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28/10/2015

Inventaire

 


 

En arrière.JPG(c)

1

Les jours de grand vent, comme c'est le cas aujourd'hui, me font toujours penser au roman de Tahar Ben Jelloun, « Jour de silence à Tanger ».

Cloîtré chez lui à cause de ce vent violent qui ravive sa maladie pulmonaire, un vieillard, que l'on devine être le père de l'auteur, se remémore sa vie, tire des analyses désabusées, se laisse manger par une mélancolie amère.

De la même manière, même si ma vie a à peine débuté, remarcher ici, après trois années d'absence, entraîne mon esprit dans une profonde régression. Une mélancolie abrasive, acide, de celle qui me donne envie de pleurer.

Je retiens des larmes qui me viennent de rien. D'un paquet de pipas soulevé par le vent. D'un vieillard portant un sac. De jeunes écolières en uniforme rentrant en groupe.

À chaque pas sur l'avenue Pasadena, ma mémoire fait l'inventaire des sensations vécues. Des odeurs oubliées. Cette senteur particulière d'une ville en éternelle construction. Le ciment effrité. Le brûlé des terrains vagues, l'aléatoire équilibre des rues inachevés. Je reprends mes marques, je les perds, je mesure le chemin parcouru. Par la ville. Par moi. Par les gens. Tout cela me rappelle qu'il y a bien longtemps, j'avais été un garçon neuf, griffé par des sensations brutes auxquelles je n'avais pas été préparé.

Immanquablement, je repense à mon père qui nous emmenait tous les cinq à la plage. C'était assez loin. Nous grimpions quelques collines puis, en haut de la dernière, celle du Charf, le Détroit de Gibraltar, puissant, bleu, emplissait soudain nos yeux. Et nous dévalions, heureux, enflés par la fraîcheur de ce vent nouveau qui nous avait attendu en haut et qui nous serrait maintenant dans ses bras glacés.

Le chemin de fer longeait la plage municipale. Par intermittence, une sirène puissante avertissait la foule des baigneurs qui arrêtait alors sa course vers le sable. Des gens traversaient encore, d'autres s'immobilisaient. Des enfants dansaient sur les rails, bravant le train qui arrivait au ralenti ; doucement ; puissamment, comme un événement tragiquement irréversible. Puis les enfants s'écartaient au dernier moment dans un rire...

 

Tanger devient une mégapole vorace et impersonnelle. Des quartiers entiers se créent, alignant des immeubles standards et monotones. Des populations nouvelles et sans cesse plus nombreuses viennent tenter leur chance. Mais qui suis-je pour juger ?

Un jour de 1990, mon père acheta un lopin de terre ici. Il y fit construire une maison à l'époque où, boycottée par la monarchie, la ville croupissait dans une médiocrité poussiéreuse. Le lustre des monuments de sa période faste prenait l'humidité et la pisse des ivrognes. Des immeubles inachevés, qui servaient au blanchiment du trafic de drogue, poussaient comme des champignons.

Aujourd'hui, à l'heure du boom économique que connaît la ville depuis une quinzaine d'année, la maison de mon père est toujours là, dans ce quartier autrefois périphérique devenu presque central. Profitant d'une retraite bien méritée, je le vois monter des outils vers l'atelier qu'il s'est aménagé dans une pièce du toit. Cette vision m'attriste malgré moi. Je n'ai pas d'enfants pour faire diversion alors je suis maintenant à un age où je ne verrais que des choses descendre. Où je verrais mes parents descendre. J'aimerais le serrer fort dans mes bras. Mais il n'aimerait pas. Il me montre juste, avec fierté, l'étage au quatrième.

« Alors ? Qu'est-ce que t'en pense ?... »

-C'est vraiment joli... T'as vraiment bien travaillé...

-J'ai repeins le plafond... C'était noir d'humidité. Et les meubles assortis, je les ai tous pris à Casabarrata... Dommage que ta femme n'ai pu venir... J'ai aménagé cet étage pour votre venue...

Mon père a construit cette maison pour ses enfants, quand viendra le temps où ils seront mariés et auront une famille. Il l'a construit en pensant à chacun de nous, pour chaque nouvel étage élevé. Pour ce rêve, il a sacrifié ses articulations. Il a laissé un doigt et de nombreuses cicatrices dans cette coudeuse de barres de fer.

Je reste là. Contemplant le travail délicat du temps. J'observe cette chambre silencieuse. Je regarde le rêve de mon père, éclairé par la lumière calme. Je ne dis rien.

 

2

-Bonjour, est-ce que Pierre est là ?

-Monsieur Hamelin ?... C'est de la part de qui, s'il vous plait ?

-Heu... Un ami... Mohamed Saïd...

-Mohamed Saïd ?... Je vais voir s'il peut vous recevoir.

Je suis un peu déstabilisé... L'homme de l'accueil prend son téléphone. Pendant ce temps, je scrute les livres posés sur leur rayonnage, pour masquer ce court instant de gêne. Ils sont élégamment mis en valeur. La librairie est propre. Elle a pris un cachet que je ne lui ai pas connu auparavant.

L'homme de l'accueil me montre soudain le fond de la boutique :

-Ah, ben le voilà justement qui descend.

J'aperçois en effet Pierre descendre d'un escalier, dans un costume bleu élégant. Je me dirige vers lui pour le saluer. Il me voit. Je vois défiler dans son regard les possibilités de visages qu'il aurait connu et qui pourraient correspondre au mien. Quand il tient la bonne combinaison, ses yeux s'éclaire d'étonnement, de cette surprise de voir qu'une personne, presque effacé de ses souvenirs personnels, existe encore.

-Ah, ben comment vas-tu ?

-Et ben bien et toi ?.. Tu m'as remis ?...

-Bien sûr ! Ben alors ? Ça fait longtemps que t'es pas venu ? Qu'est-ce que tu deviens ?

-Ben rien de spécial... Je vis à Lyon, enfin dans les environs de Lyon...

-Et tu fais quoi à là-bas ?

-Je suis devenu chauffeur de bus...

-Ah ben c'est bien. Et ça va, tout se passe bien ?

-Ben ça va. Et toi alors ? Quoi de neuf ?

-Ben écoutes, toujours là, comme tu vois...

Le reste de la conversation est plus pénible à venir. En fait, elle ne vient pas du tout. D'habitude, Pierre enchaîne toujours avec des anecdotes sur ses amis artistes. Sur les tracasseries et le néocolonialisme du personnel des Consulats européens, qui le révoltent. Il me donne à chaque fois la température culturelle de la ville, et c'est bien pour ça qu'après ma famille, ma première visite, lorsque j'arrive à Tanger, est toujours pour lui.

J'ai connu Pierre à mon arrivée ici, en 2005. Il collaborait lui aussi aux Nouvelles du Nord et travaillait déjà à la mythique librairie des Colonnes, haut lieu littéraire de la ville. Il était à l'accueil. La trentaine, souriant, sociable, chaleureux, et en même temps désabusé ; il se dégageait de lui un fatalisme serein sur la nature humaine, un dandysme discret.

La librairie des Colonnes est traditionnellement l'oasis où les écrivains et les artistes de passage font une halte. Par la force des choses, Pierre est devenu le point de connexion de toute cette faune artistique et intellectuelle Tangéroise. Pourtant, je me disais que Tanger devait bien lui peser, malgré son amour sincère pour la ville, car je trouvais Pierre chaque année plus désabusé, fatigué, et plus érodé encore.

Aujourd'hui, l'érosion a laissé place à un paysage presque définitif. Le sommet d'une montagne devant lequel je m'interroge sur la face à prendre, sans avoir ramené, les pensant inutiles, cordes et pics.

Interrompant ce début de malaise, la clochette de la porte d'entrée tinte. Une jeune femme entre à la librairie et trouvant Pierre, le salue chaleureusement. Celui-ci me présente rapidement puis ils se mettent à discuter d'un projet de traduction d'un livre qui semble bien avancer. Rendu à ma condition périphérique, je me remet à observer les romans sur leur présentoir pour ne pas les déranger. Pierre, monopolisé par la conversation de la femme, ne tente même plus, après quelques tentatives louables, de m'y incorporer.

Je dis finalement :

-Bon, et bien je vais te laisser...

-ça y est ? Tu y vas ?

-Oui... Je viens d'arriver... Faut que j'aille voir de la famille...

-Ben... Ok... Faudrait qu'on se prenne un café à l'occasion...

-Oui, pourquoi pas...

Je retrouve l'animation du Boulevard Pasteur et son bruit. Le brouhaha des paroles et des klaxons. En descendant vers le cinéma Roxy, je ne peux m'empêcher un sentiment amer. Un vide intérieur, ce vide, sentiment familier que je n'avais plus ressenti depuis des années.

Même si je veux en minimiser l'importance, cet écueil m'ébranle. Je me sens redevenir extérieur, accessoire, lointain. Même les murs me montrent désormais leur coté neutre. La connaissance relative et le foisonnement intérieur et complice que j'avais de la ville s'est mué en un sentiment poli de gêne.

Pendant ma marche, mon premier réflexe est bien sûr de penser que Pierre a changé, qu'il a pris la grosse tête, qu'il ne reconnaît plus ses amis... Je me laisse porter par cette pente confortable qui a le mérite d'évacuer ma rancoeur. Mais je sais au fond de moi qu'il ne pouvait en être autrement. C'est moi qui a oublié Tanger. C'est moi qui a oublié Pierre.

Pour ainsi dire, pendant ces cinq années, le Maroc me manquait comme il manque un tableau dans une pièce. Peu. Découvrant une normalité, une stabilité émotionnelle que je n'avais jamais connu auparavant, j'étais tombé sous le charme d'une vie standard inespéré : un travail, une femme aimante, une voiture, un jardin, un chat. Éternel instable, je n'avais jamais espéré si haut.

Pendant ces cinq années, Pierre avait vécu autre chose. Quelque chose qui ressemblait à la vie d'un d'un dauphin dans un bocal. L'enthousiasme à chaque fois bridé de refaire de cette ville un haut lieu de liberté personnelle et artistique. De refaire de la librairie des Colonnes, où les plus grands écrivains de passage venaient squatter et prendre leur avances, le monument littéraire qu'elle a toujours été. Se heurter à l'inertie lente de sa décadence. Émerger, descendre... Faire avec les moyens du bord. Tenir. Et puis un jour, voir débarquer dans cette même librairie l'homme d'affaire Pierre Bergé, l'éternel compagnon d'Yves saint Laurent. Discuter avec lui. Puis voir que le millionnaire décide de racheter la boutique, à la seule condition que Pierre en soit le Directeur.

Tanger valait bien tous ces sacrifices. Pierre les avait fait. Pas moi.

 

3

J'ai négligemment attrapé dans mon poing le cendrier en verre posé sur la table. Mais il a simplement dit :

-Excuse moi, je ne veux pas vous déranger... je veux juste parler cinq minutes avec elle... Et après je vous laisse...

« C'est pas le moment... je te rappelle... » a-t-elle dit.

-On parle juste cinq minutes... Après je te laisse, tu fais ce que tu veux...

Elle a pris un air désolé. D'évidence, pour une première rencontre, la situation était gênante.

Lui était toujours là, debout devant elle. Petit, chauve, trapu. Son visage était agréable et il portait une chemise propre qui, dans mon souvenir, était bleue.

Son insistance et le fait, sans doute, que la persistance de cet état de malaise n'aurait fait qu'alimenter un appel d'air à un éventuel scandale, je dis finalement :

-Vas-y, règles tes affaires, y a pas de soucis... S'il y a un problème, je suis là.

Elle semblait hésiter, par gêne pour moi. Puis elle s'y résolu, après m'être assuré auprès d'elle qu'il n'y avait pas de danger.

Ils sont partis vers la porte du café par lequel nous étions entrés il y a à peine un quart d'heure. Cette porte par lequel, sans doute, cet homme allait sortir de la vie de cette femme.

Pour ma part, c'est par cette même porte que je suis entré dans le monde tourbillonnant, dérangeant, et foisonnant de Majda.

 

Après coup, j'aurais voulu faire comme si j'avais été son ami intime. Une personne importante pour elle. Mais ce n'est pas le cas.

Je fus bien sûr, pendant quelques semaines, quelques mois, un ami sincère à qui elle confiait tout. Une sorte de confident aussi asexué que je pouvais paraître, baignant dans la boue de nos traumatismes communs. Mais lorsque je suis parti de Tanger, chacun a vécu son existence. Elle a rencontré l'homme de sa vie, s'est marié. Et bientôt, nos interactions, de plus en plus rares, ne se limitaient plus qu'à quelques likes sur nos rares statuts facebook.

Je pensais que ça suffisait. Cette indifférence bienveillante. La satisfaction de savoir qu'un ami est présent quelque part dans ce monde, qu'il respire, et que sa situation actuelle ne nécessite pas plus d'ingérence et de consommation de notre temps que nécessaire...

Je n'ai pas voulu croire à sa mort. Je pensais au début que c'était une sorte de blague douteuse, malsaine, comme je pouvais l'imaginer en faire. Un jour, elle m'a dit : « Tu sais Mohamed, ce n'est pas un rôle... Je suis réellement folle... » Les gens qui ne la connaissaient pas assez commençaient sincèrement à écrire des condoléances. J'ai souri. J'ai encore tenu. J'ai attendu de la voir apparaître... Et puis les témoignages de tristesse se sont accumulés. J'ai douté...

Assis sur la chaise de ce café, je joue avec le couvercle métallique de ma bouteille. Je fais des gestes automatiques, traversés par les signaux stimulants que cette vie m'offre encore. J'attends. J'attends encore, peut-être en vain, que Majda finisse de discuter avec cet inconnu.

 

Tanger, Tétouan, Lyon, du 15 juin au 28 octobre 2015, 12h30  

01/12/2011

à la rencontre du Roi

(c)

http://www.moteur.ma/media/photos/cat_voiture/moteur-ma_66338_mercedes-benz-207.jpg



 

 à Leblase.

 


 

Il est 4h04. Je commence cette note après avoir retrouvé le cyber qui ouvre 24h/24, que j'avais repéré auparavant au cours de mes errances nocturnes dans les rues d'El Hoceima. J'ai dormi un peu, au bord de la mer, sur un tapis à même le sol, et à la belle étoile, avec dix autres vieillards qui avaient eu la prévoyance de ramener ce même tapis, des coussins, et des couvertures. Dormi? Une vingtaine de draris du village autour de nous, animant à coup de vannes, de fous rires, de discussions à bâtons rompus, ce petit bout de plage où nous avons échoué. Echoué... C'est bien le terme. On m'avait prévenu, et j'ai quand même voulu faire partie du voyage. J'ai avalé une tonne de poussière, vibré pendant près de quatre heures aux aléas d'une piste caillouteuse, subi la chaleur écrasante, mais je ne le regrette pas, du moins pas encore.
Je me suis levé du tapis pour laisser la place à l'un des jeunes forcés de rester debout, et j'ai marché vers la ville, qui respirait encore à cette heure: Des jeunes qui discutent sur leurs marches, des rondes de la sûreté nationale, les balayeurs qui nettoient le bitûme, les barrières metalliques le long des avenues, servant en journée à retenir la foule lors du passage du convoi royal. Les décorations coloréées, les étoiles scintillantes...
El Hoceima, ville accrochée aux rochers accores du Rif, vit encore au rythme du séjour du Roi.   
 
Pour ma part, j'ai encore 4 heures à tuer, 4 heures avant de rejoindre les autres, de nous ébrouer tous d'un seul coup, hommes, camionnettes, voitures, plus de deux cents véhicules réunis sur la route poussièreuse, pour refaire cette procession gigantesque de la journée, et aller à la rencontre du Roi.

 

14h30

-Putain! J'ai caché mon camion pendant 2 jours et je reçois cette convocation! Comment ils savent?
-Tu crois quoi? Notre bled est remplie de balances!
-Et ça, c'est juste quelqu'un de chez nous qui bergueg et qui leur dit tout ce qui se passe, c'est pas quelqu'un de l'extérieur... J'avais caché la camionnette derrière la maison, et je reçois la convocation? Qui pouvait le savoir? Je te jure, j'ai envie de lui enlever la batterie, et de leur dire que je suis en panne!
-Ewah zid. Garde toi des problèmes.
Nous dansions à l'unisson, sous les mouvements saccadés de la camionnette sur la piste. Devant nous, au loin, une autre camionnette laissait dans son sillage une trainée de poussière.
-Regardes, y a la Srimo devant... Il a l'air éclaté de monde. Regarde comment son camion penche! Y a Gordo qui est monté avec lui?
Eclat de rire dans l'habitacle.
-Moi, je ne fais plus monter personne!
-Si les gendarmes te disent un truc, dis leur qu'on prend du monde au "control" de Rouadi. 
Lors du passage du Roi dans la Région pour inauguration d'une infrastructure, c'est un fait: toutes les camionnettes et les véhicules des environs sont réquisitionnées. Tout propriétaire d'un véhicule est tenu de participer au transport de la foule allant à la rencontre du Roi, et reçoit ainsi une convocation. Autre particularité amusante: toute personne propriétaire d'un corps est également tenu d'assister à cette inauguration, et reçoit sa convocation pour remplir ces véhicules réquisitionnées. Ne peut couper à la rencontre du Roi que ceux qui sont occupés à des travaux importants dans leurs champs (et uniquement dans les champs de blés...) et les personnes souffrantes.
Bien sûr, tout cela ne prenait pas de caractère obligatoire, et le titulaire de la convocation pouvait passer outre si ça lui chantait, et rester à la maison. Mais alors, il ne fallait pas s'étonner s'il avait des complications pour effectuer certaines démarches administratives, ou si des personnes mal intentionnées s'en prenaient à sa récolte...   
L'initiative des convocations venait toujours des Cadis des Douar de la Région, en charge de l'organisation du "remplissage" des lieux des inaugurations, et pour qui la mobilisation plus ou moins grande du village sous son administration traduisait, auprès de sa hierarchie, la santé de sa gestion. Une bataille de faveur se livrait ainsi entre les Cadis des différents douars pour savoir qui masserait derrière lui le plus de sujets. Et les méthodes pour y arriver importaient peu.
C'est ainsi que je me retrouvais dans cette camionnette, accompagnant mon oncle malgré ses avertissements. Nous allions à Hoceima, à une centaine de kilomètres de là. Après trois heure d'une route transformée en piste par les lourds travaux sur la future Rocade Méditerranienne, nous passerions la nuit dans la ville, sans savoir où dormir, puis nous irions, le lendemain, guidés par les gendarmes et l'armée, sur les lieux de l'inauguration. 
 

15h35

Lorsque nous prenons la route principale, nous nous retrouvons soudain, au détour d'un virage, au milieu d'une procession spéctaculaire de plus d'une centaine de véhicules, des camionettes Mercedes 207 en majorité, mais également des Renault 12, des mercèdes 240, des 4/4: Drapeaux marocains plantés sur les toits, photos de Mohamed VI collés aux fenêtres, klaxons, poussière aveuglante, dépassement aux bords de ravins, musique des radio cassettes, chants à l'intérieur. Une ambiance de fête, de procession de mariage anime le cortège qui dévale la piste caillouteuse dans un grand nuage de poussière. Plus nous avançons, et plus le cortège grandit. Les courbes prononcés de la route nous font voir l'ampleur de cette immense procession: des kilomètres de 7did, de "fer", des voitures qui avancent en double file, lentement. Des "touristes" se retrouvent coincées dans le cortège et prennent leur mal en patience. Ceux qui arrivent à contre sens sont forcés de s'arrêter. Le tout avance au pas, ponctuellement contrôlé, guidé par des gendarmes et des soldats de l'armée qui donnent la cadence à la procession, évitent les débordements des chauffeurs un peu trop pressés, arrêtent le serpent de fer un moment. A l'intérieur, la sueur, la chaleur. Lors des pauses, des hommes en sueur sortent prestement des camionnettes pour suer à l'air libre, pisser dans un ravin.
Je reste un moment magnifié par ce déferlement humain surprenant, jamais vu sur cette route d'habitude si déserte. Nous fendons en deux le paysage, sous le regard étonné des habitants des maisons alentours. Et celui, appuyé, d'un âne attaché dans un champs. 
 

16h30

Aux plages de pause de la procession, qui peut être immobilisée pendant un quart d'heure, voire 20 minutes, succèdent des moments de folie routière: Toutes les camionnettes 207 veulent se dépasser, se frôlent dangereusement. On force le passage, on refuse de le donner, quitte à avancer à quelques millimètres de la tôle du voisin. Sous les encouragements des draris: "Putain? Tu le laisse passer sans rien faire? T'as pas de couille, Omar! Même mon âne, il aurait passé la troisième sur ça!"
Une route à deux voies se transforment en cinq voies. Piste transformée en autoroute. Le rugissement des moteurs. klaxons effrénés des dépassements. Le claquement des tôles mal agencées sous les vibrations de la piste. Le tout dans une poussière âcre et rouge...
 

17h10

Un camion s'est-il retournée? un passant a t il été renversé? Les deux cents camions sont en arrêts et tous les passagers qui en descendent se ruent soudain vers un point précis. Une masse de gens courent vers le bas coté comme si une catastrophe était arrivé. Lorsque notre camionnette s'arrêtent, nous faisons de même. Je cours, dépasse les autres... Puis je me retrouve au milieu de personnes revenant en sens inverse en s'esclaffant.
-Il se passe quoi?
-Rien, retournez dans vos camions! Y a quelqu'un qui est parti chier. Y en a cinq qui l'on suivi, et tous le monde a suivi aussi, en croyant qu'il se passait quelque chose! 
Je riais de cette dynamique de groupe étrange, en pensant que le gars avaient dû vite remonter son pantalon en voyant plus de 200 personnes se ruer vers lui!
 

17h40

La procession a laissé derrière elle des plumes. Baucoup de voitures, des Renault 12 pour la plupart, sont restés en arrière pour laisser leur moteur refroidir. Une mercèdes 240 changeait un pneu. Puis à notre tour d'être immobilisé. Une camionnette de notre village tombe en panne. Sa roue arrière fume. Freins chauffés à blanc. Heureusement que c'est à quelques pas du village de Had Rouadi. Chacun en profite pour se restaurer, acheter des bouteilles d'eaux, pendant la réparation.   
 

20H10

Nous avons perdu la procession. La panne de la camionnette d’un gars du village, auprès duquel nous avons dû rester, nous a considérablement ralenti. Après une réparation provisoire et improvisée, nous atteignons El Hoceima à l’allure d’un âne au trot. Nous avons fait 100 kilomètres en 5 heures. Le cortège ne nous a de toute façon précédé que de peu parait-il, une demi heure à peine. On apprendra plus tard que les véhicules de la procession avaient été ralentis exprès de sorte d'atteindre la ville qu'à la tombée de la nuit.

Était-ce d’ailleurs une bonne idée ? La nuit tombe. El Hoceima, plus embouteillée que jamais, saturée, animée, illuminée, fliquée, maquillée, pliée par les aléas de ses collines calcaires, respire un air calciné. Le vent marin du soir le rend odorant. Dans ce coeur, le sang de la ville : voitures, bolides, carcasses, camions, piétons, hommes, enfants, femmes voilées, jolies filles, jeunes MRE, vieux, se meut et se bloque au rythme des feux rouges interminables. Nous restons coincés en centre ville un long moment. Policiers, gendarmes dans les rues, quelques soldats de l’armée. On n’a pas lésiné sur les moyens pour quadriller la ville…

Il faut avoir en tête que nous sommes dans un fief traditionnellement rebelle à toute autorité extérieure, et plus particulièrement réfractaire à la Monarchie.

On reproche beaucoup, à travers le Maroc, cet espèce de « nationalisme rifain », ce déni du reste du pays, ce communautarisme qui frôle le repli sur soi et le sentiment de supériorité par rapport aux autres régions du pays. Nous sommes ici en région berbère. On parle ici le tarifit, ou lchel7a. Une identité rifaine fortement assumée et revendiquée, parfois jusqu’à l'excès. Ici, on ne regarde pas d'un bon oeil ceux qui parlent arabe. Une attitude hautaine que l’on peut expliquer bien sûr par l’isolement, autant géographique que politique, de ce territoire. Mais surtout par un passé particulièrement violent et tourmenté qui lui a façonné une identité propre et forte.

On en entend peu parler, mais la région du Rif a été saignée à blanc par l’Histoire et a payé un lourd tribut à sa volonté d’indépendance vis-à-vis des colonisateurs espagnols et français, mais aussi vis à vis de la monarchie, et il faudrait plusieurs livres pour raconter toutes les horreurs et évènements qui se sont produits ici.

Si l'on devait en citer, il y aurait forcément le gazage en masse, dans les années 20, de civils par l'armée espagnole et française coalisée pour mater la rébellion d'Abdelkrim. Encore aujourd'hui, ce gazage a des conséquences, puisque le Rif est la région où il y a le plus fort taux de cancer au Maroc. Une étude démontre que 80% des patients marocains qui viennent se soigner à Rabat pour un cancer viennent de cette région. L'autre de ces horreurs, est bien sûr la répression sanglante, par le Roi Mohamed V, du soulèvement rifain de 1958, deux années après l'Indépendance du Maroc, par l'entremisse du Général Oufkir et du prince Moulay Hassan, le futur Roi Hassan II. Répression qui fit des milliers de morts. Le contexte de cet épisode et, d'ailleurs, de l'histoire houleuse entre cette région et le pouvoir central, est trop dense pour pouvoir en faire état ici avec la clarté que cela mériterait. Il faudrait remonter loin, à l'opposition habituel, au cours des siècles, entre les bleds siba et makhzen; remonter au traité d'Algeciras de 1912 qui divisa le Maroc en deux protectorats espagnol et français; Abdelkrim, sa guérilla d'indépendance et la création de la République du Rif de 1922-24; la répression brutale et aveugle de l'armée de Pétain en 1925 pour rétablir le contrôle; la Guerre Civile espagnole de 1936-39; la Grande Faim de 1945; la période trouble de l'indépendance du Maroc, en 1956, obtenue auprès des français, mais toujours pas auprès des espagnols, qui contrôlaient alors encore le Rif et le Sahara Occidental. Une période d'incertitude et de tensions autonomistes rifaine qui déboucha sur la terrible et sanglante mise au pas de 1958. En découla un processus logique: Tentatives d'attentats et hostilités chroniques contre le Roi Hassan II en retour. Boycott et mise au ban de la Région durant plus de 35 ans par la monarchie. Décrépitude économique. Pauvreté. La détestation réciproque.

Puis en 1999, soudain. Le renouveau. Avec l'arrivée de Mohamed VI, qui réserva sa première visite de Roi au Rif, pour sceller la réconciliation. Et depuis, nouveau départ, développement, nouveaux projets, nouvelles infrastructures, et donc, mécaniquement, et c'est ce qui nous amène ici: inaugurations en pagaille.

Mais la région est toujours rétive. Et ce n'est pas pour rien que l'on ramène des gens faire la claque aux inaugurations depuis des villages situés à une cinquantaine de kilomètres aux alentours... La population locale se déplace peu pour le Roi, et encore moins pour l'acclamer. Les policiers qui quadrillent. La gendarmerie qui contrôle. Les barrières métalliques. Voilà ce qu'il faut avoir en tête lorsque nous traversons El Hoceima.


20h50

La nuit est bien entamé. L'agitation, la circulation, les klaxons font trembler la carcasse de notre camion. Et nos têtes tremblent en rythme. Des policiers postés partout. On dirige nos camions de carrefour en carrefour. Les draris s’interrogent : « Ils vont nous mettre à coté de l’Hôpital, comme l’année dernière ? » ; « Non, non, c'est pas le chemin. Je crois qu’ils vont nous mettre vers la grande place des concerts ». Nous suivons la direction des mains tendus par les agents. Mais au fur et à mesure de leurs indications, nous nous apercevons qu’on nous dirige vers la sortie ouest de la ville.

-Ils se foutent de notre gueule ou quoi?

-Laisse nous ici, demandent des draris, on va pas se farcir le camp maintenant, alors qu'il y a la fête en ville.

-Enlèves le papier sur ton pare brise !

Le chauffeur s'exécute, il enlève le morceau de carton que l'on nous a donné à l'entrée de la ville pour que les autorités puissent nous reconnaître, puis s'assurant qu'il n'y ait aucun agent d'autorité en vue, il fait demi tour vers le centre ville. Nous reprenons, pour la soirée, notre « liberté ».


22h15

Place Mohamed V. Celle des grands concerts estivaux et de l'animation festive, près de Quemado. Une foule compacte s'amasse devant la scène. Les trottoirs sont saturés. Les restaurants et chaises de cafés sont encore bondés. Les enceintes expulsent des airs criards de musique populaire, des voix stridentes qui chantent des airs en rifain sur de la musique semi électronique. Un air frais, odorant, apaisant, encore tiède de la journée caniculaire et que le sol calcaire de la ville a retenu un peu, parcoure l'atmosphère. Après s'être garé non loin, les gens de la camionnette se sont tous dispersés, s'agglomérant en binôme ou trinômes selon les âges et amitiés.

L'ambiance citadine et l'animation qui va avec, pour ces campagnards habitués au silence des insectes et batraciens de nuits, n'est pas quelque chose d'anodin, et c'est avec délectation qu'ils en profitent. Éparpillés, nous nous retrouvons parfois au détour d'une rue, d'un restaurant ou de la grande place, en nous saluant tacitement du regard, ci fumant un joint, ci discutant contre des murs avec d'autres connaissances rencontrées, ci matant des fessiers féminins, de plus en plus rares, au fur et à mesure que la nuit avance, et que le bruit des concerts commence à s'estomper.


23h30

Personne ne veut encore regagner le grand « camp », à l'extérieur de la ville, que les autorités ont dressé et aménagés avec grandes tentes pour faire passer la nuit aux centaines de villageois réquisitionnés.

« À chaque fois, c'est pareil, on se retrouve avec les enfoirés des villages voisins, et on se fout sur la gueule... 

Pour retarder au plus le moment où il faudra se demander où il faudra bien dormir, on tue le temps. Nous restons dans la ville, de plus en plus déserte. Je suis né dans sa province mais je ne connais pas beaucoup El Hoceima. Je ne suis même pas berbérophone. Quand je pense à la ville, ne me vient en tête que les images d'une chaleur brutale, dégagé par le sol rocheux, et la fraicheur tout aussi brutal de la méditerranée. Le son de cet accent caractéristique du rifain, partout. Les seuls noms qui me viennent sont Robredo, Quemado, Calabonita, et autres patronyme qui rappellent que la ville, fondée en 1920, a longtemps été une garnison de l'armée espagnole. Le jour, c'est une ville fermement agrippée à ses falaises calcaire, et qui domine la mer de manière majestueuse. La nuit, la mer est un grand espace noir où l'on voit, depuis nos chaises de ce restaurant qui donne sur la Baie du Quemado, une espèce de grand trois-mat illuminé et immobile.


01h20

Le trois mats est en oblique.

 

02h10

On commence à s’endormir sur nos chaises… Devant nos verres vides, nos yeux aussi sont vides. L’air marin, humide et froid commence à nous chasser. Nous rejoignons à pied notre groupe, échoué au bord de la plage de galets. Quatre personnes dorment déjà sur les sièges de la camionnettes. Le coffre est rempli de ronfleurs aussi. Sous une tente que les vieux briscards ont montés, des gens dorment. Des jeunes discutent et rigolent à bâton rompu, allument un joint de temps à autre. Mon oncle m'invite à une place sur le tapis, posé à même les galets. Bercé par le bruit des vagues, des paroles, des rires, je repense à demain. Je n'ai jamais vu le Roi. Ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent. Il est proche. Partout. Régulièrement à Tanger, à Tétouan.

Comme pour beaucoup de gens du Nord, j'éprouve une sorte de sentiment ambivalent pour lui. Une empathie, une bienveillance sincère. Diriger un pays comme le Maroc est une pure folie. Mais j'éprouve aussi une méfiance tenace contre son système. Un système sans lequel il ne peut avoir l'importance qu'il a aujourd'hui. « Mohamed VI est un très bon Roi, que Dieu le garde! Il développe le pays. Mais il est entourés que d'enculés! » Combien de fois j'ai entendu cette phrase, ou s'en approchant, de la part de gens, jeunes, vieux, riches, pauvres.

Crainte ou admiration sincère? Le Roi est une sorte d'île bienveillante au milieu des requins et je sais que les gens l'aiment sincèrement. Pourtant, sur son île bienfaisante, les requins aussi lui appartiennent, et il s'en sert comme instrument de pouvoir, de soumission. Le Roi personnalise à lui seul tous les paradoxes de ce pays.

J'imagine la scène de demain... L'attente, devant les grilles métalliques qui nous sépareraient du tapis rouge. Puis sa venue, sous la liesse, vraie ou simulée, de la foule. J'imagine lui accrocher le regard. Lui serrer la main. Sans déférence, mais avec le juste respect requis. On me mettrait peut être en prison pour ne pas avoir courbé le dos devant lui, de ne pas lui avoir baisé la main. Je m'amuse de cela dans mes pensées, tandis que les vagues et le bruit des discussions m'endorment.

 

8h10

Après le réveil et un déjeuner rapide dans un café du centre ville, nous rejoignons nos autres compagnons. Nous avons tous été un peu dispatchés au cours de la nuit, et c'est par grappe que nous nous agglomérons de nouveau, au fur et à mesure de nos errances dans les rues de Hoceima. Certains reviennent même du camp dressé par les autorités à la sortie ouest de la ville. Comme convenu, une dispute générale y a éclaté. « Ce matin, pour le déjeuner, ils ont distribué du pain et de la vache qui rit, mais ces enfoirés des Beni Boufrah en prenaient par quatre. On leur a dit que c'était pas bien, qu'il fallait en laisser. Puis ça a commencé à crier, à s'insulter... Après, les vaches qui rient ont volé dans tous le campement! C'était un vrai bordel... »

Dès le matin, le soleil est coupant. La consigne est de rejoindre les gendarmes vers 8h30 pour se poster à 9h sur les lieux de l'inauguration.

 

8h50

Peu avant 9h00, une fébrilité nerveuse parcoure la foule. Un brouhaha de paroles, de vrombissement de camions, de klaxons, les sifflets de la gendarmerie. Une poussière fine s'élève de l'espace où sont parqués les camionnettes. La chaleur est déjà intense. Lorsque les autorités nous en donnent l'ordre, nous sommes lâchés. En contrebas, derrière une guirlande de barrières métalliques où nous devons nous poster, nous courons tous pour avoir la meilleure place possible. Nous sommes bien une centaine. Pour la plupart, les habitants des villages venus la veille, beaucoup de jeunes, de rares parents avec leurs enfants, des groupes épars. Des petits fanions en papier du drapeau marocains sont distribués. Nous sommes tous postés. Chacun choisissant un endroit stratégique où il verra le mieux le Roi, selon la position du tapis rouge, de la grande tente au milieu. Et nous sommes tous là, agrippés à notre place, pour ne pas nous la faire prendre.

Le lieu de l'inauguration est situé à la sortie de la ville, sur la pente douce et nue d'une colline orange qui surplombe la mer, à 300 mètres en bas de nous. Une mer belle, comme la Méditerranée peut en offrir, d'une couleur effrontément bleue. La longue brise fraîche qui en vient nous frotte la peau et c'est heureux, tant la fournaise de la journée commence à s'installer. Au milieu des barrières disposées en grand rectangle derrière lequel nous sommes agglutinés, Il y a un grand espace de terre blanche. Un long tapis rouge mène vers une grande tente de bédouin. Sous cette tente: un grand plan posé sur un tréteau, une sorte de table sur lequel est posé une brique, un petit bac de ciment et une truelle. Je n'ai aucune idée de ce que l'on vient inaugurer mais mon impatience est à son comble. Je n'ai pas pris la meilleure place, mais je suis juste derrière une rangée de jeunes au premier rang, et entre leurs têtes, je vois parfaitement la scène. Nous attendons.

 

9h45

Cela fait presque une heure que nous sommes ainsi. Rien ne se passe. Après le brouhaha habituel des discussions et de l'effervescence, un étrange calme gagne les spectateurs. Un calme qui commence à ressembler à de la prostration. On nous a pourtant dit que l'inauguration avait lieu à 9h00, 9h30...

 

10h25

J'ai quitté ma place. Même stratégique et bien placée, cette station debout sous cette chaleur commence à peser. D'autres personnes en font autant. Il fait de plus en plus chaud et les ombres sont rares. Sans ce vent froid qui vient de la mer, ce serait beaucoup plus dur. Certains groupes commencent à s'asseoir et à discuter entre eux. Une femme a ouvert un parapluie pour protéger ses enfants de la chaleur. Je commence à comprendre qu'en soi, être ici ressemble à une station au milieu du désert. Il n'y a rien. Nous ne sommes pas en ville. Il n'y a que la colline nue, ravagée par la sécheresse, et la mer. Toujours pas de frémissements du coté des autorités, rien qui nous informe de la venue imminente du Roi. Pourtant, nous nous tenons prêt. Nous sentons qu'Il peut venir d'un moment à l'autre. Et curieusement, plus nous attendons, plus grandit en nous la probabilité qu'Il vienne. Et plus nous nous tenons prêts.

 

10h40

Un événement vient nous sortir de notre torpeur. Sans que l'on comprenne pourquoi, un car de tourisme entre au milieu du terre-plein et s'arrête à coté des barrières métalliques. Une rumeur de chants et de tambours à l'intérieur. Lorsque les portes du car s'ouvrent, une nuée de jeunes, de garçons et d'adolescents grimés aux couleurs du pays, encadrés de vieux entre deux âges, en sortent soudain. Ils chantent, dansent, frappent des mains, cognent des tambours, font flotter de grands drapeaux marocains. Ils crient des slogans en faveur du Roi, chantent à sa gloire. Tout en eux nous fait penser que ce sont des gamins des rues, ramassés je ne sais où pour mettre de l'ambiance. Cette explosion de rouge et de vert a quelque chose d'incongru au milieu d'une assistance blanche, déjà lessivée par deux heures d'attente. Elle a le don d'irriter les spectateurs présents; et pendant quelques longues minutes, la fête de cette trentaine de jeunes survoltés sensée enflammer tous le monde, résonne dans le vide, sonne creux, s'écrase devant l'indifférence excédée de l'assistance. Jusqu'à ce que plusieurs d'entre eux leur intime l'ordre de la fermer. Après quelques hoquets, quelques vaines tentatives de relances, la fête s'étouffe d'elle même, tandis qu'au même moment, leur car quitte la place dans un rugissement rauque.

 

11h20

Quelques officiels se mettent en place sous la tente. De grands costumes noirs vont et viennent. À chaque mouvement suspects des autorités, nous nous disons que cette fois, c'est la bonne. Il y a bien des discussions, des ordres. Mais rien ne se passe encore. J'ai changé de place. Sur un petit promontoire, je domine le lieu de l'inauguration. Le bleu sombre de la mer. La terre orange de la colline. La surface blanche du terre plein. La tente verte. Et ces points de couleurs, épars maintenant, des spectateurs. Les ombres deviennent minimales. Le point de vue est beau, mais je me dis que c'est trop loin pour que je puisse vraiment voir quelque chose. Je me dis que ce serait dommage d'avoir attendu si longtemps pour ne rien voir... Les jeunes du car ont aussi été gagné par la torpeur. Ils attendent tous sous le soleil. Certains s'abritent sous leurs drapeaux.

 

11h45

Un murmure parcours la foule. Le Roi arrive. Chacun commence à regagner sa place. L'agitation grandit. Il y a du mouvement vers l'entrée du lieu de l'inauguration. Une voiture arrive. Puis une deuxième. La foule se tend vers les barrières métalliques pour voir. Le murmure grandit... Mais après quelques instants, c'est une fausse alerte.

 

12h00

Cette fois, des preuves tangibles de la venue imminente du Roi font réagir la foule. Un chambardement de grands camions et de cars. Des soldats en costume beige sont arrivés, entrent en file indienne sur les lieux de l'inauguration puis commencent à se disperser sur le terre plein central, le long des barrières métalliques. Une nuée de policiers aux uniformes bleus clairs affluent également et les accompagnent. Après quelques instants, le dispositif est mis en place: le long des barrières métalliques entourant en carré la place de la tente, se placent, à intervalle régulier, un policier et un soldat qui font face à la foule. C'est donc maintenant une guirlande alternée de soldats et de policiers qui surveille la foule.

Devant nous, le soldat. Plus d'une trentaine d'année sans doute. Il a le visage émacié et un regard dur. Une moustache noire. Son visage est bronzé, presque noircit par les longues stations au soleil qui ont dû, on peut le deviner, jalonner sa carrière. Mais l'on devine aussi qu'il peut le supporter aisément, et qu'il a dû supporter bien pire. Les pieds bien ancrés sur le sol, il plante son corps petit et racé devant la foule, juste à deux mètres, les mains derrière le dos. Il scrute les gens devant lui, et je sens qu'il analyse tout comportement suspect. Il accroche de temps à autre mon regard puis passe à un autre.

À quelques pas de lui, sur le coté, un policier. Sa pose est moins altière. Il porte lui aussi une moustache mais paraît plus âgé. Plus gras aussi. Si sur le visage du soldat se lie une calme détermination à faire le poteau humain, celui du policier est plus proche. On sent qu'il souffre, qu'il a chaud. Il tangue un peu sur ses pieds, prend sa casquette pour s'essuyer le front. Il regarde également la foule.

La présence de ces deux corps d'autorité le long des barrières ranime un peu la foule. Le murmure de cette centaine de personne emplit peu à peu l'espace. Chacun commence à reprendre une place, la plus stratégique possible. Ceux qui étaient assis se lèvent et commencent à se masser vers le lieu du spectacle.

 

12h50

Des conversations se sont engagées avec les villageois et le soldat. Il ne peut nous donner des nouvelles de la venue du Roi. Comme nous, il n'en sait rien. Et comme nous, il attend. Sa prestance est toujours droite, sans faille ni signe de fatigue malgré cette attente de presque une heure maintenant, et la chaleur intense. Mais cet échange et son sourire, parfois, aux vannes des draris du village, nous rappelle qu'il n'est pas un poteau vivant, mais bien un être humain. Les gens le questionnent sur ses origines, sur sa vie quotidienne à la caserne, sur sa proximité avec le Roi.

À ses cotés, à quelques pas de là, le policier est au supplice. Il sue. Il vient parfois s'appuyer sur la barrière. Il discute moins et a même une sorte de mépris bienveillant pour nous. Il ne le dira jamais et ne se laissera pas le penser, mais son regard le dit pour lui. il n'attend qu'une seule chose. Qu'on en finisse, que tout ça s'arrête.

Les pieds endoloris et ankylosés par près de quatre heures d'attente, sous un soleil lourd qui aurait été insupportable sans la fougueuse brise marine, je ne suis pas loin de penser la même chose. Où est le Roi actuellement? Que fait-il? Faire attendre est-t-il un instrument de pouvoir comme un autre? Les autres ont sans doute l'habitude. Mais la graine de l'exaspération commence à germer en moi. Comme tous les autres, je ne peux qu'accepter la situation. L'attente a en tout cas cet effet pervers que plus l'on s'y soumet, plus la probabilité de voir arriver l'évènement est grand, et plus nos sens sont aiguisés en fonction de cet événement. Alors nous attendons...

 

13h10

Arrive soudain un autre camion. Après quelques instants, en descendent des gardes royaux qui investissent également la place. Habillés d'un costume blanc assez caractéristiques, ils se mettent en ligne. Cette fois-ci, plus de doute possible. Le Roi est proche. La télévision est là aussi. Elle fait des tests en filmant la foule, les lieux.

 

13h30

Et puis tout à coup. L'agitation. La vraie. Une clameur approche, lointaine d'abord, puis de plus en plus grande. Elle gagne l'espace comme une contagion. Lorsque la limousine royale apparaît au détour de la piste, l'agitation gagne nos rangs. C'est d'abord des paroles, des « le voilà! », des « il arrive » Ceux qui étaient assis se lèvent et la masse dispersée, blanche, groggy par le soleil et l'attente, commence à s'agglomérer, à se rapprocher des lieux de l'inauguration. La limousine noire ralentit à hauteur de l'entrée des barrières métalliques. Elle est entourée de deux larges gardes du corps, en costumes noirs eux aussi, qui courent au diapason de l'auto royale.

Je suis toujours au deuxième rang d'un groupe de spectateurs qui commencent à se plaquer contre les barrières. Le soldat en face nous regarde, parcoure rapidement des yeux chaque recoin de cette masse informe que nous devenons, au fur et à mesure de l'arrivée royale.

Puis là-bas. La portière s'ouvre. Le Roi en sort sous les vivas. Nous le voyons loin. C'est une silhouette que je distingue à peine. Une flopée de costume l'accueille mais le premier geste du Roi est pour cette foule dont les acclamations redoublent d'intensité. Il les salue de la main et l'agitation grandit. Derrière moi, devant moi. Des « vive le Roi » sonores. Des cris d'hommes, majoritairement, de voix graves. Tous les draris du camion. Leur indolence, leur dérision, leurs réticences à assister à l'inauguration lorsque nous étions sur la route. Tout ça n'existe plus. Ils sont comme transformés. Ils crient à l'unisson des autres. Leurs visage est rouge de cris. De leurs gorges, sortent des « Vive Mohamed VI »; des « Ich al Malik (vive le Roi) » avec une ferveur dont je suis incapable de mesurer le degré de sincérité. Exaltation sincère ou jeu? Fervente ou contrainte? Je suis incapable de le dire, tant leur implication, à cet instant, est totale.

Pour ma part, coincé au milieu de toute cette agitation, essayant d'avoir le meilleur point de vue possible au milieu des nuques, j'essaie de voir le Roi. Il est loin... Il marche rapidement sur le tapis rouge qui le mène jusqu'à la tente. Puis je ne le vois plus, entouré de plusieurs officiels, dont l'un lui montre un plan. Je sais alors que la cérémonie sera rapide. Et l'absurdité de cette situation commence à monter en moi. Cinq heures. Cinq heures d'attente, debout. Pour ces secondes... Pressé de toute part, je suis comme un bout de bois mort au milieu de la ferveur. Je ne crie pas. Je ne lève pas les bras. J'observe juste, avec curiosité et une avidité de débutant, ce cérémonial dont les tenants commencent à m'échapper. Le soldat le remarque, mais il sait que je ne suis pas dangereux. Sous son regard interrogateur, je me libère et m'extirpe de la foule. Je m'éloigne. Le barrage de la liesse populaire me masque l'inauguration mais je n'ai pas besoin d'en voir plus. D'ici, j'observe sereinement les choses. Les drapeaux marocains, les bras levés, les cris. Ce lieu désert et aride, qui tremble à cet instant d'une ferveur peut-être enthousiaste et sincère, mais qui me fait l'effet d'une sorte de réflexe pavlovien collectif...

 

13h50

La cérémonie d'inauguration n'a duré qu'un quart d'heure à peine. Après le départ du Roi, l'ordre de l'attente laisse place au désordre de la libération. Les soldats se mettent en rang et partent, des hommes enroulent le tapis rouge devenu poussiéreux, et tout s'ébranle dans un fin nuage de poussière. Nous sommes dirigés vers les parking de fortune d'où nous sommes venus et lorsque nous y arrivons, nous attend un chaos indescriptible. Sous la fumée des pots d'échappement, des bruit des moteurs, chaque camionnette qui veut se libérer est coincé par une autre dont le propriétaire n'est pas encore arrivé. Les voitures y ont été tellement imbriqués que ça en devient aussi compliqué que de défaire un noeu. Ça crie, ça gesticule, ça klaxonne. Sous la chaleur écrasante, les policiers et les gendarmes en sueur étouffent leur sifflet. Un homme, fou apparemment, crie de toute sa rage des insultes confuses et graves à tous, au milieu de l'indifférence affairée de la foule. Nous sommes dans la camionnette. En sueur. Poussiéreux. Lourd de fatigue...

Voilà. C'était ma rencontre avec le Roi, avec mes villageois qui, de temps à autres, continuerons à être sollicités lorsque le Souverain viendra dans la Région. Pour ma première, mon oncle s'accorde à dire que ce n'était pas facile. Que d'habitude, ça se passe beaucoup mieux, beaucoup plus rapidement. Mais ce sont les aléas des inaugurations.. La camionnette s'ébroue, la taule claque. La piste. Une heure de route ou deux nous attend... Si Dieu Veut.

 

 

 

Le soir même, à 20 heure, dans la maison, nous attendions avec impatience les informations à la télé sur la première chaîne nationale, et les activités royales. D'habitude, nous passons aisément ces introductions obligés des actualités, mais là, nous avions hâte de nous voir à la télé. Nous nous sommes vus. Ce jour là, le Roi avait inauguré 3 grands projets dans la même matinée. J'ai revu le tapis rouge, l'espace blanc, la mer. Un plan sur les gens autour. Ça a duré 10 secondes.

 

Mohamed Saïd, fait à El Hoceima, Tanger, Paris, Lyon,du 23 juillet 2007 au 1er décembre 2011. 

 

10/07/2010

La pièce de cinquante centimes

 

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« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. Bien sûr, avant ça, tu auras fait comme tout le monde. Tu auras regardé le flux de loin. Tu auras écouté de la musique dans ta chambre. Regardé des trucs à la télé. »

 

Un moment de recul. Je me relis. Je réfléchis. Autour de moi, des vieux à la barbe blanche et en jellabah discutent bruyamment devant un thé. Le soleil vient de passer derrière les bâtiments, et c’est dans une ombre rafraîchissante que plonge maintenant la table sur laquelle est posé mon cahier. L’après midi finissant a été lourd. Maintenant, il l’est un peu moins. Il y a ce bruit de fontaine qui ruisselle.

 

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric.

Bien sûr, on ne se le dit pas comme ça. Comme si on allait braquer tout ce qui bouge dans ce putain de monde. Mais vient un temps où cette question devient centrale, commence à dépasser toutes les hiérarchies, au fur et à mesure que tu t’enfonce en dessous de la surface des choses.

Bien sûr, avant ça, tu auras fait comme tout le monde. Tu auras regardé le flux de loin, sans être trop concerné. Tu auras écouté de la musique dans ta chambre, couché sur ton lit. Regardé des trucs à la télé. »

 

Je pose le critérium. Non, j’y arrive pas. Je fais de la merde. De la putain de merde. Devant mon schweppes tonic, je joue à l’écrivain de café. Je suis qu’un con. Je sais que je dénote au milieu de ces vieux tétouanais, ces gens ayant vécu le protectorat espagnol, en ont gardé l’idiome, et qui se parlent maintenant du bon temps. Je sais que je dénote au milieu de ces joueurs qui font claquer machinalement le dé sur le verre du « partché », ce jeu espagnol lui aussi, en s’invectivant bruyamment.

La foule passe entre les murs et les barrières en fer les séparant de la place du Palais Royal. Le Roi, d’ailleurs, rentrera bientôt sans doute, en atteste les policiers surveillant les alentours par binôme, et le ballet des militaires, des gardes royaux. Devant moi, derrière la barrière métallique qui nous sépare, un homme en tablier blanc arrose au tuyau des buissons de fleurs qui borde la grande place. Le ciel est blanc.

Je pensais que sortir, me baigner du bruit ambiant allait me sortir de la torpeur dans laquelle me plonge l’écriture de ce putain de roman. Mais non. Je me rends compte, au contraire, que je ne sais qu’écrire que ce que je vis moi-même, pas ce que j’invente… Je crois que je ne supporte pas la faiblesse, la médiocrité de mes mensonges. Je veux dire par là que je ne peux atteindre la profondeur des choses que si elles m’on atteinte. En dehors de ça, je suis bon à rien. J’en ressens un sentiment d’impuissance qui me donne envie de pleurer.

 

Le Feddane, ce célèbre coin de Tétouan en face du Mechouar, ravive en moi des souvenirs d’enfance. Les promenades, les heures perdues dans le labyrinthe de la médina, le goût du thé à la menthe, les ombres des roseaux, la pauvreté, la folie ambiante, du temps où la ville de Tétouan était abandonnée, sale, poussiéreuse, dangereuse, infréquentable. Le temps du Sim Orange, des sodas La cigogne et ses bouteilles vrillées, Crush, Youki. Depuis que le Roi Mohamed VI en a fait sa résidence d’été, ce n’est plus la même ville. Les murs, aux alentours du palais sont d’un blanc éclatant, les rues sont propres, la végétation est verte. Il y a seulement 10 ans, c’était impossible à imaginer.

Parmi la foule qui passe, cette femme paumée. Un collant violet, un t-shirt blanc très long, un peu sale, qui lui fait office de courte jupe. Elle marche de manière aléatoire, c'est-à-dire qu’elle prend pour se faire toute la largeur de la voie piétonne, allant du mur à la barrière, revenant à l’un à l’autre selon les rencontres, selon les regards qu’on lui porte. Elle sourit à tous, parle. Son visage est comme tuméfié par une chose qui ne va pas de soi. Son visage, que l’on peut objectivement qualifier de joli, de fin, est grossièrement et tranquillement érodé par une exaltation morbide. Une folle. Elle passe devant la table, son regard rencontre le mien et ne le lâche plus. Une impudence qui me fait baisser les yeux. Elle passe encore. Puis elle disparaît dans un coin.

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. »

Je me désintéresse de la feuille. Ça sert à rien. Je n’ai plus envie. Je n’ai pas la force. Un appel lointain à la prière de l’Asr. Puis un autre. Puis la voix au mégaphone de la mosquée juste à coté. Bientôt, c’est la clameur mêlée des muezzins qui pleut sur la ville, signifiant la fin de l’après midi et le début de la soirée. Quelques vieux se lèvent pour aller prier.

Dieu… Je me sens si loin du ciel… Si loin de ce dont j’avais rêvé pour moi… Une langueur me prend doucement, sans violence, me porte vers un endroit indolent et long où je pourrais m’étendre en attendant les larmes, au bord de mes yeux… La tristesse, le lot de mon impuissance tranquille…

Tandis que j’en suis à ces pensées, un bruit sourd et lourd frappe soudain le cahier sur mes genoux. Un court moment d’incompréhension. Je regarde. Un petit projectile a frappé violemment la feuille, me manquant de peu. Des gosses faisant une blague ? Des gens me signifiant leur défiance à mon égard ? Je me retourne. Derrière, la placidité de quelques vieux clients attablés. Des tables vides. Je regarde la rue. Pas grand-chose. Le projectile est encore là, à plat sur la feuille : une petite pièce de cinquante centimes.

En haut, sur un balcon qui doit sans doute appartenir au café, la folle. Elle est assise sur une chaise, fumant tranquillement une cigarette. Je la regarde. Elle ne fait pas attention à moi, elle expulse vers le ciel la fumée. Je fais pourtant un rapide calcul de trajectoire, la lourdeur de l’impact, la verticalité de la chute. Ça ne peut être qu’elle.

Je place la pièce sur la table. Peut être la lui rendrais-je. Quand à lui expliquer qu’il est dangereux de jeter des choses sur les gens, je ne me donnerais même pas cette peine.

Ce geste est quelque chose qui me redonne le sourire au fond de moi, car il a le doux goût de l’inexplicable. Ou du moins, je ne le perçois plus comme une hostilité. Juste le geste insensé d’une folle. Ça me rassure alors.

Autours, la rue s’anime doucement et sort de sa torpeur. La fraîcheur recouvre peu à peu la place, en même temps que le parcours, de plus en plus étiré, de l’ombre des bâtiments. Les tables du café se remplissent. Mon cahier toujours devant moi, je bois une gorgée de mon deuxième schweppes tonic, essaie encore une fois de penser mon introduction à ce roman qui me désespère.

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. »

Il est là Saïd. Il pleut du ciel en pièces de cinquante centimes. Je souris. Et si c’était un signe. En haut, elle est toujours là. Assise sur la chaise et regardant la place, le menton haut. Son regard « premier », nu, écru, primaire dans le sens qu’il est vidé de toute recherche de civilités, de toute civilisation, un regard d’enfant en sommes, croise parfois le mien, qui se détourne, ne pouvant tenir décemment longtemps devant la profondeur et l’impudeur de ses yeux. D’un coup, j’aimerais savoir qui c’est. L’envie me taraude de demander au serveur, un barbu aux dents avancées et à l’air un peu simplet. Elle doit sans doute être une habituée du quartier. Il ne me répondra sans doute pas. Peut-être même, témoignera-t-il de la défiance envers moi, me prenant pour un chien qui veut baiser pour pas cher. Les gens bien se préoccupent-ils de ces gens là ? Ils les évitent. Font en sorte qu’ils n’existent pas trop. Alors pourquoi tu veux savoir ?

Après un moment, la revoilà dans la rue. Elle divague, discute, regarde. Son corps fin, ses longues jambes, le tracé de ses fesses sous son t-shirt presque transparent, son visage de pute fatiguée, trop utilisée. Les hommes autours la regardent avec un mélange étrange de concupiscence et de répulsion. Elle est attirante mais à la fois trop proche, trop ouverte pour donner à ces mâles attablés le sentiment de domination : Ils la craignent, craignent sa proximité trop parfaite.

Elle passe devant moi pour se presser devant un groupe d’hommes attablés. Elle s’excuse. Apparemment, je n’ai pas été la seule victime de ses lancées de pièces. Je me rends compte, dans ses mouvements, que son collant violet est comme troué au niveau de ses fesses. Je ne comprends pas trop bien ce qu’elle dit, elle enlace un des hommes qui la repousse doucement, relève la manche courte de son t-shirt pour montrer sur son épaule un tatouage au stylo, un cœur percé d’une flèche. Pour se faire pardonner, elle veut lui montrer ses fesses. Elle relève alors soudain son t-shirt et montre son cul. Son collant violet ne s’arrête qu’au niveau du haut de ses cuisses, et seul son long t-shirt blanc et sale cache ses fesses nues. L’assistance détourne nonchalamment le regard, comme si c’était une habitude, un excès pardonné à cette folle. L’homme lui baisse son vêtement et lui demande timidement de partir, elle est pardonnée, lui dit-il, elle sourit, elle s’éloigne dans la voie piétonne, puis s’arrête, regarde l’homme de loin, puis de nouveau, remonte son t-shirt pour montrer ses fesses. Un groupe d’enfant qui passe par là détourne le regard en riant, les vieux font comme si elle n’existait pas. Puis elle s’éloigne, disparaît.

Je me rends compte alors, avec une acuité brutale, que cette femme n’a été toute sa vie qu’un jouet entre les mains des hommes. Les viols dans son enfance, la prostitution à l’adolescence. Un outil utilisé, abandonné, réutilisé. Un cul en somme. Celui qu’elle a montré en souriant. Quelle age peut elle avoir ? 25 ? 30 ans ? J’ai alors la vision, brutale elle aussi, de toutes ces bites, ces dizaines de bites assises, ces bites qui passent, ces bites appuyées contre les murs. Cette société de bites dominantes. Aussi loin que nous poussons à l’intérieur de ce que nous sommes réellement, cette femme nous rappelle que notre bite est un couteau qui a lacéré sa vie.

 

Je ferme mon cahier, me prépare à partir. La pièce de cinquante centimes est toujours sur la table. Je voulais lui rendre mais j’en ai pas eu le courage, vu la tournure des évènements. Je la prend et la met dans ma poche en me promettant d’essayer de la garder longtemps. C’est peut être un signe. Ça me portera peut être bonheur pour la suite.

 

Mohamed Saïd, Tétouan, le 10 juillet 2010, 5h25.

 

 

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