19.07.2009
Marrakech te voit (3/3)

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La Ménara était déserte. J'étais là, et c'était bien la preuve que je ne comprenais rien à cette ville. Là-bas, à l'entrée, des touristes en file, sortis d'un car, allaient subir le même supplice que nous, quelques temps plus tôt. Ils allaient traverser l'interminable et large travée en béton, bordés d'arbres, qui mène au bassin. Et au bassin, ils feront le tour de cette large mare d'eau rectangulaire. Ils verront un peu trouble. Ils verront la sueur de la pierre s'élever en dansant, sur cette surface plane qu'aucune ombre ne protège. Ils verront une eau boueuse, marron, chaude. Ils seront un peu déçus. Ils n'auront même pas la chance d'avoir la vision rafraîchissante de l'Atlas enneigé, au loin, comme dans les cartes postales, parce qu'une brume sale et lourde obstrue le ciel. Les photos qu'ils feront alors de ce lieu, à ce moment là, seront aussi sèches que du pain rassis. Aussi sèches que ce lieu, à ce moment là. Une grenouille, qui retourne dans l'eau boueuse de sa fontaine. Ils repartiront. Comme je repars, maintenant, le crâne gonflé de fièvre.
La Ménara ne se visite pas à midi, jamais. Les Marrakchis ne s'y rendent que quand l'après midi est bien avancé, et au crépuscule. Ils s'installent dans les jardins, les enfants jouent au ballon dans la grande allée, les familles, les enfants, les couples et les amoureux font le tour du bassin géant, nonchalamment, profitant de la fraîcheur revenue. Se tenant là, à l'entrée de l'escalier du bassin, des vendeurs de pains attendent les enfants et leurs parents. Ce pain, ils l'émietteront et le jetteront dans le bassin, près du rebord, où de gros poissons lions, sortes d'ignobles piranhas végétariens, se battront entre eux en faisant des éclaboussures, sous les rires de l'assistance.
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J'ai enfin découvert Marrakech en touriste, en juin 2009. Ce n'était pas courant, pour nous, de quitter notre bonne vieille région du Nord. Sur l'autoroute, je restais en contact avec un cousin de Tétouan, qui connaissait un ami dans cette ville, et qui était chargé de nous trouver un appartement. Nous avions déjà refusé un petit riad à 500 dirhams la nuit. Trop cher pour nous. Alors lorsqu'il nous a trouvé un appartement à 300 dirhams, même si ça nous parut élevé, nous fûmes d'accord. Nous étions quatre, mon frère et mes deux sœurs. Sur place, dans la médina, à quelques minutes de Jamaâ el Fna, nous accueillit une charmante mère de famille marocaine, moderne, qui nous fit visiter un "riad" décorée avec un goût que notre rusticité de rifains ne nous avait pas habitué. C'était beau et rafraichissant. Nous fûmes sous le charme. Elle nous souhaita la bienvenue avec un art consommé de l'hospitalité, une sorte de fausse déférence à laquelle nous ne pouvions répliquer que le bien. Elle parla beaucoup de notre cousin de Tétouan, qu'elle disait apprécier et pour lequel elle nous avait accordé un prix d'ami. Elle nous dit que ça se voyait, nous étions des gens biens, que de toute façon, les gens du Nord étaient des personnes bien élevés. Elle disait préférer laisser vide cet appartement quelques jours, malgré la dureté de la vie, plutôt que de le laisser entre de mauvaises mains. Elle disait sa peur de ne pas être à la hauteur des recommandations que lui ai faite notre cousin à notre égard. Elle disait tout cela avec un sourire marqué, un sens du service et une disponibilité qui nous mettait un peu mal à l'aise. Pendant qu'elle parlait, nous nous repaissions de la beauté du salon, de la douceur des deux chambres. Il y avait même des oiseaux dans une ouverture du patio. Quand elle nous pria, avec une précaution et une prudence toute commerciale, de payer les deux chambres, nous nous y attelâmes de bon cœur, mais nous eûmes un instant de doute. Doute de courte durée. Elle nous demanda vraiment 300 dirhams la chambre. Donc 600 dirhams en tout. Nous avions le choix de faire écrouler le magnifique château de carte de son hospitalité... Mais elle l'avait suffisamment cimenté pour que nous n'en fûmes rien.
Il y a un peu de Marrakech dans cette anecdote. Ces petites astérisques dans le contrat de la promesse de bonheur que cette ville propose...
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Notre point de chute, forcément, était Jamaâ El Fna. C'est un peu réducteur. Mais même en me promenant un peu partout dans les quartiers de la ville nouvelle, je n'arrivais pas à me défaire de cette impression. Cette impression d'être épié, surveillé, attendu. Je veux dire, lorsque je suis dans une ville, j'aime y regarder la vie passer, la vie habituelle. Observer la rue bouger. Et d'ailleurs, les gens passaient, vaquaient à leurs occupations, à leur travail. Ici, à Marrakech, j'avais l'impression que leur occupation, c'est toi. J'avais l'impression que c'était la ville qui te regardait passer. Que tu étais le travail des gens. Marrakech te voit... Elle te voit, t'observe, t'attend, tourne autour de toi, t'appelle, te siffle. Marrakech danse pour toi, regarde. Des hommes et des femmes se déguisent, pour toi. La pauvreté à disparue de tes yeux, pour toi. Tu es le centre de gravité. C'est un peu troublant. Tu es venu voir une ville qui est venu te voir.
****
Nous avons quitté Marrakech au bout de deux jours. C'est pas peu de dire que nous avons fui. On s'est levé très tôt le matin, on a plié nos affaires, on a rendu les clés à la charmante mère de famille qui, toute dans sa mielleuse et volubile amabilité, nous a souhaité un bon voyage, en espérant ardemment que l'on revienne chez elle lors de notre prochain voyage. Pas pour le moment. Tanger nous manquait atrocement. Il y a des villes où l'on ne se sent pas chez soi. Marrakech était trop chère pour nous. Que ce soit dans les cafés, dans les magasins, dans les taxis dont aucun ne voulait mettre son compteur, dans les parkings... Tous les gestes de la vie quotidienne coûte de l'argent. Viendra un temps dans cette ville où il faudra payer l'air que l'on a respiré dans une rue donné. Un gardien d'air, vêtu de son gilet fluo, viendra vous demander deux dirhams quand vous aurez quitté sa rue, pour l'air que vous y avez respiré, et un gardien d'air d'une autre rue prendra le relais. C'est une ville détraquée par l'argent, qui s'est mise à l'heure de l'euro. Le bénéfice en niveau de vie que vous pouvez faire en passant de Paris à Tanger, qui est pourtant chère, vous le le ferez pas à Marrakech. Cette ville est une bulle rouge qui éclatera quand les touristes et les retraités se fatigueront de ne se voir qu'eux. Je reviendrais alors voir avec plaisir cette ville, enfin débarassée de sa fatuité...
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29.06.2009
Marrakech te voit (2/3)

Sur les cartons d'entrée du territoire, que l'on doit remplir et remettre à la police, on nous demande toujours le motif du voyage. Tourisme? Déplacement professionnel? Participation à un barbecue?... La deuxième fois que j'ai été à Marrakech, j'y ai été pour raison sentimentale. ça arrive. C'était en décembre 2008. Faire des kilomètres pour quelque chose d'invisible, satisfaire à un attachement ou un désir, rechercher un regard... J'avais encore l'inconséquence, ou suffisament de vie en moi pour faire ce genre de chose. Vous savez, quand on s'habitue à voir sa photo en Une du journal d'une personne, et qu'un jour, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, on se retrouve en page 3, ça fait un peu mal. Mais faut l'accepter. Ce sont des cycles. En amour, il n'y a jamais d'acquis, il faut sans cesse étonner, susciter l'émotion, l'intérêt, répondre aux besoins du présent. Je ne répondais pas à ces besoins. Je n'était pas là. Pas à ses cotés, quotidiennement. J'étais en France, et elle ici, et cela faisait maintenant quatre ans que ça durait, c'était normal. Je comprenais. Ce que je ne comprenais pas, ce qui était illogique en somme, c'était mon attachement. Peut-être née parce que trop de similitudes nous retenaient. Me retenait dumoins. En moi, la porte refusait de se fermer quand bien même j'y mettais parfois tout mon poids, tous le poids de ma raison. La porte était entrouverte.
A ce moment là, nous étions deux êtres fragiles, cassés. De petites choses térassées par le train du réel, je crois. Nos vies fossilisées dans une résine qui se durcissait lentement sur nous. Par la force des choses, je l'étais un peu moins qu'elle, c'est dire. Elle souffrait. La douleur mate et minérale d'être devenue les ruines de quelque chose de bien... Une sorte de gachis émotionnel. Tu aimais une autre personne, disait-elle, une personne qui n'existe plus. Il faisait froid et beau ce matin là. Aube rose. Murs rouges. Les taxis couleurs sable. J'étais venu pour la retrouver, nous retrouver. J'étais venu à Marrakech pour raison sentimentale.
Assis sur les bancs du Parc de la Koutoubia, à l'ombre d'un arbre. On parlait. De tout, de rien, je me démêlais maladroitement dans la broussaille de mes pensées. "Comment j'étais, quand tu m'a rencontré?"; "Tu étais belle... Tu l'es encore d'ailleurs... Tu souriais, tu riais beaucoup... Ton rire, c'est ce que j'ai tout de suite aimé chez toi..." Elle s'accrochait à chacune de mes paroles, comme pour reconstruire, pierre par pierre, son visage... Il y avait dans ses yeux une fatigue. Dans son effort immense pour refaire suface, tout ça ressemblait à de la neutralité. Moi qui m'attendais à des effusions de sentiments... Qui pensais trouver l'élément manquant, la réponse à cette solitude. Qui avait même espéré quelques miettes de "bonheur"... Elle était bien trop loin. Bien trop loin... ça m'avait blessé sur le moment. Comme souvent, j'en ai ressenti l'effet inverse de ce que j'étais venu chercher. De la tristesse et de la résignation. Marrakech avait les couleurs de cette résignation. Elle était calme et un peu froide. Même le bourdonnement de ses mobilettes, nuées abondantes et compactes d'abeilles dans les rues, dans les ruelles, zigzaguants entre les corps, les voitures, klaxonnant, sonnait mate. Après coup, et après nous être expliqué, j'ai reconnu mon erreur de jugement. Elle n'était pas loin. Elle était la plus proche possible...
J'ai le souvenir de ce ciel orange. De ces murs oranges. De ces nuages oranges. De ces ombres trop grandes pour tenir sur le sol. Le bruit des tambours. La clameur de la foule. Assis sur une haute terrasse surplombant la Place. Nous parlions d'amour, comme deux biologistes parlent du système digestif d'un batracien qu'ils viennent de disséquer. Pouvait-on tenir comme ça toute une vie? L'air se raffraichissait. Le brouhaha désordonné de Jamaâ El Fna, le flash des appareils photos, points rapides sur le paysage. La musique lancinante, dont le bruit sourd et lourd des tambours faisait vibrer l'intérieur de nos poitrines, les fumées épaisses des restaurants de plein air, qui se dispersaient en biais en de volutes diaphanes. Nous écoutions cela passer. Nous sentions cela s'évaporer. Elle me dit, en souriant: "Il te manque quoi, à cette heure, pour être heureux? On est ensemble, on est à Marrakech, devant l'un des plus beaux spectacle du monde, l'air est frais, la lumière est magique... Il te manque quoi pour être heureux Saïd?..."; Je souriais. Je ne fis pas preuve d'originalité. Je regardais tout ça. Puis je dis qu'il ne manquait rien. Que c'était parfait. Elle lut dans mes yeux qu'il n'en était rien. Et c'était vrai. Il manquait tout. Toi. Ta main dans la mienne. Ton corps contre le mien. Ton esprit lové avec le mien. Il manquait le lien... Ce spectacle n'est rien, c'est un désordre de bruits et de gestes qui fait écho au mien. On ne trouve harmonie dans rien, quand il n'y en a pas à l'intérieur de nous. On ne trouve de sens à rien, quand il n'y en a pas à l'intérieur de nous. On aime rien, quand on ne sent pas aimé. L'appel à la prière du couchant s'est levé. Alors toute la place, toutes les musiques, la majeure partie des paroles, se turent. J'ai le souvenir de ce moment. Ce respect pour l'appel à la prière, plus fort que les contingences et obligations terrestres. Cet appel à la prière, sous le soleil finissant et le demi silence de Jamaâ El Fna, cet appel qui faisait "une arabesque ronde sur le papier orangé du ciel..." J'ai le souvenir de ce moment là. Quelque chose m'échappait. J'avais frôlé le bonheur. Je crois qu'en fait, c'était le bonheur qui était venu. Il n'avait trouvé aucune porte, dans ma tête, où entrer.
Sound Providers/The Procussions - 5 minutes
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23.06.2009
Marrakech te voit (1/3)

J'ai été à Marrakech trois fois. La première fois, c'était en 2006, en tant qu'étape de nuit, sur la route d'Agadir. Je me souviens alors avoir été quelque peu désorienté, un peu perdu, en attente de quelque chose qui ne venait pas, et qui, dans ma grande tristesse, n'était pas venu... Cette magie... comment dire... Je ne connaissais de la ville que ce qu'en avait écrit Elias Canetti, dans les "Voix de Marrakech" et quelques écrivains marocains qui, au fil de leurs nouvelles, m'avaient fait aimer cette ville par procuration. Cette ville qui, par sa situation de carrefour entre les terres, entre les peuples, entre les ciels, entre les Histoires, devait forcément accoucher de quelque chose. Un cri de créativité, de folie. Cette ville devait forcément prendre des atours mystiques puissants, accueillir les fous et les pauvres du monde entier à bras ouverts, donner refuge à ceux pour qui les mots ne suffisait pas. Cette ville devait forcément révéler un chemin à celui qui s'était perdu, elle devait forcément ouvrir une porte à celui qui voulait aller voir de l'autre coté de la réalité. Cette ville devait forcément guérir l'âme... L'apaiser... C'était une vision un peu naïve, générale, romantique même j'en conviens. C'était l'image que j'avais de cette ville avant de la voir.
Je suis tombé de haut, mais c'était de ma faute, je crois. J'ai eu l'impression de rentrer dans un grand parc d'attraction, où Marrakech, grimée en rose, jouait son rôle un peu faux. Une grande pièce de théatre où l'on offrait, aux touristes en mal d''exotisme, de l'exotisme frelaté. Un grand centre commercial, un grand ciel lounge, un carrelage propre, des arbres verts. Juger une ville en 24 heure est d'une grande injustice. Mais j'attendais quelque chose de cette ville, vraiment. J'attendais qu'elle me guide, qu'elle m'avale, qu'elle me perturbe, qu'elle m'éclaire, qu'elle me révèle. Qu'elle me donne des réponses...
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05.04.2009
Ligoté, avec vue sur la mer (1/2)

Un buisson. Mon ombre assise...
On pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb.
On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On se demande ce qui nous arrive, comment on a fait pour se retrouver dans une situation pareille... On pense aux plages de Martil ou Cabo negro, où tout mâle qui se respecte et normalement constitué -ce que vous n'êtes pas, si vous êtes dans cette situation- mouille son short... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Surtout, on se rend compte à quel point on est rien...
Quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sais pas ce qui va nous arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de vous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend.
Cela faisait plus d'une heure déjà que j'étais dans cette situation. Le vent frais d'altitude séchait ma sueur. Mon sang se coagulait et durcissait douloureusement. Avais-je déjà vécu un truc pareil avant? Il y a bien eu la fois où je m'étais fait courser par le cadi de Beni Boufrah avec ses deux policiers; La fois aussi où un soldat m'avait tenu en joue avec sa mitraillette et bloqué pendant une demi heure, avec ordre de ne pas bouger, alors que je me hasardait derrière le port de Tanger. Je me rappelle aussi la fois où j'étais resté coincé dans ce tchar du Rif. Et puis cette course poursuite dans les derbs de la kasbah de Tétouan, où nous avions semé des enragés qui nous poursuivaient avec des barres de fer... A chaque fois, j'échappais au pire. A chaque fois, la chance avait joué en ma faveur...
Pas aujourd'hui.
La journée avait pourtant si bien commencée... Levée à 7h00. Déjeuner. Je ferme doucement la porte derrière moi. Fraicheur du matin. Le silence des rues de la ville. Passage des petits taxis jaunes vides. Marche sur des sentiers poussiéreux. Escalade. L'aventure et l'exaltation d'un marcheur solitaire qui remplit ses yeux de pierres, de vide, de pentes rocheuses, de soleils, de ruisseaux raffraîchissants, de cascades minimales, de jeux d'ombres, de ciel d'un bleu absolu, de troupeaux de chèvres, de gennevriers, de cactus, de détritus, de roches calcaires...
A 8h30, assis sur un piton rocheux, j'embrassais déjà toutes la ville des yeux: Tétouan, ses alentours. Le quartier Taboula, la kasbah, en passant par le barrio. Je détaillais chaque maison, chaque bâtiment du quartier M'hannech. J'avais le jbel Dersa en face, Martil et sa plaine, la mer Mediterrannée, le Cabo Negro, le grand barrage de Marina Smir... J'avalais ce ciel bleu par toutes mes pores, le vent glacé d'un matin jaune, le silence des sommets...
L'ascension des sommets du massif calcaire en face de Tétouan était un rituel pour moi. Chaque année, je me fixai un nouveau but, un nouveau sommet, toujours plus haut... Cette aventure me procurait les rares moments de plaisirs et d'authenticité de mes séjours ici. Aujourd'hui encore, j'avais traversé des océans de pierres jaunes, une forêt touffue, discuté un long moment avec un jeune berger venu à ma rencontre, visités des ruines de vieilles batisses espagnoles, déchiffrés des inscriptions castillanes sur un parvis à demi recouvert de terre. J'étais stupéfait que ces paysages sublimes, avec tous ces trésors, ces ruines de batisses datant du Protectorat, ces perspectives à couper le souffle sur la Méditérannée, ne fut pas plus mit en valeur. En Europe, il y aurait des sentiers balisés, des belvédères aménagés. Ici, la montagne sauvage, nue, dangereuse mais tellement excitante. J'écrivais dans ma tête tout un paragraphe du mémoire que je préparais alors, sur l'aménagement du potentiel que pouvais offrir cette montagne en matière de tourisme. J'étais pris d'une fièvre d'explorateur.
Puis première erreur. Regagner la source de Zarkat, à quelques 6 kilomètres à l'est, en passant par la montagne.
Au bout de deux heures d'une marche pénible, sous un soleil au zénith, je tombais sur une immense falaise accore qui me barra cet accès. Où que portait mes yeux: cet immense vide, ravin calcaire qui descendait dru avec un dénivelé de 100 mètres au moins. Je dû me rendre à une évidence que je détestais imaginer: rebrousser chemin par le même sentier... C'était d'autant plus inacceptable que le soleil était devenu dur, et qu'une soif terrible me tenaillait. Longtemps guidé par la perspective de me désaltérer dans l'eau glacée de cette source très connue, ce qui avait justifié ce très long détour, cette désillusion entama mes forces de manière sévère, au point de me sentir au bord de la rupture... Je me souviens être resté à ce moment là dans un état d'aboulie qui me fit peur. Assis à l'ombre d'une broussaille. Essayant de récupérer. Je regardais, hagard, la falaise immense devant moi. J'avais marché plus de 6 heures, d'une marche difficile et périlleuse, qui m'avait épuisé. Et la perspective de refaire 6 autres heures de cette marche, pour revenir à mon point de départ, m'étais presque insupportable au vu de mon état d'épuisement total. La soif, entêtante, me fit cueillir des feuilles, casser des tiges, pour en recueillir quelques gouttes. Rien. Une colère sourde contre moi-même. Contre ma névrose, hypnotique, d'aller toujours plus loin, toujours plus haut, contre le réalisme. C'était les aléas et surprises de la montagne, auxquels j'étais pourtant habitué. Mais ma situation était critique à ce moment là, sans eaux, sans nourriture, et seul. Après un long moment de récupération, je me décidai à me lever. Je me trainais sur le sentier pierreux, hagard.
Puis, après une heure de cette marche, deuxième erreur:
On siffla et on m'appela au loin. Il pourra peut-être m'indiquer un chemin plus court pour aller vers Zarkat, ou pour retourner à Tétouan, pensais-je. Je m'approchais tranquillement, hébété, épuisé... C'était un berger barbu, d'une trentaine d'année au moins. Il était assis sur un rocher et surveillait nonchalement un troupeau de chèvres... Lorsque je fus à sa hauteur, je lançais le fameux "Salam Aleykum". Il me rendit mon salut puis me fixa avec un brin de curiosité.
-Qu'est-ce que tu fais par ici, mon ami?
-Je me promenais... Je voulais aller à la source de Zarkat. Y a pas un chemin où on peut y aller par là?
-Zarkat? Pourquoi? Qu'est-ce que tu vas faire la-bas?...
-Je veux aller voir la grande source et la cascade...
-Mais tu viens d'où?
Le visage de l'homme n'exprimait rien d'autre qu'une lassitude désabusé, masqué par la dureté de ses traits. Des plissures sur le front. Une peau tannée. Une barbe courte et désordonnée. Ce visage, je l'avais vu cent fois, à Bab Okla tirant un chariot derrière lui; à la gare routière sniffant une "solucionne"; au marché fruitier de Drissia, 3assas, gardien de voiture... C'était un visage si courant. Et pourtant, le sien, acculé à la morsure abrasive du soleil, semblait être fait de brique, d'une terre sèche mal agencée.
-Je suis venu de Tétouan... Lui répondis-je.
-Il faut que tu me montres ta carte d'identité...
-Ma carte d'identité? Pourquoi? fis-je amusé, j'ai passé passé une frontière? Y a une douane ici?
-Et oui, mon ami. Moi, je peux pas te laisser partir si tu me montres pas ta carte...
Je n'aimais pas la tournure que prennaient les choses, mais je restais calme. Je fouillais dans ma poche négligemment.
-je n'ai pas ma carte...
-Alors je peux pas te laisser partir.
Aucune animosité ne transparaissait dans son visage. Juste cette neutralité qui faisait un décalage avec les paroles qu'il prononçait, rendant la situation encore plus inquiétante. Pendant ce temps, un autre berger arriva. Un grand maigre qui mesurait dans les 1m90. Il s'enquit de la situation. Le barbu lui répondit...
-Il se promène dans la montagne et il a pas sa carte d'identité... On en fait quoi?
-Qu'est-ce que j'en sais moi... Haussa le grand dadet. celui-ci se tourna vers moi, tout sourire:
-Qu'est-ce que tu fais ici toi?...
Je récapitulai calmement et brièvement ma mésaventure. Le barbu me dit alors:
-Désolé mon gars. Si t'as pas ta carte d'identité, on peut pas te laisser partir... Tu dois rester avec nous jusqu'à 20 heures. On t'emmènera chez un responsable de la police et on te donnera les 5 dihrams pour le bus.
Je sentis de la sueur goutter sur mon dos. Regardai ma montre. 15 heures et des poussières.
-Nan, désolé les amis, mais je peux pas rester. 20 heures, faut pas abuser les gars. Et je vois pas pourquoi vous faites ça...
-On te donnes pas le choix mon ami, alors t'as deux solutions: ou bien tu restes tranquillement à nos cotés, et on te relâche à 20 heures, on bien on t'attaches les pieds et les mains comme un mouton... On nous la fait pas à nous... T'as pas ta carte, tu te promènes dans les montagnes... Et t'es pas venu voler du bétail? Fais pas le malin. Si tu bouges d'ici, on te mitraille de pierres...
-Je suis pas un voleur de bétail... Je suis venu de Tétouan pour me promener... C'est tout. J'ai rien fait de mal...
-Dis nous d'où tu viens, ou montres nous ta carte et on vois ce qu'on peut faire... Fait le grand dadet.
Je vidai mes poches en lui montrant que je n'ai que mon portable. Troisième erreur. Celui-ci me le pris des mains et sortit de son froc un couteau aussi grand que son avant-bas:
-Allé, maintenant casses toi sur tes pieds! Barres toi et te retourne pas...
Je ne bougai pas de ma place. Je le regardai, le défiais presque:
-Et c'est moi que tu traites de voleur.
-Je te le vole pas... me répondit-t-il. C'est le prix pour qu'on te laisse partir... Allé, casses toi!
-Je pars pas sans mon téléphone... Il est pas à moi...
Tentative pitoyable de rebellion. Le grand maigre me toisa un moment du regard:
-Hadra dialek bechkil (ton accent est chelou), tu viens d'où? De quel village tu viens...
-Je ne viens pas d'un village... Je suis venu de Tétouan, mais je suis chez de la famille... Sinon, j'habite en France...
Les deux compères se regardèrent alors, interloqués, incrédules... Le barbu sourit vers moi, me toisa longuement de bas en haut, puis secoua la tête :
-Nan, nan... Arrêtes de te foutre de notre gueule... Machi sel3a dFrança adi... (C'est pas de la "marchandise" de France ça...) Arrête de nous prendre pour des cons.
-Tu crois nous baiser ou quoi? Ricana le grand maigre au couteau. Tu nous prend pour des paysans? Pourquoi t'es venu ici mon pote? Tu sais pas qu'ici on a plus de vice que les draris du "Barrio"?
Visible d'ici, presque en face et à même hauteur, de l'autre coté de la plaine de l'oued, le "Barrio" est le quartier le plus dangereux de Tétouan. En périphérie nord de la ville, les maisons pauvres, constructions illégales de bric et de brocs mangeaient chaque année les pentes fortes du Jbel Dersa. C'était un quartier "verticale", une sorte de favelas en briques qui faisait comme une médina précaire, avec ses ruelles étroites, ses impasses, ses pente et ses escaliers interminables. On appelait d'ailleurs un coin là-bas le Houma dial rba3 sa3a, le "quartier d'un quart d'heure", car malgré l'interdition de construire et la surveillance des autorités, un terrain vague pouvait se transformer le lendemain, avec l'aval de responsables municipaux dûment corrompus, en un quartier de plusieur dizaines de maisons avec familles, femmes y séchant le linge dans la cour et enfants jouant sur le perron... Drogue, alcool, pauvreté extrême, un meurtre par jour, des policiers qui ont renoncés à y patrouiller... Voici les mots qui revenaient le plus souvent pour décrire le "Barrio".
-Nan... Il part pas! fis le barbu. Il reste avec nous jusqu'à 20 heure!...
Il s'avança alors vers moi et me tira par le bras. Les choses sont alors allées très vite: je me dégageai violemment puis je couru autant que je pus vers la pente rocheuse. Après un moment de silence interloqué, j'entendit derrière moi des cris, les hululements du berger appelant les autres, des abboiements féroces de plusieurs chiens. J'étais mort de fatigue et je puisais, dans cette course folle, toutes mes réserves... La montagne tremblait sous mes yeux. Les rochers du sol défilait sous moi. Paysage en diagonale tréssautant de tout coté. Le ciel en haut, qui se retrouve soudain sur le coté, puis tout en bas: Les arbustes épineux ont amorti ma longue chute sur le calcaire. Me relever. Tomber de nouveau. Me cacher dans les buissons touffus, attendre? J'entendais les abboiements des chiens qui me poursuivaient, grognant leur hargne. Ils s'approchaient de mon trou. Me relever, courir. Me découvrir... J'entendis les cris stridents des bergers au loin. Puis soudain, impact d'une grosse pierre sur la roche à quelques pas de moi. Puis une autre pierre fusa à quelques mètres et rebondit en un fracas sonore sur la roche. Ils les lançaient avec une fronde, que j'entendais tournoyer derrière moi. Plus je courais, plus la végétation devenait touffue. Pris par l'élan de ma course sur la pente, mes pieds accrochèrent des racines et je retombai de nouveau, épuisé, à bout... Je n'avais plus la force physique pour me relever, pour courir. Je restai là, vidé, épuisé, couché en bas des branches de buissons qui barraient le ciel. Le bruit des pierres lancées qui ricochaient contre la paroi rocheuse. Les cris et les aboiements qui se rapprochaient. J'avais pensé à ce moment là que s'il n'y n'avait pas eu les chiens, j'aurais pu leur échapper... Bruits des feuillages qui se rapprochent. Les voix de plus en plus distinctes. Lorsqu'ils furent à une dizaine de mètres de là, je me levai, levai les bras au ciel. Je me rendai.
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Ligoté, avec vue sur la mer (2/2)
Les deux chiens, des bergers allemands, vinrent immédiatement à ma rencontre, en aboyant furieusement vers moi, en se tenant à distance. Les deux bergers s'approchèrent également. Ils étaient en sueur, rouge de l'effort et de l'affront, à la main, leur fronde.
-Bouges plus fils de pute ou je te fracasse ton crâne!
Ils m'empoignèrent:
-Viens là, enculé! Tu croyais pouvoir semer des montagnards dans leurs montagnes, hein?
-C'est qu'il nous a fait courir le fils de pute! Allez, viens là!
Ils me trainèrent sur la remontée, me serrant chacun un bras. Nous revinmes à l'endroit que nous avions quitté, en haut, sur cet espace assez plane de la montagne où le troupeau épars des moutons broutaient les arbustes. Il s'arrêtèrent. Le barbu sortit une corde de son sac, tandis que le grand maigre s'éloigna un moment pour crier aux autres bergers plus haut qu'ils m'avaient attrapés. La haut, ils faisaient comme des points mouvants sur les flancs crépus de la montagne, des points que je ne percevais pas mais dont j'entendais les réponses.
-Tu sais que tu aurais pu nous échapper si tu avais pris le bon chemin! T'es un montagnard, y a pas de doutes. Un gars de la ville n'aurait pas couru aussi vite sur ces rochers...
Je restai hébété. Jusqu'au moment de ma fuite, mon cerveau m'avait toujours proposé deux ou trois solutions alternatives. Cette fois, il ne proposait plus rien. Alors je ne pensais à rien. Je subissais. Assis sur une pierre. Les fibres de la corde se resserrer sur les mains derrière mon dos. Se resserrer jusqu'à plaquer l'os de mon poignet. Sentir la corde, lourde, dure, attrapper mes deux pieds, puis les approcher l'un de l'autre, jusqu'à les serrer l'un à l'autre, jusqu'à les comprimer. Lorsque le barbu eut finit de serrer les liens, le grand maigre revint. Considérant mes blessures, mes paumes ensanglantées et écorchées par les chutes sur les rochers, la coupure sur ma nuque, il me tança:
-Regardes ce que tu t'es fait! Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Tout ça, tu te l'ai fait toi-même l'ami, nous, on ne t'as pas touché, et on allait pas le faire!
-Oui, tout ça est de ma faute. Ces blessures sont de ma faute, c'est pas de la vôtre...
Le syndrôme de Stockolm fonctionnait à plein régime.
-Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Est-ce qu'on t'as frappé?
-Non, vous m'avez rien fait. C'est de ma faute... Je me suis enfui... parce que j'avais peur...
-Peur de quoi? On allait pas te maltraiter!
-Tu me sors un couteau grande comme une épée... qu'est-ce que tu voulais que je pense?
-Ecoutes, intervint le barbu. Dis nous juste d'où tu viens. Dis nous le nom de ton village, et on te relâche...
Une sueur de lassitude coula de mon dos. Je savais que mon explication ne les satisfairait pas, même si elle était vraie, et je ne voulais à aucun prix donner le nom de mon village de naissance, dans le Rif, parce oui, je ne voulais pas leur permettre de me "retracer", quelque soit l'issue de cette aventure...
-Je viens de France... J'habite pas ici...
-Il se fout vraiment de notre gueule... Tu veux jouer le malin? Ok. Tu vas rester ici jusqu'à 20 heures. Et si tu tente de t'enfuir encore une fois, je te jure qu'on te défonce la gueule à coup de pierres!
Ils s'éloignèrent vers le troupeau, me laissant là.
Voilà. ça faisait presqu'une heure que j'y étais. Et on ne pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb. On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Et surtout, on se rend compte à quel point on est rien...
Et à ce moment là, je l'étais, rien. J'étais un jeune con, mais j'aurais pu avoir le cerveau d'Einstein, être un homme d'une valeur inestimable, un homme aux multiples réseaux. Je valais la même chose que la pierre ou le buisson à coté de moi. C'est ça que nous apprenne la séquestration physique. On peut être le prochain Prix Nobel, quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sait pas ce qui va arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de nous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend. Tous ces opposants qu'on enlevait, tout ces hommes, riches, pauvres, intelligents, stupides, haut placés, mal placés, qu'on ligotait, baillonnait, capuchait, voilà sans doute ce qu'ils se disaient à ce moment là. Je ne suis rien. Plus rien.
Devant moi, s'étendait un paysage magnifique: Tétouan, vue de très haut. La Plaine verte de Martil et sa rivière. La Mer Méditerranée, bleue pure, ses langues de sable fin, les plages de Martil, de Cabo Negro, de Marina Smir. Je détaillais les maisons carrés, les bâtiments, le mouvement des voitures, les points noirs, de couleurs, des gens, mouvants, sur les artères, dans les rues, sur les plages. C'était étrange de se retrouver dans cette situation là. Etre seul au monde, avec la vue sur ce paysage. En bas, des gens vaquaient à leurs occupations. Des gens marchaient dans les rues, faisaient la sieste dans leur maison, se prélassaient dans des cafés. Des gens cherchaient leur pain quotidien, ou profitaient de l'été. Les voitures roulaient. Aux plages, des gens nageaient, s'apergeaient d'eau en rigolant, nageaient, faisaient du pédalo, bronzaient sur leur serviette, draguaient, regardaient avidement les filles en maillot de bains, bandaient. Devant moi, la normalité. L'endroit, partout en bas, où j'aurais dû être, si j'étais quelqu'un de normal. Si j'étais quelqu'un de sain d'esprit. Etre ici, c'était chercher, dans une inconscience romantique et butée, quelque chose de différent, de "contre" cette normalité là, banale, habituelle. C'était un acte de défiance et de mépris de ma part, pour tous ces gens en bas. Et de la même manière, mon ascension n'avait pas de sens pour ces gens, en bas. C'était un non-sens. Quelque chose d'inutilement stupide, et sans doute avaient-t-il raison. Il n'y a pas de sentiers aménagés, de belvédères ou d'aménagements touristiques dans ces montagnes, comme en Europe, malgré leur beauté hypnotique. Pour la simple raison que ces montagnes ont encore gardé leur fonction: celle d'être un territoire agricole. Un territoire habité. Un territoire, dans le sens premier du terme: avec son utiilisation, ses enjeux, ses luttes pour le marquer. En France, que ce soit dans les Alpes, les Pyrennées ou les autres chaînes montagneuses, voire même au sud du Maroc, il a fallu que ces territoires se dépeuplent fortement et perdent ainsi leur fonction première, agricole, pour que le tourisme de montagne puisse se développer sans interférer avec les activités des populations restantes. Dans ces montagnes, et je l'apprenais à mes dépends, il n'en était rien. Il y avait des dizaines, des centaines de chèvres, de moutons et donc, un capital, une richesse, à défendre, contre les voleurs, les intrus. Ces montagnes étaient alors une sorte de chambre forte que j'avais forcé par mon inconscience, une banque où je m'étais introduit par effraction. Cette explication, je ne pu la concevoir qu'après coup. Sur le moment, assis sur cette pierre, assoiffé, terassé par la fatigue, je ne faisais que subir la chaleur. Abruti par cette chaleur. J'étais ligoté, avec vue sur la mer. Vue sur la vie. Une vie qui prenait tout son sens, parce que j'en étais exclu...
Après une heure, le barbu vint vers moi. J'avais soif. Il me donna à boire de sa bouteille. Il commença à défaire les liens. La libération de la pression des cordes lourdes et dures me fit un bien immense. L'air froid passa sur mes poignets mouillés.
-Allé, on te laisse partir!
Je le regardais. Depuis longtemps, l'attente passive et neutre avait remplacé la peur et l'angoisse. Les liens desserrés, ce fut tout d'un coup la honte, et une colère sourde. Dans cet accès de sentiments mêlés, je lui dit:
-Non, je ne pars pas. Je reste avec vous jusqu'à 20 heures, on va voir la fameuse police où vous vouliez m'emmener, et on va voir si je suis un voleur de bétail.
Un sourire goguenard passa sur ses lèvres:
-Allé, puisqu'on te dit que tu peux partir.
-Où est mon téléphone?
le grand maigre était là aussi.
-On le garde, comme gage. Viens dimanche à Bab el Okla, je te le rendrais la-bas.
-Prend moi pour un con.
-Viens dimanche, à 8 heures.
ça ne les enchantait pas de ramener un homme ensanglanté au moqadem de Zarkat. Cette idée ne m'enchantait pas non plus. Je n'avais qu'une seule idée, partir. Fuir ce lieu, l'oublier. Alors je suis parti.
J'ai rejoins la civilisation et la ville après deux heures de marche, les mains et les bras en sang, les vêtements déchirés. On me regardait passer comme un fou. Depuis cette histoire, à l'été 2003, je garde un goût amer lorsque je regarde les montagnes de Tétouan. Je suis pris par un sentiment de honte lorsque je scrute le pic en haut duquel j'ai été ligoté. Ce pic, visible depuis toute la ville. Je crois dire que ça a bloqué mon goût pour l'aventure. Du moins, ça m'a rendu raisonnable, ce que je déteste être. Je remercie Dieu pourtant, car mon aventure aurait pu être bien pire. J'aurais pu être violé, blessé. Je m'en suis sorti à bon compte.
L'idée de me venger m'a tenaillé durant toute cette année. J'aurais pu. Des cousins connaissaient la région, avaient des connaissances dans ce coin là, et on connaissait même l'identité des bergers, qui venaient d'ailleurs quelque fois en ville et qui connaissaient un épicier, juste à coté de celui d'un membre de ma famille. On aurait pu les coincer. Mais ça aurait servi à quoi, à part attiser la violence? C'était ma stupidité et mon inconscience qui m'avait amené là.
Même si je sens toujours quelque chose peser sur mon coeur quand je regarde la montagne, je sais que j'y retournerais un jour. Au moins pour effacer ce sentiment de malaise et le remplacer par quelque chose de beau. Car ma stupidité et mon inconscience ne m'ont pas tout à fait quitté. De là haut, à l'aube rouge, on voit Gibraltar et les montagnes d'Estepona, en Espagne, qui barrent haut l'horizon. On voit des choses à la beauté minérale. Et on sent seul, libre, et en paix. Je veux retrouver cette paix.
Je veux recouvrer ma liberté.
Mohamed Saïd, Paris, commencé en novembre 2005, terminé en avril 2009.
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31.03.2009
Au commissariat
Sa machine à écrire date sûrement des années quarante. Il tape sur les touches précautioneusement, sans doute pour ne pas les enfoncer encore plus. Le feuillet d'ancrage tombe sans arrêt, alors il le remet. Il continue de taper à la machine ce qu'on lui dicte, ajuste la feuille qui part de travers. Un verre de carrion, rapporté du café d'en face, à demi plein, ou à demi vide sur sa table. Peu de papier. Un bureau lisse, usé. Portrait des deux Rois, Hassan II et Mohamed VI, en haut. Il se dégage des locaux une fatigue incommensurable. Ces murs ont vu des choses, des détresses que mes pires cauchemars n'imaginent pas. Il ne peut pas en être autrement. On est à Beni Makada, l'un des quartiers les plus dangereux de Tanger.
Il a une moustache bien sûr. Une panse bedonnante, une chemise blanche, peut-être devenue rèche par les lavages répétés à la main au savon Tide.
Quelques instants plus tôt, lassé d'attendre, après une heure et demi sur des chaises, on avait tendu à un autre une feuille où l'on avait consigné tout ce qui s'était passé. Il avait regardé la feuille, puis il avait dit, un sourire aux lèvres: "Tu te crois en Europe ici ou quoi?... Attend le commissaire, comme tous le monde."
Le commissaire justement, arrivé à 10h30, derrière sa machine, nous regardait, puis me regardait. Il demanda à mon père: "C'est ton fils?" "Oui, oui..." Il s'adressa alors vers moi. "Tiens, va attendre en bas mon garçon" Le truc classique. Une transaction. Pas de témoins. Derrière la porte que je fixai, la scène que j'imaginais correspondais à celle que mon père me décrira par la suite.
"Et bien, tu nous paierais pas ce café?" dit-il, en désignant le verre devant lui sur la table.
50 dirhams. Il le met dans sa poche. "L7ala d3ifa". La situation est pauvre, se justifie-t-il. Bon, tu veux que je travaille avec toi? "Ne khdem m3ak", formule magique qui veut dire: si tu veux que je bouge pour toi, faudra me louer. Mon père jugea qu'au vu des préjudices, ce n'était pas nécessaire. "Comme tu veux. On consigne le délit, mais on ne pourra rien faire."
Bien sûr, il pourrait débusquer la bande en quelques jours, demander à ses contacts à Cassabarata si des trucs bien précis ont été écoulés. Le monde de la petite criminalité est petit. Les indics et les balances ne manquent pas. Mais si on le paye pas, il n'a pas que ça à foutre.
Nous sortons du Commissariat et rentrons dans notre voiture dont la vitre latérale est défoncée et brisée. A l'intérieur ou à l'extérieur de cette vitre, dont les brisures parcellent le paysage, la ville et ses mille souffles. Amas de bâtiments sans âmes, de cubes de briques abritant milles histoires personnelles aux complications sans fin. Les repris de justesse, le besoin de justice. L'argent. L'impasse.
Mohamed Saïd, fait à Tanger, en juillet 2008
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29.03.2009
La femme au taxi
Il était encore tôt. Le ciel de Tétouan était d'un gris qui lui était habituel en cette saison. Il avait plu toute la nuit, et la ville, qui descendait en amphithéatre sur les flancs du Jbel Dersa, se réveillait doucement, le visage humide. C'est toujours problématique de marcher dans une rue mouilléé à Tétouan, surtout quand on a une valise. Le sol est boueux. L'eau est mal régulée. Il y a des flaques dans les nids de poules du bîtume. Les voitures passent dessus sans se soucier d'éclabousser. J'attendais alors sur le trottoir un petit taxi, qui vint après quelques instants d'attente. Il était déjà occupé par une femme assise, coté passager.
Pour ceux qui ne le savent pas, au Maroc, les petits taxis se "partagent", dans la limite de trois places, lorsque l'on va dans la même direction. On peut attapper un taxi vide bien sûr, mais aussi quand il y a une, ou deux personnes à bord, tant que l'on va dans la même direction et que ça ne retarde pas les autres. Lorsque l'on hèle un taxi déjà occupé, il est ainsi de bon ton d'indiquer de sa main la direction vers laquelle on veut aller. ça ne fait pas partager les coûts entre les passagers mais c'est tout bénef pour le chauffeur, qui rentabilise encore plus son trajet.
La petite Fiat jaune s'arrêta à ma hauteur, la vitre se baissa, je m'approchai:
-Salam. La parada des taxis pour Tanger?...
-Parada Tanjah? Montes... Me dit le chauffeur, un homme barbu d'une trentaine d'année.
Tandis que je m'installai, avec ma valise, il dit à sa voisine:
-Bon, je t'avance un peu, devant la laiterie. Tu feras le reste de la route à pied.
-Oh, tu veux pas me ramener devant la maison?
-Je t'ai déjà bien avancé, non?
J'intervenais, timidement:
-Tu peux la ramener où elle veut aller si tu veux, je ne suis pas pressé.
-Non, t'inquiètes pas, elle va pas loin. C'est juste une feignante. Elle veut pas monter la pente, c'est tout.
La femme rit d'un rire franc, mais que je jugeais un peu niais. J'avais aussi remarqué qu'elle parlait un peu lentement, comme si les mots étaient lourds à porter pour elle. Elle semblait assez jeune, grasse et potelée, portait une jellabah d'un gris fade, un foulard marron. Je ne la voyais que de dos, j'étais assis derrière, et de son visage, je n'apercevais que la rondeur des joues qui dépassaient. Le voyage se passa dans le silence, et ne dura de toute façon pour elle que quelques minutes. Le chauffeur s'arrêta devant un derb. La femme sortit de la voiture et le remercia. Elle me salua également tout en me remerciant de mon "intervention" de tantôt. Je la saluai de même. Son visage était en effet large, mais assez agréable. Des dents un peu en avant. Un regard un peu trop expressif. Nous la vîmes partir et s'éloigner dans la ruelle, un sac sur l'épaule, dandinant de la croupe comme une poule.
Ces détails n'avaient en eux-mêmes pas d'importance. Ce sont des détails que j'essaie de me remémorer maintenant, et que je ramène difficilement de mon regard indifférent de ce moment là. Car j'aurais vite oublié ce moment, cette femme, et ce trajet, si le chauffeur, après quelques minutes de silence sur notre route, ne se mit pas à soupirer, l'air navré:
-Louange à Dieu... Louange à Dieu... Louange à Dieu...
Mon silence se voulait apparemment interrogateur, puisque le chauffeur ne manqua pas de m'expliquer l'objet de son malaise, en se tournant par intermittence vers moi.
-Tu sais, on dit qu'on a des problèmes. Le quotidien, les trajets toute la journée, la fatigue, le manque à gagner, la peur de pas ramener à manger aux enfants... Mais on en a aucun. On a pas de problèmes. Walou. Notre vie est douce, mon ami. Notre vie est douce, par rapport à celle de cette femme... A chaque fois qu'il m'arrive quelque chose, je pense à cette femme, et je dis Louange à Dieu... Louange à Dieu... C'est notre voisine dans le quartier, on la connait depuis qu'on est petit. Elle est un peu... pas très dégourdie... Enfin pas très normale quoi. Et c'est comme ça depuis toujours. Elle est née comme ça, c'est Allah, on y peut rien. Je l'aide un peu. Je la transporte gratuitement pour l'avancer sur son trajet. Elle vend des choses au souk, elle mendie parfois... A 16 ans, ses parents l'ont marié. Son mari, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a "percé", lui a fait un gosse, puis il est parti. Il est même pas resté un mois. Sa famille? Qu'Allah Leur Soit une aide. Ils sont pauvres et bêtes. Ils l'ont remarié à un bon à rien. Un poivrot qui la battait pour rien. Il lui ai fait un deuxième gosse, puis il est parti aussi. Ces deux salopards n'ont rien trouvé de mieux que de lui faire deux gosses, et de l'abandonner. Elle est trop naïve. Elle ne demande rien, mais parfois, des gens qui la connaissent, qui connaissent son histoire, qui savent qu'elle est pas très normale et qu'elle a des enfants, font la charité, lui donne de l'argent. On lui donne 10, parfois 20 dirhams... Un jour, quelqu'un lui a même donné 200 dirhams! Elle a fait quoi de l'argent? Elle a tout donné à ses parents, à ses frères et soeurs. Je lui dit: "Pourquoi tu fais ça? Garde ton argent. Gardes le bien, ne le jette pas comme ça. Tu crois que tu vas avoir cette somme tous les jours?" Mais elle ne veut pas comprendre... Elle est généreuse, elle donne tout. La pauvre. "Niya", l'innocence. Mais comment tu peux être généreux avec des parents comme ça? Qu'est-ce qu'elle me raconte, là, il y a quelques jours? (Elle me raconte tout la pauvre, parce que je la ramène chaque matin vers le souk, quand je commence mon travail). Elle me dit que son père la regarde un jour. Puis il lui dit: "Regarde le cul que t'as... Pourquoi t'irais pas te faire baiser?..."
Tu te rend compte? Un père qui dit ça à sa fille? Un père avec une longue barbe? Qui dit ça? Qui dit à sa fille de se prostituer? De se prostituer! On vit dans quel monde?! C'est quoi ce monde?
Il était rouge d'une indignation sincère. Il secouait la tête, les yeux rougis. Je ne su que répondre, à part des phrases que je ne finissais pas... Il n'y avait sans doute rien à répondre d'intelligent.
Tandis que nous passions devant le Rond Point de "la Colombe", j'essayais de me remémorer le visage et la physionnomie de cette femme que j'avais regardé négligemment. La colombe... Oui, c'était un peu ça. Perdue au milieu de Tétouan.
Mohamed Saïd, fait à Paris, Juin 2007- Mars 2008
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14.12.2008
13/12. Tanger.
13/12. Tanger. à la maison.
18h40. L'appel. Puis, lentement, les autres appels à la prière, qui une à une font des arabesques sur le papier du ciel. La sirène de l'ambulance. Le bruit des draps qui claquent au vent. Celui des gouttes de pluie. Tanger, impraticable, encore aujourd'hui. Carrelage des trottoirs glissants, la boue, les rivières d'eau qui traversent tranquillement la chaussée en pente.
Le ciel est bas. Blanc. Uniformément blanc. Je suis arrivé dans cette ambiance triste d'après-aïd. Les moutons ont déjà été égorgés. Ils restent parfois dans les rues des quartiers de Beni Makada, au niveau des portes de garages, où ils étaient enfermés, des restes de fourrage que l'on donnaient aux moutons. Des traces de sang sur le sol. Mais la pluie continue encore de tout laver. j'ai l'impression que le quartier tourne au ralenti. En fait, pourquoi n'en serait-il pas ainsi. Moh, l'épicier, est parti en congé. Quelques commerçants ont pris leur semaine. Beaucoup sont partis dans leur village d'origine passer l'aïd avec les leurs. Tanger, ou du moins ses quartiers périphériques, où vivent l'immigration récente des campagnes, tournent dans une lenteur anesthésiante et froide.
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12/12. Tanger.
12/12. Tanger. Aéroport.
"Cette odeur, je la reconnaitrais entre mille"
Voilà ce que je me suis dis en descendant de l'avion. Cette odeur, l'odeur de mon pays... Ce n'était pas celle du jasmin, des roses, des fleurs d'orangers ou de l'ambre, que l'on fait brûler dans des palaces. C'était celle du pot d'échappement d'un des engins de l'aéroport. Odeur de mauvais diesel, brûlé par un moteur crasseux... je n'ai jamais senti cette odeur ailleurs qu'ici. C'était comme après le passage d'un de ces énormes camion-bennes Berliet, ceux avec le gros M derrière et dont le gros pot d'échappement enfumé était orienté sur le coté, vers le trottoir et les piétons. Tout ça évoquait en moi des réminiscences d'enfance. Le Tanger des années 80-90, où la ville croupissait dans son oubli sale et crasseux, autant dire la préhistoire. Je n'aurais pas espéré plus beau "Bienvenue au Maroc". ça m'avait arraché une petite larmichette. Chez proust, c'est la madeleine, moi, c'est l'odeur de diesel frelaté...
12/12. Tanger. Drissiya.
Les rues sont lavées. Le bitume nettoyé. Pas de poussière ni de ce sable que ramène le vent des plages. Peu de monde. Un vendredi après-midi étrange. Un calme linéraire. Qui ne ressemble pas tellement à ce quartier. La banlieue de Tanger a été lavée à grande eau "Il pleut depuis une semaine" me dit le chauffeur de taxi. Je m'enquiert de la rumeur, comme quoi le toit de la gare routière s'est effondré. "Non, il n'y a rien de tout cela." Mais la zone industrielle de Mghora est complêtement paralysée, m'informe-t-il. "Plus une usine ne marche la-bas! Toutes ont été innondées, ils trouvés plus d'1m50 d'eau à l'intérieur!" Il n'y a plus de travail à Mghora depuis des semaines maintenant. Tous les employés sont au chomâge technique. Et bien sûr, sans indemnités sûrement...
Pednant qu'il m'expose tout cela, les gouttes commencent à claquer sur le pare brise. "Voilà, ça reprend". La verdure des terrains vagues. les rues quasi désertes... Ici, j'échappe au froid, mais pas à la pluie.
12/12. Tanger. à la maison.
La pluie, toujours, dans les discussions. Ma famille de Beni Boufrah s'est "réfugiée" dans notre maison de Tanger. Quelques semaines plus tôt, au village, dans le Rif, ils ont été révéillés au milieu de la nuit par des tambourinages à leur porte. La gendarmerie: "Vous voulez tous mourir ici ou quoi? Sortez tous, l'oued arrive!" Déjà, la pluie claquait nerveusement. Refuge, dans une maison sur les hauteurs. L'orage ne s'arrêtait pas. C'est à la deuxième nuit que l'oued a frappé, avec une violence inouie. Le torrent à la folie furieuse, la furie des flots, comme il y a 5 ans. Tout ravagé. Le long mur de pierres construit après la catastrophe de novembre 2003 pour protéger les groupements de maisons au bord de l'oued a été complêtement désarticulé, détruit, anéanti. désormais, c'est le grand village de Beni Boufrah qui est en danger. L'oued à de nouveau changé de cours. La maison de ma famille, qui vivaient au bord de l'oued, à une centaine de mètres, s'est retrouvé sur une sorte d'ile, en plein milieu de l'oued, dont la force avait creusé des falaises hautes de 2 mètres. Ils étaient restés 3 jours et 3 nuits bloqués au milieu de l'oued en furie. Ils ont été sauvés par miracle, parce que des ruines de maisons plus en amont avaient déviés les eaux de part et d'autres, formant cette fameuse île. Cette année encore, la maison avait été épargnée, mais reviendront-ils y risquer leur vie? "Avant, il y avait la forêt, qui retenaient un peu l'eau, et stabilisait le cours de l'oued"; "Ils ont tout arraché pour le kif";"C'est à cause du kif" C'est la première fois que j'entend de leur part cette prise de conscience. Des terrains entiers partis. La montagne deviennent des falaises. "Cette terre, qui veut tant se reposer, qui veut devenir plaine". "On en rit en pleurant" me racontent-ils, lorsqu'ils évoquent des anecdotes amusantes qui leur sont arrivés au milieu de cet enfer...
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14.08.2008
Epilepsie
A cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, je serais dans le car pour Casa. Mais je suis ici, dans ce cyber. L'air est léger et le ciel lavé. En cette période de vacances et de grève des transports, les rues sont bondés.
J'avais pris le car depuis Tétouan. Là-bas, on jetait des cailloux ou des oignons sur les petits taxis qui travaillaient. Lorsque le car est arrivé à Tanger pour s'y arrêter un quart d'heure avant de repartir, j'ai pris mes sacs et j'ai dit au chauffeur que je préférais rester ici. Il m'a souri, et je suis parti. Mon avion part demain de Casa. Je prendrais peut-être le train.
Ne vous arrive-t-il jamais de ralentir un peu votre marche pour voir le paysage, et penser que si vous étiez un autre, vous continueriez votre chemin et vous seriez déjà là-bas, loin devant ? Et vous vous regarderiez vous éloigner? Il m'arrive parfois de penser à ce que je serais à cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, si je n'avais pas pris le temps de m'arrêter à chaque fois qu'une chose me traversait. Dans quel point du globe je serais, avec qui je serais, avec combien de gosses.
Pendant ce séjour de deux semaines au bled, j'ai vécu beaucoup de choses. J'ai vu des trajectoires, des centaines de trajectoires. J'ai vu l'infinité des possibilités que pouvait prendre la mienne.
***
Elle riait et plaisantait avec nous l'instant d'avant. On l'appelait la folle de la kasbah. Vêtue de noir de la robe au foulard, Elle avait peut-être une vingtaine d'année, mais son aspect malingre lui en donnait plus. Elle chantait à haute voix le tube de Cheb Bilal "nass redara", demanda un verre de lait à mon cousin qui s'empressait de lui donner en riant. Elle se mit à danser avec son verre, sous les éclats de rire de la rue puis, alors qu'elle était partie dans une autre volute orale, j'ai vu soudain son regard se vider complètement. Elle se figea tout à coup, paralysé. Nous mîmes du temps à réaliser que ce n'était pas une autre de ses facéties, mais qu'elle était bel et bien en pleine crise d'épilepsie. Fatma la vendeuse de légume s'empressa de couper l'un de ses citrons qu'elle plaça sous les narines de l'inconsciente. Moh le vendeur d'en face la fit s'assoire sur l'un de ses cageots. Son corps menaçant de tomber en arrière, nous nous mîmes à trois pour la retenir. Lorsqu'elle revint à elle, je restais le seul à maintenir son corps de peur qu'elle tombe. Abandonnant même toute licence, sous la compréhension des autres commerçants de la ruelle, je la protégeais de la pluie qui gouttait sur son visage figé en la prenant par les épaules. Après de longs instants de silence chancelant, elle ouvrit un peu les yeux, qu'elle laissa mi-clos. Elle me dit, d'une voix faible, fatiguée: "C'est ce qui est en moi... Il veut me tuer... Il veut me tuer... Ils disent que je suis folle..." Je lui répondis qu'elle n'était pas folle. Que c'était ceux qui la traitaient de folle qui l'étaient vraiment... C’était sûrement ce que je pu articuler de plus intelligible. J'ai senti une admiration profonde, une sorte d'amour confus pour cette femme capable de tellement de vie, d'exubérance avec les gens, malgré la "mort" qui l'attendait à l'intérieur d'elle. Je l'avais vu auparavant embrasser avec une immense affection une femme qu'elle ne connaissait sûrement pas. Elle dansait sur ses malheurs, riait contre sa vie. C'était inexplicable, mais oui, j'ai senti une joie étrange de penser à la chance immense que j'avais...
Si j'avais été un autre, jamais je ne l'aurais rencontré.
Mohamed Saïd, fait à Tanger le 07 avril 2007, à 18h39.
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