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14/08/2008

Harrags

Au fond, Tanger n'a pas foncièrement changé. On la prend pour un carrefour.

Et c'est une impasse.

Carrefour entre deux mondes, entre deux mers, entre deux terres, entre deux cultures, entre deux vents, entre deux caps, entre deux joints, entre deux jambes.

Impasse des rêves, des fantasmes, des désirs, de l'avenir, de l'horizon, de la raison.

Et dans cette ville où les rues donnent sur la baie bleue, les yeux des hommes sont aussi devenus des impasses. Combien de voyageurs ont été pris au piège dans ce cul-de-sac? Poètes, peintres, écrivains, voyageurs, diplomates, hier. Harrags aujourd'hui.

On vient à Tanger par un long couloir de plusieurs milliers de kilomètres. On traversait hier le terminal d'un aéroport américain ou européen pour atteindre Tanger, on survolait une masse d'eau salée pour fuir la misère industrielle et intellectuelle d'un monde appauvri par sa rationalisation et qui finirait, si l'on y restait, par nous transformer, telle la madonne de Duane Hanson, en un vieux corps volumineux tenant flasquement un caddie rempli de marchandises et d'objets culturels, calibrés, sous cellophane.

Aujourd'hui, on appelle ça un rêve, et, dans le sens contraire, pour l'atteindre, on fend la brousse en deux, on traverse le Sahara, on se fait racketter par tout ce que cette route compte de trafiquants. On reste des journées sans manger, des heures sans boire, on se fait balloter d'un coin à un autre par des passeurs qui se foutent de votre gueule. On subit le froid de la nuit. On subit la promiscuité dans un camion, Un jour, deux jours, trois jours, deux semaines, trois mois. Un an.

Et au bout de ce long et étroit couloir qu'est notre détermination à atteindre notre but, où l'on ne regarde pas les cotés, juste notre but, où l'on bloque la respiration de sa vie dans l'espoir de pouvoir enfin remonter à la surface de notre but pour y inspirer pleinement, et sans que cela n'ait été indiqué au tout début, Tanger est en fait une impasse. Un mur. Voilà la vérité.

Alors, reculer? Reprendre de nouveau, et en sens inverse, ce couloir interminable où l'on a tant souffert, pour revenir au point de départ? Retourner chez nous, devenir la risée du village, alors que le rêve est à peine à une vingtaine de kilomètres de distance, et que l'on peut détailler les maisons du village espagnol en face?

Artiste ou harrag, on reste souvent à Tanger en désespoir de cause. En attente de.

...

Mon cousin Nour, lui, n'avait pas besoin de venir de bien loin pour se prendre ce mur. Il habitait Tanger. Il se cognait chaque jour à ce rêve, alors il lui devenait familier.

La vue de l'Europe, si impressionnante la première fois, ne lui servait désormais qu'à lui rappeler que si son projet était dur, il n'était pas si insensé pour qu'il puisse le réaliser un jour. La vue des montagnes de l'autre coté, des agglomérations blanches, les ferrys traversant le détroit, les voitures étrangères sortant du Port... Tout cela donnait à ce projet d'exil une cruauté fine qui résidait dans le fait qu'il paraissait réalisable. Et l'Espagne, de Tanger, est à parfaite distance pour stabiliser cet espoir. Surtout vue de la Corniche , où nous nous promenions...

Palmiers. Dallage du sol. Des bancs à intervalle régulier.

Une journée d'avril. La plage était secouée par quelques footballers, des couples discrets qui traçaient ensemble leurs pas sur le sable, des fumeurs solitaires. Là-bas, barrant la baie, le Cap Malabata posait son coude sur la mer calme.

En ce midi, la Corniche paraissait froide. Des nuages blancs au dessus. Des passants qui passent. Des restants qui les regardent passer. Des jeunes désoeuvrés, assis sur le rebord de la placette des miradors, qui gobent les pubs à la con que débite un écran géant, entre deux épisodes de Tom et Jerry. Nous passions devant eux, tandis que j'écoutais Nour, lancé dans l'un de ses sempiternels sujet de conversation.

Mais je l’interrompis, lui montrant deux jeunes qui se dirigeaient de manière un peu trop discrète vers nous. Ils marchaient comme sur la pointe des pieds, regardant autour.

Mais ils nous dépassèrent et nous les vîmes quitter rapidement le trottoir pour se faufiler entre les voitures. Ils regardaient autours d'eux, derrière, discrètement, s'assurant d'un regard panoramique qu'il n'y avait pas de policiers en vue. Ils ne devaient pas avoir plus d'une vingtaine d'années, même si leur visage semblait prématurément vieilli. Leurs vêtements étaient sales, frippés, et leurs couleurs comme fadies par les frottements répétés de leurs corps contre les rues de la ville. Leur peau semblait épaisse, tannée, saturée de cicatrices, de soleil absurde, de coups de poings, d'attente interminable.

Ils s'approchèrent lentement de l'arrière du camion arrêté au feu rouge, baissant la tête pour ne pas se faire surprendre par le chauffeur. L'un d'eux se hissa soudain dans le soubassement du véhicule, vers les roues de secours, suivi de son compagnon qui tenta, lui, de s'introduire dans un endroit à coté. Ce dernier fureta longtemps avant de trouver la position idéale. Puis, lorsque le feu passa au vert, trois autres gamins retardataires se jetèrent entre les roues du camion qui n'avait pas encore pris de la vitesse. L'un se laissa trainer sur plusieurs mètres avant de s'accrocher plus solidement. Son dos frôlait le sol. Les voitures derrière ralentissaient, anticipant son éventuelle chute. Mais le garçon s'accrochait... Et nous les vîmes s'éloigner vers l'entrée du Port...

Je restai un moment interdit. Il n'était pourtant pas rare de voir ce genre de spectacle à Tanger. Il était même d'une grande banalité ici. Des gosses qui se massent vers les carrefours stratégiques de la ville, là où passent les poids lourds internationaux, les cars grande ligne. Lorsqu'un camion était au feu rouge, c'était parfois quasiment une nuée de gamins ou de moins jeunes qui se lançaient sous le véhicule, ci tenant les roues de secours, ci tenant un essieu. Parfois, le chauffeur les repérait, klaxonnait, ou descendait carrément pour les chasser à coup de pieds. Mais dès qu'il remontait dans son camion, ils revenaient de plus belle. Hemorragie fluide d'un pays qui se vide. On dirait que c'est mécanique, une réaction naturelle de décompression. Un air qui a besoin de s'échapper. Et le trou où l'air s'échappe, c'est la porte du Port de Tanger, où accostent les ferrys que l'on voit planer sur le détroit, et vers lequel nous regardions le camion s'éloigner, chargés de ses jeunes clandestins.

-Msakhates... C'est des fous, hoqueta mon cousin.

-Et tout ça pour se faire tabasser par les douaniers... En descendant du car l'autre fois, dans le Port, ils en avaient attrapés deux, ils les ont matraqués devant tous le monde, ils en avaient rien à foutre... C'est comme s'ils tuaient des serpents avec des batons...

-Mais ceux-là, me répondit-il, ils ont du se faire attrapper et attrapper au moins une centaine de fois. Ils ont dû se faire tabasser à chaque fois. Et alors? Ces gars là, à force de se faire bastonner, leur peau est devenu comme du bois. Ils ne sentent même plus les coups de matraque. Frappe autant que tu veux. ça ne leur fait plus rien.

Chronique d'un éternel recommencement, du perpétuel retour à l'enfer. Sysiphe, avec des fausses Nike trouées.

Entrer dans le Port, gardé par la police, n'est plus aussi facile qu'avant. A l'intérieur, on pouvait encore se promener librement-si l'on était pas trop cramé- parmi la foule des pécheurs, des femmes qui travaillent dans les usines de la zone franche de l'enceinte portuaire. Mais passer le deuxième niveau de sécurité, la douane, derrière les barrières gardées desquelles paissent tranquillement les énormes ferrys, est presque devenu impossible. Des soldats quadrillent le terrain, jètent des pierres aux harrags qui courent le long de la grande muraille de cinq mètres de haut qui entoure l'enceinte du port, sifflent, menacent de tirer. Attendre la nuit. Grimper le mur. Ramper sous les camions. Faire le moins de bruit possible. Ne pas être. Prendre place à un endroit du camion que notre urgence nous dit sûr et indécelable, et qui ne l'est pas, bien sûr, comme quand on baise une femme dans un coin pas très discret et que l'on se persuade quand même, pour finir de jouir, qu'en fait personne va nous griller. Un contrat en Espagne. Revenir ici et montrer que non, on n'était pas un bon à rien. Qu'en fait, il fallait juste nous donner notre chance, un travail, pour montrer qu'on pouvait aussi réussir, selon son mérite, et non parce que l'on n'était pas le fils d'untel. Que ce n'est pas parce que l'on n'a pas d'argent que l'on n'est rien. Revenir ici en montrant qu'on est quelqu'un, l'égal du cousin ou du voisin qui revient d'Europe et qui regarde comme si on était inférieur. L'égal de ceux que l'on voit, sous le froid marin de la nuit, à travers les vitres des cafés chics, des restaurants, des bars. Etre l'égal des gens « labass 3lihom » qui nous regardent bizarrement, soit avec dégout ou mépris, soit avec cette nécessaire indifférence qu'ils s'imposent pour ne pas nous heurter, cette peur aussi. Revenir prouver à cette salope de Zeyneb qu'elle aurait dû croire en moi, qu'elle aurait dû m'attendre, au lieu de se marier avec lui. Je suis aussi fort que vous. Je travaillerais 24 heures par jour s'il le faut, pour ramasser de l'argent et vous montrer que je suis plus fort que vous. Vous me prenez pour un abruti, un animal, mais sous ma crasse, j'ai trois années de fac. Sous la crasse des autres, il y a milles histoires. Il ne peut y avoir qu'une issue heureuse au bout de ces terribles histoires, de ces années perdues, absurdes, vidées de leurs substances. Il le faudrait tellement, ça serait tellement injuste si ce n'était pas le cas. Où serait le bien, la justice, Allah, mes parents, si ce n'était pas le cas. Entendre des voix qui nous demandent de sortir et plus vite que ça, fils de putain. Avoir le pied coincé dans l'essieu. Se faire tirer par des mains brutales. Devenir le ballon de football de deux ou trois douaniers. Le pushing-ball de policiers blasés pour qui frapper un harrag, déchet humain, prête autant à conséquence que de se toucher les couilles. Faire regretter cette idée. La matraque, arme marketing culpabilisante pour châtier ces mauvais garçons, cette jeunesse pourrie, droguée à la parabole, qui nous fait honte devant les étrangers parce qu'elle ose vouloir quitter ce si beau pays plein de promesses; ce pays qui leur donne tant d'affection et de vraies valeurs, ces moins que rien qui veulent fuir le Maroc pour satisfaire leur besoin primaire de revenir ici flamber en cabriolet et faire monter des putes. Recevoir des "massa" dans la tête. Tiens, dans ta gueule. Avec les remerciements de la société offensée. Ne pas avoir 20 ou 50 dirhams qui nous permettrait de sortir plus tôt et sans trop de dommages du commissariat. Rester un jour, deux. Se faire chasser à coup de pied dehors. Avoir faim. Avoir rien. Ne pas avoir un seul dirham. Vouloir fuir l'enfer de cette vie. De cette ville. L'urgence. Oui, l'urgence. Ne rien avoir à perdre. Non, décidément, rien. Asphyxié. Le cerveau tuméfié par les bris de verre de nos rêves. Saigner des silences, des visages. Et le vouloir encore, jouir. Entre les jambes de l'Espagne, dont les fesses montagneuses sont visibles depuis la plage grise. Croire encore en son destin, que l'on ne peut imaginer autre que de l'autre coté. Par désespoir, refuser le désespoir. Retour à la case repart. Attendre la nuit. Grimper le mur.

Mais tout ça, c'était le dernier niveau du hrig. Le hrig gratuit. Le hrig du pauvre, de celui qui n'avait rien, et qui vivotait dans la rue. C'était le hrig du pur désespoir, dont la transcendantale douleur et l'urgence mettait à nu plus crûment que tout, ce que la pensée collective d'une jeunesse laissait échapper par la fumée de ses joints, ou par la respiration de son désir de liberté, de liberté financière, mère de toute les autres libertés.

Nour, lui aussi, était habité, comme de nombreux autres, par ce désir d'exil. Mais il n'était pas assez pauvre ou desespéré pour se risquer sous les camions. Par ses connexions avec les autres draris dans les cafés, il savait que c'était inutile, que c'était se baigner de l'illusion du mouvement, de l'illusion de faire "quelque chose", tester le destin, pour se sentir avancer. Mais au final, on finissait toujours dans la rue, toujours plus détruit. Les rares qui passaient étaient débusqués à Algésiras et renvoyés par le premier ferry à Tanger où les attendaient la bonne vieille bastonnade des forces de l'ordre.

Nour n'était pas assez naïf pour monter dans une patera à 5.000 ou 10.000 dirhams. C'était mettre de l'argent en pure perte. ça ne servait plus à rien non plus. Le Détroit était bouclé du Portugal à Alicante, et même les africains ne venaient plus à Tanger, préférant s'arrêter à Laâyoune pour passer vers les Canaries. Les rares africains qui restaient ici étaient bloqués, comme les marocains.

Je ne voulais pas évoquer le sujet devant lui, par pudeur, mais il le fit.

-Tu sais Saïd, je serais peut-être pas à Tanger l'été prochain...

Un moment de silence. Puis je cru devoir garder un air enjoué, pour ne pas montrer mon scepticisme.

-C'est vrai? ça avance? T'en ai où?

-Je serais déjà parti si cet enfoiré de patron n'avait pas fermé le café pour les travaux. J'avais ramassé 20.000 dirhams. Mais les soeurs sont venues du bled pour travailler ici, et j'ai dû les faire vivre moi-même les premiers mois... Mais un cousin, tu sais, Chakib, celui qui vient de Hollande et qui traîne avec moi en été. Je lui ai parlé du visa à 50.000 que je t'avais dis. Il a des thunes à ne pas savoir qu'en faire. T'as vu le 4/4 qu'il a ramené l'année dernière? Neuve, mon frère.

-Ouais, je vois... Et il va te donner 5 "millions"? T'es sûr?

-Je lui ai expliqué. Le truc du visa, c'est du sûr. ça fait deux ans que je lui en parle. Et puis qu'est-ce qu'il a à perdre? 5 "milliones", c'est 5.000 euros chez vous. Si je passe, je lui rend en deux ans. Normalement, il vient dans deux semaines, et il va me les passer.

Devant mon silence, Nour rigole.

-T'inquiètes, Saïd. Chakib, c'est comme un frère. On a grandi ensemble au village. Et quand il vient ici, c'est moi qui le guide sur Tanger.

-Et le gars qui s'occupe du visa? Il est sûr?

-Tu connais *******? C'est lui qui m'a proposé ça. C'est pas le gars qui va te faire des trucs bizarres.

La corde en coton qui tient la caravane de 3 tonnes. Ce coup là va marcher, parce que si on calcule la force du vent qu'il y aura dans 2 mois, ça fera basculer le domino qui ira décrocher la poulie qui, au même moment, si le soleil à bien fait chauffer comme prévu une plaque métallique qui, se dilatant, poussera une bille de plomb à hauteur idéale pour se choquer avec une allumette, fera basculer un...

Bref. La structure classique du rêve qui ne repose sur rien. Et chaque année, c'était la même chose. Chaque année, j'avais mal pour Nour... Il me disait qu'il partait dans les prochains mois, dans les prochaines semaines. Et à chaque fois, ses plans foiraient.

Pendant deux années, il s'était accroché à l'espoir que nous le ferions monter en France avec un visa tourisme... En vain, malgré nos efforts. Il devait posséder un compte dans une banque française approvisionné à hauteur de 5.000 euros. On était d'accord pour le lui créer. Mais il fallait qu'il vienne lui-même... en France le créer! Foutage de gueule.

Une année, c'était l'espoir de se marier avec ma soeur, ou une cousine de France. Refus catégorique. Puis c'était l'espoir qu'un oncle installé à Pampluna le fasse monter en lui obtenant un contrato par un patron espagnol. Nada. Les voies légales épuisées, il lui restait l'option du faux passeport (cher, mais pas efficace), du vrai passeport (le mien), du contact à Ceuta ("Heu... non... moi je fais pas ça..." nous avait dit le gars, innocent, ne nous jugeant pas fiable), du bateau de pèche (Pas envie de se faire balancer à la mer au moindre geste suspect des garde-cote)... du camion? Non, putain...

En fait, le hrig le plus efficace était celui des riches, tout simplement. 80 ou 90 % des illégaux en Europe ont traversé la frontière légalement. Le visa, le fameux visa, acheté ou obtenu légalement était devenu la dernière porte de sortie, avant fermeture. Un cadre dynamique qui partait en voyage d'affaire à Bruxelles, un commerçant prospère qui s'approvisionne au marché de Madrid, un footballeur professionnel en stage d'entrainement en Catalogne avec son équipe: tous ont été capables de tout laisser tomber pour recommencer au ras des poubelles européennes une nouvelle vie. C'est ça le pire, sûrement. On peut gagner 15.000 dirhams ou plus par mois, l'équivalent, à niveau de vie égal, de 2500 euros en France, et vouloir se casser, fuir, respirer autre chose que cette fumée infecte et gluante de ce mépris, cette suffisance, cet autoritarisme pervers que vous dessert de manière bonhomme celui qui est au-dessus de vous, quand bien même vous seriez vice-pdg.

Et en bas de l'échelle, le rêve de Nour devenait une névrose. Son rêve était névrose. Depuis plus de 6 ans. Il ne vivait, travaillait, dormait que pour ça. Et chaque jour, la peur de ne pas le faire le térassait, même si des éléments en lui, des choses inconscientes, lui disait qu'il fallait peut-être abandonner, se résigner, devenir raisonnable. Dix années de lutte intérieure. Il aurait bientôt 30 ans. Des choses en lui le préparaient à accepter ce qu'il avait toujours refusé d'accepter: rester vivre au Maroc. Travailler pour une paie de 1000 dirhams, de 7h à 23h. Se sentir au niveau du bitume. Regarder les voitures et les plaques d'immatriculation étrangères passer. Fermer sa gueule.

Il disait qu'il n'avait pas de chance. Que ce batard de Fouad, son cousin, lui avait jeté l'oeil, par jalousie. Des témoins le lui avait rapporté: Fouad avait fait le serment, devant tous le monde, que Nour n'irait pas en Espagne avant lui. Avec sa mère, ils avaient préparé un sort. Et ils le lui ont jeté. Mais tout se paye me disait-il, les yeux enflés de haine. Allah voit chacun, et il paie chacun, dans cette vie ou dans l'autre, Hamedo Lillah. Et ce batard de Fouad est bien payé ce fils de pute. Il a voulu faire le malin. Là, ça fait 5 ans qu'il est pas retourné au bled pour voir sa famille. Pourtant il a ses papiers. Mais c'est un ingrat. Il se défonce à l'alcool, il se drogue. Il prend de la coke. Tous me disent que la-bas, c'est une vraie loque. Tu te rend compte? T'as la chance d'aller en Espagne et tu fous ta vie en l'air comme ça? Sur ma vie, si je suis là-bas, je travaille, je travaille jusqu'à meffondrer, mais j'irais pas la-bas pour me foutre en l'air. Tu sais, au village, tous le monde pensait que j'irais en premier en Europe, parce que j'avais de la famille en France, il y avait vous, les autres. Personne ne pensait une seule seconde que je ne partirais pas. Et là, je reste le seul qui n'est pas parti. Comment tu peux expliquer ça si c'est pas à cause du sort, du mauvais oeil?

Ce qui finit de m'inquiéter, c'est que Nour avait vraiment consulté un cheikh, qui avait confirmé ses dires. Le vieux lui avait alors ordonné de prendre le mot qu'il lui avait écrit sur un parchemin, de l'enrouler dans du scotch et de l'accrocher sur une branche d'amandiers du verger de cette tante, en prononçant je ne sais quelle formule. ça annulerait le sort, lui avait-il dit.

Il s'était enfermé dans cette logique, dans une sorte d'aigreur, de rancoeur que je ne lui connaissais pas. Je lui disais qu'il ne pouvait pas tout expliquer par le mauvais oeil, que c'était la maladie des marocains, que c'était échapper à ses responsabilités, et autres conneries que mes lectures expéditives en psychologie me suggera de dire. Mais je le pensais vraiment, je voulais pas qu'il s'enferme dans ce genre d'histoires.

Comme Nour était un mec bien, et que tous le monde le savait, un oncle émigré en Belgique lui avait proposé de retourner au village natal pour qu'il tienne une boulangerie. Il serait le patron, il aurait même une voiture pour les livraisons.

Mais "Dera9", lui avait dit sa mère. "Caches toi, abrite toi loin des regards d'ici. Fais un semblant de quelque chose de ta vie, mais loin d'ici, dans la ville, pour ne pas attirer la risée sur toi. Cache toi, en attendant de partir..."

La mère de Nour, ma tante, aura toujours cette blessure secrête enfouie au fond d'elle, ce sentiment insupportable d'avoir gaché le rêve de son fils. Je l'avais déjà raconté ici. Nour était dans cette patera, avec une trentaine d'autres gamins du village. Et alors qu'ils s'apprétaient à partir, un gars sur la plage avait crié et appelé Nour. Il lui avait dit que c'était sa mère qui l'envoyait. Elle avait su au dernier moment que Nour était sur le point de partir, et elle ordonnait à son fils de rester. Qu'elle se suiciderait s'il partait. Au début des années 2000, la traversée de la Méditerrannée avait décimé plusieurs villages du Rif de leurs jeunes. Nour décida de rester, car il savait sa mère capable de le faire. Cette décision lui avait valu le respect des autres par la suite, et la réputation d'un mec bien. Car la barque était arrivé à bon port et toutes les personnes qui y étaient, travaillèrent et firent leurs papiers en deux ans.

 C'était il y a maintenant 7 ans... Il n'a jamais regretté d'avoir pris cette décision. Mais au fond de lui, il réclamait une justice, un petit coup de pouce réparateur du destin. Un coup de pouce qui ne venait jamais.

Dans la famille, les expériences malheureuses ne manquent pas. Il y a encore quelques années, la région de Hoceima était un couloir privilégié pour atteindre l'Espagne. loin de l'agitation du détroit, tout en étant proche de l'Europe, à peine 100 ou 200 kilomètres. Les chemins étaient déjà connus puisque c'était ceux emprunté par la drogue. Il y avait bien sûr ceux qui étaient morts, "qui étaient partis alimenter les poissons". Ceux qui avait fait la traversée deux ou trois fois, et qui avaient été reconduit à chaque fois au pays par la douane espagnole, en passant par la case prison. Un autre de mes proche cousins, Moh, était arrivé jusqu'à Algésiras. Il avait passé la douane marocaine normalement. Il était monté dans le ferry, en plein été, comme un émigré normal, avec son passeur, et avec tous les autres marocains résidents à l'étrangers. Sûrement qu'il avait dû en bander. Je me mets à sa place.

Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. il avait dû se croire dans un film de cow-boy ou d'espionnage. Lorsqu'il arriva dans la file des voitures, au moment de passer la douane, il s'est mit à rajuster sa casquette sur ses yeux, genre, je suis un mec discret, j'ai l'air de rien. Les douaniers espagnols, à qui il faut pas tendre de telles perches parce qu'ils sont doute parmi les plus "lacianines" du monde, l'ont repéré direct. Ils ont appelés directement la voiture et l'ont mis sur le coté. Ils ont demandé le passeport de Moh. Il le lui a donné. Il ont regardé la tête de Moh, la photo du passeport, la tête de Moh, le passeport. Puis ils ont conclu que la photo était trop grossièrement collé sur le passeport. Faux papiers. Au passeur, qui était en règle: Tu connais ce gars? Connais pas. L'ai rencontré sur le bateau. M'a demandé de le prendre en stop.

Il était reparti à Tanger par le premier ferry. Moh avait dû attendre un peu plus tard.

Au moment de partir, je saluais Nour. Il semblait riant.

-C'est moi qui ira te voir à Paris cet été!

-Tu seras le bienvenue mon frère. Inch Allah que ça marche cette fois... Mais ne mise pas tout la-dedans. Continue de travailler, de chercher ici. Faut pas que ça te fasse tourner la tête pour rien. Rien n'est sûr dans tes plans...

-Tout est entre les Mains de Dieu, Saïd... Je continue de chercher ici. Mais t'inquiètes, je sais que cette fois, ça va marcher... ça va marcher.

-Si t'es la-bas, sois un rajel, sois un homme. C'est dur la-bas, la Costa del Sol.

-Oui, je sais...

-Je te parle pas des champs de plastiques, du travail et du soleil! La-bas, dans leurs plages, tu vas voir beaucoup de "filités" sans soutifs. Je sais que ça va te rendre fou! Il faut que tu sois fort! C'est pire qu'au Club Med de Cabo Negro! rigolais-je. Si t'es la-bas, garde l'argent que tu gagne et ne fais pas n'importe quoi. Dépenses pas tes thunes pour des salopes ou des putes. Si t'as envie de baiser, tape toi des "paja" et tu sera tranquille!...

Il se mit à rire.

-T'inquiètes! Les femmes tel3oli fe rass!

-C'est les pièges classiques lui dis-je, un peu plus sérieusement: les femmes, le trafic, la drogue.

Le petit cousin qui fait la leçon au grand. Le petit cousin qui accompagne l'espoir du grand, comme chaque année. L'été prochain, sans doute le trouverais-je encore à Tanger. Il me dirait que finalement, le gars du visa lui demandait plus et que ça n'a pas pu se faire. Que le cousin n'a pu lui donnerr les 5 "milliones" et lui a demandé d'attendre l'année prochaine encore. Ou l'excuse de l'année dernière: avec les attentats, les autorités ne délivrent plus aucun visa pour l'instant, il faut attendre que ça se calme"

Considérant mes conseil, Nour me dit:

"T'inquiètes, je sais ce que j'ai enduré ici pour ne pas me faire avoir."

Quelques semaines plus tard après, en France, ma mère m'accueillit à la porte de la maison avec une expression bizarre sur le visage. Elle fit un silence, puis elle me dit:

-Tu sais, Nour a appelé à la maison... Il voulait te parler.

-Ah oui? Comment il va? Comment va la famille? Il raconte quoi?

-Il est à Malaga...

Mohamed Saïd, fait à Tanger,Tétouan, Paris. En avril, été, octobre, novembre 2007.

Je te dédie ce texte, Ab., le vrai nom de Nour.

Aujourd'hui, Nour est à Alméria. Il travaille comme saisonnier dans les grandes serres d'El Ejido. La-bas, il a retrouvé tous les jeunes de son village natal, une cinquantaine de personnes, qui l'ont accueillit comme un roi. Il a retrouvé ceux avec qui il était monté dans le bateau. Il a retrouvé celui dont il pense qu'il lui a jeté l'oeil. Il m'appelle souvent, comme il appelle sa famille et tous ceux qui l'on aidé. Le patron l'aime bien, parce qu'il travaille dur. Il lui a même trouvé un logement. Comme il a vécu à la campagne, il est beaucoup plus qualifié que de nombreux harrags citadins pour travailler les légumes et les fruits. Il envoie une partie de son salaire à sa famille.

Mais ce début presque idylique est à relativiser. Il gagne 30 euros par jour. Et là, il n'a pas travaillé depuis le début du mois du ramadan. Il ne reverra sûrement pas sa mère et sa famille avant 5 ans, le temps qu'il régularise sa situation. Bref, comme tous ceux qui ont réussit à "passer", c'est maintenant que le plus dur commence.

Une autre histoire que j'essaierai peut-être de raconter.