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01/12/2011

à la rencontre du Roi

(c)

http://www.moteur.ma/media/photos/cat_voiture/moteur-ma_66338_mercedes-benz-207.jpg



 

 à Leblase.

 


 

Il est 4h04. Je commence cette note après avoir retrouvé le cyber qui ouvre 24h/24, que j'avais repéré auparavant au cours de mes errances nocturnes dans les rues d'El Hoceima. J'ai dormi un peu, au bord de la mer, sur un tapis à même le sol, et à la belle étoile, avec dix autres vieillards qui avaient eu la prévoyance de ramener ce même tapis, des coussins, et des couvertures. Dormi? Une vingtaine de draris du village autour de nous, animant à coup de vannes, de fous rires, de discussions à bâtons rompus, ce petit bout de plage où nous avons échoué. Echoué... C'est bien le terme. On m'avait prévenu, et j'ai quand même voulu faire partie du voyage. J'ai avalé une tonne de poussière, vibré pendant près de quatre heures aux aléas d'une piste caillouteuse, subi la chaleur écrasante, mais je ne le regrette pas, du moins pas encore.
Je me suis levé du tapis pour laisser la place à l'un des jeunes forcés de rester debout, et j'ai marché vers la ville, qui respirait encore à cette heure: Des jeunes qui discutent sur leurs marches, des rondes de la sûreté nationale, les balayeurs qui nettoient le bitûme, les barrières metalliques le long des avenues, servant en journée à retenir la foule lors du passage du convoi royal. Les décorations coloréées, les étoiles scintillantes...
El Hoceima, ville accrochée aux rochers accores du Rif, vit encore au rythme du séjour du Roi.   
 
Pour ma part, j'ai encore 4 heures à tuer, 4 heures avant de rejoindre les autres, de nous ébrouer tous d'un seul coup, hommes, camionnettes, voitures, plus de deux cents véhicules réunis sur la route poussièreuse, pour refaire cette procession gigantesque de la journée, et aller à la rencontre du Roi.

 

14h30

-Putain! J'ai caché mon camion pendant 2 jours et je reçois cette convocation! Comment ils savent?
-Tu crois quoi? Notre bled est remplie de balances!
-Et ça, c'est juste quelqu'un de chez nous qui bergueg et qui leur dit tout ce qui se passe, c'est pas quelqu'un de l'extérieur... J'avais caché la camionnette derrière la maison, et je reçois la convocation? Qui pouvait le savoir? Je te jure, j'ai envie de lui enlever la batterie, et de leur dire que je suis en panne!
-Ewah zid. Garde toi des problèmes.
Nous dansions à l'unisson, sous les mouvements saccadés de la camionnette sur la piste. Devant nous, au loin, une autre camionnette laissait dans son sillage une trainée de poussière.
-Regardes, y a la Srimo devant... Il a l'air éclaté de monde. Regarde comment son camion penche! Y a Gordo qui est monté avec lui?
Eclat de rire dans l'habitacle.
-Moi, je ne fais plus monter personne!
-Si les gendarmes te disent un truc, dis leur qu'on prend du monde au "control" de Rouadi. 
Lors du passage du Roi dans la Région pour inauguration d'une infrastructure, c'est un fait: toutes les camionnettes et les véhicules des environs sont réquisitionnées. Tout propriétaire d'un véhicule est tenu de participer au transport de la foule allant à la rencontre du Roi, et reçoit ainsi une convocation. Autre particularité amusante: toute personne propriétaire d'un corps est également tenu d'assister à cette inauguration, et reçoit sa convocation pour remplir ces véhicules réquisitionnées. Ne peut couper à la rencontre du Roi que ceux qui sont occupés à des travaux importants dans leurs champs (et uniquement dans les champs de blés...) et les personnes souffrantes.
Bien sûr, tout cela ne prenait pas de caractère obligatoire, et le titulaire de la convocation pouvait passer outre si ça lui chantait, et rester à la maison. Mais alors, il ne fallait pas s'étonner s'il avait des complications pour effectuer certaines démarches administratives, ou si des personnes mal intentionnées s'en prenaient à sa récolte...   
L'initiative des convocations venait toujours des Cadis des Douar de la Région, en charge de l'organisation du "remplissage" des lieux des inaugurations, et pour qui la mobilisation plus ou moins grande du village sous son administration traduisait, auprès de sa hierarchie, la santé de sa gestion. Une bataille de faveur se livrait ainsi entre les Cadis des différents douars pour savoir qui masserait derrière lui le plus de sujets. Et les méthodes pour y arriver importaient peu.
C'est ainsi que je me retrouvais dans cette camionnette, accompagnant mon oncle malgré ses avertissements. Nous allions à Hoceima, à une centaine de kilomètres de là. Après trois heure d'une route transformée en piste par les lourds travaux sur la future Rocade Méditerranienne, nous passerions la nuit dans la ville, sans savoir où dormir, puis nous irions, le lendemain, guidés par les gendarmes et l'armée, sur les lieux de l'inauguration. 
 

15h35

Lorsque nous prenons la route principale, nous nous retrouvons soudain, au détour d'un virage, au milieu d'une procession spéctaculaire de plus d'une centaine de véhicules, des camionettes Mercedes 207 en majorité, mais également des Renault 12, des mercèdes 240, des 4/4: Drapeaux marocains plantés sur les toits, photos de Mohamed VI collés aux fenêtres, klaxons, poussière aveuglante, dépassement aux bords de ravins, musique des radio cassettes, chants à l'intérieur. Une ambiance de fête, de procession de mariage anime le cortège qui dévale la piste caillouteuse dans un grand nuage de poussière. Plus nous avançons, et plus le cortège grandit. Les courbes prononcés de la route nous font voir l'ampleur de cette immense procession: des kilomètres de 7did, de "fer", des voitures qui avancent en double file, lentement. Des "touristes" se retrouvent coincées dans le cortège et prennent leur mal en patience. Ceux qui arrivent à contre sens sont forcés de s'arrêter. Le tout avance au pas, ponctuellement contrôlé, guidé par des gendarmes et des soldats de l'armée qui donnent la cadence à la procession, évitent les débordements des chauffeurs un peu trop pressés, arrêtent le serpent de fer un moment. A l'intérieur, la sueur, la chaleur. Lors des pauses, des hommes en sueur sortent prestement des camionnettes pour suer à l'air libre, pisser dans un ravin.
Je reste un moment magnifié par ce déferlement humain surprenant, jamais vu sur cette route d'habitude si déserte. Nous fendons en deux le paysage, sous le regard étonné des habitants des maisons alentours. Et celui, appuyé, d'un âne attaché dans un champs. 
 

16h30

Aux plages de pause de la procession, qui peut être immobilisée pendant un quart d'heure, voire 20 minutes, succèdent des moments de folie routière: Toutes les camionnettes 207 veulent se dépasser, se frôlent dangereusement. On force le passage, on refuse de le donner, quitte à avancer à quelques millimètres de la tôle du voisin. Sous les encouragements des draris: "Putain? Tu le laisse passer sans rien faire? T'as pas de couille, Omar! Même mon âne, il aurait passé la troisième sur ça!"
Une route à deux voies se transforment en cinq voies. Piste transformée en autoroute. Le rugissement des moteurs. klaxons effrénés des dépassements. Le claquement des tôles mal agencées sous les vibrations de la piste. Le tout dans une poussière âcre et rouge...
 

17h10

Un camion s'est-il retournée? un passant a t il été renversé? Les deux cents camions sont en arrêts et tous les passagers qui en descendent se ruent soudain vers un point précis. Une masse de gens courent vers le bas coté comme si une catastrophe était arrivé. Lorsque notre camionnette s'arrêtent, nous faisons de même. Je cours, dépasse les autres... Puis je me retrouve au milieu de personnes revenant en sens inverse en s'esclaffant.
-Il se passe quoi?
-Rien, retournez dans vos camions! Y a quelqu'un qui est parti chier. Y en a cinq qui l'on suivi, et tous le monde a suivi aussi, en croyant qu'il se passait quelque chose! 
Je riais de cette dynamique de groupe étrange, en pensant que le gars avaient dû vite remonter son pantalon en voyant plus de 200 personnes se ruer vers lui!
 

17h40

La procession a laissé derrière elle des plumes. Baucoup de voitures, des Renault 12 pour la plupart, sont restés en arrière pour laisser leur moteur refroidir. Une mercèdes 240 changeait un pneu. Puis à notre tour d'être immobilisé. Une camionnette de notre village tombe en panne. Sa roue arrière fume. Freins chauffés à blanc. Heureusement que c'est à quelques pas du village de Had Rouadi. Chacun en profite pour se restaurer, acheter des bouteilles d'eaux, pendant la réparation.   
 

20H10

Nous avons perdu la procession. La panne de la camionnette d’un gars du village, auprès duquel nous avons dû rester, nous a considérablement ralenti. Après une réparation provisoire et improvisée, nous atteignons El Hoceima à l’allure d’un âne au trot. Nous avons fait 100 kilomètres en 5 heures. Le cortège ne nous a de toute façon précédé que de peu parait-il, une demi heure à peine. On apprendra plus tard que les véhicules de la procession avaient été ralentis exprès de sorte d'atteindre la ville qu'à la tombée de la nuit.

Était-ce d’ailleurs une bonne idée ? La nuit tombe. El Hoceima, plus embouteillée que jamais, saturée, animée, illuminée, fliquée, maquillée, pliée par les aléas de ses collines calcaires, respire un air calciné. Le vent marin du soir le rend odorant. Dans ce coeur, le sang de la ville : voitures, bolides, carcasses, camions, piétons, hommes, enfants, femmes voilées, jolies filles, jeunes MRE, vieux, se meut et se bloque au rythme des feux rouges interminables. Nous restons coincés en centre ville un long moment. Policiers, gendarmes dans les rues, quelques soldats de l’armée. On n’a pas lésiné sur les moyens pour quadriller la ville…

Il faut avoir en tête que nous sommes dans un fief traditionnellement rebelle à toute autorité extérieure, et plus particulièrement réfractaire à la Monarchie.

On reproche beaucoup, à travers le Maroc, cet espèce de « nationalisme rifain », ce déni du reste du pays, ce communautarisme qui frôle le repli sur soi et le sentiment de supériorité par rapport aux autres régions du pays. Nous sommes ici en région berbère. On parle ici le tarifit, ou lchel7a. Une identité rifaine fortement assumée et revendiquée, parfois jusqu’à l'excès. Ici, on ne regarde pas d'un bon oeil ceux qui parlent arabe. Une attitude hautaine que l’on peut expliquer bien sûr par l’isolement, autant géographique que politique, de ce territoire. Mais surtout par un passé particulièrement violent et tourmenté qui lui a façonné une identité propre et forte.

On en entend peu parler, mais la région du Rif a été saignée à blanc par l’Histoire et a payé un lourd tribut à sa volonté d’indépendance vis-à-vis des colonisateurs espagnols et français, mais aussi vis à vis de la monarchie, et il faudrait plusieurs livres pour raconter toutes les horreurs et évènements qui se sont produits ici.

Si l'on devait en citer, il y aurait forcément le gazage en masse, dans les années 20, de civils par l'armée espagnole et française coalisée pour mater la rébellion d'Abdelkrim. Encore aujourd'hui, ce gazage a des conséquences, puisque le Rif est la région où il y a le plus fort taux de cancer au Maroc. Une étude démontre que 80% des patients marocains qui viennent se soigner à Rabat pour un cancer viennent de cette région. L'autre de ces horreurs, est bien sûr la répression sanglante, par le Roi Mohamed V, du soulèvement rifain de 1958, deux années après l'Indépendance du Maroc, par l'entremisse du Général Oufkir et du prince Moulay Hassan, le futur Roi Hassan II. Répression qui fit des milliers de morts. Le contexte de cet épisode et, d'ailleurs, de l'histoire houleuse entre cette région et le pouvoir central, est trop dense pour pouvoir en faire état ici avec la clarté que cela mériterait. Il faudrait remonter loin, à l'opposition habituel, au cours des siècles, entre les bleds siba et makhzen; remonter au traité d'Algeciras de 1912 qui divisa le Maroc en deux protectorats espagnol et français; Abdelkrim, sa guérilla d'indépendance et la création de la République du Rif de 1922-24; la répression brutale et aveugle de l'armée de Pétain en 1925 pour rétablir le contrôle; la Guerre Civile espagnole de 1936-39; la Grande Faim de 1945; la période trouble de l'indépendance du Maroc, en 1956, obtenue auprès des français, mais toujours pas auprès des espagnols, qui contrôlaient alors encore le Rif et le Sahara Occidental. Une période d'incertitude et de tensions autonomistes rifaine qui déboucha sur la terrible et sanglante mise au pas de 1958. En découla un processus logique: Tentatives d'attentats et hostilités chroniques contre le Roi Hassan II en retour. Boycott et mise au ban de la Région durant plus de 35 ans par la monarchie. Décrépitude économique. Pauvreté. La détestation réciproque.

Puis en 1999, soudain. Le renouveau. Avec l'arrivée de Mohamed VI, qui réserva sa première visite de Roi au Rif, pour sceller la réconciliation. Et depuis, nouveau départ, développement, nouveaux projets, nouvelles infrastructures, et donc, mécaniquement, et c'est ce qui nous amène ici: inaugurations en pagaille.

Mais la région est toujours rétive. Et ce n'est pas pour rien que l'on ramène des gens faire la claque aux inaugurations depuis des villages situés à une cinquantaine de kilomètres aux alentours... La population locale se déplace peu pour le Roi, et encore moins pour l'acclamer. Les policiers qui quadrillent. La gendarmerie qui contrôle. Les barrières métalliques. Voilà ce qu'il faut avoir en tête lorsque nous traversons El Hoceima.


20h50

La nuit est bien entamé. L'agitation, la circulation, les klaxons font trembler la carcasse de notre camion. Et nos têtes tremblent en rythme. Des policiers postés partout. On dirige nos camions de carrefour en carrefour. Les draris s’interrogent : « Ils vont nous mettre à coté de l’Hôpital, comme l’année dernière ? » ; « Non, non, c'est pas le chemin. Je crois qu’ils vont nous mettre vers la grande place des concerts ». Nous suivons la direction des mains tendus par les agents. Mais au fur et à mesure de leurs indications, nous nous apercevons qu’on nous dirige vers la sortie ouest de la ville.

-Ils se foutent de notre gueule ou quoi?

-Laisse nous ici, demandent des draris, on va pas se farcir le camp maintenant, alors qu'il y a la fête en ville.

-Enlèves le papier sur ton pare brise !

Le chauffeur s'exécute, il enlève le morceau de carton que l'on nous a donné à l'entrée de la ville pour que les autorités puissent nous reconnaître, puis s'assurant qu'il n'y ait aucun agent d'autorité en vue, il fait demi tour vers le centre ville. Nous reprenons, pour la soirée, notre « liberté ».


22h15

Place Mohamed V. Celle des grands concerts estivaux et de l'animation festive, près de Quemado. Une foule compacte s'amasse devant la scène. Les trottoirs sont saturés. Les restaurants et chaises de cafés sont encore bondés. Les enceintes expulsent des airs criards de musique populaire, des voix stridentes qui chantent des airs en rifain sur de la musique semi électronique. Un air frais, odorant, apaisant, encore tiède de la journée caniculaire et que le sol calcaire de la ville a retenu un peu, parcoure l'atmosphère. Après s'être garé non loin, les gens de la camionnette se sont tous dispersés, s'agglomérant en binôme ou trinômes selon les âges et amitiés.

L'ambiance citadine et l'animation qui va avec, pour ces campagnards habitués au silence des insectes et batraciens de nuits, n'est pas quelque chose d'anodin, et c'est avec délectation qu'ils en profitent. Éparpillés, nous nous retrouvons parfois au détour d'une rue, d'un restaurant ou de la grande place, en nous saluant tacitement du regard, ci fumant un joint, ci discutant contre des murs avec d'autres connaissances rencontrées, ci matant des fessiers féminins, de plus en plus rares, au fur et à mesure que la nuit avance, et que le bruit des concerts commence à s'estomper.


23h30

Personne ne veut encore regagner le grand « camp », à l'extérieur de la ville, que les autorités ont dressé et aménagés avec grandes tentes pour faire passer la nuit aux centaines de villageois réquisitionnés.

« À chaque fois, c'est pareil, on se retrouve avec les enfoirés des villages voisins, et on se fout sur la gueule... 

Pour retarder au plus le moment où il faudra se demander où il faudra bien dormir, on tue le temps. Nous restons dans la ville, de plus en plus déserte. Je suis né dans sa province mais je ne connais pas beaucoup El Hoceima. Je ne suis même pas berbérophone. Quand je pense à la ville, ne me vient en tête que les images d'une chaleur brutale, dégagé par le sol rocheux, et la fraicheur tout aussi brutal de la méditerranée. Le son de cet accent caractéristique du rifain, partout. Les seuls noms qui me viennent sont Robredo, Quemado, Calabonita, et autres patronyme qui rappellent que la ville, fondée en 1920, a longtemps été une garnison de l'armée espagnole. Le jour, c'est une ville fermement agrippée à ses falaises calcaire, et qui domine la mer de manière majestueuse. La nuit, la mer est un grand espace noir où l'on voit, depuis nos chaises de ce restaurant qui donne sur la Baie du Quemado, une espèce de grand trois-mat illuminé et immobile.


01h20

Le trois mats est en oblique.

 

02h10

On commence à s’endormir sur nos chaises… Devant nos verres vides, nos yeux aussi sont vides. L’air marin, humide et froid commence à nous chasser. Nous rejoignons à pied notre groupe, échoué au bord de la plage de galets. Quatre personnes dorment déjà sur les sièges de la camionnettes. Le coffre est rempli de ronfleurs aussi. Sous une tente que les vieux briscards ont montés, des gens dorment. Des jeunes discutent et rigolent à bâton rompu, allument un joint de temps à autre. Mon oncle m'invite à une place sur le tapis, posé à même les galets. Bercé par le bruit des vagues, des paroles, des rires, je repense à demain. Je n'ai jamais vu le Roi. Ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent. Il est proche. Partout. Régulièrement à Tanger, à Tétouan.

Comme pour beaucoup de gens du Nord, j'éprouve une sorte de sentiment ambivalent pour lui. Une empathie, une bienveillance sincère. Diriger un pays comme le Maroc est une pure folie. Mais j'éprouve aussi une méfiance tenace contre son système. Un système sans lequel il ne peut avoir l'importance qu'il a aujourd'hui. « Mohamed VI est un très bon Roi, que Dieu le garde! Il développe le pays. Mais il est entourés que d'enculés! » Combien de fois j'ai entendu cette phrase, ou s'en approchant, de la part de gens, jeunes, vieux, riches, pauvres.

Crainte ou admiration sincère? Le Roi est une sorte d'île bienveillante au milieu des requins et je sais que les gens l'aiment sincèrement. Pourtant, sur son île bienfaisante, les requins aussi lui appartiennent, et il s'en sert comme instrument de pouvoir, de soumission. Le Roi personnalise à lui seul tous les paradoxes de ce pays.

J'imagine la scène de demain... L'attente, devant les grilles métalliques qui nous sépareraient du tapis rouge. Puis sa venue, sous la liesse, vraie ou simulée, de la foule. J'imagine lui accrocher le regard. Lui serrer la main. Sans déférence, mais avec le juste respect requis. On me mettrait peut être en prison pour ne pas avoir courbé le dos devant lui, de ne pas lui avoir baisé la main. Je m'amuse de cela dans mes pensées, tandis que les vagues et le bruit des discussions m'endorment.

 

8h10

Après le réveil et un déjeuner rapide dans un café du centre ville, nous rejoignons nos autres compagnons. Nous avons tous été un peu dispatchés au cours de la nuit, et c'est par grappe que nous nous agglomérons de nouveau, au fur et à mesure de nos errances dans les rues de Hoceima. Certains reviennent même du camp dressé par les autorités à la sortie ouest de la ville. Comme convenu, une dispute générale y a éclaté. « Ce matin, pour le déjeuner, ils ont distribué du pain et de la vache qui rit, mais ces enfoirés des Beni Boufrah en prenaient par quatre. On leur a dit que c'était pas bien, qu'il fallait en laisser. Puis ça a commencé à crier, à s'insulter... Après, les vaches qui rient ont volé dans tous le campement! C'était un vrai bordel... »

Dès le matin, le soleil est coupant. La consigne est de rejoindre les gendarmes vers 8h30 pour se poster à 9h sur les lieux de l'inauguration.

 

8h50

Peu avant 9h00, une fébrilité nerveuse parcoure la foule. Un brouhaha de paroles, de vrombissement de camions, de klaxons, les sifflets de la gendarmerie. Une poussière fine s'élève de l'espace où sont parqués les camionnettes. La chaleur est déjà intense. Lorsque les autorités nous en donnent l'ordre, nous sommes lâchés. En contrebas, derrière une guirlande de barrières métalliques où nous devons nous poster, nous courons tous pour avoir la meilleure place possible. Nous sommes bien une centaine. Pour la plupart, les habitants des villages venus la veille, beaucoup de jeunes, de rares parents avec leurs enfants, des groupes épars. Des petits fanions en papier du drapeau marocains sont distribués. Nous sommes tous postés. Chacun choisissant un endroit stratégique où il verra le mieux le Roi, selon la position du tapis rouge, de la grande tente au milieu. Et nous sommes tous là, agrippés à notre place, pour ne pas nous la faire prendre.

Le lieu de l'inauguration est situé à la sortie de la ville, sur la pente douce et nue d'une colline orange qui surplombe la mer, à 300 mètres en bas de nous. Une mer belle, comme la Méditerranée peut en offrir, d'une couleur effrontément bleue. La longue brise fraîche qui en vient nous frotte la peau et c'est heureux, tant la fournaise de la journée commence à s'installer. Au milieu des barrières disposées en grand rectangle derrière lequel nous sommes agglutinés, Il y a un grand espace de terre blanche. Un long tapis rouge mène vers une grande tente de bédouin. Sous cette tente: un grand plan posé sur un tréteau, une sorte de table sur lequel est posé une brique, un petit bac de ciment et une truelle. Je n'ai aucune idée de ce que l'on vient inaugurer mais mon impatience est à son comble. Je n'ai pas pris la meilleure place, mais je suis juste derrière une rangée de jeunes au premier rang, et entre leurs têtes, je vois parfaitement la scène. Nous attendons.

 

9h45

Cela fait presque une heure que nous sommes ainsi. Rien ne se passe. Après le brouhaha habituel des discussions et de l'effervescence, un étrange calme gagne les spectateurs. Un calme qui commence à ressembler à de la prostration. On nous a pourtant dit que l'inauguration avait lieu à 9h00, 9h30...

 

10h25

J'ai quitté ma place. Même stratégique et bien placée, cette station debout sous cette chaleur commence à peser. D'autres personnes en font autant. Il fait de plus en plus chaud et les ombres sont rares. Sans ce vent froid qui vient de la mer, ce serait beaucoup plus dur. Certains groupes commencent à s'asseoir et à discuter entre eux. Une femme a ouvert un parapluie pour protéger ses enfants de la chaleur. Je commence à comprendre qu'en soi, être ici ressemble à une station au milieu du désert. Il n'y a rien. Nous ne sommes pas en ville. Il n'y a que la colline nue, ravagée par la sécheresse, et la mer. Toujours pas de frémissements du coté des autorités, rien qui nous informe de la venue imminente du Roi. Pourtant, nous nous tenons prêt. Nous sentons qu'Il peut venir d'un moment à l'autre. Et curieusement, plus nous attendons, plus grandit en nous la probabilité qu'Il vienne. Et plus nous nous tenons prêts.

 

10h40

Un événement vient nous sortir de notre torpeur. Sans que l'on comprenne pourquoi, un car de tourisme entre au milieu du terre-plein et s'arrête à coté des barrières métalliques. Une rumeur de chants et de tambours à l'intérieur. Lorsque les portes du car s'ouvrent, une nuée de jeunes, de garçons et d'adolescents grimés aux couleurs du pays, encadrés de vieux entre deux âges, en sortent soudain. Ils chantent, dansent, frappent des mains, cognent des tambours, font flotter de grands drapeaux marocains. Ils crient des slogans en faveur du Roi, chantent à sa gloire. Tout en eux nous fait penser que ce sont des gamins des rues, ramassés je ne sais où pour mettre de l'ambiance. Cette explosion de rouge et de vert a quelque chose d'incongru au milieu d'une assistance blanche, déjà lessivée par deux heures d'attente. Elle a le don d'irriter les spectateurs présents; et pendant quelques longues minutes, la fête de cette trentaine de jeunes survoltés sensée enflammer tous le monde, résonne dans le vide, sonne creux, s'écrase devant l'indifférence excédée de l'assistance. Jusqu'à ce que plusieurs d'entre eux leur intime l'ordre de la fermer. Après quelques hoquets, quelques vaines tentatives de relances, la fête s'étouffe d'elle même, tandis qu'au même moment, leur car quitte la place dans un rugissement rauque.

 

11h20

Quelques officiels se mettent en place sous la tente. De grands costumes noirs vont et viennent. À chaque mouvement suspects des autorités, nous nous disons que cette fois, c'est la bonne. Il y a bien des discussions, des ordres. Mais rien ne se passe encore. J'ai changé de place. Sur un petit promontoire, je domine le lieu de l'inauguration. Le bleu sombre de la mer. La terre orange de la colline. La surface blanche du terre plein. La tente verte. Et ces points de couleurs, épars maintenant, des spectateurs. Les ombres deviennent minimales. Le point de vue est beau, mais je me dis que c'est trop loin pour que je puisse vraiment voir quelque chose. Je me dis que ce serait dommage d'avoir attendu si longtemps pour ne rien voir... Les jeunes du car ont aussi été gagné par la torpeur. Ils attendent tous sous le soleil. Certains s'abritent sous leurs drapeaux.

 

11h45

Un murmure parcours la foule. Le Roi arrive. Chacun commence à regagner sa place. L'agitation grandit. Il y a du mouvement vers l'entrée du lieu de l'inauguration. Une voiture arrive. Puis une deuxième. La foule se tend vers les barrières métalliques pour voir. Le murmure grandit... Mais après quelques instants, c'est une fausse alerte.

 

12h00

Cette fois, des preuves tangibles de la venue imminente du Roi font réagir la foule. Un chambardement de grands camions et de cars. Des soldats en costume beige sont arrivés, entrent en file indienne sur les lieux de l'inauguration puis commencent à se disperser sur le terre plein central, le long des barrières métalliques. Une nuée de policiers aux uniformes bleus clairs affluent également et les accompagnent. Après quelques instants, le dispositif est mis en place: le long des barrières métalliques entourant en carré la place de la tente, se placent, à intervalle régulier, un policier et un soldat qui font face à la foule. C'est donc maintenant une guirlande alternée de soldats et de policiers qui surveille la foule.

Devant nous, le soldat. Plus d'une trentaine d'année sans doute. Il a le visage émacié et un regard dur. Une moustache noire. Son visage est bronzé, presque noircit par les longues stations au soleil qui ont dû, on peut le deviner, jalonner sa carrière. Mais l'on devine aussi qu'il peut le supporter aisément, et qu'il a dû supporter bien pire. Les pieds bien ancrés sur le sol, il plante son corps petit et racé devant la foule, juste à deux mètres, les mains derrière le dos. Il scrute les gens devant lui, et je sens qu'il analyse tout comportement suspect. Il accroche de temps à autre mon regard puis passe à un autre.

À quelques pas de lui, sur le coté, un policier. Sa pose est moins altière. Il porte lui aussi une moustache mais paraît plus âgé. Plus gras aussi. Si sur le visage du soldat se lie une calme détermination à faire le poteau humain, celui du policier est plus proche. On sent qu'il souffre, qu'il a chaud. Il tangue un peu sur ses pieds, prend sa casquette pour s'essuyer le front. Il regarde également la foule.

La présence de ces deux corps d'autorité le long des barrières ranime un peu la foule. Le murmure de cette centaine de personne emplit peu à peu l'espace. Chacun commence à reprendre une place, la plus stratégique possible. Ceux qui étaient assis se lèvent et commencent à se masser vers le lieu du spectacle.

 

12h50

Des conversations se sont engagées avec les villageois et le soldat. Il ne peut nous donner des nouvelles de la venue du Roi. Comme nous, il n'en sait rien. Et comme nous, il attend. Sa prestance est toujours droite, sans faille ni signe de fatigue malgré cette attente de presque une heure maintenant, et la chaleur intense. Mais cet échange et son sourire, parfois, aux vannes des draris du village, nous rappelle qu'il n'est pas un poteau vivant, mais bien un être humain. Les gens le questionnent sur ses origines, sur sa vie quotidienne à la caserne, sur sa proximité avec le Roi.

À ses cotés, à quelques pas de là, le policier est au supplice. Il sue. Il vient parfois s'appuyer sur la barrière. Il discute moins et a même une sorte de mépris bienveillant pour nous. Il ne le dira jamais et ne se laissera pas le penser, mais son regard le dit pour lui. il n'attend qu'une seule chose. Qu'on en finisse, que tout ça s'arrête.

Les pieds endoloris et ankylosés par près de quatre heures d'attente, sous un soleil lourd qui aurait été insupportable sans la fougueuse brise marine, je ne suis pas loin de penser la même chose. Où est le Roi actuellement? Que fait-il? Faire attendre est-t-il un instrument de pouvoir comme un autre? Les autres ont sans doute l'habitude. Mais la graine de l'exaspération commence à germer en moi. Comme tous les autres, je ne peux qu'accepter la situation. L'attente a en tout cas cet effet pervers que plus l'on s'y soumet, plus la probabilité de voir arriver l'évènement est grand, et plus nos sens sont aiguisés en fonction de cet événement. Alors nous attendons...

 

13h10

Arrive soudain un autre camion. Après quelques instants, en descendent des gardes royaux qui investissent également la place. Habillés d'un costume blanc assez caractéristiques, ils se mettent en ligne. Cette fois-ci, plus de doute possible. Le Roi est proche. La télévision est là aussi. Elle fait des tests en filmant la foule, les lieux.

 

13h30

Et puis tout à coup. L'agitation. La vraie. Une clameur approche, lointaine d'abord, puis de plus en plus grande. Elle gagne l'espace comme une contagion. Lorsque la limousine royale apparaît au détour de la piste, l'agitation gagne nos rangs. C'est d'abord des paroles, des « le voilà! », des « il arrive » Ceux qui étaient assis se lèvent et la masse dispersée, blanche, groggy par le soleil et l'attente, commence à s'agglomérer, à se rapprocher des lieux de l'inauguration. La limousine noire ralentit à hauteur de l'entrée des barrières métalliques. Elle est entourée de deux larges gardes du corps, en costumes noirs eux aussi, qui courent au diapason de l'auto royale.

Je suis toujours au deuxième rang d'un groupe de spectateurs qui commencent à se plaquer contre les barrières. Le soldat en face nous regarde, parcoure rapidement des yeux chaque recoin de cette masse informe que nous devenons, au fur et à mesure de l'arrivée royale.

Puis là-bas. La portière s'ouvre. Le Roi en sort sous les vivas. Nous le voyons loin. C'est une silhouette que je distingue à peine. Une flopée de costume l'accueille mais le premier geste du Roi est pour cette foule dont les acclamations redoublent d'intensité. Il les salue de la main et l'agitation grandit. Derrière moi, devant moi. Des « vive le Roi » sonores. Des cris d'hommes, majoritairement, de voix graves. Tous les draris du camion. Leur indolence, leur dérision, leurs réticences à assister à l'inauguration lorsque nous étions sur la route. Tout ça n'existe plus. Ils sont comme transformés. Ils crient à l'unisson des autres. Leurs visage est rouge de cris. De leurs gorges, sortent des « Vive Mohamed VI »; des « Ich al Malik (vive le Roi) » avec une ferveur dont je suis incapable de mesurer le degré de sincérité. Exaltation sincère ou jeu? Fervente ou contrainte? Je suis incapable de le dire, tant leur implication, à cet instant, est totale.

Pour ma part, coincé au milieu de toute cette agitation, essayant d'avoir le meilleur point de vue possible au milieu des nuques, j'essaie de voir le Roi. Il est loin... Il marche rapidement sur le tapis rouge qui le mène jusqu'à la tente. Puis je ne le vois plus, entouré de plusieurs officiels, dont l'un lui montre un plan. Je sais alors que la cérémonie sera rapide. Et l'absurdité de cette situation commence à monter en moi. Cinq heures. Cinq heures d'attente, debout. Pour ces secondes... Pressé de toute part, je suis comme un bout de bois mort au milieu de la ferveur. Je ne crie pas. Je ne lève pas les bras. J'observe juste, avec curiosité et une avidité de débutant, ce cérémonial dont les tenants commencent à m'échapper. Le soldat le remarque, mais il sait que je ne suis pas dangereux. Sous son regard interrogateur, je me libère et m'extirpe de la foule. Je m'éloigne. Le barrage de la liesse populaire me masque l'inauguration mais je n'ai pas besoin d'en voir plus. D'ici, j'observe sereinement les choses. Les drapeaux marocains, les bras levés, les cris. Ce lieu désert et aride, qui tremble à cet instant d'une ferveur peut-être enthousiaste et sincère, mais qui me fait l'effet d'une sorte de réflexe pavlovien collectif...

 

13h50

La cérémonie d'inauguration n'a duré qu'un quart d'heure à peine. Après le départ du Roi, l'ordre de l'attente laisse place au désordre de la libération. Les soldats se mettent en rang et partent, des hommes enroulent le tapis rouge devenu poussiéreux, et tout s'ébranle dans un fin nuage de poussière. Nous sommes dirigés vers les parking de fortune d'où nous sommes venus et lorsque nous y arrivons, nous attend un chaos indescriptible. Sous la fumée des pots d'échappement, des bruit des moteurs, chaque camionnette qui veut se libérer est coincé par une autre dont le propriétaire n'est pas encore arrivé. Les voitures y ont été tellement imbriqués que ça en devient aussi compliqué que de défaire un noeu. Ça crie, ça gesticule, ça klaxonne. Sous la chaleur écrasante, les policiers et les gendarmes en sueur étouffent leur sifflet. Un homme, fou apparemment, crie de toute sa rage des insultes confuses et graves à tous, au milieu de l'indifférence affairée de la foule. Nous sommes dans la camionnette. En sueur. Poussiéreux. Lourd de fatigue...

Voilà. C'était ma rencontre avec le Roi, avec mes villageois qui, de temps à autres, continuerons à être sollicités lorsque le Souverain viendra dans la Région. Pour ma première, mon oncle s'accorde à dire que ce n'était pas facile. Que d'habitude, ça se passe beaucoup mieux, beaucoup plus rapidement. Mais ce sont les aléas des inaugurations.. La camionnette s'ébroue, la taule claque. La piste. Une heure de route ou deux nous attend... Si Dieu Veut.

 

 

 

Le soir même, à 20 heure, dans la maison, nous attendions avec impatience les informations à la télé sur la première chaîne nationale, et les activités royales. D'habitude, nous passons aisément ces introductions obligés des actualités, mais là, nous avions hâte de nous voir à la télé. Nous nous sommes vus. Ce jour là, le Roi avait inauguré 3 grands projets dans la même matinée. J'ai revu le tapis rouge, l'espace blanc, la mer. Un plan sur les gens autour. Ça a duré 10 secondes.

 

Mohamed Saïd, fait à El Hoceima, Tanger, Paris, Lyon,du 23 juillet 2007 au 1er décembre 2011. 

 

21/11/2009

A l'ascension de la Mosquée de Dieu (3/3)

Le mien se calme un peu. Le pain noir que nous avons apporté avec nous a un goût infiniment plus agréable ici. Salah trouve un peu de cendres sous lesquelles couve une chaleur encore propice. Les restes d'un feu de berger, sans doute. Nous y précipitons nos mains pour les réchauffer. Je saisi une pierre brûlante que je place entre mes paumes avec un plaisir presque charnel... Le temps s'est couvert davantage. Le froid est plus dur. Les premières plaques de neige. Et ce sentier, qui monte maintenant presque à l'abrupte. La Mosquée de Dieu a disparu depuis bien longtemps derrière un versant plus proche. Je ne saurais dire vers quel coté il se trouve maintenant, alors c'est avec un admiration réelle du sens de l'orientation de mes cousins, que je vois soudain son sommet géant déboucher de l'horizon. Je n'ai jamais été aussi proche de la montagne, et je ressens soudain une excitation qui fait cogner mon cœur... Ils n'ont jamais été par ici mais ils ont, par ce sens de l'orientation propres aux montagnards, évité les villages, évité les ravins, évités les culs de sac. Si j'avais été seul, encore une fois, je n'aurais pu réussir à venir jusqu'ici. Je me serais perdu, comme je me suis perdu tant de fois, lors de mes précédentes tentatives... J'avais tout essayé. Par l'oued principal, avant d'être arrêté par une muraille de ronces infranchissable. Par une piste qui m'avait mené sur une falaise. Par un sentier qui me dévia du but sans que je m'en rende compte. Avec le temps, l'idée de la conquête s'était peu à peu émoussée. Trop loin à pied, trop haut. Trop risqué aussi. Ça me paraissait irréalisable à mon échelle. Pas que l'obstacle physique fut insurmontable, mais c'était surtout l'obstacle humain qui m'inquiétait. L'aventure de la femme et des enfants du village m'avait ouvert les yeux sur des dangers que je ne soupçonnais pas. Alors, les années passant, même si je regardais toujours la montagne avec envie, je ne faisais plus de tentatives. Je crois que j'étais maintenant trop vieux pour ça, trop adulte, dans le sens où ma présence d'homme dans le champs des autres, dans leurs villages, aurait été perçue comme une agression, une invasion suspecte difficilement pardonnable... On n'était pas dans l'Atlas, on était dans le Rif, dans l'un des endroits les plus reculés... Ça ne m'empêchait pas d'en parler, de saisir la moindre occasion pour en discuter avec mon oncle, mes cousins, sur les possibilités d'attaque. Ils savaient alors que ça me tenait à cœur, même s'ils ne comprenaient pas trop. La femme de mon oncle eut cette phrase formidable qui traduisait bien l'antagonisme de nos pensées respectives: "Pourquoi tu veux aller là-bas? Ça fait bien longtemps que le plat de semoule s'est vidé définitivement..." La survie, toujours.

C'était au troisième jour de l'Aïd El Kebir, fête que je passais dans mon village natal du Rif, le matin même, aux environs de 8 heures. Mon premier hiver ici, depuis ma naissance. La veille, la neige était tombée, et le sommet de la Mosquée de Dieu était resté blanc. "Tu veux y aller?" Je cru à une énième plaisanterie. Mais mon cousin Salah me dit de me préparer. Le gros des visites de la fête était passé, il n'avait pas de travaux dans les champs. Et, me dit-il, il pourra opportunément aller rendre visite à sa tante, qui habite très loin, plus haut dans la vallée. Nabil, le grand dadet, vint s'agglomérer à notre aventure par accident.

Et alors que j'avais abandonné l'idée, ou du moins, remis à plus tard ce rêve irréalisable en attendant des circonstances plus favorables; alors que le sommet transpirait devant mes yeux des échecs successifs de mes précédentes aventures, au point que je ne pouvais plus la regarder qu'avec une pointe d'amertume, voilà que je suis là, sans avoir rien préparé, sans que j'y ai même pensé, à portée de but. Nous traversons une sorte de plaine, qui me semble être la base de la pyramide du haut sommet. Déjà, les deux cousins ramassent de la neige qu'ils se jètent ensuite sur la gueule en rigolant. Un vent fort et glacé. En montagne, les perspectives trompent énormément, mais je reconnais ce sommet, qui a la même forme, vue depuis mon village ou ici, et à la base duquel je suis maintenant insignifiant. Je grimpe avec célérité malgré la pente. La respiration se fait plus difficile. J'entends mon souffle, sourd, comme s'il était à l'intérieur de ma tête. De gros rochers parsèment mon parcours, une végétation touffue, rase, pliée sous la neige. Dans mon esprit, c'est la métaphore de ma vie qui se joue. Ce n'est pas un sommet que je gravis. C'est mon destin. Dur, emplie de pièges, de freins, de fausses routes, de doutes, d'échecs, de tristesse. La Mosquée de Dieu sont tous les buts que je me suis fixé dans cette vie. Des buts bien trop hauts, bien trop loin pour moi. Des buts inaccessibles. Alors je sens que si je réussis ici, je pourrai tout réussir dans ma vie. J'avance, porté par cet espoir, le cœur frétillant d'une joie qui commence à déborder. Je ne sais combien il reste de mètres avant le sommet. Le nez sur le sol en forte pente, on grimpe, jusqu'à ce que l'on ne monte plus. Jusqu'à ce que ce que la terre s'arrête. Bientôt, j'escalade un mur qui n'a rien de naturel, des empilements de pierres. Puis. Le ciel s'ouvre enfin. De tous les cotés. La terre a disparu sous nous. Je suis au sommet. Sur un monticule de pierres qui semblent être les ruines d'une cabane... Peut-être la maison du plat de semoule... Un piton blanc planté là, tout au milieu du sommet, sans doute érigé par les espagnols du temps du protectorat... Et puis le ciel derrière... la terre derrière tout ça... Je peux voir l'autre coté de la montagne, de l'autre coté de notre vallée, de l'autre coté de cette cuvette, notre prison, celle qui nous isole du reste du monde... D'en haut... vers le bord de mer... le village côtier de Torrès... l'île de Cala iris... Le haut massif noir des Bokkoyas... la route de Snada... Tous les villages traversés... Le nôtre, invisible maintenant sous la brume grise... Et puis de l'autre coté, vers le cœur du Massif... quelques bouts de virages de la P39, la route qui relie Tétouan à Hoceima... Targuist, son barrage... Ketama, les trois monts enneigé du Tidighine, les plus hauts sommets du Rif... Je dévore tout ça, je ramasse des yeux, comme si le paysage visible et magnifique qui s'étendait autour de moi était du sable que je devais fourrer dans mon sac, je ramasse tout ça, avide, empressé, comme si je devais en ramasser le plus possible... à coté, mes cousins sont assis sur les ruines. Ils contemplent aussi le paysage. Ils sont heureux, je crois. Le vent souffle fort autour de nous. Nous sommes loin, bien loin des hommes, mais près, non plus de Dieu, car nous nous rendons compte que même ici, nous sommes si bas, mais au plus près de nous-même. Ma joie a quelque chose d'incandescent. Mais aussi, un peu, de branlant dans son expression. Quelque chose de bancal. J'ai atteint mon but. Un but de plus de 20 ans. J'ai un sentiment de plénitude, d'accomplissement, troublé par une déception douce. Et bientôt, même, cette déception commence à prendre un peu de place dans cet élan de bonheur. Je me dis. Voilà. Désormais, il n'y aura plus de magie en ce lieu. Il n'y aura que ce que voient mes yeux, et le souvenir que j'emporterai avec moi: des rochers, des pierres empilées, une ruine, un piton. Un sol irrégulier, comme la vie. Je ne m'attendais pas à autre chose, mais il y a quand même un décalage, sans que je sache où.

En fait, je crois que je suis comme cet homme de la légende, qui a gratté le plat de semoule pour savoir ce qui le remplissait. Rien le remplissait, connard. Rien. C'était la magie à l'état brut. Un rêve beau. La magie qu'aucune âme ne pourra jamais toucher avec son cœur sale. La magie fuira toujours celui qui veut savoir d'où elle vient. C'est un fétu de paille en filigrane de la vie, un fétu qui fuit avec le vent provoqué par les gens trop sensés, sans jamais les rencontrer. Assis sur les ruines avec mes cousins, nous goûtons à la paix, au silence, à la solitude qui règne ici. Je savoure mon bonheur.

Mais je pleure aussi, à l'intérieur, la mort de mon rêve.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris. 14 -20 novembre 2009. 23h26.

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PS: (Tout ça s'est passé en janvier 2006. Mais j'ai écris ce texte après la lecture de l'excellent "Annapurna, premier 8000" de Maurice Herzog, qui m'a donné envie d'écrire sur l'aventure humaine que représente souvent l'ascension d'une montagne. Je me suis retrouvé dans les tâtonnements, les interrogations et les fausses routes de l'expédition française pour trouver le meilleur angle d'attaque pour vaincre l'Annapurna, 8065 mètres. Mais soyons franc. Il n'y a aucune échelle de valeur commune entre la chaîne himalayenne, l'Everest, 8600 mètres, et la chaîne du Rif, dont le sommet culmine "seulement" à 2500 mètres environs, même si pour beaucoup de géologues, cette chaîne a quelques caractéristiques de la haute montagne. Après quelques recherches, j'ai même découvert que l'altitude de la Mosquée de Dieu, Jama3 de Llah en arabe, que j'estimais à 2000 mètres d'altitude, était en fait de 1500 mètres. Sachant que ce sommet se situe à une trentaine de kilomètres de la mer, ça fait tout de même une forte pente, ce qui donne cette forte impression de hauteur (Mon village doit se situer à 500, 600 mètres d'altitude.) La forte déclivité des montagnes du Rif qui se jettent dans la mer, passant de 2000 à 0 mètres d'altitude en seulement 30 kilomètres, est d'ailleurs responsable de deux faits majeurs dans la région du Rif méditerranéen. 1- Elle prive ces régions littorales des pluies (Le Rif est la région qui a la plus forte pluviométrie de tout le Maroc, mais seulement coté Sud de la chaîne, vers Fès, Mecknès. Coté méditerranéen, c'est la sécheresse) 2- Ces pentes abruptes, qui alimentent l'énergie cinétique des écoulements, favorisent les ravages catastrophiques causés par les oueds lors de fortes pluies inopinées, à l'automne ou au printemps, redessinant à chaque épisode et à la faveur de glissements de terrain parfois violents, un nouveau cours. Voilà pour le contexte littéraire et géographique de ce récit. C'est chiant, je sais, mais ça relativise et remet un peu dans son contexte "l'exploit". D'ailleurs, si vous êtes arrivé à lire cette histoire jusqu'ici, sans vous endormir sur votre clavier, vous avez aussi fait un exploit :-p)

 

19/11/2009

A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (2/3)

Un chien, puis deux chiens enragés m'avaient accueillit lorsque je suis descendu dans ce village. Ils aboyaient vers moi toute leur rage de l'étranger. Puis les enfants, ces sortes d'émissaires naturels dans tous les villages du monde, ont accourus. Ils m'entourèrent. Leurs visages étaient tannés par le soleil. Quelques cicatrices, des éraflures. Vêtus de vêtements de toute couleurs, parfois déchirés et boueux, ils me regardaient fixement. Ils attendaient. J'étais jeune, seul, sale, suant sel. Après un silence méfiant et curieux, l'un des garçons, qui paraissait le plus âgé, s'avança vers moi, peu avenant. Il avait le crâne rasé. Son visage était un peu écorché, curieusement rouge. Il portait un pantalon plus grand que lui et une chemise aux couleurs délavés:

-Tu vas où comme ça? T'as de la famille ici?

Derrière lui, le village, fait d'une dizaine de maisons cubiques, aux murs gris ou blancs, était encore désert sous la lourdeur de l'après midi.

-Non, répondis-je... Je me promenais... Je suivais le chemin, et je suis tombé sur votre village...

-Et qu'est-ce que tu fous ici?

-Je suis descendu vers vous pour savoir s'il n'y avait pas une route qui allait plus loin...

-Plus loin?... Vers où?

Je montrai du doigt la direction que je voulais prendre. Les enfants tournèrent la tête. Du village, la Mosquée de Dieu n'était pas visible, cachée par la perspective d'une sorte de falaise rocheuse plus proche. Ils se regardèrent:

-Il n'y a rien par ici.

-Oui... mais... Il n'y a pas un chemin qui va dans cette direction?

 Ils étaient de plus en plus perplexes.

-Je crois qu'il veut aller à Tétouan à pied... fit l'un d'eux.

Ils rirent. Puis la femme arriva. Elle cria aux enfants:

-Qui c'est celui-là? Qu'est-ce qui vient faire ici?

Elle vint à ma rencontre, se planta à quelques mètres de moi, entourée maintenant des gamins, un foulard blanc serré sur sa tête. Elle était sans doute d'un âge moyen mais son visage était prématurément vieilli par des rides que l'on pouvait facilement attribuer à la dureté de la vie et aux rigueurs du temps à cette altitude. Elle m'apostropha:

-Qu'est-ce que tu fais ici, toi?

Le ton inquisiteur finit de m'enlever toute assurance:

-Je... je me promenais... Je suivais la route...

-Pourquoi tu viens te promener par ici? Tu connais quelqu'un dans le village?

-Non...

-Alors tu viens voler notre kif pendant que nos maris sont absents, c'est ça?

-Non, non... Je me promenais tout simplement... je suivais la piste et elle finissait dans votre village... Et je suis venu pour savoir s'il n'y avait pas une piste qui allait plus loin...

-Qu'est-ce que tu veux?

-Je... Il n'y a pas un chemin qui aille plus loin que votre village?

La femme, qui semblait ne rien comprendre, s'adressa aux enfants, impatiente:

-Mais qu'est-ce qu'il raconte celui-là? Qu'est-ce qu'il veut!

Au milieu des enfants, une voix s'écria, provoquant l'hilarité générale:

-Il dit qu'il veut aller à Tétouan à pied!

J'étais exaspéré. Je ne savais comment expliquer ce que je voulais. Je commençais à regretter amèrement d'être descendu ici. Mais c'était trop tard. J'étais au milieu du village, au milieu des enfants, au milieu des chiens, au milieu des interrogations. Le village commençait à phagocyter le corps étranger que j'étais. Suant d'inquiétude, je récapitulais calmement:

-Je me promenais... Et je suis tombé chez vous par hasard...

-Et alors? Ricana la femme. Tu n'as pas trouvé d'autres lieux de promenades qu'ici? Pourquoi es-tu venu? Et d'où tu viens d'abord?

Je me retournai et lui montrai le village, qui n'était plus qu'un point infime, en bas, sur la peau orangée de la montagne:

-D'Abouzineb... lui répondis-je.

Il y eut un silence. La femme me regarda avec stupeur. Elle s'éventa le visage des mains en signe d'incrédulité puis s'écria:

-Ya willi... Tu viens d'Abouzineb? De ton village tu es venu jusqu'ici?... Mais pourquoi tout ce chemin?... Qu'est-ce que tu es venu chercher ici?...

 Je réfléchissais et en fait, je ne savais que répondre. De la sueur goutta instantanément sur ma chemise. En apercevant le point de mon village, j'avais senti m'envahir le ridicule de la situation. Le ciel était d'un blanc sale, sale d'une chaleur huileuse. Le soleil tombait dru sur les cours des maisons. J'avais troublé le calme de cette après midi torride d'été, en cette heure où le temps ralentit. Où les roulements du temps et de l'espace tournent au minimum. Où les ombres sont essorées. Où les toits blanchissent. Où les champs de kif suent leur parfum venimeux. Où les criquets explosent leur abdomen. Les enfants. La femme. Moi.

Je répondis, sans convictions maintenant:

-Je suis parti de mon village pour escalader la "Mosquée de Dieu"... Et je suis venu ici pour savoir s'il n'y avait pas un chemin pour y aller... Parce que la piste que j'ai suivi d'en bas se termine dans votre village...

A mon grand étonnement, la femme, cette fois, ne me regardait plus avec cette dureté qui me réduisait à néant. Les traits de son visage se détendirent tout d'un coup, comme si elle avait eu enfin l'explication de tout ceci. Elle souriait même, et ce sourire transformait complètement son visage, au point que ce fut une autre personne maintenant qui était devant moi. Elle récapitula devant les autres, calmement:

-Alors tu as fait des heures et des heures de marche, sous ce soleil, juste pour grimper sur une montagne?...

J'acquiesçai, soulagé que je fusse enfin compris. Elle me dit, avec cette fois une grande sollicitude:

-Eh? Tu ne serais pas un peu zinzin dans ta tête, toi? Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou...

Les enfants rirent. Un spasme de froid me prit. Une sueur glacée sur mon dos. La honte, la colère de ne pas être compris. Je ne savais plus. Dans la bouche de cette femme, mon aventure prenait soudain un tour ridicule, pathétique. Vidée de sa substance spirituelle, ma quête devenait une folie écornée. Un ballon dégonflé. Un rêve qui finissait de pourrir dans la sècheresse de ce lieu. Tout ce qui m'avait poussé à faire cette marche insensée, toutes les explications que mon cerveau dégénéré avait échafaudées pour me tendre vers ce but inutile, tout cela s'était évaporé au moment même où cette phrase avait été prononcée...

Le visage de la femme se referma de nouveau, laissant toutefois percer dans son regard de cette once de commisération que méritait ma condition de fou:

-Allez, va, va... Dépêche toi! Si les hommes te trouvent ici à leur retour, ils vont te rosser! Ne reviens plus jamais ici!

Quoique des sentiments négatifs commencent à rendre boueux mon esprit, je m'en allai, soulagé. Je rebroussais chemin sur la piste... Je me souviens que le retour fut dur pour moi, à cause de la confusion qui régnait dans mon esprit. Lorsque je fus hors de portée de regard, je m'immobilisai un moment. Je regardais le chemin qui m'attendait jusqu'à la maison. Maintenant, je n'arrivais pas à croire que j'avais fait toute cette marche. Ces efforts, ces efforts démesurés, cette distance, énorme... Qu'est-ce qui m'avait prit?... Je commençais à douter de moi, de ma sainteté d'esprit, qui me faisait faire de telles choses. Tout d'un coup, je sentais, avec une acuité nouvelle, toute la distance qui me séparait des gens d'ici. Des gens, tout court. J'enviais leur sagesse. Eux qui regardaient passer le temps avec cette impassible patience et qui n'avaient rien à faire de ces défis inutiles. Eux qui luttaient pour leur survie, eux, pour qui la terre n'était que le dépositaire rebelle et réfractaire de leur existence, cette terre sèche à laquelle ils extirpaient tant bien que mal la subsistance nécessaire pour les maintenir en vie une année de plus. Les années de la faim n'étaient pas si loin. Ces années où les gens en furent réduits à mâcher des racines, à regarder, impuissants, leurs enfants mourir. Tout était écrit, tout était destiné. Chacun avait un rôle précis dans ce monde et chacun avait un destin. Ils voyaient, et savaient de toute leur force qu'il fallait l'accepter. La sagesse lucide de refouler ces excès qui détruisait de l'énergie en vain, comme mettre de l'eau sur du sable. Contempler le calme bleu du ciel en chuchotant des prières. La lucidité tranquille de notre impuissance...  

Derrière moi, la face triangulaire de la Mosquée de Dieu, que je n'avais jamais vu aussi proche, rajoutait à mon malaise. Je serais désormais un homme raisonnable, m'étais-je dis. Je serais un homme raisonnable.

 

Dans ma descente, le sentier serpentait sur les pentes successives des versants. Le soleil allongeait doucement les ombres des amandiers qui les parsemaient. Le ciel était sur ma nuque, comme toute les fois où j'avais honte. Mais au fur et à mesure que je m'éloignais de ce maudit village, je me sentais doucement revivre. La tristesse me tenaillait encore mais quelque chose changeait en moi. Après tout, me disais-je, pourquoi étais-je fou? Vouloir savoir ce qui se cache derrière un horizon est une folie? Satisfaire sa curiosité naturelle, découvrir de nouvelles choses, aller à la rencontre des autres, se dépasser, est une folie? Tous ces découvreurs, ces explorateurs, ces chercheurs. Etaient-ils fous également? Pourquoi marcher sur la Lune? Pourquoi traverser tant d'océans inconnus? Tant de territoires? Pourquoi escalader l'Everest, l'Annapurna, le Dhaulagiri? Pourquoi risquer sa vie pour ça, pour une chose inutile en soi, alors que la sécurité de notre environnement proche pourrait suffire. Alors que survivre pourrait suffire. Peut-être pour s'élever, s'arracher à la terre, au fatalisme de notre condition d'êtres humains impuissants. Peut-être pour voir d'en haut les choses. Là où le sens existe enfin. Peut-être pour gagner à la vie, des pans entiers de la notre, des territoires inconnus en nous qui nous rendraient un peu moins étriqués, un peu plus grands...

Tandis que je marchais, des exemples qui soutenaient ma vérité me venaient en vrac. Tous les progrès n'ont pu être possibles que par un dépassement de quelque chose, me disais-je. Bien sûr, à mon échelle, c'était bien insignifiant. Mais, pensais-je, j'étais animé par cette volonté de me dépasser, ce qui était saint. Maintenant, j'en étais sûr, je n'étais pas fou. C'étaient eux les fous. Cette femme, ces enfants. Dont le regard n'étaient focalisé que sur eux-mêmes, étriquant leurs rêves, se fermant aux autres. Ils n'essayaient pas de découvrir, ils n'essayaient même pas de changer leur vie, la subissaient, en étaient victimes. Ils ne créeront jamais rien, parce qu'ils n'ont même pas l'idée que l'on puisse changer. Prisonnier du visible, d'une fatalité coupable, les frontières de l'impossible faisaient sur eux un barbelé qui leur enserrait le corps, l'esprit. C'était eux les fous...  

 

Le temps me fit voir les choses avec plus de nuances, mais c'est par cette aventure que je fus confronté, pour la première fois aussi clairement, à ces deux modes contradictoires de pensées qui régissaient les civilisations humaines: C'est en se libérant de la faim que l'on pense à l'ailleurs. C'est en se libérant de ses soucis obsessionnels de survie que l'on peut envisager de dépasser ses limites. Pas avant. C'est une thèse qui demande une expertise et une recherche bien plus rigoureuse que je ne saurais apporter pour le moment, mais j'ai toujours senti confusément que ce n'est pas par hasard si les civilisations qui avaient eu cette capacité d'avancer dans le savoir et le progrès, cette capacité à se remettre en cause et à améliorer leurs conditions de vie, étaient celles dont la situation géographique était favorables à l'agriculture. Le Tigre, l'Euphrate, l'Egypte avec le Nil, l'Europe avec le Gulf Stream et ses pluies abondantes, l'Amérique du Nord, les moussons de l'Inde et de la Chine. Ces sociétés ont pu bénéficier d'eaux abondantes pour nourrir leurs hommes avec une régularité qui leur devint naturelle. C'est un peu schématique expliqué comme ça, mais libéré de l'obsession de la survie, de la faim, ils ont pu penser à autre chose. Je crois que ce n'est pas plus compliqué que ça: avoir enfin la possibilité de penser à autre chose, qu'au ventre de ses enfants...