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14/12/2008

12/12. Tanger.

12/12. Tanger. Aéroport.

"Cette odeur, je la reconnaitrais entre mille"

Voilà ce que je me suis dis en descendant de l'avion. Cette odeur, l'odeur de mon pays... Ce n'était pas celle du jasmin, des roses, des fleurs d'orangers ou de l'ambre, que l'on fait brûler dans des palaces. C'était celle du pot d'échappement d'un des engins de l'aéroport. Odeur de mauvais diesel, brûlé par un moteur crasseux... je n'ai jamais senti cette odeur ailleurs qu'ici. C'était comme après le passage d'un de ces énormes camion-bennes Berliet, ceux avec le gros M derrière et dont le gros pot d'échappement enfumé était orienté sur le coté, vers le trottoir et les piétons. Tout ça évoquait en moi des réminiscences d'enfance. Le Tanger des années 80-90, où la ville croupissait dans son oubli sale et crasseux, autant dire la préhistoire. Je n'aurais pas espéré plus beau "Bienvenue au Maroc". ça m'avait arraché une petite larmichette. Chez proust, c'est la madeleine, moi, c'est l'odeur de diesel frelaté...

 

12/12. Tanger. Drissiya.

Les rues sont lavées. Le bitume nettoyé. Pas de poussière ni de ce sable que ramène le vent des plages. Peu de monde. Un vendredi après-midi étrange. Un calme linéraire. Qui ne ressemble pas tellement à ce quartier. La banlieue de Tanger a été lavée à grande eau "Il pleut depuis une semaine" me dit le chauffeur de taxi. Je m'enquiert de la rumeur, comme quoi le toit de la gare routière s'est effondré. "Non, il n'y a rien de tout cela." Mais la zone industrielle de Mghora est complêtement paralysée, m'informe-t-il. "Plus une usine ne marche la-bas! Toutes ont été innondées, ils trouvés plus d'1m50 d'eau à l'intérieur!" Il n'y a plus de travail à Mghora depuis des semaines maintenant. Tous les employés sont au chomâge technique. Et bien sûr, sans indemnités sûrement...

Pednant qu'il m'expose tout cela, les gouttes commencent à claquer sur le pare brise. "Voilà, ça reprend". La verdure des terrains vagues. les rues quasi désertes... Ici, j'échappe au froid, mais pas à la pluie. 

 

12/12. Tanger. à la maison.

La pluie, toujours, dans les discussions. Ma famille de Beni Boufrah s'est "réfugiée" dans notre maison de Tanger. Quelques semaines plus tôt, au village, dans le Rif, ils ont été révéillés au milieu de la nuit par des tambourinages à leur porte. La gendarmerie: "Vous voulez tous mourir ici ou quoi? Sortez tous, l'oued arrive!" Déjà, la pluie claquait nerveusement. Refuge, dans une maison sur les hauteurs. L'orage ne s'arrêtait pas. C'est à la deuxième nuit que l'oued a frappé, avec une violence inouie. Le torrent à la folie furieuse, la furie des flots, comme il y a 5 ans. Tout ravagé. Le long mur de pierres construit après la catastrophe de novembre 2003 pour protéger les groupements de maisons au bord de l'oued a été complêtement désarticulé, détruit, anéanti. désormais, c'est le grand village de Beni Boufrah qui est en danger. L'oued à de nouveau changé de cours. La maison de ma famille, qui vivaient au bord de l'oued, à une centaine de mètres, s'est retrouvé sur une sorte d'ile, en plein milieu de l'oued, dont la force avait creusé des falaises hautes de 2 mètres. Ils étaient restés 3 jours et 3 nuits bloqués au milieu de l'oued en furie. Ils ont été sauvés par miracle, parce que des ruines de maisons plus en amont avaient déviés les eaux de part et d'autres, formant cette fameuse île. Cette année encore, la maison avait été épargnée, mais reviendront-ils y risquer leur vie? "Avant, il y avait la forêt, qui retenaient un peu l'eau, et stabilisait le cours de l'oued"; "Ils ont tout arraché pour le kif";"C'est à cause du kif" C'est la première fois que j'entend de leur part cette prise de conscience. Des terrains entiers partis. La montagne deviennent des falaises. "Cette terre, qui veut tant se reposer, qui veut devenir plaine". "On en rit en pleurant" me racontent-ils, lorsqu'ils évoquent des anecdotes amusantes qui leur sont arrivés au milieu de cet enfer...

14/08/2008

Rif Konnexion

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C'est ici que tout commence. La matrice, comme on dirait dans d'autres sphères... Il n'y a que quand on pose ses pieds ici que l'on comprend pourquoi les gens qui y sont issus, et qui sont maintenant dispachés dans tous le pays ou sur toute l'Europe, sont ce qu'ils sont et pensent ce qu'ils pensent. Ici, les yeux qui vous regardent passer en voiture sur la piste caillouteuse, jeunes gars assis sur des chaises en plastique au café, jeunes femmes puisant de l'eau dans le puit, vieillard le dos collé contre le mur de la mosquée, sont teintés de méfiance. De défiance parfois. Tout est passé au scanner: la plaque d'immatriculation, la valeur approximative de la voiture, le nombre de passagers, la présence de bagages ou pas. En quelques minutes, vous voici fichés. En quelques associations d'images et de fichiers sur l'arbre généalogique que chacun a gréffé dans le cerveau, on sait qui vous êtes, le fils et le petit fils de qui vous êtes, combien vous avez de frères et soeurs, d'où vous venez (France, Hollande, Belgique, Espagne), ce que vous faites dans votre vie, comment vous occupez votre temps libre, si vous avez des dossiers, des antécédants, tout est ressorti. Le dossier est ensuite avalisé si vous êtes reconnu de la famille du douar, ou refusé si vous êtes étranger. Vous serez alors priez d'aller fouiner ailleurs s'il vous plait. Mieux qu'un portique électronique.   Ici, la parole est une arme. Un instrument de torture parfois. Il n'y pas besoin de connaitre Internet pour savoir ce qu'est la véritable société de l'information. Les gens que l'on respecte le plus ici sont ceux qui savent le plus de choses sur les gens, qui ont les toutes dernières actualités, ceux qui questionnent, qui "se9siw" comme on dit chez nous, sur chaque membre de familles qui en compte parfois des centaines. Les gens. Que vont-t-il penser si je fais ça, si j'agis comme ça. Les gens. Les gens. Nass. Yeux globuleux sur votre vie, sur votre comportement, sur celui de votre famille. Les gens, mur infranchissable dont les principes collectif sont un sentier que vous devez prendre. Un chemin qui trace votre vie. Il n'y a que quand on vient ici que l'on comprend pourquoi. Ici, c'est le Rif. Les montagnes se font face. Les tchours sont resserrés. Les maisons rapprochés. Lorsque quelqu'un sort, tous le monde, depuis le porche de sa maison, le voit. Il devient alors comme une proie pour ces hommes et femmes avides de tromper leur faim et leur temps avec des mots: "C'est untel la-bas... Que va-t-il faire? Pourquoi il sort? Il parait qu'il y a eu une histoire avec le fils de son frère qui..." La conversation peut durer alors plusieurs heure... Parler sur les gens est la vie de ces gens. Le jour où j'ai redoublé ma 5ème, tout le monde le savait. Le jour où j'ai évoqué, dans un cercle familial restreint, la possible éventualité que je travaille à 2M, ici, on avait reçu l'information que j'étais devenu le présentateur des infos, et on guettais chaque soir mon passage à l'antenne... En ouvrant mon photoblog et en publiant des photos très anodines de la région, quelqu'un avait reconnu une maison du tchar et m'en avait fait grief : "Tu sais ce bled... Vaut mieux que les gens ne le connaissent pas..." 

 

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C'est pourtant ici, dans ces montagnes, que je suis né il y a maintenant 27 ans. A une soixantaine de kilomètres de toute source d'éléctricité, d'eau apprivoisée, de voitures, d'hopitaux. Certains prétendent que c'était l'après midi. Ma mère, elle, dit que c'était au milieu de la nuit la plus noire qu'elle aie jamais vécue. Certains disent un vendredi, d'autres un dimanche. Qui croire? Sur qui compter ? Même ma carte d'identité me ment. On me déclara à l'Etat civil quelques semaines plus tard, en choisissant un jour de naissance au hasard. On fit la fête du 7ème jour un mois après, en attendant que mon père revienne de France. On égorgea un mouton. On invita la famille qui vint à un grand dîner. On me nomma Mohamed Saïd. On me porta sur des genoux usés, et des mains expertes me tailladèrent la poitrine, la nuque, les poignets avec une lame de rasoir. Le vaccin du Rif contre toutes sortes de maladie, contre le mauvais oeil, le malheur... Si ces fines cicatrices sont à jamais marqué dans ma peau et que ce traitement devait être douloureux, je me plains pas. Y a pire. Seulement quelques années avant moi, la mode était plutot de brûler au fer rouge la nuque des nouveaux nés. Reste alors une marque indélébile qui qui fait comme une boule lisse, entre deux épaisseurs de peaux, que j'avais remarqué sur la nuque de certains de mes grands cousins...

 

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Ce que je ramène de mon village, quand je suis ailleurs, c'est la cruauté innocente des enfants qui veulent imiter les hommes. La beauté curieuse de la mort quand elle prend les choses. Un coq égorgé et qui termine son dernier râle dans les cactus. Des oisillons avec lesquels ont joue, avant de les donner aux chats. Cette indifférence face à l'ineffable... Je me souviens que nous allions souvent dans l'oued pour nous amuser. Ecraser des grenouilles de nos pied, tuer les tétards, les ramasser dans nos paumes et les laisser pourrir sur des pierres chaudes. Des fois, nous aimions bien aussi arracher les pattes des scarabés. Attrapper un petit poussin et lui couper ses minuscules pattes avec un couteau... J'ai vu tout ça. Je l'ai fait parfois. La force de l'enfance, c'est de nous donner des yeux neufs, vierges de tout sens de gravité. C'est pour ça que les enfants ici ne s'émeuvent pas du sang qui coule pendant les sacrifices... Ici, il y a cette odeur entêtante que je n'oublie jamais. Senteur lascive qui s'apparente toujours dans ma tête à un vague sentiment de jaune, de orange, canicule sale où l'âcreté sèches des pierres, de la poussière chaude se mêle à celle des figues mûres sur leurs branches... Une odeur organique, vivante, sueur de kif, d'amandier, de salive. Cette peur lancinante de la lumière. La recherche systématique de l'ombre quand le soleil est à son zénih et que le bruit des criquet est insupportable. Le clapoti de l'oued squelettique. Les tiges brûlés des blés. La poussière âcre, traînée par les chiens errants qui tournent autour d'un poussin mort. Ces plaques de sang brun, sèches, qui forment de grandes taches et des méandres sur le sol après les sacrifices... Ici, il y a des mûles à la langue pendante et ensanglantée. Leurs cicatrices sur leur croupe que les enfants, toujours eux, ravivent en y plantant leur bâton. Il y a des sacs plastiques noirs accrochés en lambeaux dans les cactus. Des boites de savon Tide jetées... Et puis d'autres choses... D'autres images qui me viennent avec une frénésie tranquille, en désordre, parées d'une odeur que j'essaie de recréer dans ma tête. Celle qui, sous la canicule, évapore les pourritures cachées de la terre... Il y a aussi, et surtout, cette plante, partout. Sur les champs en train de mûrir, sur les toits en train de secher, dans les granges stockée. La montagne entière est imprégnée, dans ses moindre pores, de sa lourde odeur...    

 

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C'est à partir des années 80 que le kif s'est installé ici. Vingt ans plus tôt, dans les années soixantes, des fellahs s'étaient risqués à le cultiver dans leur champs. Cette tentative de débordement de la culture du cannabis hors du cercle traditionnel de la région de Ketama avait provoqué la venue de l'armée, qui avait ordonné aux paysans, manu militari, de retirer leurs plants. Ce temps est loin. Aussi loin que je me souvienne, je crois que la première fois que j'ai vu un plant de cannabis ici, c'était en 1985. La vie ici a alors beaucoup changé... Des litiges en suspens sur quelques mètres de terrains, entre frères ou cousins se sont soudain réveillés. Chaque parcelle était durement disputée. Des vergers, des arbres étaient systématiquements abbatus s'ils n'étaient pas indispensables. Le dernier verger, le petit coin de paradis que mon grand père entretenait avec amour, a été ravagé et converti à la culture du kif après sa mort. Ici, on ne parlait plus que de "milliones". On construisait des maisons. Pour les jeunes, rassembler 50.000 dirhams pour hrig n'était pas un problème. Grâce aux revenus générés par le kif, des pères envoyaient eux-mêmes leurs fils en Espagne, par patéras, en finançant le voyage. Un investissement comme un autre... La majorité des jeunes d'ici sont passé de l'autre coté de la Méditerranée. Pas mal sont morts. Noyés. D'autres ont été mis en prison ou assassinés en Espagne pour divers trafics...

 

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Ici, les gens sont durs. La fierté prend ses enracinements jusqu'à l'orgueil... Un regard de travers. Une parole. Le couteau n'est jamais loin... En général, ce qui peut te sauver, c'est le calcul rapide que fait la personne en face sur le nombre de personnes qui compose ta famille, parfois des centaines... Toucher à un seul membre, c'est provoquer une guerre civile. En général, seul les liens du sang peuvent faire éteindre une étincelle avant qu'elle ne s'embrase. Tant que tous le monde connait tous le monde, et sait où chacun habite, les grandes crises sont généralement désamorcées, même si elles peuvent rester lattentes. Tout est sous contrôle tant que l'on sait qui tu es et où tu es. C'est pour ça qu'on aime pas les étranger dans la montagne. Un inconnu est un être dangereux. Lorsqu'on ne sait pas qui il est et où il habite, qui on peut voir s'il y a problème, il a un avantage sur nous...

 

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Ici, c'est le bled de la vendetta. Le Rif a longtemps été une mer de sang avant l'avènement de la République d'Abdelkrim, qui a pu éteindre la vague meurtrière qui sévissait ici. Mon grand père me parlait souvent de cette période, qu'il appelait paradoxalement "Refovlica"... Une période où il n'y avait aucune loi, si ce n'est celle du talion. Une période où les villages s'afrontaient, où les rivalités tribales étaient telles que les meurtres succédaient aux meurtres. "C'était le temps, m'expliquait jeddi, Dieu ait son âme, où si tu était seul et que tu n'avais pas de famille assez nombreuse pour te protéger, tu n'avais aucune chance de survivre. Les autres avaient tous les droits sur toi. s'ils ne craignaient pas les représailles parce que tu n'avais pas de protecteurs, ils pouvaient te battre, te voler tous tes biens, te tuer même. et après?... ça leur faisait autant d'effet que s'ils buvaient de l'eau... Au moindre mot, au moindre accrochage, un regard qui blessait son honneur, il devait te tuer, toi ou à défaut, un autre membre de ta famille. Et tu devais alors tuer, venger, tuer... Le pire, c'est que la vengeance ne mourrait jamais. lorsqu'un homme sentait la mort et qu'il n'avait plus le temps ou la force physique pour venger les siens, il appelait son fils et lui léguait son honneur et sa haine.... C'est comme ça que mon père, ton arrière grand père, est mort Saïd. D'un coup de fusil... A l'époque, les fusils étaient rares et ceux qui en possédaient étaient les maîtres. A cette époque, il n'y avait aucune autorité centralisée. C'était la jungle et t'étais un homme mort si tu étais seul..." Aussi, devant l'ampleur des dégats, les familles s'étaient réunis. C'en était assez. Il y avait trop de morts. On s'en référa alors à l'Islam. on décréta que celui qui tuerait quelqu'un devrait, conformément à la législation islamique, payer le prix du sang, un tribut de compensation pour les familles de la victime... Toutes les possessions de la familles pouvaient y passer. C'était apparemment le meilleur moyen de dissuasion puisque depuis, les familles, prévoyaient la catastrophe d'une telle ruine, crevaient les yeux de leur propres fils lorsque ceux-ci étaient trop ardents, fougueux, impulsifs et querelleurs...

 

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Il y a encore tant de choses à raconter sur cet endroit... Mais je ne dépasserait les lignes. Ici, des fellahs détruisent les pistes que d'autres fellahs viennent juste de rafistoler, pour pas que les étrangers et les gendarmes viennent fouiner par ici. Shkizophrénie. Vivre et ne pas exister. Se priver, se mutiler pour vivre. C'est bien rifain tout ça au fond...

Ici, les feuilles de cannabis ont 7 branches.

 

 

Mohamed Saïd, fait dans le Rif et à Tanger du 10-14 aout 2006.