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14/08/2008

Café Rif

Simo dépose la bouteille sur la table en un claquement sec qui me réveille de mes rêveries. Je décolle mes yeux du mur brun. Je remercie Simo : Son visage maigre et moustachu, croqué par l’ombre ambiante, acquiesce...

Le café est toujours sombre, même le jour. Il y règne alors une fraîcheur délicate, malheureusement gâché par la chaleur des corps en sueur, les fumées de Casa Sport ou des joints...

Les murs sont sales. La pièce est un peu petite. Les chaises en plastiques de toutes couleurs, jaunes, rouges, vertes, éclairent un peu de leur chatoiement la salle, plus prompte à aspirer l’obscurité des murs plutôt que les trous de lumière qui entrent par la petite ouverture du toit que l’on a recouvert de branches... En face, posée sur une étagère branlante au fond de la pièce, une vieille télévision qui marche à la batterie de voiture débite des images anonymes, sans importance... Filtrées par un film plastifié rouge qui donne de la couleur à l’écran noir et blanc, c’est un feuilleton égyptien que personne ne regarde, tous affairés à jouer au partché ou aux dames... En effet, dans leur coin, les joueurs crient, rient fort, défient leur adversaires, lancent les pions, les faisant claquer sur la table avec leur pouce... Je les regarde de loin, comme un astronome qui a compté trop d’étoiles.

Derrière son comptoir de pierre qui le dépasse presque et sur lequel est posé quelques verres, une bouilloire, des théières et un bouquet de menthe, Simo rapporte un seau empli de l’eau fraîche de son puits et le verse dans un tonneau dans lequel nagent et se balancent quelques bouteilles en verre de sodas... Comme il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de réfrigérateurs. Simo rafraîchit ses sodas en leur versant de l’eau... Ce n’est pas très efficace mais c’est mieux que rien...

Puis arrive soudain Soufiane.

Il rentre, donne le salut d’un geste de la main...

Il se met ensuite à chercher quelque chose, nonchalamment, les yeux endormis : Il regarde sur le comptoir, écartant les ustensiles. Il regarde sous la table, demande quelque chose à Simo qui secoue la tête de négation.

Je le vois s’avancer vers moi :

-Dis-moi, cousin. Tu n’aurais pas vu mon caillou de hchich ?

Je fais une moue d’ignorance. Je regarde à coté de moi, sous la table, sous les chaises, aux alentours... Mais je ne vois pas le conglomérat noir.

-Putain, dit-il mollement, je suis sûr que c’est là que je l’ai fait tomber tout à l’heure !

Il cherche encore et dérange le groupe de jeunes en face. Ceux-ci interrompent leurs parties, se lèvent et cherchent avec lui.

Bientôt, on ne laisse pas un endroit du café qui ne soit fouillé. On regarde dans les coins malgré la pénombre, on se met à genoux pour voir sous les tables, certains vont jusqu’à visiter le jardin de Heppé...

Finalement, après ces recherches vaines, quelqu’un suggère à Soufiane :

-Regardes dans ta poche, elle s’y trouve peut-être, ta putain de  boulette!

Soufiane, incrédule, fouille dans sa poche et y trouve ce qu’il cherchait depuis un quart d’heure. Il fait un sourire niais qui irrite les autres. Il nous remercie et sort, sous les “tfou !” et les insultes des jeunes qui reprennent leur place, énervés :

-Tfou ! ... Déranger les gens pour de la merde ! ...

-Ah, ce Soufiane ! Il ne reste plus rien de lui ! Il est devenu trop con !

-Il fume trop... La fumée lui mange le cerveau.

-Bah... Ce n’est pas notre problème... Qu’Allah lui soit une aide.

L’ambiance, après quelques hoquets, reprend de plus belle et la fumée envahit de nouveau la salle.

Je bois quelques gorgées du soda tiède qui, déjà, me donne mal au ventre. Je pense à Soufiane qui, il y a deux années encore, était parti avec son père et mon oncle pour le battage des blés. Il était fort. C’était un roc. Un travailleur excellent qui résistait à la fatigue... C’était un homme intelligent aussi. Il était le meilleur joueur de damma de toute la région et battait un à un ceux qui venaient le défier...

Aujourd’hui, une barbe lui a poussée. Il a le visage maigre et les mots lui semblent trop lourds à porter dans sa bouche tant son cerveau est surchargé et fatigué. Ses yeux mi-clos ne semblent maintenant servir que de miroir à la terre qui leur fait face... J’ai entendu dire que son projet d’aller en Espagne avait échoué. Il avait pourtant envoyé le passeport à l’un de ses frères qui résidait à Malaga et qui lui avait promis de le faire monter. Mais ce dernier a été mis en prison. La vie ici a fait le reste. Drogue, alcool, cervezas que l’on ramène un peu clandestinement de la ville par camion 207 et qui sont bues en groupe dans des coins isolés de la montagne.

Lorsque je finis la bouteille, je me lève péniblement, donne trois dirhams à Simo puis je quitte la salle enfumée qui se remplit de plus en plus. Dehors, des fellahs discutent encore sous la nuit. Ils sont assis à coté du café, sous la lumière jaune et branlante des lampes à pétrole qui chancellent, posés sur des chaises. Les voix sont vives et emplissent le silence environnant de sons étouffés, graves, salissants. La lumière qui vient d’en bas leur donne des visages de monstres et les ébouriffements de leur barbe, le nombre de leur rides et leur profondeur sont révélés jusqu’à l’écœurement...

Sous la chaleur nouvelle de la nuit, le temps semble s’écouler comme un grand fleuve où la lumière se noie, oppressé par la fumée qui sort des pipes, par les paroles qui tombent drus sur le sol avec un bruissement léger, comme de lourdes gouttes d’eau sur la terre rouge...

Dans cette entrechambre, la nuit caresse doucement les visages. Un vent glacé heurte les fronts. Partout où l’on porte le regard, les montagnes aux formes sensuelles nous enferment et nous protègent, comme une cuvette qui nous encercle, comme une cage d’or...

Je ne sais pas si c’est bien ou mal... Mais c’est pratique.

Quels sont les yeux qui peuvent alors nous surprendre dans notre folie collective ? Quels sont les regards qui peuvent admirer les innocences et les espoirs s’échapper vers le ciel, danser vers la nuit avec la même langueur, la même hésitation que les vapeurs chaudes des fumées des joints de kif ?...

MSM. 1998