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15/03/2009

Inachevé

Je n'ai jamais su terminer les choses que j'ai commencé. C'est un défaut. Je dirais même que c'est sans doute le plus grand...

Je commence par faire la porte monumentale, imposante, ornée de manière magnifique. Je batis les fondations d'un palais à la beauté biblique. Et puis je laisse les pilliers à ciel ouvert. Je pars, courant tout d'un coup vers une autre idée, une autre espérance. En fait, je crois que je fuis l'effort incommensurable que cette idée magnifique nécessiterait, si je la menait à bien. L'idée de la lune, en croissant dans le ciel étoilé. J'en aurais eu l'idée si je n'avais pas eu à échaffauder les lois physiques qui permettent de l'accrocher la-haut. Je n'aime pas les arrières cours, les calculs nécessaires à la réalisation d'une idée.   

Sûrement que si j'avais fait la terre en sept jours, les hommes marcheraient avec des pieds magnifiques, mais avec une tête bâclée. Le ciel aurait des fissures et des trous par lesquels on verrait les coulisses de l'Univers. Les arbres n'auraient pas de branches. Et alors, des oiseaux, sans ailes non plus, n'auraient plus d'endroits où se poser. Les poissons nageraient indéfiniment vers la même direction, car ils n'auraient plus de nageoires. Et un soleil, sans rayons, donnerait au monde une lumière glacée, mate. Voilà sans doute à quoi ressemblerait le monde si je l'avais crée. Une idée magnifique, et inachevée.

 

 

 

Je ne m'en souciais pas plus que ça. Je vaquais à mes occupations de la vie courante avec ma demie conscience, ma demie intelligence, et les carences de ma mémoire. On peut vivre comme ça, et longtemps. J'en suis la preuve. J'avais des opinions. Des phrases et des pensées toute faite, à dire au besoin des conversations du moment. Des théories foireuses basées sur des observations biaisées et réductrices. J'étais quelqu'un de normal, qui travaillait, certes, à un poste inférieur à ce qu'il avait espéré, car il n'avait pas terminé la dernière année de ses études. Mais qui avait une vie assez homogène...

 

 

Un jour, que j'écrivais, comme à mon habitude, des brouillons d'idées, on frappa à la porte. Je me levai de table, posai mon stylo. J'ouvris la porte. Je vis un homme à l'apparence étrange, comme si sa réalité propre tranchait avec le décor de mon pallier. Il portait une combinaison un peu futuriste. Il était de taille et de corpulence assez élancée, blond, des yeux bleus. Après un moment de silence, il entreprit de le rompre, comme s'il était déçu du mien. Je sentais qu'il aurait voulu que je le reconnaisse, et son moment d'immobilité démonstratif, devant moi, n'avait sans doute été fait que pour ça.

-Bonjour, me dit-il finalement, en me scrutant avec une lueur que j'hésitais à prendre pour de la hauteur naturelle et générale, ou pour du mépris personnel.

-Bonjour, répondis-je, un peu surpris...

Je laissais prudemment la porte mi close, tout en la laissant assez ouverte pour ne pas qu'il prenne cela pour de l'hostilité lattente. Il observa encore un instant de silence, puis il me dit:

-Vous ne me reconnaissez pas?

-Heu... Pas tellement... me permis-je de sourire, poliment.

-Je m'appelle Hans.

-Heu... Bonjour, Hans...

Décidément, il fut vraiment déçu de mon comportement.

-Vous étiez beaucoup plus vif quand vous étiez enfant, Mr Mohamed... Vous ne me reconnaissez vraiment pas? Je suis Hans Greftel, le scientifique de la machine Ezton 3.000.

Par bribes, des pans de passé venaient remonter lentement aux sources de ma mémoire...

-Hans Greftel... Oui...

-Vous aviez eu l'idée du siècle, Mohamed... à 12 ans, en plus. Hans Greftel, le scientifique qui construit une machine à remonter le temps... Et qui se téléporte dans la Grèce antique pour voir Platon, et le ramener ensuite dans le monde actuel, pour qu'il regarde où sa pensée l'a amené! Une idée de génie! Et vous aviez fait combien de pages sur ça? Sur mon histoire?

-Oui, je m'en souviens... Mais... Je, ça devenait trop difficile pour moi...

-Difficile? Tout était là, Mr Mohamed! La rencontre de l'initiateur de la pensée, et son résultat!

-J'étais trop jeune pour comprendre l'ampleur de tout ça...

-3 pages pour cette histoire! Pour mon histoire! Et vous avez abandonné!

-Je la gardais pour plus tard... Le temps que je me documente assez sur la pensée de Platon, sur les autres courants de pensées à travers les siècles et...

-Oui! Vous la gardiez pour plus tard, au point de l'oublier!

-Je...

-Vous m'avez laissé là, Mr Mohamed... Vous m'avez abandonné. Moi, qui devait rencontrer Platon. Vous aviez une oeuvre d'envergure toute trouvée et vous avez tout gâché à cause de votre paresse et de votre inconstance!

 

Hans était devenu rouge, écumant de rage. Une peur sourde commença à me prendre. Hans devina tout de suite mon attention de claquer la porte, il mit son genoux en opposition.

-Mais que faites-vous?... Je...

Je reculai, effaré. Il repoussa la porte pour l'ouvrir en grand puis tourna la tête vers l'escalier:

-Allez! Venez tous! Il est là!

Je reculai encore jusqu'au fond du couloir. Tétanisé par cette intrusion aussi inattendue que soudaine. Je ne pouvais décoller mes yeux du pas de la porte par lequel montait maintenant une rumeur qui devenait de plus en plus explicite au fur et à mesure que grondait les pas de plusieurs personnes dans l'escalier. Dans ma torpeur, je restai là, au fond de ce couloir, pris entre furie de fuite et désir de voir. Sûrement aussi, que je n'arrivais pas à donner du crédit à ce que me montrait mon esprit. Ce n'était simplement pas possible. Tout ça... Mais je vis alors rentrer un garçon de 13 ans, le regard haineux. Je le reconnu tout de suite. Anouar, le héros de mon roman inachevé "les 13 travaux d'Anouar". Ses parents avaient été enlevés par une force maléfique, et il était chargé, par un démon, de trouver treize anneaux, répartis dans toutes les villes du globe, Paris, Londres, New York, Shanghai, Oulan Bator, etc. Une histoire qui m'aurait pris des années d'écriture, pour un résultat médiocre. Un homme d'une vingtaine d'années entra également, suivie d'une femme dont la douceur habituelle était altéré par de la colère. Saïd et Asma. Héros d'un roman, "Vendredi", livre auquel j'avais consacré 2 années, avant de m'apercevoir que leur histoire était trop merdique et bien trop fleur bleue. Un roman de jeunesse que j'aurais renié avec plaisir si je l'avais terminé.

Il y avait Jeru, dont la barbe de philosophe grec trainait sur mon pallier. C'était un héros diogènien dans un roman homonyme à celui de Victor Hugo "L'homme qui rit". Il vivait dans le monde contemporain et avait la particulairité de rire de la bêtise humaine. Je devais d'ailleurs le faire mourir de rire à la fin. Concept intéressant mais je n'avais pas assez de connaissance sur le monde grec, et du coup, sur le monde contemporain également. Il y avait Ali, mon héros de "L'homme est droit", l'innocent Ali devenu fou. Qui traversa le désert de la conscience de part en part à la recherche de Dieu. Il y avait Marc, le commercial arrogant devenu sage, ou mort, de "Autoroute", Pierre, du roman "Otage". Tous les héros de mes histoires inachevées, menés par Hans, s'avançaient vers moi, tandis que je reculais, jusqu'à buter contre la fenêtre de la chambre. J'étais au 5ème.

 

-Ecoutez! N'approchez pas! leur criai-je, tendant vers eux, tremblant et suant de peur, le manche d'un balai que j'avais ramassé à terre. Ne m'approchez pas!

Ils continuaient tous d'avancer vers moi, lentement, le regard mauvais.

-Vous nous avez trahi, éructa Hans, qui menait la troupe. Vous nous avez abandonné à notre sort!

-Il a fait de nous des prisonniers! Il nous a emprisonné dans sa décharge de merde! Il nous a mis dans la poubelle de son esprit! entonna Pierre, l'otage.

-Comment je vais retrouver mes parents! pleura tout d'un coup Anouar, le garçon des treize travaux.

Jéru riait à plein poumons de la tournure que prenait les évènements.

-Je réecrirais vos histoires! à tous! Je vous le promets!

-C'est trop tard! grogna Hans.

-Quand bien même tu le ferais, ça ne sera pas la même chose! Tu as imaginé ceci à une période de ta vie, quand tu croyais encore en des choses, quand tu avais encore une beauté et une innocence. Qui racontera notre histoire d'amour si pure, à moi et à Asma, geignait Saïd. Qui racontera, avec la même magie et la même innocence notre histoire à nous, sur ce banc où nous nous rejoignions tous les jours pour parler? Aujourd'hui, tout ça a disparu. Tu te masturbe en regardant des chinoises se mettre tout un bras dans le cul! Comment veux-tu raconter notre histoire? Tu as tout foutu en l'air! Et ça, je te le ferais payer!

-Mais je ne pouvais pas terminer vos histoires... Je ne pouvais pas, je vous le jures! Je n'avais pas la force de le faire! Je n'avais pas la force!

-Tu nous as tué!

-Je vous jures, je n'avais pas la force! J'aurais tant voulu!

 

Il ne restait que quelques centimètres entre eux et moi. Et dans un état de léthargie, d'hébétement total, je tombai à genoux, m'abandonnai à leurs mains, à leur hargne. Il me prirent. Une dizaine de mains me plaquèrent contre le mur. Une dizaine de cris me plaquaient contre ma faute.

-On va faire de toi un être inachevé.

-Coupons lui les bras!

-Enfermons-le dans un mur!

-Je suis médecin, ricana Hans. Cet imbécile a vraiment pensé à tout quand il m'a crée. On va lui ouvrir le crâne.

Jeru riait aux éclats. Marc, le commercial arrogant et cynique soupesait l'idée et essayait d'en maximiser les ouvertures: "ça va chercher dans les combiens, un cerveau frais au kilo? Il doit y avoir des laboratoires qui recherchent ce genre de produits. Je vais faire une prospection"

Chacun me tint un bras, une jambe. On me coucha de force dans le lit. Je me débattai. Criai dans une main fortement appuyée sur mes lèvres. Ils riaient, surtout Jeru, qui n'en pouvait plus. Par la porte, entraient encore des êtres, des héros fugaces d'histoires abandonnées, des hommes, des femmes, des créatures, issues de mon imagination au cours des âges, des êtres que j'avais complêtement oubliés. Ces êtres que j'avais jugés trop inintéressants ou pas assez épais pour faire de bons personnages. Des personnages que j'avais jugés trop inconsistants pour faire de bonnes histoires. Des histoires que j'avais jugés trop légères et pas assez documentées pour faire de bonnes tranches de vies. Des tranches de vies que j'avais jugés pas assez vivantes pour faire une bonne vie. La mienne. Etouffée soudain. Par. Le poids. De ces. Mains. Qui appuient sur mon coeur et. Mes yeux.  

Il ouvrirent mon crâne. Je sentis le tracé rectiligne et régulier du scalpel sur le dessus de ma tête. Et soudain, il y eut un silence.

-ça alors...

-C'est stupéfiant!

Même Jeru arrêta de rire.

-Que... Que se passe-t-il? pu enfin prononcer ma bouche, libérée des mains qui la réduisait au silence.

Hans s'approcha minutieusement du haut de mon crâne.

-Ah, ça. Voilà qui est extraordinaire... Je n'avais jamais vu cela avant.

-Que se passe-t-il?

-Ce qui se passe? Ce qui se passe, c'est que vous êtes aussi inachevé que nous, Mr Mohamed, voilà ce qui se passe!

-Oui... Il manque une partie de votre cerveau! Il y a un grand trou, là.

-ça expliquerais pas mal de choses.

-Il y a un trou? demandais-je, au comble de l'inquiétude.

-Oui. Une partie où il n'y a rien. C'est très étrange.

-Alors... ça veut dire que je suis inachevé moi aussi?...

Anouar s'approcha vers moi.

-ça veut surtout dire que tu disais la vérité. Tu ne pouvait pas...

-Mais... Alors... Qu'est-ce qui me manque, à moi?...

Anouar, toujours lui, m'aida à me relever. Mes créations étaient là, autour de moi. Ils me regardaient.

-Excuse nous, Mohamed. Tu sais, au fond, nous t'aimons bien. Tu nous as crée bon. Peut-être qu'un jour, tu trouveras ta maison. En tout cas, nous avons déjà trouvé la nôtre.

-Peut-être que nous vivrons, moi et Asma, notre amour pleinement. Un amour peut-être niais, mais pur, comme il n'en existe plus que chez les cons.

-Moi, par contre, je te remercie, parce que je m'en paye une bonne tranche, finit de renifler Jeru.

-Allez, je crois qu'il est temps de rentrer, les amis, harrangua un Hans devenu tout d'un coup humain. Rentrons tous, car nous avons enfin trouvé notre destination.

 

Alors tous, en un même mouvement, marchèrent sur mon corps, montèrent, puis entrèrent par l'ouverture de mon crâne. Tous furent aspiré dans ma tête, en un foisonnement de couleurs et de mouvements, et comblèrent ainsi le vide à l'intérieur. 

C'est ainsi que chacun avait trouvé sa place. Tous ces êtres vivraient dans ceux que j'aurais achevés, et je vivrais en eux. J'aurais peut-être la force d'écrire alors ma propre histoire, et de la finir. De l'achever. 

 

 

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 15 mars 2009, à 22h07.