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19/01/2010

Droit d'auteur sur les mots

-Bonjour Monsieur.

-Heu... Bonjour...

-Veuillez vous mettre sur le coté s'il vous plait, pour ne pas gêner le passage.

-Bien sûr... Il y a quelque chose qui ne va pas?

-Nous allons voir cela tout de suite. Vos papiers d'identité et votre licence.

Il fouille un moment dans sa poche, un peu inquiet, puis tend les documents demandés aux deux policiers:

-Les voici... Mais qu'est-ce qui se passe?

-Contrôle acoustique inopiné. Vous n'avez pas vu le radar derrière le buisson?...

-Heu non...

-Nous vous rappelons le fonctionnement d'un contrôle acoustique: Un radar est placé dans un site public, ou reconnu comme tel, et nous enregistrons les conversations pendant les 20 secondes réglementaire autorisé par l'article 204.6 de la loi relative au respect de la vie privée. L'écoute de la bande sonore permet alors de constater ou non une infraction au code de la propriété intellectuelle. Etant donné que c'est vous que nous contrôlons, l'interlocuteur qui vous accompagne durant ce contrôle peut prendre congé s'il le souhaite.

-Mais il me semble que je n'ai rien à me reprocher...

L'un des deux policiers montre les papiers à son collègue.

-D'après les informations que nous lisons sur votre licence, ce n'est apparemment pas le cas, Monsieur.

-Comment ça?...

-Il apparaît, d'après l'enregistrement, que vous avez commis une infraction au code de la propriété intellectuelle.

-Mais j'étais en règle pendant ma conversation!... C'est certain!

-D'après la bande d'enregistrement, vous avez utilisé deux fois le mot "bleu"... Or, si je vérifie votre licence, vous n'êtes détenteur que du Pack Normus Prima 15.000 mots...

-Non, ce n'est pas possible... Je n'ai pas pu utiliser ce mot... Je sais à quel point il est cher! ça doit être une erreur...

-Les enregistrements de la bande sont formels: Vous utilisez deux fois ce mot, or "bleu" est la propriété exclusive de Pepsi. Sans licence d'utilisation, vous êtes en infraction et je me vois dans l'obligation de vous verbaliser.

-Mais c'est scandaleux! Je vous assure que ce n'était pas voulu!

-L'intonation de votre voix lors de la prononciation de ce mot laisse pourtant penser le contraire. Il y avait dans votre pack Normus les mots "azur", "océan" et même "bliou" pour vous faire comprendre clairement de votre interlocuteur. Pourquoi utilisez des mots qui ne vous appartiennent pas?

-Ecoutez messieurs... Je... Je ne savais pas où j'avais la tête... C'était sûrement une parole réflexe... J'ai résilié il y a peu mon Pack Extenso Luxe 130.000 mots... Il y avait une période d'essai gratuite de 3 mois... Et je pouvais effectivement utiliser le mot "bleu" durant cette période... D'ailleurs, ça en jetait pas mal auprès de mes amis! J'étais dans une autre dimension niveau conversation...

-Sur votre licence, il est noté que vous avez résilié ce pack Luxe il y a un mois. Après le délai légal de deux semaines, vous n'êtes plus tenu d'utiliser les mots nécessitant cette licence et vous le savez très bien.

-Mais mettez vous à ma place! Pendant trois mois, on vous donne la possibilité de dire, avec les mots que vous voulez, ce que vous ressentez exactement au plus profond de vous! On vous donne la possibilité d'être authentique, de vous sentir libre, d'utiliser des mots primaires, qui veulent vraiment dire quelque chose, d'avoir l'impression de pouvoir exprimer pleinement, de manière fidèle, ce que vous ressentez au plus profond de vous !... Plus de retenue... Ne plus réfléchir avant de parler! Ne plus réfléchir à quel mot choisir, de peur de prononcer un mot interdit! Vous pouvez comprendre ça quand même ?

-Ecoutez Monsieur, nous ne sommes pas là pour recueillir vos états d'âmes. On peut justifier la fraude de n'importe quelle manière, et à l'infini. Vous devriez réfléchir à votre faute, au lieu de vous trouver des excuses... Ce n'est pas très malin d'utiliser des mots de luxe pour impressionner les collègues... Voici vos papiers d'identité, votre licence et votre procès verbal. Je suppose que vous n'avez pas besoin que l'on vous rappelle les dispositions. L'amende doit être réglée avant les 45 jours suivant l'infraction. Et veillez à ce que ça ne se reproduise pas. Bonne journée.

L'homme verbalisé met l'amende dans sa poche, mécontent, puis quitte rapidement les lieux avec son interlocuteur, sous l'oeil des deux policiers qui, déjà, s'apprêtent à interpeller un autre piéton.

 

 

Ce genre de scènes n'était pas rare désormais. Les policiers de la brigade des fraudes avaient beaucoup plus de travail ces derniers temps. Il y avait des radars un peu partout dans la ville, en particulier dans les lieux où le langage humain était le plus utilisé: dans la rue, dans les cafés, les restaurants, dans les gares, les parcs... On vérifiait la conformité des licences d'utilisation à la sortie des magasins, à la sortie des bureaux ou des transports en commun. Bien sûr, à son domicile, chacun était responsable de ses actes. Mais des écoutes téléphoniques pouvaient même être effectuées si l'on soupçonnait fortement le foyer d'illégalités.

C'est que la loi récemment votée, visant à renforcer le dispositif répressif -déjà existant- de la fraude à la propriété intellectuelle, était désormais appliqué de manière plus stricte. Le Ministère de l'Intérieur préparait même une autre mouture avec, comme point d'orgue, le rallongement de la durée légale de contrôle de 20 à 35 secondes, pour les rendre plus efficaces et dissuasifs.

Cette proposition avait bien sûr crée une mini agitation au sein des associations bien pensantes qui y voyaient une violation pure et simple de la vie privée. Ils prétendaient que l'allongement de ce temps d'enregistrement réduirait de manière scandaleuse les libertés individuelles, estimant que le passage du contrôle à plus d'une demi-minute -limite symbolique- changerait radicalement la nature de ceux-ci.

Selon ces organismes, ces nouvelles mesures pouvaient même permettre aux autorités de constituer des fiches plus complètes sur les citoyens et déterminer un profil type -forcément éronné d'ailleurs- pour chacun, en fonction des mots-clés utilisés. Des fichiers qui pourraient être utilisés à des fins politiques, judiciaires ou commerciales:

Les accusations étaient dures, mais le débat n'intéressait pas grand monde. La majorité des gens, qui payaient chaque année leur Licence comme tous le monde, ne voyaient pas pourquoi ceux qui ne le faisaient pas devaient être ménagés. Ils acceptaient très bien ce renforcement du dispositif puisque ce n'était pas eux qui étaient visés. Tant que l'on avait rien à se reprocher et que l'on était en règle, pourquoi s'inquiéter?

Les enjeux étaient éthiques, parce qu'il s'agissait bien sûr de réprimer une fraude très largement répandue et moralement répréhensible -l'utilisation, à des fins publiques ou personnelles, de mots qui ne nous appartienne pas. Mais il étaient surtout financiers. Les groupes gestionnaires de Licences estimaient encore, malgré le renforcement de la loi, leur manque à gagner de plusieurs milliards.

C'est que le secteur de gestion des Licences était l'un des plus important de l'économie nationale, et sûrement le plus rentable. Il générait des sommes colossales et représentait un marché total de plusieurs dizaines de milliards.

L'équation était simple: Un pays de 100 millions d'habitants, 10.000 mots utilisés en moyenne par habitant. Un panel de plus de 2 millions de mots. Une modulation de l'offre presque à l'infini. Une demande stable et pérenne puisque la communication, orale ou écrite, était le troisième besoin primaire après l'alimentation et la sécurité. Un marché géré en oligopole sur un secteur clé, crucial, vital. Il ne s'agissait pas là de contrôler un support de communication, comme la téléphonie, l'Internet ou la messagerie. Mais de contrôler l'essence même de la communication. Il s'agissait d'être à la source. Il s'agissait d'être la source.

A notre époque, c'est une chose admise. Peu de personnes conçoivent une existence sans ce paramètre tant il est ancrée dans la réalité quotidienne. Mais vendre, acheter, louer des mots constitue le plus grand coup de génie des entreprises qui y ont cru. Car il fallait bien y croire, au début, lorsque l'Etat décide le libéraliser ce domaine...

Le chef du gouvernement de l'époque invoqua alors, pour faire voter cette révolution, la nécessité sociale d'une telle action. Une grave crise économique et sociétale traversaient le pays : Récession pour la sixième année consécutive. Un taux de chômage endémique. Constitution d'un quart monde de plus en plus préoccupant.

L'abandon progressif des services publics et la libéralisation de tous les domaines de leur ressort avaient creusé des inégalités sans précédent au sein de la société. Les dérèglements des systèmes classiques de solidarité, désorganisés et rendus caduques par la nouvelle donne démographique, avaient plongé le pays dans un gouffre financier sans précédent. Cette loi pouvait alors apporter, selon le chef du gouvernement, de nouveaux fonds, pour rendre la nation plus juste, comme il l'expliqua dans son fameux discours devant l'Assemblée :

"Les mots sont notre plus grande richesse. Ils doivent profiter à tous. Les mots sont notre plus grand patrimoine. Ils doivent être préservés, valorisés, pour le bien de tous.

Les mots de notre pays ont résistés aux poussières du temps. Ils ont résistés aux hommes qui les ont prononcés, aux esprits qui les ont crées. Les mots ont traversés le temps mieux que les pierres de nos plus anciens bâtiments et je vais vous dire pourquoi: Pas parce qu'ils sont plus résistants que la roche, le fer ou moins tendres à l'érosion de la pluie et du vent. Mais parce qu'ils se sont toujours adaptés aux contraintes de leurs temps. Les mots ont toujours collés aux aléas de leur époque. Ils sont avant-gardistes avant l'avant-garde. Ils ont le sens de l'Histoire avant Elle. Ils anticipent chaque seconde leur nouveau statut. Le langage est un trésor malléable qui ne craint pas la transformation, l'adaptation, la collision avec l'inconnu de ce qui les attend. Ce sont ceux qui prononcent les mots du passé qui ont peur du langage de demain.

La seule chose que peuvent craindre les mots, c'est l'évaporation, l'inaction, la complaisance. Prenons exemple sur ceux-ci en nous adaptant nous aussi aux contraintes qui nous attendent. Prenons exemple sur eux en inscrivant la survivance de notre nation dans la confiance que nous avons de ce même futur. Ne soyons pas bornés. Nos succès dépendent de notre capacité à sortir de nos ornières intellectuelles, à penser autrement nos acquis, en ces temps où nos repères sont flous.

Aujourd'hui, cette libéralisation est nécessaire. Elle est vitale pour mener à bien les réformes cruciales qui nous attendent. Nous avons besoin de cette richesse pour repartir du bon pied.

Nos mots nous sont précieux. Alors sachez que nous ne les braderons pas. En les laissant aux bons soins de compagnies compétentes, nationales, nous ne nous en séparons pas, nous leur garantissons leur pérennité, leur valeur, leur sens profond. Nous pouvons être sûr qu'ils garderont leurs lettres de Noblesse.

Le revenu tiré des mots profitera à chaque habitant de ce pays. Il offrira à chaque citoyen les moyens de mieux se loger, puisque de nouveaux logements seront construits. ll permettra à chaque citoyen de mieux se soigner, puisque de nouveaux hôpitaux seront bâtis. Il garantira à tous une protection sociale parmi les plus performantes au monde.

Cette libéralisation ne constitue pas un acte de vente de notre patrimoine, comme j'ai pu l'entendre de la part de l'opposition. Nous leur donnons de la valeur marchande qui permettra à chaque citoyen de ce pays de vivre dignement et d'exprimer pleinement son aspiration, puisque sa parole aura désormais un poids. En donnant de la valeur aux mots, nous les rendons plus lourd de sens, de conséquences. Nous les rendons plus audibles, plus puissants. Ils seront alors utilisés à bon escients. Nous consacrons la parole au Panthéon des valeurs qui nous constituent en tant que citoyen de ce pays."

Le discour était novateur, moderne, mais convaincre une population ancrée dans des certitudes d'un autre temps s'avéra une gageure. Car inutile de préciser que la présentation de ce projet de loi paralysa la rue : Outre les échauffourées habituelles des étudiants universitaires qui bloquèrent le fonctionnement de tous leurs établissements; des manifestations spontanées, virulentes, agitées, explosèrent dans la plupart des villes du pays. L'opposition à ce projet de loi était viscérale et largement partagée par toutes les catégories de la population.

Malgré un renforcement des mesures législatives repressives et un redéploiement des forces de l'ordre, les manifestations quotidiennes de grande ampleur ne faiblirent pas. Sur les banderoles, on pouvait lire: "Non à la marchandisation du langage!"; "Mots taxés, culture en danger!"; "Après nos routes, notre gaz, notre eau, notre électricité et notre santé: notre parole!"; "Le mot amour n'est pas à vendre!"; "Je dit non donc je suis"; "Taxer les conneries dites au Parlement, pas nos mots, ça sera plus rentable!"

Des manifestations silencieuses s'organisaient également partout dans le pays. Des grèves de la parole gagnaient tous les secteurs. Les manifestants portaient sur la bouche des bandeaux, signe, selon eux, du vol de leur parole, de la confiscation de leurs mots, de leur condamnation au silence. Les relations commerciales étaient partiellement paralysées. Toutes les activités nécessitant des relations verbales entre les agents étaient perturbées. On portait des brassards noirs sur le bras en signe de désapprobation profonde. Les pages des journaux en kiosques étaient blanches, pour signaler le danger qui pesait sur la production écrite. Des écrivains, des journalistes, des sociologues. Monologues : Une bande de réactionnaires bons teints, à contre courant de l'Histoire, qui estimaient que le Gouvernement faisait là l'erreur la plus grossière de son histoire: enterrer à vie la création humaine, la littérature, l'expression artistique et journalistique. Nuire à la fluidité naturelle des relations humaines et leur compréhension réciproque. Ils voyaient dans ce projet une faillite morale et philosophique sans précédent, une totale remise en cause des principes humains élémentaires et mettaient même en garde contre un nouveau type de totalitarisme: S'approprier le langage était pour eux comme s'approprier du lien qui unissait les hommes, avoir donc le pouvoir de les isoler les uns des autres, donc de les contrôler individuellement.

Un point de vue que partageaient peu d'analystes de l'époque, qui mettaient plutôt l'accent sur la nécessité et les perspectives intéressantes qu'ouvrait cette réforme.

Alors, peur du progrès? Effroi de la nouveauté? Angoisse venue d'une autre époque? C'était bien connu: l'innovation porte en son sein l'inertie de la peur qu'elle engendre.

Plusieurs modifications à la loi initiale, et un moratoire de 5 ans fit d'ailleurs retomber la pression, marginalisant par la même la frange la plus extrême des manifestants. La publication de résultats économiques désastreux aidant (Hausse du chômage, récession prononcée cette année là, moral des ménages en déprime), l'idée de ce projet de loi, dont le volet social était très fournie, fit son chemin. Et fut finalement votée quelques temps plus tard par le Parlement, après encore quelques légères modifications.

Trois licences d'utilisation des mots furent accordées par l'Etat, aux enchères et par appel d'offres, à trois grands groupes ayant la structure nécessaire pour générer une telle activité. Ces entreprises, bien sûr, devaient être nationales vu l'enjeu culturel et stratégique du produit. Leur objectif: organiser le nouveau secteur, répertorier tous les mots possibles en créant pour chacun une documentation exhaustive, et partager ceux-ci en trois aires d'influence distinctes réparties entre eux.

C'est après le moratoire de 5 ans, et pour éviter les dérives, que le marché fut totalement libéralisé: Toute structure privée, institutionnelle ou tout particulier pouvait désormais acheter un mot, le déposer, constituer un répertoire et proposer des Pack au public, aux institutions et aux entreprises.

Dès lors, foire aux empoignes hallucinante: Coca-cola acheta le mot "rouge" à 240 millions, le disputant à l'entreprise l'Oréal. La guerre des mots commença avec ce symbole. Puis un panel de 10.000 mots, les plus utilisés dans le langage courant, fut l'objet d'une âpre bataille commerciale. Les mots "sexe", "amour" et "femme" atteignirent des sommets. "Télévision", "Mère", "Père", "Arbre", "Ciel", "Jaune", "Chérie", "Enfant", tous ces mots, et bien d'autres, tombèrent dans l'escarcelle de grands groupes industriels. Un milliardaire avait acquis pour 13 millions le mot "Anse" par nostalgie sentimentale. Un autre excentrique avait offert à sa femme les mots "Beauté" et "Diamant" pour leurs vingt années de mariage, et ils furent retirés de la circulation du langage courant, pour usage privé. Plus l'occurrence des mots dans le langage de tous les jours, calculé par les linguistes pendant le moratoire, était grande, plus les prix s'envolaient. Au contraire, bien des mots ne trouvèrent pas preneur au prix minimal fixé par l'Etat, comme "disetteux", "ostensoir", "spumescent", "vipérine", "cassettothèque". Des mots rares, vieillis, ou véhiculant une image qu'il serait difficile de mettre en avant pour une éventuelle commercialisation.

Mais au fil du temps, l'idée que ces mots peu usités, mais primaires, pouvaient constituer un excellent investissement pour le futur du fait de leur neutralité face aux aléas du langage, contribua finalement à leur achats. Ils furent même rassemblés ensemble dans un Pack Mots Rares 5000 qui eut beaucoup de succès.

Les Packs étaient des répertoires de milliers de mots, de préférence les plus utilisés dans la vie de tous les jours, et proposés par des entreprises diverses aux clients selon leurs besoins.

Il y avait bien sûr les Pack classiques : Basics, Normus ou Vista, 15.000 ou 20.000 mots. Ces Packs regroupaient tous les mots du langage courant, de la vie quotidienne, et s'adressaient aux clients soucieux de ne pas trop modifier leurs habitudes linguistiques. Plus complets, les Packs Premium, Excellium ou Vista Plus, 40.000 ou 50.000 mots, étaient leurs versions enrichies. Ils s'adressaient à un public plus aisé, désireux de marquer son statut par un vocabulaire plus élaboré.

En fait, si l'on exclut les Pack personnalisés, en perte de vitesse et fastidieux à constituer du fait de l'éparpillement des propriétaires de mots et des fluctuations contractuelles selon ces derniers, les industriels proposaient plusieurs autres milliers de répertoires: Il y avait les Pack Jeuns, Liberty 20.000, Glamour, EnergyNear, Play ou Next, ciblés pour les jeunes, et qui leur permettaient de rester à la pointe des nouveaux styles d'expressions. Les Packs Belle-Epoque 25.000, Classia, Boudoir, s'adressait à la tranche d'âge inverse. Seductive, Addict ou Tendura étaient d'excellents outils de séduction pour qui usitaient du langage amoureux. Le Pack Luxe permettait d'utiliser plus de 10.000 mots parmi les plus chers du langage, comme les mots sexe, noir, argent, bleu, tableau ou bénéfice. Les Packs Intellecto avait également un grand succès puisqu'il compilait une série de mots savants qu'il était de bon goût de prononcer lors d'une conversation.

Parfois, le choix d'un pack était subordonné par des raisons professionnelles et prenaient même un caractère obligatoire, lorsque les étudiants partaient par exemple dans leurs spécialités respectives. Ils étaient alors tenus de prendre un Pack pédagogique où étaient regroupés tous les termes et vocabulaire propres à leur discipline. Il y avait ainsi le Pack Study Psychologia. Le Pack Sociologia, Droits, Géologia ou le Pack Medecine. Durant les années d'études, l'Etat prenait bien sûr en charge une partie du budget consacré à ces répertoires, selon les ressources de chaque famille.

Les packs relatifs au savoir, comme le Pack BrainForce, Intellectua Premium 100.000 ou Excellence étaient autant convoités qu'onéreux, du fait du nombre impressionnants de mots qui les composaient. Seule une certaine élite pouvait y acceder. Au sommet de l'échelle de ce type d'offre, trônaient bien sûr les fameux Packs Encyclopedia, qui regroupaient tous les mots connus de la langue nationale, les dérivatifs argots et les mots de toutes les catégories. Le détenteur d'un tel Pack avait une liberté totale d'expression. Il pouvait user de toutes les nuances, de tous les tons, pouvait se mouvoir sur l'Océan du langage avec la liberté la plus totale, avait la possibilité de communiquer avec les différentes couches de la population... Il était presque le maitre du monde.

A coté de ces institutions commerciales, des répertoires plus volatiles étaient crées chaque année, selon les modes, les aspirations collectives du moments ou les soubresauts d'idées et de prises de consciences qui traversaient de temps en temps la société: Ecologia ou SavePlanet 15.000 proposaient un abécédaire de tous les termes qu'il était utile de connaître pour agir activement pour la protection de l'environnement. A l'achat de chaque Pack LiveAid 23.000 ou SaveChildren, un pourcentage des recettes étaient reversé à des associations humanitaires internationales. Les grandes manifestations évènementielles étaient également à l'honneur et donnait lieu à la création de répertoires éphemères, comme Coupe du Monde 12.000, SportOlympia ou Pack ExpoMondial 60.000. Même les périodes de guerre ou de troubles planétaires faisaient l'objet de Packs: GuerreDuGolfV, Geopolitic, Inondations 10.000.

Le Pack Elle et le Pack Lui 25.000, préparés en collaboration avec de grands magazines de mode et des psychologues "pour en finir avec le formatage commun des Packs ordinaires qui dénature la différenciation sexuelle du langage" et qui se donnait pour mission de "faire exploser la féminité éruptive en toute femme ou la virilité sensuelle des hommes", étaient également les best sellers du moment.

Et puis il était de certains packs comme d'un parfum: Les Packs Indexo, Forta, Finesse, Suave ou Tempeto, proposaient des mots élégants, à la sonorité surannée, à la charge émotionelle subtile, qui étaient sensé donner au souscripteur qui les prononçait, tel un parfum auditif, un charme propre.

Mais le must du must, pour la catégorie la plus branchée de la population, était d'acheter des Packs de mots crée par des artistes célèbres : "Ayez en avant-première les mots que l'on utilisera demain!". Le Pack Futura proposait des mots comme: Iliament, Gadwane, Zactaline, Numélone ou Ayar. Un autre pack, Artistal, proposaient des mots plus conceptuels : Gadagadon, Vavalalan, Tamanatal ou Vivianal. Les prononcer en public ou lors de conversations privées valait à son élocuteur une certaine estime puisqu'il faisait montre d'un goût et d'une recherche avéré.

Mais il faut bien comprendre que toutes ces fantaisies ne concernait qu'une certaine catégorie de population. En fait, la majeure partie de celle-ci prenaient des Packs premiers prix, quitte à bannir de leur langage certains mots.

Il y avait le Pack Minima 5000 mots. Le Pack Essentiel 7.000 ou le Pack Minimum Premium. Certaines entreprises, spécialisés dans le discount, proposaient même des Packs à 1.500 mots. Face à la flambée des prix, ces packs étaient de plus en plus demandés, et bon nombre de ménages ne se gênaient plus pour passer d'une catégorie linguistique donnée à la catégorie inférieure. Cela exigeaient un grand sacrifice au niveau de leur vocabulaire mais permettait aussi à leurs souscripteurs d'économiser de l'argent et de le mettre dans d'autres domaines. Ainsi, certains économisaient jusqu'à 5.000 mots pour pouvoir refaire leur maison, ou s'acheter une voiture.

 

Cette paupérisation lexicale n'était pas sans inquiéter. La chappe commerciale qui pesait sur l'expression, la rigidité de son compartimentage thématique et paradoxalement, la dématérialisation progressive du langage qui, d'intermédiaire véhiculaire indispensable entre les citoyens, devenait objet d'appartenance sociale -donc facteur de division; tout cela amena à une forme de contestation d'un genre nouveau.

Pour échapper ainsi à cette taxe du langage et des mots, de nombreux esprits libres, poètes, écrivains, journalistes, jeunes étudiants, populations des couches populaires et individus lambdas créèrent tout simplement les leurs. Au début, le processus était d'ailleurs simple: quelques apocopes ici, un remplacement de lettre par là. Le mot Banane devenait Baname. Rouge devenait Nouge. Vent devenait Fent.

Les déformations secondaires de mots primaires comme Voiture, Arbre, Ciel, Hôtel ou Panneau donnaient Voicture, Arbrte, Cial, Hôdel, et Banneau. Parfois, il suffisait juste d'inverser les syllabes, comme pour les mots Tiquebou, Xita ou Tromé.

Se développa alors un, puis plusieurs langages parallèles qui se créaient et vivaient par-devers du langage habituel, que l'on finissait de surnommer "d'officiel". On ne disait plus: "Salut, tu vas au cinéma ce soir?" mais "Nalut, tu vas au Rinéma ce Toir?" Par ailleurs, la phrase: "L'action du Géant UniLangage chute de trois points et demi peu avant la clôture" devenait "L'abtion du Héant UniLangage chute de droi boints et nemi beu afant la glôture". Ce titre, que l'on pouvait lire dans certains journaux économiques de l'époque: "L'industrie du mot cherche la parade et réflechit sur son futur" devenait "L'intustrie du not cherche la barade et réflechit suir son vutur"

Il était klair que ce énomène, qui menaçait de se propager à doutes nés gouches de la bobulation, ne manqua bas d'inquiéter ces derniers. Il fut alors décidé que la survie de leur industrie dépendait de leur réactivité face à l'émergence des nouveaux langages, que ces entreprises devaient s'approprier à tout prix avant que l'un d'eux s'ancre trop rapidement dans la gratuité.

La loi le permettait: Comme les terres vierges, les mots, existants ou inventés, sont originellement possession d'Etat. Les inventer ne donnait droit à la possession que s'ils étaient achetés par leur créateur au préalable, au prix minimal fixé par l'Etat, sans quoi, selon la loi de la libéralisation des mots, toute personne, physique ou morale, pouvait les déposer et en disposer. La parade contre la profilération de ce que l'on appelait les "sous-langages" fut alors toute trouvée: A chaque mot crée dans la rue, les entrepreneurs s'empressaient de le déposer, de le déposer, ce qui obligeait les locuteurs réfractaires, qui n'avait en général pas les ressources financières pour déposer leur création ou surenchérir aux offres des entreprises, à en créer d'autres. S'ensuivait alors une sorte de course-poursuite créateur-industriel qui accélérait le développement, la mutation et la dispersion sémantique des nouveaux idiomes.

Cela donnait ce genre de variations, sur parfois quelques mois à peine :

-Vive la Liberté de créer des mots.

-Viv la Libarté de créer des nots

-Vik la Libraté de créer des nors

-Vikke lea Kilerké de créer di kots

-Viakke lia klekv du créer d kokks

-Bkiachk liye Knierk dio créer duiv kolmks.

Plus on créait de mots, et plus le langage s'épaississait et s'étouffait dans ses néologismes éphèmères qu'en remplaçaient d'autres qui, à peine assimilés, agonisaient dans l'obsolescence. Ce travail de sappe, couplée à des périodes de promotions commerciales très intéressantes sur les Packs, eut pour résultat l'essouflement du mouvement de création de mots. Même les esprits les plus créatifs s'essouflèrent, et surtout, la population ne s'y retrouvaient plus dans la cacophonie. Si les modulations du langage étaient infinies, la capacité de la population à les assimilier, à les adopter et les abandonner pour reprendre de zéro un autre langage, était limité, et c'était compréhensible.

La victoire des gestionnaires de packs était double puisque l'épaississement du langage redonna une valeur phénoménale aux mots primaires. Les mots secondaires, issus des déformations des mots premiers, enfantèrent de mots tertiaires, qui donnèrent des mots quaternaires et ainsi de suite. Tout cela contribua à une sorte de stratification sociale du langage. La multiplication des micros-langages, où l'on ne se comprenait qu'au sein des villes, des quartiers et parfois qu'au coeur de chaque famille, et qu'avait encouragé la dispersion lexicale des artistes, contribua à l'aspiration collective d'un référentiel commun. Les mots premiers, normaux il y a quelques années, prirent alors une valeur colossale et rayonnaient au sommet d'une pyramide linguistique plus large que jamais. Utilisé désormais par une certaine aristocratie, une certaine élite, le langage "officiel" devenait référence universelle face au fratras linguistique informe et flasque des déformations lexicales passées.

 

Ce verouillage commercial de l'expression et de ses échappatoires radicalisa un peu plus la lutte. Elle donna lieu à un nouveau mouvement de contestation, artistique et populaire, où des philosophes, poètes, écrivains ou anonymes, en but désormais à ce qu'ils appelaient "l'infernale machine commerciale qui bridait et tuait l'esprit humain", utilisaient, pour choquer, par soucis du scandale aussi, des pages entières de mots sans licence. Certaines personnes excentriques baffouaient la loi de manière ostentatoire en criant dans les radars acoustiques, par provocation, des mots qui leur étaient interdits. Des artistes sculptaient des mots connue dans le marbre, ou bâtissaient les lettres de ces mots en briques pour signaler le caractère immobilier, et immobile finalement, de la pensée humaine. Une pensée qu'ils jugeaient "figé dans le ciment de la capitalisation, prisonnière du béton pécunier".

Dans les rues, des crieurs publics prenaient d'assaut les places animées de la ville et récitaient des fragments d'oeuvres littéraires en total mépris de la propriété intellectuelle. Et surtout, les murs se recouvraient bientôt de slogans revendicatifs: "Sexe trop cher"; "Vous dire Merde ne m'a rien coûté!"; "Sous votre cerveau, le Pack-tole"; "Taxez l'air que l'on respire mais ne taxez pas l'inspiration"; "Te haïr me coûte moins cher que t'aimer"; "Sur le sable, Dictature, j'écrirais ton nom". Ou encore: "Nous devons être Libre de dire le mot Esclave."

Malgré un élan de sympathie, de répulsion et d'estime à la fois, ce mouvement de "résistance" fut peu suivi. Cet héroïsme fit des vagues, amusa un temps, mais cette lutte paraissait lointaine, métaphysiquement trop eloignée des réalités quotidiennes des gens, plongés dans leur vie automatique, et qui regardaient cette agitation avec autant d'intérêt que de distance. Quand bien même la beauté des revendications les charmait dans ce qu'ils avaient d'excessifs, ils ne voulaient pas avoir de problèmes. Surtout, ils en avaient d'autres, beaucoup plus urgents.

Et puis n'était-ce pas indéniable? Le secteur incriminé tirait vers le haut toute l'économie du pays, dynamisait tous les autres secteurs, créait des emplois. Grâce aux impôts sur les bénéfices générées par l'activité, les mots avaient permis la construction d'hopitaux, d'écoles, de crèches. Pourquoi s'en plaindre? Pourquoi abbatre l'arbre en haut duquel on avait construit sa maison, son futur? Pour beaucoup, ces personnes qui militaient pour le droit de disposer librement des mots étaient des riches ou fils de riches peu au fait des réalités sociales du pays, des oisifs qui avaient les moyens de leur lutte, et qui, à l'occasion, si l'on leur offrait d'exploiter les mots, ne cracheraient pas dessus.

Et puis si dans notre démocratie, toute contestation est autorisée à la condition qu'elle se fasse dans le respect de la loi, ce n'était pas le cas de ces mouvements groupusculaires et crépusculaires qui se rendaient coupables de délits graves, comme le vol de mots ou la dégradations de lieux publics, infractions que réprouvait encore le grand public et dont il fallait mettre un terme.

Certains activistes et artistes, devant l'ampleur des amendes à payer, la menace d'emprisonnement faute de paiement, préféraient abandonner la lutte ou s'enfoncer davantage dans une stérile clandestinité. D'autres, devenues des figures connues et qui s'enrichirent grâce à la médiatisation de leur combat, changeaient doucement de discour. Certains de ces pseudos rebelles s'établirent même, succès aidant, dans l'établishement, où ils proposaient leurs propres Pack Artiste...

La faillite artistique et philosophique dans notre pays, qu'ils dénonçaient pour justifier leur combat, était de toute façon un faux débat. Les sociétés gestionnaires des Licences avaient des Fondations de mécénats, des Instituts qui soutenaient, finançaient les artistes et les étudiants des différentes branches du savoir, en leur garantissant la gratuité de tous les mots et termes dont ils avaient besoin. On ne pouvait donc accuser, en toute bonne foi, l'industrie lexicale de brider la création.

 

 

Bien sûr, la main-mise économique et financière des mots par les grandes sociétés n'était pas sans créer de nombreuses contraintes, voir de vrais problèmes. Elle entraîna la mutation de nombreux secteurs d'activités, économiques, mais également culturels et artistiques. Par exemple, les commerciaux devaient désormais prendre en compte ce paramètre pour leurs entretiens avec leurs clients. Des écrivains ou essayistes en étaient même réduit à consulter leur banque avant de valider un livre.

Après étude sérieuse, les réponses qu'ils recevaient était alors en général d'une laconique précaution: "Non, désolé, mais les mots que vous utilisez sont trop chers. Nous ne pouvons aider à publier votre roman." ou "Vous devriez changer 1359 mots pour rendre votre projet plus viable économiquement, parce que là, vous allez droit dans le mur, mon cher."

La flambée régulière des prix des mots, l'obligation faite aux entreprises privées et personnes de renouveller leurs packs à l'année, le traitement plus sévère des infractions, tout cela perturbaient de nombreux secteurs.

Cette situation toucha de plein fouet les médias, grands consommateurs de mots. Télévisions, radios, journaux: leur nombre fut divisé par deux en seulement quelques années, faute de viabilité économique. La presse écrite en particulier connaissait de nombreuses difficultés. Le choix stratégique, de ces publications, d'un vocabulaire moins noble pour garder un équilibre financier même précaire, n'y fera rien, et achèvera même de leur faire perdre de nombreux lecteurs. De grands journaux firent faillite. D'autres, plus chanceux, furent rachetés par des conglomérats qui décidèrent d'en faire leur fleuron. Mais la majorité d'entre eux passèrent aux mains de groupes détenteurs de Licences, au grand dam de l'opinion publique. Ce mélange des genres choqua. On soupçonnait ces groupes de vouloir noyauter une presse encore peu amène envers eux et infléchir leur ligne éditoriale.

Les patrons de Licences s'en défendirent, plaidant bien au contraire pour une presse nationale forte, indépendante et libre, à laquelle ils donneraient tous les moyens nécessaires pour qu'elle s'exprime sans contrainte et sans pression, de quel ordre que ce soit, financier, éditorial ou autre. Le procès qu'il leur était fait était à leurs yeux d'autant plus injuste qu'ils estimaient faire un acte économique et citoyen fort, en évitant la disparition de grands titres renommés.

Si les inquiétudes restaient vivaces, il fallait bien reconnaître qu'il y eut tout de suite dans ces publications un bond qualitatif remarquable, tant au niveau de la forme qu'au niveau du texte et des mots utilisés, beaucoup plus précis. Une qualité qui représentait en soi un beau progrès pour la liberté de la presse.

Ces inquiétudes et les débats houleux sur les dangers de la prise de contrôle des agents économique sur l'information étaient, selon de nombreux observateurs, peu fondés. Ils étaient du moins à nuancer et à mettre en perspective avec des précédents de ce genre de situation dans un passé lointain, où de grands journaux avaient été sous la coupe de grandes marques commerciales. Selon de nombreux historiens, cela n'avait pas dénaturé la presse ou empéché les journalistes de faire preuve d'une objectivité professionnelle sans faille, même si des esprits chagrins pensaient le contraire.

 

En fait, le danger de la monopolisation des mots par les seuls industriels résidait surtout dans la menace d'un appauvrissement qu'ils faisaient peser sur la langue nationale. Une menace déjà lattente et que parvenait difficilement à circonvenir un Gouvernement de plus en plus impuissant malgré l'important arsenal juridique mis à disposition, justement, pour parer à ces dérives.

Le fond du problème, c'est qu'il y avait des mots très rentables : amour, sexe, baise, salope, bisou, maison, télévison, propriété, jaune, nuage et des milliers d'autres. Mais il y avait surtout des mots qui ne rapportaient pas un kopeck à leurs propriétaires, comme admittance, chétognathe, fibule, accot ou spitant . Ces mots disparaissaient alors des catalogues, et donc, du vocabulaire courant; leurs gestionnaires préférant les retirer du marché ou les liquider pour optimiser leurs packs. Des mots firent "faillite", comme apriorité, birbe, nouure, ou turne. Et des centaines d'autres, trop peu ou pas du tout utilisés selon les responsables des Groupes détenteurs de Licences, étaient menacés: Caliorne, commensal, inhomogène, kraal, mordacité, balletomane, songe-creux et bien d'autres...

Officiellement, c'était interdit. Les gardes-fous multipliés lors de l'élaboration de la loi sur la libéralisation des mots, pour éviter justement ces atteintes à leur existence, attestaient de la volonté de l'Etat de se porter garant de l'intégrité de la langue nationale. Pourtant, les industriels, rapports de linguistes à l'appui, estimaient que la disparition des mots était déjà un phénomène naturel propre à l'évolution du langage, et qu'ils n'avaient pas à assumer les conséquences de la déliquescence normale de mots dont l'utilité avait disparu depuis bien longtemps. Un phénomène qui, estimaient-ils, grévait leurs coûts, nuisait à la qualité de leurs packs et fragilisait leurs comptes sans qu'aucune compensation financière ou subvension gouvernementale ne leur vienne en aide. A défaut, et face à une concurrence toujours plus redoutable, les entreprises étaient donc obligées de rationaliser et d'optimiser leurs packs pour rester compétitifs.

Cet état de fait eut le mérite d'ouvrir le débat sur signifiant et objet: Une chose dont on supprime le nom disparaissait-elle avec elle? Le monde réel pouvait-il pâtir d'un changement du monde signifié? Bref. Toucher aux mots influait-t-il sur la perception que nous avions du monde? Ou la raison et la connaissance suffisait-elle? Car si la plupart des mots menacés désignaient des termes vieillies dont la disparition n'aurait à priori pas d'incidence sur le fonctionnement du parler actuel, comme bamboche, gaton ou prétantaine; la dénomination de certaines plantes ou bactéries rares, aux noms compliquées, comme alcyonaire, echiurien ou sphfénodon, étaient également visés.

Les industriels proposèrent une multiplication de synonymes qui permettrait de simplifier et fluidifier le langage, qu'ils jugeaient peu fonctionnel et perclu de lourdeurs propre à l'immensité de son vocabulaire.

Pour ces industriels, il était temps de réformer le langage en profondeur, le rendre plus fluide, plus dynamique, moins dense, en supprimant les mots superflus. Il y avait trop de mots dans la langue, estimaient-ils, et cela nuisait à la compréhension réciproque des hommes et des femmes. Un langage allégé, donc plus efficace, serait mieux assimilé par les enfants ou les personnes en difficultés, et leur donnerait les moyens de s'exprimer de manière beaucoup plus simple et plus libre. Cette mutation permettrait également une meilleure compréhension des différentes couches de la population entre elles. Et l'adoption d'un langage aéré aurait également un impact inestimable dans le fonctionnement économique, en améliorant la transmission entre les différents secteurs d'activité. Enfin, un langage qui rassemblerait les Hommes.

Ce nouveau crédo des industriels et cette requête, malgré ce qu'elle avait de séduisante dans son utilité sociale, reçu une nette opposition de l'Etat, qui ne transigea pas sur ce point: On ne touche pas à un langage millénaire. Des aménagements furent cependant proposés: Les entreprises pouvaient enlever les mots non rentables de leurs Packs. Mais à la condition d'établir et de mettre à disposition des fichiers-réservoirs de ceux-ci, bien en évidence dans leurs offres au public. Une sorte d'archivage, dont les frais de fonctionnement les pénaliseraient dans leur développement, retorquaient les groupes commerciaux. La proposition de les vendre à l'Etat et de rendre tout simplement ces mots dans le domaine public échoua également. Officiellement à cause du désaccord sur le prix de vente. Mais en coulisse, surtout parce que cette remise en circulation de mots sans droits risquait de faire dangereuse jurisprudence, en laissant croire à une possible renationalisation...

Les négociations étaient difficiles. L'intransigeance de l'Etat sur l'intégrité de la langue était dénoncé comme une lourdeur et une ingérence, une entrave à la liberté d'entreprendre. Les entreprises accusaient le Gouvernement de les mettre en difficulté, dénonçaient l'archaïsme et la rigidité de son fonctionnement.

Faute d'accord sur le fond du problème, et devant la menace des entreprises -qui se disaient acculés- de supprimer de nombreux emplois ou de les délocaliser pour garder leur compétivité; la recherche d'un compromis était indispensable. L'exploration d'une piste nouvelle, sous l'impulsion des industriels, ramena les négociateurs sur la table à de meilleures dispositions : S'ils ne pouvaient appuyer leur croissance sur l'optimisation et la rationalisation de leurs Packs, ces groupes demandaient alors en compensation un "élargissement" de leurs domaines d'activité. Cet élargissement concernait bien entendu un élément central du langage qui leur avaient longtemps échappé: le verbe. Epargné lors de l'élaboration de la grande loi de la libéralisation des mots pour garantir à tous la disposition libre et sans restrictions des mots générateurs d'action; mesure qui avait d'ailleurs fait partie des nombreuses concessions et modification au texte initial qui avait permis l'acceptation du texte-compromis par les parlementaires, les verbes n'en étaient pas moins convoités, et les pressions exercées par les agents économiques pour les libéraliser avaient toutes buté sur l'intransigeances des chefs des Gouvernements successifs. A leur grande colère, car la somme des verbes représentait un champs du langage important, de l'ordre du cinquième, et un terrain encore vierge dont l'importance n'échappait à personne. Des verbes comme aimer, faire, écouter, parler, dire, embrasser ou effleurer représentaient potentiellement un chiffre d'affaire de plusieurs milliards. Ils étaient devenus des objectifs prioritaires, à la valeur inestimable, aux yeux des nombreux investisseurs qui tablaient sur leur possible exploitation pour revigorer leur activité.

Un accord de principe leur fut concédé par l'Etat. Une concession durement négociée. Pour sauver l'intégrité de la langue nationale.

La présentation à l'Assemblée, quelques mois plus tard, de l'avant-projet de loi sur l'accord de licences sur les verbes fit des vagues. L'un des chefs de l'opposition monta même au créneau et dénonça une énième concession au capital dans son élocution devant les députés:

"Le verbe est le vecteur de l'action humaine. C'est la poignée d'une porte qui nous ouvre à la liberté d'agir, à la nécéssité de nous adapter, dans un monde changeant et imprévisible. Si l'on taxe ce qui permet à l'homme d'avancer, de penser, de faire, nous nous condamnons à l'immobilisme. La taxe des mots était d'ailleurs, à mon sens, une grande erreur. Mais nous en prenons acte. Cette loi a permis de développer une activité commerciale importante et la création de milliers d'emplois. Elle a permis des rentrées budgetaires inespérées pour financer certains grands projets, notamment d'ordres sociaux, et le soutien de notre économie qui, comme vous le savez, souffraient de grande difficultées.

On nous propose aujourd'hui une nouvelle loi qui autoriserait le capital à acheter les verbes. En fait, une mouture plus élargie de la grande loi sur la libéralisation des mots. Pour quelle utilité? Dans quel but? Avons nous fait le bilan des avantages que nous avons retiré de vendre nos mots? Devons nous agir dans l'urgence, pour prévenir une hypothétique crise du secteur, alors que l'enjeu est capital et d'une importance philosophique primordiale?

Parce que la question se pose: n'avons-nous pas été trop loin dans le marchandisage ? N'avons nous pas fait l'erreur de trop dans notre course effrénée à la marchandisation? Nos nuages seront-il bientôt soumis à la vente comme du bétail? Nous promet-on, demain, de ne jamais taxer l'amour que l'on porte à une personne, ou que regarder le ciel ne nous sera pas interdit, sous peine de contravention, parce qu'il serait propriété privée? Devrons nous un jour payer pour se chauffer au soleil, parce qu'un conglomérat l'aurait acheté?

Avant d'élargir encore plus ces privatisations, il nous faut prendre le temps de réfléchir à ce que nous a apporté concrêtement la libéralisation de nos mots, au delà de l'aspect matériel et financier? Qu'a-t-il apporté à nos idées? Comment a évolué notre société depuis? Quel bilan pouvons nous faire de l'évolution culturelle, scientifique, mais aussi sociale, de notre pays? Nous demander, avec tous le poids, le sérieux et la douleur que requiert cette question; nous le demander pour nous, mais surtout pour nos enfants: Que voulons-nous pour le futur, leur futur? Faillite philosophique pour les uns, réussite économique pour d'autres, l'industrialisation de notre langage divise les avis, les intérêts. Mais je pose la question: Une réussite peut-elle être appelée ainsi lorsqu'elle écrase nos autres réussites, qu'étaient, entre autres, notre foi en la liberté de parole, notre solidarité, notre capacité de création?

Sans les mots, nous avions fermés à jamais les fenêtres. Aujourd'hui, on nous demande d'enlever la poignée d'une maison qui nous appartient, et à laquelle on n'aura plus accès!"

Défendant son projet, le chef du Gouvernement fit face à ces accusations. Il répondit devant l'Assemblée au député qui l'interpella:

"Remettre en cause le système des Licences, c'est comme remettre en cause la téléphonie, sous prétexte que les communications sont payantes et qu'elles constituent donc un frein à la fluidité des relations humaines. C'est comme remettre en cause l'Internet ou que sais-je, l'industrie automobile, parce que les voitures font des trajets que l'on aurait tout aussi bien pu faire, dans l'absolu, à pied! Se plaint-t-on de l'existence des commerces, des supermarchés, parce qu'ils proposent à la vente des pommes, des haricots ou de l'eau, que l'on trouve pourtant dans la nature? Reproche-t-on aux entreprises de faire payer leurs services parce que cela nuit forcément au bonheur humain, de faire payer les choses? ça n'a tout bonnement pas de sens. Cela est même dangereux, parce que cette remise en cause du progrès, qui améliore la vie quotidienne de tous nos concitoyens; la négation de cette réalité ne peut nous amener qu'à un recul civilisationnel inacceptable. Alors non, Monsieur le député. Vous ne pouvez avoir de positions si rétrogrades. Et si c'est le cas, elles ne sont pas à votre honneur.

Entendons nous bien: les Groupes gestionnaires de Licences proposent un service, et je dirais même, un service d'intérêt et d'utilité public: donner aux citoyens les moyens de mieux s'exprimer, et surtout -et c'est sûrement le plus important- d'être mieux entendus, écoutés. Je le dis devant vous: L'action de l'industrie lexicale a permis la libération de la parole et de l'écrit. La communication est beaucoup plus fluide, sincère, parce que les mots ne sont plus calculés, parce que les mots ne sont plus superflus, sans importance, comme cela a pu être le cas par le passé. Ils sont pesés, autant à l'écrit qu'à l'oral. La privatisation du langage, qui a permis sa remise à niveau et son repositionnement dans le champs de nos valeurs, a révolutionné notre manière d'intéragir, de parler, d'écrire. Parce que ce que nous disons signifie enfin quelque chose.

Or, donner un poids à la parole n'est pas un service anodin. Tout ce travail de mise en valeur a un coût, et c'est normal. Où est-t-il dit que la transformation, le conditionnement et l'acheminement de produits bruts en produits finis n'ont pas un coût pour les industries?

La libéralisation des verbes constitue la suite logique de ce grand mouvement de mise en valeur de notre patrimoine. Vous demandez un bilan: L'activité économique et les protections sociales sont pérenisées. La science, l'art, dont vous soulignez à juste titre l'importance, sont plus soutenus que jamais, grâce aux revenus générés par les mots et les idées. Nous estimons sans complexe, avec tous les membres de mon Gouvernement, que puissance économique et puissance culturelle sont intimement liées. Car qui soutiendrait les idées si nous avions le même niveau de vie que bon nombre de pays du tiers monde? Vous parlez d'urgence. Il y a urgence en effet. Notre pays concède un retard de plus en plus criant face à nos concurrents internationaux, et nous devons donner à nos entreprises les moyens de rester dans la compétition. Nous devons voter cette loi car il s'agit d'une nécessité nationale, dont dépend l'avenir de notre pays en tant que puissance mondiale."

 

 

 

Malgré la détermination du Gouvernement, ce nouveau projet de loi reçu un accueil mitigé. Il faut dire que les contrecoups et les effets controversés de la précédente loi, votée quelques temps auparavant et qui avait autorisé la libéralisation des idées, n'avaient pas encouragé cette nouvelle concession...

Car les idées furent également soumis aux droits d'auteurs. Idées, convictions, axiomes, thèses. Tout ce qui relevait de la pensée humaine avait été privatisé. Il devint alors interdit de citer, d'échanger une idée ou un point de vue protégée par un droit d'utilisation. Il était également reconnu que la formulation d'une idée était une création originale, un travail à part entière, cette loi était donc un gage de reconnaissance de la fonction de penser et devait permettre une plus grande protection des artistes et des esprits brillants, en leur assurant une rétribution financière à la mesure de l'impact de leurs pensée sur la société.

Elle entérinait surtout le fait qu'une idée, dont les conséquences pouvaient se mesurer de manière quantifiée dans le réel, ne pouvait être considéré comme un bien sans valeur. C'était donc une grande avancée culturelle.

 

 

Choix des mots, des idées, des verbes, des packs, des licences. Droits d'auteurs. Droits d'utilisations. Propriété intellectuelle. De moins en moins de personnes étaient de toute façon confrontés à ces choix corneliens...

Il y eut bientôt une grande majorité silencieuse. Une catégorie qui ne pouvait ou ne voulaient s'exprimer, faute d'argent. Il leur était interdit de parler, sous peine de poursuites. Ils ne parlaient pas, n'avaient aucun pouvoir donc de revendiquer leur situation. Comme ils ne parlaient pas ou n'écrivaient pas, on les oubliait très vite. Et mis à part quelques associations qui se sentaient concerné par cette détresse, peu en faisait cas.

L'Etat y travaillait pourtant. Un projet de loi prévoyait un VMI (Vocabulaire Minimum d'Insertion) pour ceux qui n'avait pas les moyens de s'offrir des mots. Mais certaines organisations humanitaires, des psychologues et des sociologues, estimaient ces mesures dérisoires devant la gravité du problème. Ils tiraient la sonnette d'alarme et faisaient part de leur grande inquiétude sur l'évolution de la société. La situation, estimaient-ils, était grave: les libertés individuelles avaient reculé de manière effarante, l'équilibre social du pays menaçait de rompre. Sous couvert de sa valorisation, la liberté de parole avait été totalement anéantie. De nombreuses personnes semblaient souffrir d'une sorte d'anarthrie sociale. Les inégalités face à l'accès à l'expression avait plombé le pluralisme démocratique puisque désormais, seuls les citoyens les plus riches pouvaient s'exprimer et influer sur les politiques gouvernementales.

Ces mêmes associations mettaient en garde l'opinion publique et le Gouvernement: Le vérouillage de l'expression était dangereux, car les aspirations, les envies, les doutes, les sentiments, bref: la parole intérieure, ne disparaissait jamais. Ce que l'on exprimait pas pleinement par les mots s'évacuait dans la frustration : art, dépression, violence physique. La multiplication toujours plus exponentielle des épisodes de violences, des agressions et des incivilités dans notre pays n'était, selon eux, que le résultat tragique de cette politique de marchandisation du troisième besoin primaire de l'espèce humaine: communiquer à l'autre sa singularité.

Il est vrai, sans souscrire à ce catastrophisme forcené, que les grandes lois sur les mots avaient changé le pays. Le revirement des valeurs que dégageaient les mots et le changement de finalité du langage avaient fortement perturbé la société, fragilisé encore plus les populations à risque.

On disait désormais que les mots ne faisaient pas le bonheur, que l'on pouvait très bien vivre sans, qu'il y avait autre chose dans la vie, pour faire ressortir la qualité d'une personne. Les mots ciel, jaune ou bleu étaient comme des voitures de luxe que l'on regardait passer sans pouvoir les utiliser. Ces mots ne signifiaient plus ce qu'ils signifiaient. Ils véhiculaient un sentiment d'appartenance à une catégorie sociale. Ils véhiculaient un mépris envers ceux qui ne pouvaient les utiliser.

Etait-ce pourtant une raison suffisante pour expliquer les regains de tensions dans certains quartiers, dont la population était victimes des agressions nihilistes de certaines personnes, des jeunes notamment? Etait-ce une raison pour expliquer le choix des armes fait par certaines organisations en but à notre mode de vie?

La société devenait de plus en plus violente, c'était vrai. Mais nos forces de l'ordre et nos services de sécurité, toujours aussi impeccables, s'occupaient de ces voyous qui exaspéraient le pays: S'ils voulaient s'exprimer, ils n'avaient qu'à travailler, comme tous le monde. Car tout était à leur portée.

 

Voilà. c'était un moment d'instantanné de mon monde. J'espère que les générations après moi le liront et y trouveront une retranscription fidèle de ce que nous vivons. Je dois dire que je suis heureux de ce que j'ai écrit. Pour une fois, je n'ai pas eu à choisir mes mots. Je n'ai pas eu à résister avant d'en utiliser certains.

J'ai dû emprunter à la Banque pour acheter le Pack qui me permet d'écrire ce texte sans tomber dans l'illégalité. Mais ça en vaut la peine. Car curieusement, aucuns mots ne peuvent décrire cette sensation de liberté qui m'assaille, cette sensation de marcher sur l'eau, dans le ciel... Beaucoup donneraient beaucoup pour être à ma

place. Ecrire ce que l'on a vraiment sur le coeur, sur le monde, sur la vie, est un plaisir que l'on doit faire au moins une fois dans sa vie pour comprendre ce que c'est. Comprendre la valeur que peuvent secréter les mots. Les verbes. Les idées.

On parle d'inégalité. Mais les mots, c'est un pouvoir. Les connaître et les maîtriser, c'est exercer un pouvoir sur les autres. Donner des mots à quelqu'un, c'est comme donner un couteau. Qui peut savoir si celui qui le prendra en usera comme d'un outils, ou d'une arme? Vous imaginez notre monde si chacun pouvait disposer des mots comme il le voulait? Vous imaginez l'anarchie? Entre ceux qui les utiliseraient mal, ceux qui en feraient usage pour propager des idées dangereuses? Quelle médiocrité nous attendrait si on laissait à tous ce pouvoir.

Vous direz peut-être que c'est mal. Je ne sais pas comment nous jugerons les générations futures, mais pour ma part, tant que l'on peut enlever du pouvoir à des êtres qui prennent les mots pour armes, ou qui en usent avec indigence, cela me convient.

Si cette lettre arrive aux générations futures, sachez que nous n'avons jamais autant magnifié les mots qu'à notre époque.

 

 

 

« L'industrie des relations publiques produit, au sens propre du terme, du consentement, de l'acceptation, de la soumission. Elle contrôle les idées, les pensées, les esprits. Par rapport au totalitarisme, c'est un grand progrès : il est beaucoup plus agréable de subir une publicité que de se retrouver dans une salle de torture. »

Noam Chomsky. 2007

à Majda Nouri et Khalid Benslimane.

 

 

 

05/01/2010

Chez le boulanger

Un jour que j'achetais mes deux baguettes habituelles chez mon boulanger, je l'ai senti un peu triste, mal à l'aise. Ça arrive sûrement à tous le monde, mais le problème, c'est qu'il riait et plaisantait dix secondes plus tôt avec la cliente qui était avant moi. Et qu'il s'était tout d'un coup troublé lorsqu'il m'avait vu. Par ailleurs, son regard était fuyant. D'habitude, ne plantait-il pas son regard dans le mien en me disant gaillardement: « Comment s'est passé le travail aujourd'hui, Monsieur Mohamed? Votre patron vous paie-t-il toujours à faire des mots croisés?! » Et je lui répondais en plaisantant gaiement.

Mais là, rien de ce qui se passait d'habitude ne survenait. Alors j'osais la question, timide:

-ça ne va pas Monsieur Pierre?

-Si, si, ça va, ça va... me dit-il d'un air absent.

-Vous êtes sur? Vous êtes si vivant d'habitude...

Son regard ne voulait pas rencontrer le mien, par gêne. Nous restâmes un peu ainsi, moi n'osant pas encore lui demander mes deux baguettes, lui gardant pour lui son trouble. Puis, s'assurant que d'autres clients ne venaient pas, il me dit, d'une voix gênée:

-J'aimerais vous parler, Monsieur Mohamed...

-Ah? Que se passe-t-il donc?

-Voilà... C'est vrai, je vous connais depuis tout petit, vous avez toujours acheté votre pain ici. Parfois, c'était chez le boulanger à coté, mais j'ai fermé les yeux parce que bon, c'était lors de mes jours de fermeture.

-Oui, c'est vrai...

-Mais ça m'a fait poser des questions... En fait, ne venez-vous pas chez moi parce que je suis le plus près de chez vous? Ne venez vous pas chez moi, à la base, par facilité, parce qu'aller dans ma boutique vous fatigue moins que d'aller chez les autres?

-Et bien... Heu... Oui, en sorte... Je vais à votre boulangerie pour ces raisons, et aussi parce que  votre pain est relativement bon, que vous êtes gentil... Et que de ce fait, je ne trouve pas l'utilité d'aller voir ailleurs.

Il soupira. Comme il ne parlait plus, je lui demandais encore, inquiet:

-Que se passe-t-il Monsieur Pierre?

-Et bien voilà... Je ne veux pas bâtir une relation commerciale sur une base aussi  instable...

-Pardon?...

-Pour pérenniser mon commerce, il me faut une base stable, une sécurité. Je ne suis pas sûr du futur... Trop de paramètres économiques peuvent évoluer avec le temps... Les prix de la farine, des levures, des huiles qui s'envolent... le changement des habitudes alimentaires... Il se passera sûrement des changements et je dois les gérer. J'aimerais détenir des certitudes pour l'avenir de mon commerce... Et vous ne faite pas partie de ces facteurs de certitude...

-Comment ça?

-Vos motivation pour venir dans ma boulangerie ne me paraissent pas assez forte pour que je puisse un jour vous garder en tant que client régulier...

-Mais... Je... Qu'est-ce que ça veut dire?...

Il ne me répondit pas tout de suite... Il baissa la tête, gêné. Puis il murmura finalement :

-Je ne veux pas m'engager, Monsieur Mohamed...

Je restai un moment interloqué. Il continua.

-Si un jour, je vous voyais plus dans ma boulangerie, si je vous voyais un jour dans celle du voisin ou d'un autre, ça me ferait trop mal...

-Mais... Mais ce n'est pas le cas actuellement... Je vais tous le temps chez vous parce que... Et bien c'est naturel pour moi... Je ne me pose pas de questions... Je vais chez vous naturellement... Les autres boulangeries font du bon pain, des bons croissants mais bon, comme elles sont un tout petit peu plus loin de chez moi, ben je ne viens pas chez elles aussi naturellement que chez vous. Je ne vois pas en quoi ça peut gêner notre relation commerciale!

-Désolé, Mr Mohamed...

Je restais encore abasourdi. J'essayais de comprendre mais il n'y avait rien à comprendre... Un pincement dans le cœur... Souffler, sans se convaincre soi-même:

-Je pourrais vous acheter des pains complets à la place des baguettes, je pourrais varier mes achats, et...

-Ne rendez pas les choses plus difficiles, Mr Mohamed...

-Bon...

-Partez s'il vous plait, me dit mon boulanger, retenant ses larmes.

Je quittais la boulangerie, l'air un peu hagard... Je ne comprenais toujours pas ce qui m'arrivait. J'avais toujours connu ce boulanger. Il faisait partie de mon paysage habituel... Pourquoi avait-il eu ces pensées? Lui avait-on enseigné une nouvelle méthode marketing dans un séminaire à la con? Pourquoi faisait il tout ça malgré lui et malgré moi?

Il me fallait désormais tout reconstruire... Trouver un boulanger qui fasse des pains aussi potable, qui ne soit pas trop loin de chez moi. Trouver un connard de boulanger qui ne ferme pas le jeudi ou le lundi comme tant d'autre... Mais pourrais-je établir une relation aussi normale avec ce nouveau boulanger, si je sais qu'un jour il pourrait me bannir de sa clientèle de cette façon?...

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 26 avril 2007 à 13h09

25/12/2009

à l'envers, et inversement

Ils seraient sur ce banc. Ils se regarderaient tendrement en se tenant dans leurs bras. Puis elle lui susurrerait, doucement :

-Je te déteste...

-Oh, comme c'est méchant... s'attendrirait-t-il. Moi aussi, je te déteste...

Ils se tireraient langoureusement les cheveux. Elle lui gifloterait même le visage. Il dirait encore, des lumières d'émotion dans les yeux :

-Tu sais, la première fois que je t'ai vu, je savais que je te détesterais dès le premier jour... T'avais tellement une sale gueule... Et puis la couleur de tes cheveux... J'ai cru que tu t'étais greffé un chien roux sur le crâne...

Elle lui mettrait doucement une gifle, émue, puis elle dirait :

-Moi aussi, j'ai tout de suite détesté ta tête de plouc et ton haleine d'otarie qui vient de manger un quintal de sardines. Dès le premier regard, je me suis dit : celui-là, ma cocotte, tu vas le détester bien comme il faut !

Il lui mettrait avec tendresse une claque bien placée.

 

Un peu plus loin, dans un magasin d'électroménager, des télévisions débiteraient des publicités. Une femme, à la mine resplendissante : « Moi, pour être en forme, je ne mange pas le yaourt Gerbace. En effet, ce yaourt riche en moisissure de pain et en grumeaux de fruits pourris trouble la bonne marche de mon estomac et me donne envie d'aller aux toilettes toutes les 30 secondes... » Elle dirait ensuite, d'un air complice : « Alors si vous voulez avoir une bonne mine comme moi, ne mangez pas gerbace. Gerbace ? Je m'en passe. »

Une autre pub, avec une voix :

« L'eau de source Blondiel... Baignant depuis 3 millénaires dans un marais puant des Carpates, riche en azote et en nitrates, cette eau de source a toutes les caractéristiques pour faire de votre table un enfer. Blondiel. Déclarée source de désagréments pour votre corps. »

Il y aurait encore des pub de Mc Domalge « Notre enseigne, soucieux du développement des gastros auprès des populations, sélectionne ses quartiers de viandes dans ses meilleurs stocks de l'été 1995 et... », de Ginette « Grâces à ses six lames rouillés et plongés dans des bassines de bactéries pendant 3 jours, obtenez un rasage... »

 

Puis, en promenant le regard sur la ville, on tomberait sur une grande affiche publicitaire :

« Les matelas Domedol.

Spécialement conçu par nos spécialistes pour vous faire passer les pires nuits de votre vie, les matelas Domedol possèdent une technologie de pointe avec 3 innovations :

-Un ressort tordu qui viendrait se loger spécialement au niveau de votre derrière.

-Un élevage d'acariens affamés pendant 2 semaines par nos biologistes experts, répartis dans les couches inférieures et extérieures du matelas pour votre plus grand inconfort.

-Un réveil intégré électronique greffé sous le tissu, qui sonne toutes les 20 minutes pendant la nuit pour vous assurer un sommeil détestable. »

« Les matelas Domedol ? Plutôt dormir sur le sol. »

 

Dans les agences de Voyages, il y aurait des affiches : « Afghanistan ? On n'en revient quand ? » « Colombie. Une autre manière de voyager. » ; « Découvrez les plus belles stations balnéaires de Sibérie »

Et puis tout à coup, en pleine rue, une dispute éclaterait entre un couple :

-Espèce de connard ! Oser me faire ça ! Je t'aime !

-Moi aussi je t'aime espèce de salope ! Tu m'as pris mon appart. Tu m'as trompé avec ce connard de Jean alors que je croyais comme un con que j'étais le seul homme que tu détestais !

-Vas te faire foutre ! Tu crois que je ne t'ai pas vu en train de faire la haine avec Marie l'autre fois ! Et toutes les pétasses que t'as détesté, connard ! Je t'aime !

 

Il y aurait des poissons dans le ciel, les gens boiraient du feux, fumeraient de l'eau, se bousculeraient dans le métro en disant : « Vite, je suis déjà en avance de 45 minutes, faut pas que je prenne une avance de moins d'une demi heure ! »

Aux feux rouges, des automobilistes klaxonneraient : « Eh connard ! Pourquoi tu pars si vite ?! Y'a des gens qui ont tous leur temps ! On n'a pas que ça à faire d'aller vite ! »

 

En regardant tout cela devant mon miroir, je me dis que ma vie serait sûrement beaucoup plus simple et compréhensible si je pouvais rentrer dans le reflet...