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03/12/2008

Fairuz

Fairuz - Kbiril Mazha Hay

Je m'endors quelques soirs avec Fairuz. Dans les bras de ses volutes profondément douloureuses. Elle me donne cette impression gênante et à la fois bienfaisante d'une certaine "compréhension". Elle me regarde de loin, elle ne me parle pas, mais elle me dit, tendrement, du regard: pleure. Alors, j'essaie.

Ce soir, emprunt d'une mélancolie profonde, de cette mélancolie dont je ne soupçonne pas l'existence lorsque je suis "normal", d'une mélancolie que tout être humain convenablement équilibré dans sa circulation hormonale ne peut concevoir... Emprunt de cette mélancolie qui, au fond, me caractérise tant: ce relâchement coupable face à l'obstacle. Ce relâchement qui me fait baisser les armes, où je ne peux que baisser ces armes... Car les utiliser ne peut s'avérer que meurtrier. J'ai peur de ma colère.

Ce soir, anesthésié par la peine et la solitude. Paralysé par les évènements qui s'égrènent, s'empilent, m'enterrent avec douceur sous leur poids chaud et sécurisant, comme à la plage. Enterré dans cette chaleur qu'on ne veut plus quitter. Toute peine, c'est mon impression, est chaleur, car est abandon.

Pourtant, il n'y a que dans la colère que je suis le meilleur des hommes. C'est dans la colère et la révolte, que j'ai la vision la plus nette de ce monde, dans ce qu'il a de plus injuste, donc de plus stupide. Car l'injustice, j'en ai la conviction profonde maintenant, vient de la stupidité des hommes lucides et pratiques, et non d'un nécessaire apendice au fonctionnement normal des choses. L'injustice vient de la stupidité, cette immense, cette incommesurable intelligence sélective.

Enféré dans cette mélancolie, la répugnance du monde m'écrase, m'étouffe, me tue. En colère, elle ne m'atteint pas. Mais j'ai peur de l'atteindre.

"L'homme révolté contre lui-même est indestructible". Les rares fois où j'ai été Homme, je l'ai été, profondément révolté contre moi-même, contre ma nature profonde, donc contre l'Humanité. Les rares fois où j'ai été Homme, je l'ai été en colère. Les rares fois où le monde a changé, il l'a été par la colère.

La colère est une réaction face à l'injustice. La haine, elle, est une injustice, alors je ne la confond pas.

Ce soir, dans les bras de Fairuz, elle qui comprend si bien ma fatigue, elle qui me rappelle à quel point me manque tout un pan de ma culture arabe, que j'ai perdu en route, dans ma quête, au nom de mon universalisme. Fairuz me rapelle le chemin qu'il me reste, entre mélancolie et colère. Elle qui les chante si bien...

Mohamed Saïd, fait à Paris le 30 novembre 2008, à 23h27.