circonstance atténuante, d’avoir été faible…

Pourtant, je ne tombe pas. J'ai encore le contrôle. Avec peine, je marche. J’aimerais tomber, mais en faisant l’effort de sortir du train, d’avoir descendu les escaliers, j’ai un peu distrait le manège infernal dans ma tête. Je reste dans cet état de lourdeur humide, comme un ciel chargé, juste avant l’orage. Mais la première vague est passée. Je m’avance péniblement. Je me dirige vers le guichet. Derrière sa vitre, il est assez loin, vers une porte, en train de discuter avec un collègue. M’apercevant, il se dirige vers moi.

-Oui, bonsoir ?

- Bonsoir… Excusez-moi de vous déranger… Je sais pas trop quoi vous dire… Je… Je suis dans un état proche du malaise…

Il me regarde, interrogateur.

- Ça va aller ? Vous voulez qu’on appelle les pompiers ?

-Je ne sais pas justement… Je ne sais pas du tout… J’ai pas envie de les déranger pour rien… Je sais juste que là, je ne pourrais pas rentrer chez moi… Je suis dans une espèce d'entre deux... C'est pour ça que j'aimerais attendre...

Il me regarde avec compréhension, sans me prendre pour un con ou un fou. Effort de politesse, d’humanité, que j’apprécie. Un brave type, ce gars.

-Attendez, je vais vous apporter une chaise et de l’eau sucrée. On va vous laisser vous reposer, pour voir si ça passe.

-Oui, c’est mieux de faire ça… J’ai pas envie d’appeler les pompiers et de les déranger pour rien…

Il disparaît un moment de sa vitre de guichetier, puis je le vois sortir par une porte, sur le coté. Il me rapporte une chaise, il me tend un gobelet, avec de l'eau sucré.

-ça vous arrive souvent, ces malaises?

-Non... C'est la première fois justement...

-Vous n'êtes pas diabétique, anémique ou un truc comme ça...

-Non... Je ne pense pas...

21h45. La gare, en ce samedi soir, est déserte. Une femme, attend. Un homme regarde le plan général. A intervalle régulier, un flux de voyageurs, descendu du train, envahit la grande salle en un brouhaha de paroles, de bruits de pas, de bip des pass navigo et de saillies métalliques des barrières que l'on passe. Puis ça s'estompe, doucement, presque aussi rapidement que c'est venu. Et la gare redevient déserte. Toujours au fond de mon brouillard, j'observe ce calme linéaire. Penché. Le guichetier revient.

-ça va mieux?

-Je ne sais pas...

Il me regarde, souriant avec bonté.

-J'espère que je ne prolonge pas votre service, fais-je, un peu gêné, j'ai vu tout à l'heure que alliez partir...

-Oh, non, pas du tout, vous inquiétez pas pour moi, je suis en service jusqu'à minuit, alors... Prenez votre temps, reposez vous bien.

-Merci...

-Par contre, je vais vous demander votre nom, votre prénom, et le numéro de sécurité social...

-Oui, bien sûr... Je vais voir si j'ai ma carte Vitale sur moi... Mais pourquoi le numéro de sécurité social?

-Ben en fait, on le demande quand une personne a un problème dans la gare... On enregistre les personnes. Et si on appelle les pompiers, ou si vous allez mieux mais qu'il vous arrive quelque chose dans la rue, même si vous êtes sorti de la gare, vous êtes couvert par l'assurance de la RATP, à partir du moment où vous avez été enregistré ici...

-Ah ok. C'est bien ça.

Il prend minutieusement mon nom, mon prénom, le numéro de ma carte d'identité, mon adresse, le numéro de sécurité social, mon téléphone...

-Je peux aussi vous donner mes préférences sexuelles et ma marque de pneu préférée si ça peut compléter mon dossier...

Il rit:

-Non, ça ira, je pense que ça sera tout!...

Cette proximité de l'inconscience ne trouble en rien mes capacités d'interaction. Je trouve ça étrange. ça me gêne. J'aurais voulu avoir les idées confuses, le délire facile. Mais c'est le contraire. La parfaite lucidité, un peu embrumée, c'est tout. J'aurais voulu un scénario plus tragique, un truc plus flamboyant. C'était la première fois que je ressentais un terrassement physique aussi fort. Fallait que ça soit pour quelque chose qui en vaille la peine... Fallait que ça soit un tournant dans ma vie... Un cancer qui me clouerait dans un lit d'hôpital pendant un an. Un ulcère, une tumeur, un séjour dans un hôpital psychiatrique, un putain de truc, où il y aurait un avant, un après. Une souffrance, puis une rédemption. Le scénario classique putain. Pas cette vie samplée qui tourne en boucle à l'infini. Comme tourne en ce moment, dans ma tête, tous les détritus, toutes les déjections de sentiments usés, éreintés, que je n'ai pas voulu jeter, expulser. J'essaie de me lever de la chaise. Mes jambes sont encore faibles. Je reste dans cet état désagréable, cotonneux, picotements physiques et mentaux. Tension nerveuse toujours à une sorte de paroxysme borné. Mes mains tremblent. Mais je ne tombe pas... Mais je ne me réveille pas non plus. J'essaie de marcher.

-Je vais faire un tour... Je vais voir si ça va un peu mieux...

Le guichetier acquiesce. Je ne regarde pas ce qu'il y a autour de moi. C'est ce qu'il y a autour de moi qui s'engouffre dans mes yeux, machinalement. Hébété. Je monte des escaliers, un à un. Je m'agrippe à la rambarde. Ma vie. Mon année. Ma semaine, ma journée. Cette putain de journée. Ces mots ininterrompus dans ma tête, mélasse collante et boueuse, de Céline, de Pinter, de Tolstoï, de Tyler Dordon, de moi, de elle... Mon cerveau englué. Ma place ici. Ma joie de pouvoir enfin avoir le temps d'écrire. La détresse rentrée de mon incapacité d'écrire quoique ce soit de construit. La détresse rentrée de rencontrer le vide de ma propre légèreté. Illusion vivante. Le vide de ceux que j'essaie d'aimer, d'aider. La détresse rentrée de me heurter à un mur d'indifférence. La détresse rentrée d'avoir laissé cette clé usb, dans ce cyber, où il y avait tous mes documents. La détresse rentrée de voir avec quelle vitesse elle a été volée. La détresse rentrée d'être dans ce monde. La détresse rentrée. Ma dignité. Ma fierté. Dans l'après-midi, besoin de parler, déjà. Besoin d'expulser quelque chose... à quelqu'un qui me comprenne... qui me tolère... Mon répertoire. Pas lui... Pas elle... pas lui... pas assez fou... pas assez fou... pas assez folle... pas lui... pas assez fou... Pas assez tarée... Trop taré... pas assez. Arrivé à Z, personne.

Il n’y avait personne dans ma vie que je pouvais salir de mes doutes, de mon incohérence. Personne pour faire l’éboueur de mon esprit… Il n’y avait personne dans ce parking à ciel ouvert. Sol mouillé. Le froid glacial. C'était à l'orée du Bois de Vincennes. Le manège des mots reprenaient lentement dans ma tête, doucement, puis tournait de plus en plus vite. Sur un parking à ciel ouvert. Sous la pluie. Oui, ça avait de la gueule. Étendu sur le coté. Sur le sol mouillé.

La tension reprenait alors, comme si j'étais tiré par deux cordes contraires. Je commençais à tituber. Je commençais à me sentir mal... Et puis soudain, la lune, là, dans le ciel... J'ai vu un croissant horizontal, dans ce noir. J'ai senti dans mon coeur un serrement qui commençait à monter, à monter... Il n'y avait personne. Juste l'obscurité, la lune, et moi. Dans mon coeur. Quelque chose que je ne pouvais plus réprimer... Une transe. Puis. Une. Compression...

 

Et puis, alors, j’ai fondu en larmes.

J'ai pleuré. J'ai enfin pleuré. C'était d'ailleurs plus des tressautements nerveux que de larmes. Mais j'ai pleuré. Et à l'instant même où j'avais lâché les vannes, toute ma tension avait disparu. C'était comme si ça n'avait jamais existé. Instantanément, dès la première seconde, cet état d'équilibre précaire entre conscience et inconscience avait totalement disparu. C'était si extraordinaire que j'en restais un moment ahuri. Une joie diffuse, une légèreté inédite. Rien. Tout à coup, ma tête était devenu un désert serein et calme. J'en étais honteux... Alors... C'était donc ça... C'était ça... Juste ça... Toute cette journée, toute cette errance. Juste pour trouver un endroit où pleurer… Je ne pouvais réprimer ce sentiment de « bonheur » qui commençait à m’envahir, qui me déstabilisait, que je jugeais trop artificiel pour être réel, vrai, trop facile, tout d’un coup, pour être mérité…

J’y réfléchissais, et la seule explication que je trouvais, c’est qu’en quelques secondes, en quelques larmes, j’avais purgé des mois et des mois de gris.

Chacun est une usine qui produit des fumées toxiques. On prend la matière première dans le sous sol des évènements qui nous arrive. Les évènements contraires à notre volonté, sont transformées en déchets, en fumées nocive, et chacun a sa cheminée d’usine. La colère, la parole, l’écriture, la tristesse, la mauvaise foi, la haine. J’étais quelqu'un de normal. Mon seul tort, c'était d'avoir une cheminée d'usine dirigée à l'intérieur de moi. De m’intoxiquer. Lentement. Jusqu’au point de rupture…

Il me faudra du temps pour savoir pourquoi. Comment, et à partir de quel moment de ma vie s’est mis en place de processus. Mais c’était de toute façon un autre travail. Une autre thérapie à faire. Ce qui me rendait heureux, sur ce parking, à l’orée du Bois de Vincennes, où soufflait un petit vent glacial, c‘était de savoir une chose. Savoir avec certitude ce dont je doutais alors seulement quelques minutes plus tôt.

Je ne me suis pas perdu... Je n’ai pas changé. Même écrasé par les choses, enfoncé dans ce marécage de mes mauvais sentiments. Je suis toujours là, le même qu‘avant.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, le 10 décembre 2008, à 22h48

 

 

26/11/2008

Allerr Haut

Faze-O Ridin high

Voilà ce que je m'étais dit. Si je devais perdre le contrôle, un peu, pour être un peu heureux. Si je devais ne plus être moi, profondément détruit. Si je pouvais remonter à la surface de la vie. Je m'étais dit que ça me suffisait, un peu. Si je jetais quelques rêves usés, éculés.

Le RER B. Chatelet les Halles. 8h15. Le quai bondé, puis la bousculade, pour rentrer. Entraîné à l'intérieur par la masse des gens, ceux qui ne peuvent rater ce train... Compressé les uns les autres. Je l'ai senti me pousser derrière. Je me retourne, découvrant son visage mâtiné d'un sensible sentiment d'excuse et d'un air de défi calme, souriant. Je me sens obligé de lui dire:

-Vous savez, c'est la partie de mon voyage que je préfère... Le moment de rentrer dans le train. Etre balloté et poussé par les gens, par derrière.

Elle sourit.

-Ah bon? Vous trouvez cela agréable?

-Enfin... ça dépend par qui, bien sûr.

-Oui, en effet... C'est vrai que c'est plaisant de prendre le métro, pendant les heures de pointe...

-C'est une expérience anthropologique assez intéressante.

La quarantaine bien classe. Blonde. Assez belle. Bourgeoise.

Je regarde fixement le magazine qu'elle tient en main. Puis je la regarde.

-C'est pas grave, vous savez... ça arrive même aux meilleures de lire "Elle". 

-Je sais... Mais je suis obligé de tout lire... Je travaille dans la presse.

-Ah bon?... Mais vous avez une très bonne excuse alors. ça me rassure.

-En fait, je regarde surtout les images.

-Ne vous justifiez pas... On a tous nos défauts. Je vous garde quand même.

Elle essaie de ne pas sourire trop grand. Elle continue à me regarder, enfin, on se regarde. Au fond, on ne veut pas autre chose. On teste chacun son pouvoir de séduction, elle, la quarantaine, qui peut encore séduire des petits jeunes comme moi, et moi, capable de tenir la route intellectuellement, et ça a marché, des deux cotés.

Gare de Saint Michel Notre Dame. Elle passe devant moi, tout près, en me regadant en coin au passage:

-Je descend ici.

-Faites attention à vous... Pleins d'autres dangers vous guettent dans la jungle... Méfiez vous des escalators...

 

Voilà. Après la sonnerie, les portes de la rame claquent et referment le théatre. A l'intérieur, on me regarde avec un sourire narquois et complice. Un collègue de travail, alors en retrait et entrainé vers le fond par la foule, revient près de moi, le wagon s'étant un peu vidé.

-Putain, heureusement qu'il n'y avait qu'une station... Vous passiez à l'acte dès la deuxième! 

 

Oui, heureusement qu'il n'y avait qu'une station m'étais-je dis. Elle aurait vu l'imposture à la deuxième. Voilà ce que je m'étais dit. Si pour un peu de bonheur, je devais perdre un peu de contrôle. Si je devais ne plus être moi, homme détruit. Boursouflé par ces médicaments qui me rendent heureux, qui me rendent "normal".

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 26 novembre 2008.