21.11.2009
A l'ascension de la Mosquée de Dieu (3/3)
Le mien se calme un peu. Le pain noir que nous avons apporté avec nous a un goût infiniment plus agréable ici. Salah trouve un peu de cendres sous lesquelles couve une chaleur encore propice. Les restes d'un feu de berger, sans doute. Nous y précipitons nos mains pour les réchauffer. Je saisi une pierre brûlante que je place entre mes paumes avec un plaisir presque charnel... Le temps s'est couvert davantage. Le froid est plus dur. Les premières plaques de neige. Et ce sentier, qui monte maintenant presque à l'abrupte. La Mosquée de Dieu a disparu depuis bien longtemps derrière un versant plus proche. Je ne saurais dire vers quel coté il se trouve maintenant, alors c'est avec un admiration réelle du sens de l'orientation de mes cousins, que je vois soudain son sommet géant déboucher de l'horizon. Je n'ai jamais été aussi proche de la montagne, et je ressens soudain une excitation qui fait cogner mon cœur... Ils n'ont jamais été par ici mais ils ont, par ce sens de l'orientation propres aux montagnards, évité les villages, évité les ravins, évités les culs de sac. Si j'avais été seul, encore une fois, je n'aurais pu réussir à venir jusqu'ici. Je me serais perdu, comme je me suis perdu tant de fois, lors de mes précédentes tentatives... J'avais tout essayé. Par l'oued principal, avant d'être arrêté par une muraille de ronces infranchissable. Par une piste qui m'avait mené sur une falaise. Par un sentier qui me dévia du but sans que je m'en rende compte. Avec le temps, l'idée de la conquête s'était peu à peu émoussée. Trop loin à pied, trop haut. Trop risqué aussi. Ça me paraissait irréalisable à mon échelle. Pas que l'obstacle physique fut insurmontable, mais c'était surtout l'obstacle humain qui m'inquiétait. L'aventure de la femme et des enfants du village m'avait ouvert les yeux sur des dangers que je ne soupçonnais pas. Alors, les années passant, même si je regardais toujours la montagne avec envie, je ne faisais plus de tentatives. Je crois que j'étais maintenant trop vieux pour ça, trop adulte, dans le sens où ma présence d'homme dans le champs des autres, dans leurs villages, aurait été perçue comme une agression, une invasion suspecte difficilement pardonnable... On n'était pas dans l'Atlas, on était dans le Rif, dans l'un des endroits les plus reculés... Ça ne m'empêchait pas d'en parler, de saisir la moindre occasion pour en discuter avec mon oncle, mes cousins, sur les possibilités d'attaque. Ils savaient alors que ça me tenait à cœur, même s'ils ne comprenaient pas trop. La femme de mon oncle eut cette phrase formidable qui traduisait bien l'antagonisme de nos pensées respectives: "Pourquoi tu veux aller là-bas? Ça fait bien longtemps que le plat de semoule s'est vidé définitivement..." La survie, toujours.
C'était au troisième jour de l'Aïd El Kebir, fête que je passais dans mon village natal du Rif, le matin même, aux environs de 8 heures. Mon premier hiver ici, depuis ma naissance. La veille, la neige était tombée, et le sommet de la Mosquée de Dieu était resté blanc. "Tu veux y aller?" Je cru à une énième plaisanterie. Mais mon cousin Salah me dit de me préparer. Le gros des visites de la fête était passé, il n'avait pas de travaux dans les champs. Et, me dit-il, il pourra opportunément aller rendre visite à sa tante, qui habite très loin, plus haut dans la vallée. Nabil, le grand dadet, vint s'agglomérer à notre aventure par accident.
Et alors que j'avais abandonné l'idée, ou du moins, remis à plus tard ce rêve irréalisable en attendant des circonstances plus favorables; alors que le sommet transpirait devant mes yeux des échecs successifs de mes précédentes aventures, au point que je ne pouvais plus la regarder qu'avec une pointe d'amertume, voilà que je suis là, sans avoir rien préparé, sans que j'y ai même pensé, à portée de but. Nous traversons une sorte de plaine, qui me semble être la base de la pyramide du haut sommet. Déjà, les deux cousins ramassent de la neige qu'ils se jètent ensuite sur la gueule en rigolant. Un vent fort et glacé. En montagne, les perspectives trompent énormément, mais je reconnais ce sommet, qui a la même forme, vue depuis mon village ou ici, et à la base duquel je suis maintenant insignifiant. Je grimpe avec célérité malgré la pente. La respiration se fait plus difficile. J'entends mon souffle, sourd, comme s'il était à l'intérieur de ma tête. De gros rochers parsèment mon parcours, une végétation touffue, rase, pliée sous la neige. Dans mon esprit, c'est la métaphore de ma vie qui se joue. Ce n'est pas un sommet que je gravis. C'est mon destin. Dur, emplie de pièges, de freins, de fausses routes, de doutes, d'échecs, de tristesse. La Mosquée de Dieu sont tous les buts que je me suis fixé dans cette vie. Des buts bien trop hauts, bien trop loin pour moi. Des buts inaccessibles. Alors je sens que si je réussis ici, je pourrai tout réussir dans ma vie. J'avance, porté par cet espoir, le cœur frétillant d'une joie qui commence à déborder. Je ne sais combien il reste de mètres avant le sommet. Le nez sur le sol en forte pente, on grimpe, jusqu'à ce que l'on ne monte plus. Jusqu'à ce que ce que la terre s'arrête. Bientôt, j'escalade un mur qui n'a rien de naturel, des empilements de pierres. Puis. Le ciel s'ouvre enfin. De tous les cotés. La terre a disparu sous nous. Je suis au sommet. Sur un monticule de pierres qui semblent être les ruines d'une cabane... Peut-être la maison du plat de semoule... Un piton blanc planté là, tout au milieu du sommet, sans doute érigé par les espagnols du temps du protectorat... Et puis le ciel derrière... la terre derrière tout ça... Je peux voir l'autre coté de la montagne, de l'autre coté de notre vallée, de l'autre coté de cette cuvette, notre prison, celle qui nous isole du reste du monde... D'en haut... vers le bord de mer... le village côtier de Torrès... l'île de Cala iris... Le haut massif noir des Bokkoyas... la route de Snada... Tous les villages traversés... Le nôtre, invisible maintenant sous la brume grise... Et puis de l'autre coté, vers le cœur du Massif... quelques bouts de virages de la P39, la route qui relie Tétouan à Hoceima... Targuist, son barrage... Ketama, les trois monts enneigé du Tidighine, les plus hauts sommets du Rif... Je dévore tout ça, je ramasse des yeux, comme si le paysage visible et magnifique qui s'étendait autour de moi était du sable que je devais fourrer dans mon sac, je ramasse tout ça, avide, empressé, comme si je devais en ramasser le plus possible... à coté, mes cousins sont assis sur les ruines. Ils contemplent aussi le paysage. Ils sont heureux, je crois. Le vent souffle fort autour de nous. Nous sommes loin, bien loin des hommes, mais près, non plus de Dieu, car nous nous rendons compte que même ici, nous sommes si bas, mais au plus près de nous-même. Ma joie a quelque chose d'incandescent. Mais aussi, un peu, de branlant dans son expression. Quelque chose de bancal. J'ai atteint mon but. Un but de plus de 20 ans. J'ai un sentiment de plénitude, d'accomplissement, troublé par une déception douce. Et bientôt, même, cette déception commence à prendre un peu de place dans cet élan de bonheur. Je me dis. Voilà. Désormais, il n'y aura plus de magie en ce lieu. Il n'y aura que ce que voient mes yeux, et le souvenir que j'emporterai avec moi: des rochers, des pierres empilées, une ruine, un piton. Un sol irrégulier, comme la vie. Je ne m'attendais pas à autre chose, mais il y a quand même un décalage, sans que je sache où.
En fait, je crois que je suis comme cet homme de la légende, qui a gratté le plat de semoule pour savoir ce qui le remplissait. Rien le remplissait, connard. Rien. C'était la magie à l'état brut. Un rêve beau. La magie qu'aucune âme ne pourra jamais toucher avec son cœur sale. La magie fuira toujours celui qui veut savoir d'où elle vient. C'est un fétu de paille en filigrane de la vie, un fétu qui fuit avec le vent provoqué par les gens trop sensés, sans jamais les rencontrer. Assis sur les ruines avec mes cousins, nous goûtons à la paix, au silence, à la solitude qui règne ici. Je savoure mon bonheur.
Mais je pleure aussi, à l'intérieur, la mort de mon rêve.
Mohamed Saïd, fait à Paris. 14 -20 novembre 2009. 23h26.


PS: (Tout ça s'est passé en janvier 2006. Mais j'ai écris ce texte après la lecture de l'excellent "Annapurna, premier 8000" de Maurice Herzog, qui m'a donné envie d'écrire sur l'aventure humaine que représente souvent l'ascension d'une montagne. Je me suis retrouvé dans les tâtonnements, les interrogations et les fausses routes de l'expédition française pour trouver le meilleur angle d'attaque pour vaincre l'Annapurna, 8065 mètres. Mais soyons franc. Il n'y a aucune échelle de valeur commune entre la chaîne himalayenne, l'Everest, 8600 mètres, et la chaîne du Rif, dont le sommet culmine "seulement" à 2500 mètres environs, même si pour beaucoup de géologues, cette chaîne a quelques caractéristiques de la haute montagne. Après quelques recherches, j'ai même découvert que l'altitude de la Mosquée de Dieu, Jama3 de Llah en arabe, que j'estimais à 2000 mètres d'altitude, était en fait de 1500 mètres. Sachant que ce sommet se situe à une trentaine de kilomètres de la mer, ça fait tout de même une forte pente, ce qui donne cette forte impression de hauteur (Mon village doit se situer à 500, 600 mètres d'altitude.) La forte déclivité des montagnes du Rif qui se jettent dans la mer, passant de 2000 à 0 mètres d'altitude en seulement 30 kilomètres, est d'ailleurs responsable de deux faits majeurs dans la région du Rif méditerranéen. 1- Elle prive ces régions littorales des pluies (Le Rif est la région qui a la plus forte pluviométrie de tout le Maroc, mais seulement coté Sud de la chaîne, vers Fès, Mecknès. Coté méditerranéen, c'est la sécheresse) 2- Ces pentes abruptes, qui alimentent l'énergie cinétique des écoulements, favorisent les ravages catastrophiques causés par les oueds lors de fortes pluies inopinées, à l'automne ou au printemps, redessinant à chaque épisode et à la faveur de glissements de terrain parfois violents, un nouveau cours. Voilà pour le contexte littéraire et géographique de ce récit. C'est chiant, je sais, mais ça relativise et remet un peu dans son contexte "l'exploit". D'ailleurs, si vous êtes arrivé à lire cette histoire jusqu'ici, sans vous endormir sur votre clavier, vous avez aussi fait un exploit :-p)
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19.11.2009
A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (2/3)
Un chien, puis deux chiens enragés m'avaient accueillit lorsque je suis descendu dans ce village. Ils aboyaient vers moi toute leur rage de l'étranger. Puis les enfants, ces sortes d'émissaires naturels dans tous les villages du monde, ont accourus. Ils m'entourèrent. Leurs visages étaient tannés par le soleil. Quelques cicatrices, des éraflures. Vêtus de vêtements de toute couleurs, parfois déchirés et boueux, ils me regardaient fixement. Ils attendaient. J'étais jeune, seul, sale, suant sel. Après un silence méfiant et curieux, l'un des garçons, qui paraissait le plus âgé, s'avança vers moi, peu avenant. Il avait le crâne rasé. Son visage était un peu écorché, curieusement rouge. Il portait un pantalon plus grand que lui et une chemise aux couleurs délavés:
-Tu vas où comme ça? T'as de la famille ici?
Derrière lui, le village, fait d'une dizaine de maisons cubiques, aux murs gris ou blancs, était encore désert sous la lourdeur de l'après midi.
-Non, répondis-je... Je me promenais... Je suivais le chemin, et je suis tombé sur votre village...
-Et qu'est-ce que tu fous ici?
-Je suis descendu vers vous pour savoir s'il n'y avait pas une route qui allait plus loin...
-Plus loin?... Vers où?
Je montrai du doigt la direction que je voulais prendre. Les enfants tournèrent la tête. Du village, la Mosquée de Dieu n'était pas visible, cachée par la perspective d'une sorte de falaise rocheuse plus proche. Ils se regardèrent:
-Il n'y a rien par ici.
-Oui... mais... Il n'y a pas un chemin qui va dans cette direction?
Ils étaient de plus en plus perplexes.
-Je crois qu'il veut aller à Tétouan à pied... fit l'un d'eux.
Ils rirent. Puis la femme arriva. Elle cria aux enfants:
-Qui c'est celui-là? Qu'est-ce qui vient faire ici?
Elle vint à ma rencontre, se planta à quelques mètres de moi, entourée maintenant des gamins, un foulard blanc serré sur sa tête. Elle était sans doute d'un âge moyen mais son visage était prématurément vieilli par des rides que l'on pouvait facilement attribuer à la dureté de la vie et aux rigueurs du temps à cette altitude. Elle m'apostropha:
-Qu'est-ce que tu fais ici, toi?
Le ton inquisiteur finit de m'enlever toute assurance:
-Je... je me promenais... Je suivais la route...
-Pourquoi tu viens te promener par ici? Tu connais quelqu'un dans le village?
-Non...
-Alors tu viens voler notre kif pendant que nos maris sont absents, c'est ça?
-Non, non... Je me promenais tout simplement... je suivais la piste et elle finissait dans votre village... Et je suis venu pour savoir s'il n'y avait pas une piste qui allait plus loin...
-Qu'est-ce que tu veux?
-Je... Il n'y a pas un chemin qui aille plus loin que votre village?
La femme, qui semblait ne rien comprendre, s'adressa aux enfants, impatiente:
-Mais qu'est-ce qu'il raconte celui-là? Qu'est-ce qu'il veut!
Au milieu des enfants, une voix s'écria, provoquant l'hilarité générale:
-Il dit qu'il veut aller à Tétouan à pied!
J'étais exaspéré. Je ne savais comment expliquer ce que je voulais. Je commençais à regretter amèrement d'être descendu ici. Mais c'était trop tard. J'étais au milieu du village, au milieu des enfants, au milieu des chiens, au milieu des interrogations. Le village commençait à phagocyter le corps étranger que j'étais. Suant d'inquiétude, je récapitulais calmement:
-Je me promenais... Et je suis tombé chez vous par hasard...
-Et alors? Ricana la femme. Tu n'as pas trouvé d'autres lieux de promenades qu'ici? Pourquoi es-tu venu? Et d'où tu viens d'abord?
Je me retournai et lui montrai le village, qui n'était plus qu'un point infime, en bas, sur la peau orangée de la montagne:
-D'Abouzineb... lui répondis-je.
Il y eut un silence. La femme me regarda avec stupeur. Elle s'éventa le visage des mains en signe d'incrédulité puis s'écria:
-Ya willi... Tu viens d'Abouzineb? De ton village tu es venu jusqu'ici?... Mais pourquoi tout ce chemin?... Qu'est-ce que tu es venu chercher ici?...
Je réfléchissais et en fait, je ne savais que répondre. De la sueur goutta instantanément sur ma chemise. En apercevant le point de mon village, j'avais senti m'envahir le ridicule de la situation. Le ciel était d'un blanc sale, sale d'une chaleur huileuse. Le soleil tombait dru sur les cours des maisons. J'avais troublé le calme de cette après midi torride d'été, en cette heure où le temps ralentit. Où les roulements du temps et de l'espace tournent au minimum. Où les ombres sont essorées. Où les toits blanchissent. Où les champs de kif suent leur parfum venimeux. Où les criquets explosent leur abdomen. Les enfants. La femme. Moi.
Je répondis, sans convictions maintenant:
-Je suis parti de mon village pour escalader la "Mosquée de Dieu"... Et je suis venu ici pour savoir s'il n'y avait pas un chemin pour y aller... Parce que la piste que j'ai suivi d'en bas se termine dans votre village...
A mon grand étonnement, la femme, cette fois, ne me regardait plus avec cette dureté qui me réduisait à néant. Les traits de son visage se détendirent tout d'un coup, comme si elle avait eu enfin l'explication de tout ceci. Elle souriait même, et ce sourire transformait complètement son visage, au point que ce fut une autre personne maintenant qui était devant moi. Elle récapitula devant les autres, calmement:
-Alors tu as fait des heures et des heures de marche, sous ce soleil, juste pour grimper sur une montagne?...
J'acquiesçai, soulagé que je fusse enfin compris. Elle me dit, avec cette fois une grande sollicitude:
-Eh? Tu ne serais pas un peu zinzin dans ta tête, toi? Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou...
Les enfants rirent. Un spasme de froid me prit. Une sueur glacée sur mon dos. La honte, la colère de ne pas être compris. Je ne savais plus. Dans la bouche de cette femme, mon aventure prenait soudain un tour ridicule, pathétique. Vidée de sa substance spirituelle, ma quête devenait une folie écornée. Un ballon dégonflé. Un rêve qui finissait de pourrir dans la sècheresse de ce lieu. Tout ce qui m'avait poussé à faire cette marche insensée, toutes les explications que mon cerveau dégénéré avait échafaudées pour me tendre vers ce but inutile, tout cela s'était évaporé au moment même où cette phrase avait été prononcée...
Le visage de la femme se referma de nouveau, laissant toutefois percer dans son regard de cette once de commisération que méritait ma condition de fou:
-Allez, va, va... Dépêche toi! Si les hommes te trouvent ici à leur retour, ils vont te rosser! Ne reviens plus jamais ici!
Quoique des sentiments négatifs commencent à rendre boueux mon esprit, je m'en allai, soulagé. Je rebroussais chemin sur la piste... Je me souviens que le retour fut dur pour moi, à cause de la confusion qui régnait dans mon esprit. Lorsque je fus hors de portée de regard, je m'immobilisai un moment. Je regardais le chemin qui m'attendait jusqu'à la maison. Maintenant, je n'arrivais pas à croire que j'avais fait toute cette marche. Ces efforts, ces efforts démesurés, cette distance, énorme... Qu'est-ce qui m'avait prit?... Je commençais à douter de moi, de ma sainteté d'esprit, qui me faisait faire de telles choses. Tout d'un coup, je sentais, avec une acuité nouvelle, toute la distance qui me séparait des gens d'ici. Des gens, tout court. J'enviais leur sagesse. Eux qui regardaient passer le temps avec cette impassible patience et qui n'avaient rien à faire de ces défis inutiles. Eux qui luttaient pour leur survie, eux, pour qui la terre n'était que le dépositaire rebelle et réfractaire de leur existence, cette terre sèche à laquelle ils extirpaient tant bien que mal la subsistance nécessaire pour les maintenir en vie une année de plus. Les années de la faim n'étaient pas si loin. Ces années où les gens en furent réduits à mâcher des racines, à regarder, impuissants, leurs enfants mourir. Tout était écrit, tout était destiné. Chacun avait un rôle précis dans ce monde et chacun avait un destin. Ils voyaient, et savaient de toute leur force qu'il fallait l'accepter. La sagesse lucide de refouler ces excès qui détruisait de l'énergie en vain, comme mettre de l'eau sur du sable. Contempler le calme bleu du ciel en chuchotant des prières. La lucidité tranquille de notre impuissance...
Derrière moi, la face triangulaire de la Mosquée de Dieu, que je n'avais jamais vu aussi proche, rajoutait à mon malaise. Je serais désormais un homme raisonnable, m'étais-je dis. Je serais un homme raisonnable.
Dans ma descente, le sentier serpentait sur les pentes successives des versants. Le soleil allongeait doucement les ombres des amandiers qui les parsemaient. Le ciel était sur ma nuque, comme toute les fois où j'avais honte. Mais au fur et à mesure que je m'éloignais de ce maudit village, je me sentais doucement revivre. La tristesse me tenaillait encore mais quelque chose changeait en moi. Après tout, me disais-je, pourquoi étais-je fou? Vouloir savoir ce qui se cache derrière un horizon est une folie? Satisfaire sa curiosité naturelle, découvrir de nouvelles choses, aller à la rencontre des autres, se dépasser, est une folie? Tous ces découvreurs, ces explorateurs, ces chercheurs. Etaient-ils fous également? Pourquoi marcher sur la Lune? Pourquoi traverser tant d'océans inconnus? Tant de territoires? Pourquoi escalader l'Everest, l'Annapurna, le Dhaulagiri? Pourquoi risquer sa vie pour ça, pour une chose inutile en soi, alors que la sécurité de notre environnement proche pourrait suffire. Alors que survivre pourrait suffire. Peut-être pour s'élever, s'arracher à la terre, au fatalisme de notre condition d'êtres humains impuissants. Peut-être pour voir d'en haut les choses. Là où le sens existe enfin. Peut-être pour gagner à la vie, des pans entiers de la notre, des territoires inconnus en nous qui nous rendraient un peu moins étriqués, un peu plus grands...
Tandis que je marchais, des exemples qui soutenaient ma vérité me venaient en vrac. Tous les progrès n'ont pu être possibles que par un dépassement de quelque chose, me disais-je. Bien sûr, à mon échelle, c'était bien insignifiant. Mais, pensais-je, j'étais animé par cette volonté de me dépasser, ce qui était saint. Maintenant, j'en étais sûr, je n'étais pas fou. C'étaient eux les fous. Cette femme, ces enfants. Dont le regard n'étaient focalisé que sur eux-mêmes, étriquant leurs rêves, se fermant aux autres. Ils n'essayaient pas de découvrir, ils n'essayaient même pas de changer leur vie, la subissaient, en étaient victimes. Ils ne créeront jamais rien, parce qu'ils n'ont même pas l'idée que l'on puisse changer. Prisonnier du visible, d'une fatalité coupable, les frontières de l'impossible faisaient sur eux un barbelé qui leur enserrait le corps, l'esprit. C'était eux les fous...
Le temps me fit voir les choses avec plus de nuances, mais c'est par cette aventure que je fus confronté, pour la première fois aussi clairement, à ces deux modes contradictoires de pensées qui régissaient les civilisations humaines: C'est en se libérant de la faim que l'on pense à l'ailleurs. C'est en se libérant de ses soucis obsessionnels de survie que l'on peut envisager de dépasser ses limites. Pas avant. C'est une thèse qui demande une expertise et une recherche bien plus rigoureuse que je ne saurais apporter pour le moment, mais j'ai toujours senti confusément que ce n'est pas par hasard si les civilisations qui avaient eu cette capacité d'avancer dans le savoir et le progrès, cette capacité à se remettre en cause et à améliorer leurs conditions de vie, étaient celles dont la situation géographique était favorables à l'agriculture. Le Tigre, l'Euphrate, l'Egypte avec le Nil, l'Europe avec le Gulf Stream et ses pluies abondantes, l'Amérique du Nord, les moussons de l'Inde et de la Chine. Ces sociétés ont pu bénéficier d'eaux abondantes pour nourrir leurs hommes avec une régularité qui leur devint naturelle. C'est un peu schématique expliqué comme ça, mais libéré de l'obsession de la survie, de la faim, ils ont pu penser à autre chose. Je crois que ce n'est pas plus compliqué que ça: avoir enfin la possibilité de penser à autre chose, qu'au ventre de ses enfants...
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15.11.2009
A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (1/3)
Je me retourne un moment. La marche exténuante. La sueur sous nos vêtements. Le froid mordant. Notre village n'est plus qu'un point, que nous ne pouvons plus apercevoir. La peau de la montagne s'assombrit, sous un plafond qui devient de plus en plus bas. Pendant que nous récupérons un peu notre souffle, je regarde.
D'en haut, les choses sont inversées. Les nuages passent lentement en bas, sur la terre. Les villages sont des galaxies, les maisons, des étoiles. Les hommes, les mules, les enfants, des points filants péniblement sur les pentes du Rif. La vallée s'étend maintenant à nos pieds, sorte d'amphithéâtre massif, successions de plissures d'oueds, de champs, de nervures striées qui viennent rejoindre l'oued principal en d'innombrables pubis géants. Au-delà de tout ça, la mer Méditerranée, lointaine, grise, haute maintenant dans l'horizon. C'est un deuxième ciel. Et le ciel, le vrai, devient doucement notre sol, notre univers.
Je regarde tout ça. Je ne sais quoi penser. Je sens poindre en moi une joie qu'il m'est difficile de réprimer. Ce point chaud caractéristique et impatient qui essaie de percer un coin de mon cœur. Mais il y a aussi cette insatisfaction latente. Cette peur d'une nouvelle désillusion. En soi, ce n'est pas important. Mais j'ai fait de ce but la métaphore de ma vie. Un tournant. La clé.
A coté, mes deux cousins sont là. Tout cela doit leur paraître un peu gratuit. Je les ai entraîné sur une marche de maintenant 5 heures, sous le froid hivernal de janvier. Ils se portent bien mieux que moi, ces montagnards, même si la fatigue et le froid nous déconstruit lentement. Le premier, Salah, est le fils de mon oncle. Il habite dans le village avec ses parents et ses 10 frères et sœurs, dans la maison où nous sommes tous né. Il est bien plus jeune que moi, malingre, de taille moyenne, le dos fortement voûté par sa vie de fellah précoce. Il a très bonne réputation au village car il est d'une grande probité, abat un travail prodigieux dans les champs et est l'un des rares jeunes qui va à la mosquée, la où beaucoup d'autres passent leur temps à jouer aux cartes au café de "Heppé", à fumer des joints ou à boire en groupe des canettes de bière. Il est surtout l'objet d'une attention particulière car il fait de fréquentes crises d'épilepsie qui peuvent le prendre à n'importe quel moment, lorsqu'il rechigne à prendre son traitement, comme c'est malheureusement souvent le cas. Ces deux dents cassées de devant sont d'ailleurs le souvenir d'une chute de mule pendant une crise... Je le connais depuis toujours mais nous avons toujours eu des rapports assez étranges. Nous ne sommes pas proches, et lorsque j'essaie de l'être, il fait montre d'une désinvolture qui me désarme un peu. Il n'aime pas la sollicitude, la pitié, et prend toute marque d'attention comme une hypocrisie... Il me trouve tout de même différent des autres cousins qui viennent de la "ville" ou de l'étranger, aussi, je pense qu'il m'apprécie. Le fait qu'il ait accepté de m'accompagner pour accomplir cette "folie" le prouve.
L'autre cousin est plus grand, très fin, les yeux rieurs. Une fine moustache surplombe sa bouche. Je ne le connaissais pas avant cela. Je l'avais juste rencontré au café une fois ou deux. Il est d'un autre village, plus haut sur la pente. Il a pris part à "l'expédition" un peu par hasard. Il passait juste voir Salah mais nous trouvant dans les préparatifs de la marche, il a sourit d'incrédulité, a dit chiche. Et nous sommes partis.
Assis tous les deux sur des rochers, ils rient et se moquent chacun de leurs oreilles frigorifiées, d'une rougeur extrême... Je leur dis qu'ils ont les mêmes oreilles, et je prends une photo, preuve à l'appui. Après quelques temps, nous nous levons enfin péniblement, mais nous sommes pressés de remarcher, car le froid a gagné nos jambes. Nous grimpons de nouveau la pente.
Il faut sans doute retourner en arrière pour comprendre pourquoi cette ascension est si importante pour moi. Retourner à l'enfance, quand je regardais depuis notre toit, depuis les champs, depuis partout, cette montagne mythique, hypnotique, différente, proche, lointaine.
La "Mosquée de Dieu" comme on l'appelle pieusement ici... "Mosquée", car son sommet pointu, pyramidale, forme une sorte de minaret. "De Dieu", parce que le sommet gratte le plafond du ciel. Dans cette cuvette de montagnes rondes, rouges, érodés, sèches, un peu désertique, propre aux versants méditerranéens du Rif, la "Mosquée de Dieu" oppose son sommet vert et acéré, caractéristique de la partie supérieure de la Chaîne. C'est une montagne lointaine qui nous écrase de sa hauteur. La "Mosquée de Dieu" émerge seule de la brume opaque lorsqu'elle envahit la vallée. Elle reste seule blanche de neige quand le froid et les flocons s'abattent dans la région.
Cette montagne a une légende. On raconte qu'il y a longtemps, dans une maison abandonnée au sommet de celle-ci, se tenait un plat de semoule qui avait la particularité magique de ne jamais se vider. Les gens de toute la région venaient y puiser la nourriture, et plus ils creusaient ce plat avec les bols ou leurs paumes, plus il se remplissait. Le récipient dégorgeait de semoule avec une frénésie fantastique. Posé sur une table simple, rien ne le remplissait pourtant, ce plat. C'était tout simplement la barraka de Dieu qui faisait son oeuvre.
Ce plat fit vivre longtemps les familles de la région, qui y faisaient, devant la maison en ruine, une file interminable. Mais un jour, un homme voulut savoir d'où provenait la semoule. Il creusa avec son bol l'intérieur du plat jusqu'à en voir le fond, il fouilla pour voir ce qui le remplissait. Il ne vit rien, juste le fond du plat. Mais la barraka fut rompue. Le plat ne se remplit plus. On prit les derniers grains. On attendit un jour, un mois, une année. Rien. Le lieu fut alors déserté. La montagne retourna à sa solitude de terrain inculte. Sa place dans l'imaginaire des gens de la région s'évanouit doucement comme la brume opaque du matin. Mais par la force des choses et des évènements qui m'ont barré la route pour l'atteindre, elle resta vive dans la mienne.
J'ai gravi tous les sommets que j'ai voulu, à Tanger, à Tétouan, dans notre vallée du Rif, même dans la ville de Marrakech, elle qui en compte si peu. Parfois au prix d'efforts et de risques inconsidérés. C'est ma drogue. J'ai fait de bonnes, de mauvaises rencontres. De bonnes, de mauvaises cicatrices. Mais je crois que rien, ou peu de choses, ne m'ont procuré plus de joie que de regarder le monde d'en haut depuis un point culminant, dans cette solitude solennelle, loin, bien loin des hommes, près de Dieu. D'en haut, les choses ont un sens. Ce que l'on regarde en bas, mais aussi ce que l'on regarde en nous. Une explication qui se libère. Un peu de terre de nous gagnée sur l'Océan. C'est assez étrange comme on peut trouver des mots pour justifier une action inutile en soi, mais qui nous apporte tellement intérieurement...
Vaincre un sommet est un romantisme exporté d'occident, j'en suis conscient, une sorte de combat purificateur contre soi-même, une marche élévatrice dans la conscience de notre volonté.
Mais ici, dans le Rif, c'est un non-sens, quelque chose d'incompréhensible, un acte presque contre nature, et je l'ai souvent appris à mes dépends. C'est une chose inexplicable, tellement étrange que l'on vous prend pour fou. Votre aventure, que vous pensiez si exaltante, devient une honte froide. Devant ce regard, celui de ces enfants débraillés, celui de cette mère de famille osseuse et plissée qui vous toise d'un regard presque empli de pitié, devant cette évidence pour eux, aucune explication ni philosophie ne peut émerger pour justifier le bien fondé de votre but:
"Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou..."
Je m'en souviendrais longtemps, de ces paroles... Elle le dit avec un air de telle constatation, sans volonté d'insulter ou de blesser, juste constater, que je réprimai un sentiment de profond désarroi. Comme si je prenais moi-même conscience de ma folie à ce moment là, à l'instant même de ces paroles. Les enfants, eux, rigolaient tous... Quelques temps plus tôt, ils étaient pourtant prêts à me lancer des pierres...
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19.07.2009
Marrakech te voit (3/3)

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La Ménara était déserte. J'étais là, et c'était bien la preuve que je ne comprenais rien à cette ville. Là-bas, à l'entrée, des touristes en file, sortis d'un car, allaient subir le même supplice que nous, quelques temps plus tôt. Ils allaient traverser l'interminable et large travée en béton, bordés d'arbres, qui mène au bassin. Et au bassin, ils feront le tour de cette large mare d'eau rectangulaire. Ils verront un peu trouble. Ils verront la sueur de la pierre s'élever en dansant, sur cette surface plane qu'aucune ombre ne protège. Ils verront une eau boueuse, marron, chaude. Ils seront un peu déçus. Ils n'auront même pas la chance d'avoir la vision rafraîchissante de l'Atlas enneigé, au loin, comme dans les cartes postales, parce qu'une brume sale et lourde obstrue le ciel. Les photos qu'ils feront alors de ce lieu, à ce moment là, seront aussi sèches que du pain rassis. Aussi sèches que ce lieu, à ce moment là. Une grenouille, qui retourne dans l'eau boueuse de sa fontaine. Ils repartiront. Comme je repars, maintenant, le crâne gonflé de fièvre.
La Ménara ne se visite pas à midi, jamais. Les Marrakchis ne s'y rendent que quand l'après midi est bien avancé, et au crépuscule. Ils s'installent dans les jardins, les enfants jouent au ballon dans la grande allée, les familles, les enfants, les couples et les amoureux font le tour du bassin géant, nonchalamment, profitant de la fraîcheur revenue. Se tenant là, à l'entrée de l'escalier du bassin, des vendeurs de pains attendent les enfants et leurs parents. Ce pain, ils l'émietteront et le jetteront dans le bassin, près du rebord, où de gros poissons lions, sortes d'ignobles piranhas végétariens, se battront entre eux en faisant des éclaboussures, sous les rires de l'assistance.
**
J'ai enfin découvert Marrakech en touriste, en juin 2009. Ce n'était pas courant, pour nous, de quitter notre bonne vieille région du Nord. Sur l'autoroute, je restais en contact avec un cousin de Tétouan, qui connaissait un ami dans cette ville, et qui était chargé de nous trouver un appartement. Nous avions déjà refusé un petit riad à 500 dirhams la nuit. Trop cher pour nous. Alors lorsqu'il nous a trouvé un appartement à 300 dirhams, même si ça nous parut élevé, nous fûmes d'accord. Nous étions quatre, mon frère et mes deux sœurs. Sur place, dans la médina, à quelques minutes de Jamaâ el Fna, nous accueillit une charmante mère de famille marocaine, moderne, qui nous fit visiter un "riad" décorée avec un goût que notre rusticité de rifains ne nous avait pas habitué. C'était beau et rafraichissant. Nous fûmes sous le charme. Elle nous souhaita la bienvenue avec un art consommé de l'hospitalité, une sorte de fausse déférence à laquelle nous ne pouvions répliquer que le bien. Elle parla beaucoup de notre cousin de Tétouan, qu'elle disait apprécier et pour lequel elle nous avait accordé un prix d'ami. Elle nous dit que ça se voyait, nous étions des gens biens, que de toute façon, les gens du Nord étaient des personnes bien élevés. Elle disait préférer laisser vide cet appartement quelques jours, malgré la dureté de la vie, plutôt que de le laisser entre de mauvaises mains. Elle disait sa peur de ne pas être à la hauteur des recommandations que lui ai faite notre cousin à notre égard. Elle disait tout cela avec un sourire marqué, un sens du service et une disponibilité qui nous mettait un peu mal à l'aise. Pendant qu'elle parlait, nous nous repaissions de la beauté du salon, de la douceur des deux chambres. Il y avait même des oiseaux dans une ouverture du patio. Quand elle nous pria, avec une précaution et une prudence toute commerciale, de payer les deux chambres, nous nous y attelâmes de bon cœur, mais nous eûmes un instant de doute. Doute de courte durée. Elle nous demanda vraiment 300 dirhams la chambre. Donc 600 dirhams en tout. Nous avions le choix de faire écrouler le magnifique château de carte de son hospitalité... Mais elle l'avait suffisamment cimenté pour que nous n'en fûmes rien.
Il y a un peu de Marrakech dans cette anecdote. Ces petites astérisques dans le contrat de la promesse de bonheur que cette ville propose...
***
Notre point de chute, forcément, était Jamaâ El Fna. C'est un peu réducteur. Mais même en me promenant un peu partout dans les quartiers de la ville nouvelle, je n'arrivais pas à me défaire de cette impression. Cette impression d'être épié, surveillé, attendu. Je veux dire, lorsque je suis dans une ville, j'aime y regarder la vie passer, la vie habituelle. Observer la rue bouger. Et d'ailleurs, les gens passaient, vaquaient à leurs occupations, à leur travail. Ici, à Marrakech, j'avais l'impression que leur occupation, c'est toi. J'avais l'impression que c'était la ville qui te regardait passer. Que tu étais le travail des gens. Marrakech te voit... Elle te voit, t'observe, t'attend, tourne autour de toi, t'appelle, te siffle. Marrakech danse pour toi, regarde. Des hommes et des femmes se déguisent, pour toi. La pauvreté à disparue de tes yeux, pour toi. Tu es le centre de gravité. C'est un peu troublant. Tu es venu voir une ville qui est venu te voir.
****
Nous avons quitté Marrakech au bout de deux jours. C'est pas peu de dire que nous avons fui. On s'est levé très tôt le matin, on a plié nos affaires, on a rendu les clés à la charmante mère de famille qui, toute dans sa mielleuse et volubile amabilité, nous a souhaité un bon voyage, en espérant ardemment que l'on revienne chez elle lors de notre prochain voyage. Pas pour le moment. Tanger nous manquait atrocement. Il y a des villes où l'on ne se sent pas chez soi. Marrakech était trop chère pour nous. Que ce soit dans les cafés, dans les magasins, dans les taxis dont aucun ne voulait mettre son compteur, dans les parkings... Tous les gestes de la vie quotidienne coûte de l'argent. Viendra un temps dans cette ville où il faudra payer l'air que l'on a respiré dans une rue donné. Un gardien d'air, vêtu de son gilet fluo, viendra vous demander deux dirhams quand vous aurez quitté sa rue, pour l'air que vous y avez respiré, et un gardien d'air d'une autre rue prendra le relais. C'est une ville détraquée par l'argent, qui s'est mise à l'heure de l'euro. Le bénéfice en niveau de vie que vous pouvez faire en passant de Paris à Tanger, qui est pourtant chère, vous le le ferez pas à Marrakech. Cette ville est une bulle rouge qui éclatera quand les touristes et les retraités se fatigueront de ne se voir qu'eux. Je reviendrais alors voir avec plaisir cette ville, enfin débarassée de sa fatuité...
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29.06.2009
Marrakech te voit (2/3)

Sur les cartons d'entrée du territoire, que l'on doit remplir et remettre à la police, on nous demande toujours le motif du voyage. Tourisme? Déplacement professionnel? Participation à un barbecue?... La deuxième fois que j'ai été à Marrakech, j'y ai été pour raison sentimentale. ça arrive. C'était en décembre 2008. Faire des kilomètres pour quelque chose d'invisible, satisfaire à un attachement ou un désir, rechercher un regard... J'avais encore l'inconséquence, ou suffisament de vie en moi pour faire ce genre de chose. Vous savez, quand on s'habitue à voir sa photo en Une du journal d'une personne, et qu'un jour, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, on se retrouve en page 3, ça fait un peu mal. Mais faut l'accepter. Ce sont des cycles. En amour, il n'y a jamais d'acquis, il faut sans cesse étonner, susciter l'émotion, l'intérêt, répondre aux besoins du présent. Je ne répondais pas à ces besoins. Je n'était pas là. Pas à ses cotés, quotidiennement. J'étais en France, et elle ici, et cela faisait maintenant quatre ans que ça durait, c'était normal. Je comprenais. Ce que je ne comprenais pas, ce qui était illogique en somme, c'était mon attachement. Peut-être née parce que trop de similitudes nous retenaient. Me retenait dumoins. En moi, la porte refusait de se fermer quand bien même j'y mettais parfois tout mon poids, tous le poids de ma raison. La porte était entrouverte.
A ce moment là, nous étions deux êtres fragiles, cassés. De petites choses térassées par le train du réel, je crois. Nos vies fossilisées dans une résine qui se durcissait lentement sur nous. Par la force des choses, je l'étais un peu moins qu'elle, c'est dire. Elle souffrait. La douleur mate et minérale d'être devenue les ruines de quelque chose de bien... Une sorte de gachis émotionnel. Tu aimais une autre personne, disait-elle, une personne qui n'existe plus. Il faisait froid et beau ce matin là. Aube rose. Murs rouges. Les taxis couleurs sable. J'étais venu pour la retrouver, nous retrouver. J'étais venu à Marrakech pour raison sentimentale.
Assis sur les bancs du Parc de la Koutoubia, à l'ombre d'un arbre. On parlait. De tout, de rien, je me démêlais maladroitement dans la broussaille de mes pensées. "Comment j'étais, quand tu m'a rencontré?"; "Tu étais belle... Tu l'es encore d'ailleurs... Tu souriais, tu riais beaucoup... Ton rire, c'est ce que j'ai tout de suite aimé chez toi..." Elle s'accrochait à chacune de mes paroles, comme pour reconstruire, pierre par pierre, son visage... Il y avait dans ses yeux une fatigue. Dans son effort immense pour refaire suface, tout ça ressemblait à de la neutralité. Moi qui m'attendais à des effusions de sentiments... Qui pensais trouver l'élément manquant, la réponse à cette solitude. Qui avait même espéré quelques miettes de "bonheur"... Elle était bien trop loin. Bien trop loin... ça m'avait blessé sur le moment. Comme souvent, j'en ai ressenti l'effet inverse de ce que j'étais venu chercher. De la tristesse et de la résignation. Marrakech avait les couleurs de cette résignation. Elle était calme et un peu froide. Même le bourdonnement de ses mobilettes, nuées abondantes et compactes d'abeilles dans les rues, dans les ruelles, zigzaguants entre les corps, les voitures, klaxonnant, sonnait mate. Après coup, et après nous être expliqué, j'ai reconnu mon erreur de jugement. Elle n'était pas loin. Elle était la plus proche possible...
J'ai le souvenir de ce ciel orange. De ces murs oranges. De ces nuages oranges. De ces ombres trop grandes pour tenir sur le sol. Le bruit des tambours. La clameur de la foule. Assis sur une haute terrasse surplombant la Place. Nous parlions d'amour, comme deux biologistes parlent du système digestif d'un batracien qu'ils viennent de disséquer. Pouvait-on tenir comme ça toute une vie? L'air se raffraichissait. Le brouhaha désordonné de Jamaâ El Fna, le flash des appareils photos, points rapides sur le paysage. La musique lancinante, dont le bruit sourd et lourd des tambours faisait vibrer l'intérieur de nos poitrines, les fumées épaisses des restaurants de plein air, qui se dispersaient en biais en de volutes diaphanes. Nous écoutions cela passer. Nous sentions cela s'évaporer. Elle me dit, en souriant: "Il te manque quoi, à cette heure, pour être heureux? On est ensemble, on est à Marrakech, devant l'un des plus beaux spectacle du monde, l'air est frais, la lumière est magique... Il te manque quoi pour être heureux Saïd?..."; Je souriais. Je ne fis pas preuve d'originalité. Je regardais tout ça. Puis je dis qu'il ne manquait rien. Que c'était parfait. Elle lut dans mes yeux qu'il n'en était rien. Et c'était vrai. Il manquait tout. Toi. Ta main dans la mienne. Ton corps contre le mien. Ton esprit lové avec le mien. Il manquait le lien... Ce spectacle n'est rien, c'est un désordre de bruits et de gestes qui fait écho au mien. On ne trouve harmonie dans rien, quand il n'y en a pas à l'intérieur de nous. On ne trouve de sens à rien, quand il n'y en a pas à l'intérieur de nous. On aime rien, quand on ne sent pas aimé. L'appel à la prière du couchant s'est levé. Alors toute la place, toutes les musiques, la majeure partie des paroles, se turent. J'ai le souvenir de ce moment. Ce respect pour l'appel à la prière, plus fort que les contingences et obligations terrestres. Cet appel à la prière, sous le soleil finissant et le demi silence de Jamaâ El Fna, cet appel qui faisait "une arabesque ronde sur le papier orangé du ciel..." J'ai le souvenir de ce moment là. Quelque chose m'échappait. J'avais frôlé le bonheur. Je crois qu'en fait, c'était le bonheur qui était venu. Il n'avait trouvé aucune porte, dans ma tête, où entrer.
Sound Providers/The Procussions - 5 minutes
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23.06.2009
Marrakech te voit (1/3)

J'ai été à Marrakech trois fois. La première fois, c'était en 2006, en tant qu'étape de nuit, sur la route d'Agadir. Je me souviens alors avoir été quelque peu désorienté, un peu perdu, en attente de quelque chose qui ne venait pas, et qui, dans ma grande tristesse, n'était pas venu... Cette magie... comment dire... Je ne connaissais de la ville que ce qu'en avait écrit Elias Canetti, dans les "Voix de Marrakech" et quelques écrivains marocains qui, au fil de leurs nouvelles, m'avaient fait aimer cette ville par procuration. Cette ville qui, par sa situation de carrefour entre les terres, entre les peuples, entre les ciels, entre les Histoires, devait forcément accoucher de quelque chose. Un cri de créativité, de folie. Cette ville devait forcément prendre des atours mystiques puissants, accueillir les fous et les pauvres du monde entier à bras ouverts, donner refuge à ceux pour qui les mots ne suffisait pas. Cette ville devait forcément révéler un chemin à celui qui s'était perdu, elle devait forcément ouvrir une porte à celui qui voulait aller voir de l'autre coté de la réalité. Cette ville devait forcément guérir l'âme... L'apaiser... C'était une vision un peu naïve, générale, romantique même j'en conviens. C'était l'image que j'avais de cette ville avant de la voir.
Je suis tombé de haut, mais c'était de ma faute, je crois. J'ai eu l'impression de rentrer dans un grand parc d'attraction, où Marrakech, grimée en rose, jouait son rôle un peu faux. Une grande pièce de théatre où l'on offrait, aux touristes en mal d''exotisme, de l'exotisme frelaté. Un grand centre commercial, un grand ciel lounge, un carrelage propre, des arbres verts. Juger une ville en 24 heure est d'une grande injustice. Mais j'attendais quelque chose de cette ville, vraiment. J'attendais qu'elle me guide, qu'elle m'avale, qu'elle me perturbe, qu'elle m'éclaire, qu'elle me révèle. Qu'elle me donne des réponses...
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05.04.2009
Ligoté, avec vue sur la mer (1/2)

Un buisson. Mon ombre assise...
On pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb.
On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On se demande ce qui nous arrive, comment on a fait pour se retrouver dans une situation pareille... On pense aux plages de Martil ou Cabo negro, où tout mâle qui se respecte et normalement constitué -ce que vous n'êtes pas, si vous êtes dans cette situation- mouille son short... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Surtout, on se rend compte à quel point on est rien...
Quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sais pas ce qui va nous arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de vous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend.
Cela faisait plus d'une heure déjà que j'étais dans cette situation. Le vent frais d'altitude séchait ma sueur. Mon sang se coagulait et durcissait douloureusement. Avais-je déjà vécu un truc pareil avant? Il y a bien eu la fois où je m'étais fait courser par le cadi de Beni Boufrah avec ses deux policiers; La fois aussi où un soldat m'avait tenu en joue avec sa mitraillette et bloqué pendant une demi heure, avec ordre de ne pas bouger, alors que je me hasardait derrière le port de Tanger. Je me rappelle aussi la fois où j'étais resté coincé dans ce tchar du Rif. Et puis cette course poursuite dans les derbs de la kasbah de Tétouan, où nous avions semé des enragés qui nous poursuivaient avec des barres de fer... A chaque fois, j'échappais au pire. A chaque fois, la chance avait joué en ma faveur...
Pas aujourd'hui.
La journée avait pourtant si bien commencée... Levée à 7h00. Déjeuner. Je ferme doucement la porte derrière moi. Fraicheur du matin. Le silence des rues de la ville. Passage des petits taxis jaunes vides. Marche sur des sentiers poussiéreux. Escalade. L'aventure et l'exaltation d'un marcheur solitaire qui remplit ses yeux de pierres, de vide, de pentes rocheuses, de soleils, de ruisseaux raffraîchissants, de cascades minimales, de jeux d'ombres, de ciel d'un bleu absolu, de troupeaux de chèvres, de gennevriers, de cactus, de détritus, de roches calcaires...
A 8h30, assis sur un piton rocheux, j'embrassais déjà toutes la ville des yeux: Tétouan, ses alentours. Le quartier Taboula, la kasbah, en passant par le barrio. Je détaillais chaque maison, chaque bâtiment du quartier M'hannech. J'avais le jbel Dersa en face, Martil et sa plaine, la mer Mediterrannée, le Cabo Negro, le grand barrage de Marina Smir... J'avalais ce ciel bleu par toutes mes pores, le vent glacé d'un matin jaune, le silence des sommets...
L'ascension des sommets du massif calcaire en face de Tétouan était un rituel pour moi. Chaque année, je me fixai un nouveau but, un nouveau sommet, toujours plus haut... Cette aventure me procurait les rares moments de plaisirs et d'authenticité de mes séjours ici. Aujourd'hui encore, j'avais traversé des océans de pierres jaunes, une forêt touffue, discuté un long moment avec un jeune berger venu à ma rencontre, visités des ruines de vieilles batisses espagnoles, déchiffrés des inscriptions castillanes sur un parvis à demi recouvert de terre. J'étais stupéfait que ces paysages sublimes, avec tous ces trésors, ces ruines de batisses datant du Protectorat, ces perspectives à couper le souffle sur la Méditérannée, ne fut pas plus mit en valeur. En Europe, il y aurait des sentiers balisés, des belvédères aménagés. Ici, la montagne sauvage, nue, dangereuse mais tellement excitante. J'écrivais dans ma tête tout un paragraphe du mémoire que je préparais alors, sur l'aménagement du potentiel que pouvais offrir cette montagne en matière de tourisme. J'étais pris d'une fièvre d'explorateur.
Puis première erreur. Regagner la source de Zarkat, à quelques 6 kilomètres à l'est, en passant par la montagne.
Au bout de deux heures d'une marche pénible, sous un soleil au zénith, je tombais sur une immense falaise accore qui me barra cet accès. Où que portait mes yeux: cet immense vide, ravin calcaire qui descendait dru avec un dénivelé de 100 mètres au moins. Je dû me rendre à une évidence que je détestais imaginer: rebrousser chemin par le même sentier... C'était d'autant plus inacceptable que le soleil était devenu dur, et qu'une soif terrible me tenaillait. Longtemps guidé par la perspective de me désaltérer dans l'eau glacée de cette source très connue, ce qui avait justifié ce très long détour, cette désillusion entama mes forces de manière sévère, au point de me sentir au bord de la rupture... Je me souviens être resté à ce moment là dans un état d'aboulie qui me fit peur. Assis à l'ombre d'une broussaille. Essayant de récupérer. Je regardais, hagard, la falaise immense devant moi. J'avais marché plus de 6 heures, d'une marche difficile et périlleuse, qui m'avait épuisé. Et la perspective de refaire 6 autres heures de cette marche, pour revenir à mon point de départ, m'étais presque insupportable au vu de mon état d'épuisement total. La soif, entêtante, me fit cueillir des feuilles, casser des tiges, pour en recueillir quelques gouttes. Rien. Une colère sourde contre moi-même. Contre ma névrose, hypnotique, d'aller toujours plus loin, toujours plus haut, contre le réalisme. C'était les aléas et surprises de la montagne, auxquels j'étais pourtant habitué. Mais ma situation était critique à ce moment là, sans eaux, sans nourriture, et seul. Après un long moment de récupération, je me décidai à me lever. Je me trainais sur le sentier pierreux, hagard.
Puis, après une heure de cette marche, deuxième erreur:
On siffla et on m'appela au loin. Il pourra peut-être m'indiquer un chemin plus court pour aller vers Zarkat, ou pour retourner à Tétouan, pensais-je. Je m'approchais tranquillement, hébété, épuisé... C'était un berger barbu, d'une trentaine d'année au moins. Il était assis sur un rocher et surveillait nonchalement un troupeau de chèvres... Lorsque je fus à sa hauteur, je lançais le fameux "Salam Aleykum". Il me rendit mon salut puis me fixa avec un brin de curiosité.
-Qu'est-ce que tu fais par ici, mon ami?
-Je me promenais... Je voulais aller à la source de Zarkat. Y a pas un chemin où on peut y aller par là?
-Zarkat? Pourquoi? Qu'est-ce que tu vas faire la-bas?...
-Je veux aller voir la grande source et la cascade...
-Mais tu viens d'où?
Le visage de l'homme n'exprimait rien d'autre qu'une lassitude désabusé, masqué par la dureté de ses traits. Des plissures sur le front. Une peau tannée. Une barbe courte et désordonnée. Ce visage, je l'avais vu cent fois, à Bab Okla tirant un chariot derrière lui; à la gare routière sniffant une "solucionne"; au marché fruitier de Drissia, 3assas, gardien de voiture... C'était un visage si courant. Et pourtant, le sien, acculé à la morsure abrasive du soleil, semblait être fait de brique, d'une terre sèche mal agencée.
-Je suis venu de Tétouan... Lui répondis-je.
-Il faut que tu me montres ta carte d'identité...
-Ma carte d'identité? Pourquoi? fis-je amusé, j'ai passé passé une frontière? Y a une douane ici?
-Et oui, mon ami. Moi, je peux pas te laisser partir si tu me montres pas ta carte...
Je n'aimais pas la tournure que prennaient les choses, mais je restais calme. Je fouillais dans ma poche négligemment.
-je n'ai pas ma carte...
-Alors je peux pas te laisser partir.
Aucune animosité ne transparaissait dans son visage. Juste cette neutralité qui faisait un décalage avec les paroles qu'il prononçait, rendant la situation encore plus inquiétante. Pendant ce temps, un autre berger arriva. Un grand maigre qui mesurait dans les 1m90. Il s'enquit de la situation. Le barbu lui répondit...
-Il se promène dans la montagne et il a pas sa carte d'identité... On en fait quoi?
-Qu'est-ce que j'en sais moi... Haussa le grand dadet. celui-ci se tourna vers moi, tout sourire:
-Qu'est-ce que tu fais ici toi?...
Je récapitulai calmement et brièvement ma mésaventure. Le barbu me dit alors:
-Désolé mon gars. Si t'as pas ta carte d'identité, on peut pas te laisser partir... Tu dois rester avec nous jusqu'à 20 heures. On t'emmènera chez un responsable de la police et on te donnera les 5 dihrams pour le bus.
Je sentis de la sueur goutter sur mon dos. Regardai ma montre. 15 heures et des poussières.
-Nan, désolé les amis, mais je peux pas rester. 20 heures, faut pas abuser les gars. Et je vois pas pourquoi vous faites ça...
-On te donnes pas le choix mon ami, alors t'as deux solutions: ou bien tu restes tranquillement à nos cotés, et on te relâche à 20 heures, on bien on t'attaches les pieds et les mains comme un mouton... On nous la fait pas à nous... T'as pas ta carte, tu te promènes dans les montagnes... Et t'es pas venu voler du bétail? Fais pas le malin. Si tu bouges d'ici, on te mitraille de pierres...
-Je suis pas un voleur de bétail... Je suis venu de Tétouan pour me promener... C'est tout. J'ai rien fait de mal...
-Dis nous d'où tu viens, ou montres nous ta carte et on vois ce qu'on peut faire... Fait le grand dadet.
Je vidai mes poches en lui montrant que je n'ai que mon portable. Troisième erreur. Celui-ci me le pris des mains et sortit de son froc un couteau aussi grand que son avant-bas:
-Allé, maintenant casses toi sur tes pieds! Barres toi et te retourne pas...
Je ne bougai pas de ma place. Je le regardai, le défiais presque:
-Et c'est moi que tu traites de voleur.
-Je te le vole pas... me répondit-t-il. C'est le prix pour qu'on te laisse partir... Allé, casses toi!
-Je pars pas sans mon téléphone... Il est pas à moi...
Tentative pitoyable de rebellion. Le grand maigre me toisa un moment du regard:
-Hadra dialek bechkil (ton accent est chelou), tu viens d'où? De quel village tu viens...
-Je ne viens pas d'un village... Je suis venu de Tétouan, mais je suis chez de la famille... Sinon, j'habite en France...
Les deux compères se regardèrent alors, interloqués, incrédules... Le barbu sourit vers moi, me toisa longuement de bas en haut, puis secoua la tête :
-Nan, nan... Arrêtes de te foutre de notre gueule... Machi sel3a dFrança adi... (C'est pas de la "marchandise" de France ça...) Arrête de nous prendre pour des cons.
-Tu crois nous baiser ou quoi? Ricana le grand maigre au couteau. Tu nous prend pour des paysans? Pourquoi t'es venu ici mon pote? Tu sais pas qu'ici on a plus de vice que les draris du "Barrio"?
Visible d'ici, presque en face et à même hauteur, de l'autre coté de la plaine de l'oued, le "Barrio" est le quartier le plus dangereux de Tétouan. En périphérie nord de la ville, les maisons pauvres, constructions illégales de bric et de brocs mangeaient chaque année les pentes fortes du Jbel Dersa. C'était un quartier "verticale", une sorte de favelas en briques qui faisait comme une médina précaire, avec ses ruelles étroites, ses impasses, ses pente et ses escaliers interminables. On appelait d'ailleurs un coin là-bas le Houma dial rba3 sa3a, le "quartier d'un quart d'heure", car malgré l'interdition de construire et la surveillance des autorités, un terrain vague pouvait se transformer le lendemain, avec l'aval de responsables municipaux dûment corrompus, en un quartier de plusieur dizaines de maisons avec familles, femmes y séchant le linge dans la cour et enfants jouant sur le perron... Drogue, alcool, pauvreté extrême, un meurtre par jour, des policiers qui ont renoncés à y patrouiller... Voici les mots qui revenaient le plus souvent pour décrire le "Barrio".
-Nan... Il part pas! fis le barbu. Il reste avec nous jusqu'à 20 heure!...
Il s'avança alors vers moi et me tira par le bras. Les choses sont alors allées très vite: je me dégageai violemment puis je couru autant que je pus vers la pente rocheuse. Après un moment de silence interloqué, j'entendit derrière moi des cris, les hululements du berger appelant les autres, des abboiements féroces de plusieurs chiens. J'étais mort de fatigue et je puisais, dans cette course folle, toutes mes réserves... La montagne tremblait sous mes yeux. Les rochers du sol défilait sous moi. Paysage en diagonale tréssautant de tout coté. Le ciel en haut, qui se retrouve soudain sur le coté, puis tout en bas: Les arbustes épineux ont amorti ma longue chute sur le calcaire. Me relever. Tomber de nouveau. Me cacher dans les buissons touffus, attendre? J'entendais les abboiements des chiens qui me poursuivaient, grognant leur hargne. Ils s'approchaient de mon trou. Me relever, courir. Me découvrir... J'entendis les cris stridents des bergers au loin. Puis soudain, impact d'une grosse pierre sur la roche à quelques pas de moi. Puis une autre pierre fusa à quelques mètres et rebondit en un fracas sonore sur la roche. Ils les lançaient avec une fronde, que j'entendais tournoyer derrière moi. Plus je courais, plus la végétation devenait touffue. Pris par l'élan de ma course sur la pente, mes pieds accrochèrent des racines et je retombai de nouveau, épuisé, à bout... Je n'avais plus la force physique pour me relever, pour courir. Je restai là, vidé, épuisé, couché en bas des branches de buissons qui barraient le ciel. Le bruit des pierres lancées qui ricochaient contre la paroi rocheuse. Les cris et les aboiements qui se rapprochaient. J'avais pensé à ce moment là que s'il n'y n'avait pas eu les chiens, j'aurais pu leur échapper... Bruits des feuillages qui se rapprochent. Les voix de plus en plus distinctes. Lorsqu'ils furent à une dizaine de mètres de là, je me levai, levai les bras au ciel. Je me rendai.
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Ligoté, avec vue sur la mer (2/2)
Les deux chiens, des bergers allemands, vinrent immédiatement à ma rencontre, en aboyant furieusement vers moi, en se tenant à distance. Les deux bergers s'approchèrent également. Ils étaient en sueur, rouge de l'effort et de l'affront, à la main, leur fronde.
-Bouges plus fils de pute ou je te fracasse ton crâne!
Ils m'empoignèrent:
-Viens là, enculé! Tu croyais pouvoir semer des montagnards dans leurs montagnes, hein?
-C'est qu'il nous a fait courir le fils de pute! Allez, viens là!
Ils me trainèrent sur la remontée, me serrant chacun un bras. Nous revinmes à l'endroit que nous avions quitté, en haut, sur cet espace assez plane de la montagne où le troupeau épars des moutons broutaient les arbustes. Il s'arrêtèrent. Le barbu sortit une corde de son sac, tandis que le grand maigre s'éloigna un moment pour crier aux autres bergers plus haut qu'ils m'avaient attrapés. La haut, ils faisaient comme des points mouvants sur les flancs crépus de la montagne, des points que je ne percevais pas mais dont j'entendais les réponses.
-Tu sais que tu aurais pu nous échapper si tu avais pris le bon chemin! T'es un montagnard, y a pas de doutes. Un gars de la ville n'aurait pas couru aussi vite sur ces rochers...
Je restai hébété. Jusqu'au moment de ma fuite, mon cerveau m'avait toujours proposé deux ou trois solutions alternatives. Cette fois, il ne proposait plus rien. Alors je ne pensais à rien. Je subissais. Assis sur une pierre. Les fibres de la corde se resserrer sur les mains derrière mon dos. Se resserrer jusqu'à plaquer l'os de mon poignet. Sentir la corde, lourde, dure, attrapper mes deux pieds, puis les approcher l'un de l'autre, jusqu'à les serrer l'un à l'autre, jusqu'à les comprimer. Lorsque le barbu eut finit de serrer les liens, le grand maigre revint. Considérant mes blessures, mes paumes ensanglantées et écorchées par les chutes sur les rochers, la coupure sur ma nuque, il me tança:
-Regardes ce que tu t'es fait! Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Tout ça, tu te l'ai fait toi-même l'ami, nous, on ne t'as pas touché, et on allait pas le faire!
-Oui, tout ça est de ma faute. Ces blessures sont de ma faute, c'est pas de la vôtre...
Le syndrôme de Stockolm fonctionnait à plein régime.
-Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Est-ce qu'on t'as frappé?
-Non, vous m'avez rien fait. C'est de ma faute... Je me suis enfui... parce que j'avais peur...
-Peur de quoi? On allait pas te maltraiter!
-Tu me sors un couteau grande comme une épée... qu'est-ce que tu voulais que je pense?
-Ecoutes, intervint le barbu. Dis nous juste d'où tu viens. Dis nous le nom de ton village, et on te relâche...
Une sueur de lassitude coula de mon dos. Je savais que mon explication ne les satisfairait pas, même si elle était vraie, et je ne voulais à aucun prix donner le nom de mon village de naissance, dans le Rif, parce oui, je ne voulais pas leur permettre de me "retracer", quelque soit l'issue de cette aventure...
-Je viens de France... J'habite pas ici...
-Il se fout vraiment de notre gueule... Tu veux jouer le malin? Ok. Tu vas rester ici jusqu'à 20 heures. Et si tu tente de t'enfuir encore une fois, je te jure qu'on te défonce la gueule à coup de pierres!
Ils s'éloignèrent vers le troupeau, me laissant là.
Voilà. ça faisait presqu'une heure que j'y étais. Et on ne pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb. On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Et surtout, on se rend compte à quel point on est rien...
Et à ce moment là, je l'étais, rien. J'étais un jeune con, mais j'aurais pu avoir le cerveau d'Einstein, être un homme d'une valeur inestimable, un homme aux multiples réseaux. Je valais la même chose que la pierre ou le buisson à coté de moi. C'est ça que nous apprenne la séquestration physique. On peut être le prochain Prix Nobel, quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sait pas ce qui va arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de nous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend. Tous ces opposants qu'on enlevait, tout ces hommes, riches, pauvres, intelligents, stupides, haut placés, mal placés, qu'on ligotait, baillonnait, capuchait, voilà sans doute ce qu'ils se disaient à ce moment là. Je ne suis rien. Plus rien.
Devant moi, s'étendait un paysage magnifique: Tétouan, vue de très haut. La Plaine verte de Martil et sa rivière. La Mer Méditerranée, bleue pure, ses langues de sable fin, les plages de Martil, de Cabo Negro, de Marina Smir. Je détaillais les maisons carrés, les bâtiments, le mouvement des voitures, les points noirs, de couleurs, des gens, mouvants, sur les artères, dans les rues, sur les plages. C'était étrange de se retrouver dans cette situation là. Etre seul au monde, avec la vue sur ce paysage. En bas, des gens vaquaient à leurs occupations. Des gens marchaient dans les rues, faisaient la sieste dans leur maison, se prélassaient dans des cafés. Des gens cherchaient leur pain quotidien, ou profitaient de l'été. Les voitures roulaient. Aux plages, des gens nageaient, s'apergeaient d'eau en rigolant, nageaient, faisaient du pédalo, bronzaient sur leur serviette, draguaient, regardaient avidement les filles en maillot de bains, bandaient. Devant moi, la normalité. L'endroit, partout en bas, où j'aurais dû être, si j'étais quelqu'un de normal. Si j'étais quelqu'un de sain d'esprit. Etre ici, c'était chercher, dans une inconscience romantique et butée, quelque chose de différent, de "contre" cette normalité là, banale, habituelle. C'était un acte de défiance et de mépris de ma part, pour tous ces gens en bas. Et de la même manière, mon ascension n'avait pas de sens pour ces gens, en bas. C'était un non-sens. Quelque chose d'inutilement stupide, et sans doute avaient-t-il raison. Il n'y a pas de sentiers aménagés, de belvédères ou d'aménagements touristiques dans ces montagnes, comme en Europe, malgré leur beauté hypnotique. Pour la simple raison que ces montagnes ont encore gardé leur fonction: celle d'être un territoire agricole. Un territoire habité. Un territoire, dans le sens premier du terme: avec son utiilisation, ses enjeux, ses luttes pour le marquer. En France, que ce soit dans les Alpes, les Pyrennées ou les autres chaînes montagneuses, voire même au sud du Maroc, il a fallu que ces territoires se dépeuplent fortement et perdent ainsi leur fonction première, agricole, pour que le tourisme de montagne puisse se développer sans interférer avec les activités des populations restantes. Dans ces montagnes, et je l'apprenais à mes dépends, il n'en était rien. Il y avait des dizaines, des centaines de chèvres, de moutons et donc, un capital, une richesse, à défendre, contre les voleurs, les intrus. Ces montagnes étaient alors une sorte de chambre forte que j'avais forcé par mon inconscience, une banque où je m'étais introduit par effraction. Cette explication, je ne pu la concevoir qu'après coup. Sur le moment, assis sur cette pierre, assoiffé, terassé par la fatigue, je ne faisais que subir la chaleur. Abruti par cette chaleur. J'étais ligoté, avec vue sur la mer. Vue sur la vie. Une vie qui prenait tout son sens, parce que j'en étais exclu...
Après une heure, le barbu vint vers moi. J'avais soif. Il me donna à boire de sa bouteille. Il commença à défaire les liens. La libération de la pression des cordes lourdes et dures me fit un bien immense. L'air froid passa sur mes poignets mouillés.
-Allé, on te laisse partir!
Je le regardais. Depuis longtemps, l'attente passive et neutre avait remplacé la peur et l'angoisse. Les liens desserrés, ce fut tout d'un coup la honte, et une colère sourde. Dans cet accès de sentiments mêlés, je lui dit:
-Non, je ne pars pas. Je reste avec vous jusqu'à 20 heures, on va voir la fameuse police où vous vouliez m'emmener, et on va voir si je suis un voleur de bétail.
Un sourire goguenard passa sur ses lèvres:
-Allé, puisqu'on te dit que tu peux partir.
-Où est mon téléphone?
le grand maigre était là aussi.
-On le garde, comme gage. Viens dimanche à Bab el Okla, je te le rendrais la-bas.
-Prend moi pour un con.
-Viens dimanche, à 8 heures.
ça ne les enchantait pas de ramener un homme ensanglanté au moqadem de Zarkat. Cette idée ne m'enchantait pas non plus. Je n'avais qu'une seule idée, partir. Fuir ce lieu, l'oublier. Alors je suis parti.
J'ai rejoins la civilisation et la ville après deux heures de marche, les mains et les bras en sang, les vêtements déchirés. On me regardait passer comme un fou. Depuis cette histoire, à l'été 2003, je garde un goût amer lorsque je regarde les montagnes de Tétouan. Je suis pris par un sentiment de honte lorsque je scrute le pic en haut duquel j'ai été ligoté. Ce pic, visible depuis toute la ville. Je crois dire que ça a bloqué mon goût pour l'aventure. Du moins, ça m'a rendu raisonnable, ce que je déteste être. Je remercie Dieu pourtant, car mon aventure aurait pu être bien pire. J'aurais pu être violé, blessé. Je m'en suis sorti à bon compte.
L'idée de me venger m'a tenaillé durant toute cette année. J'aurais pu. Des cousins connaissaient la région, avaient des connaissances dans ce coin là, et on connaissait même l'identité des bergers, qui venaient d'ailleurs quelque fois en ville et qui connaissaient un épicier, juste à coté de celui d'un membre de ma famille. On aurait pu les coincer. Mais ça aurait servi à quoi, à part attiser la violence? C'était ma stupidité et mon inconscience qui m'avait amené là.
Même si je sens toujours quelque chose peser sur mon coeur quand je regarde la montagne, je sais que j'y retournerais un jour. Au moins pour effacer ce sentiment de malaise et le remplacer par quelque chose de beau. Car ma stupidité et mon inconscience ne m'ont pas tout à fait quitté. De là haut, à l'aube rouge, on voit Gibraltar et les montagnes d'Estepona, en Espagne, qui barrent haut l'horizon. On voit des choses à la beauté minérale. Et on sent seul, libre, et en paix. Je veux retrouver cette paix.
Je veux recouvrer ma liberté.
Mohamed Saïd, Paris, commencé en novembre 2005, terminé en avril 2009.
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31.03.2009
Au commissariat
Sa machine à écrire date sûrement des années quarante. Il tape sur les touches précautioneusement, sans doute pour ne pas les enfoncer encore plus. Le feuillet d'ancrage tombe sans arrêt, alors il le remet. Il continue de taper à la machine ce qu'on lui dicte, ajuste la feuille qui part de travers. Un verre de carrion, rapporté du café d'en face, à demi plein, ou à demi vide sur sa table. Peu de papier. Un bureau lisse, usé. Portrait des deux Rois, Hassan II et Mohamed VI, en haut. Il se dégage des locaux une fatigue incommensurable. Ces murs ont vu des choses, des détresses que mes pires cauchemars n'imaginent pas. Il ne peut pas en être autrement. On est à Beni Makada, l'un des quartiers les plus dangereux de Tanger.
Il a une moustache bien sûr. Une panse bedonnante, une chemise blanche, peut-être devenue rèche par les lavages répétés à la main au savon Tide.
Quelques instants plus tôt, lassé d'attendre, après une heure et demi sur des chaises, on avait tendu à un autre une feuille où l'on avait consigné tout ce qui s'était passé. Il avait regardé la feuille, puis il avait dit, un sourire aux lèvres: "Tu te crois en Europe ici ou quoi?... Attend le commissaire, comme tous le monde."
Le commissaire justement, arrivé à 10h30, derrière sa machine, nous regardait, puis me regardait. Il demanda à mon père: "C'est ton fils?" "Oui, oui..." Il s'adressa alors vers moi. "Tiens, va attendre en bas mon garçon" Le truc classique. Une transaction. Pas de témoins. Derrière la porte que je fixai, la scène que j'imaginais correspondais à celle que mon père me décrira par la suite.
"Et bien, tu nous paierais pas ce café?" dit-il, en désignant le verre devant lui sur la table.
50 dirhams. Il le met dans sa poche. "L7ala d3ifa". La situation est pauvre, se justifie-t-il. Bon, tu veux que je travaille avec toi? "Ne khdem m3ak", formule magique qui veut dire: si tu veux que je bouge pour toi, faudra me louer. Mon père jugea qu'au vu des préjudices, ce n'était pas nécessaire. "Comme tu veux. On consigne le délit, mais on ne pourra rien faire."
Bien sûr, il pourrait débusquer la bande en quelques jours, demander à ses contacts à Cassabarata si des trucs bien précis ont été écoulés. Le monde de la petite criminalité est petit. Les indics et les balances ne manquent pas. Mais si on le paye pas, il n'a pas que ça à foutre.
Nous sortons du Commissariat et rentrons dans notre voiture dont la vitre latérale est défoncée et brisée. A l'intérieur ou à l'extérieur de cette vitre, dont les brisures parcellent le paysage, la ville et ses mille souffles. Amas de bâtiments sans âmes, de cubes de briques abritant milles histoires personnelles aux complications sans fin. Les repris de justesse, le besoin de justice. L'argent. L'impasse.
Mohamed Saïd, fait à Tanger, en juillet 2008
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29.03.2009
La femme au taxi
Il était encore tôt. Le ciel de Tétouan était d'un gris qui lui était habituel en cette saison. Il avait plu toute la nuit, et la ville, qui descendait en amphithéatre sur les flancs du Jbel Dersa, se réveillait doucement, le visage humide. C'est toujours problématique de marcher dans une rue mouilléé à Tétouan, surtout quand on a une valise. Le sol est boueux. L'eau est mal régulée. Il y a des flaques dans les nids de poules du bîtume. Les voitures passent dessus sans se soucier d'éclabousser. J'attendais alors sur le trottoir un petit taxi, qui vint après quelques instants d'attente. Il était déjà occupé par une femme assise, coté passager.
Pour ceux qui ne le savent pas, au Maroc, les petits taxis se "partagent", dans la limite de trois places, lorsque l'on va dans la même direction. On peut attapper un taxi vide bien sûr, mais aussi quand il y a une, ou deux personnes à bord, tant que l'on va dans la même direction et que ça ne retarde pas les autres. Lorsque l'on hèle un taxi déjà occupé, il est ainsi de bon ton d'indiquer de sa main la direction vers laquelle on veut aller. ça ne fait pas partager les coûts entre les passagers mais c'est tout bénef pour le chauffeur, qui rentabilise encore plus son trajet.
La petite Fiat jaune s'arrêta à ma hauteur, la vitre se baissa, je m'approchai:
-Salam. La parada des taxis pour Tanger?...
-Parada Tanjah? Montes... Me dit le chauffeur, un homme barbu d'une trentaine d'année.
Tandis que je m'installai, avec ma valise, il dit à sa voisine:
-Bon, je t'avance un peu, devant la laiterie. Tu feras le reste de la route à pied.
-Oh, tu veux pas me ramener devant la maison?
-Je t'ai déjà bien avancé, non?
J'intervenais, timidement:
-Tu peux la ramener où elle veut aller si tu veux, je ne suis pas pressé.
-Non, t'inquiètes pas, elle va pas loin. C'est juste une feignante. Elle veut pas monter la pente, c'est tout.
La femme rit d'un rire franc, mais que je jugeais un peu niais. J'avais aussi remarqué qu'elle parlait un peu lentement, comme si les mots étaient lourds à porter pour elle. Elle semblait assez jeune, grasse et potelée, portait une jellabah d'un gris fade, un foulard marron. Je ne la voyais que de dos, j'étais assis derrière, et de son visage, je n'apercevais que la rondeur des joues qui dépassaient. Le voyage se passa dans le silence, et ne dura de toute façon pour elle que quelques minutes. Le chauffeur s'arrêta devant un derb. La femme sortit de la voiture et le remercia. Elle me salua également tout en me remerciant de mon "intervention" de tantôt. Je la saluai de même. Son visage était en effet large, mais assez agréable. Des dents un peu en avant. Un regard un peu trop expressif. Nous la vîmes partir et s'éloigner dans la ruelle, un sac sur l'épaule, dandinant de la croupe comme une poule.
Ces détails n'avaient en eux-mêmes pas d'importance. Ce sont des détails que j'essaie de me remémorer maintenant, et que je ramène difficilement de mon regard indifférent de ce moment là. Car j'aurais vite oublié ce moment, cette femme, et ce trajet, si le chauffeur, après quelques minutes de silence sur notre route, ne se mit pas à soupirer, l'air navré:
-Louange à Dieu... Louange à Dieu... Louange à Dieu...
Mon silence se voulait apparemment interrogateur, puisque le chauffeur ne manqua pas de m'expliquer l'objet de son malaise, en se tournant par intermittence vers moi.
-Tu sais, on dit qu'on a des problèmes. Le quotidien, les trajets toute la journée, la fatigue, le manque à gagner, la peur de pas ramener à manger aux enfants... Mais on en a aucun. On a pas de problèmes. Walou. Notre vie est douce, mon ami. Notre vie est douce, par rapport à celle de cette femme... A chaque fois qu'il m'arrive quelque chose, je pense à cette femme, et je dis Louange à Dieu... Louange à Dieu... C'est notre voisine dans le quartier, on la connait depuis qu'on est petit. Elle est un peu... pas très dégourdie... Enfin pas très normale quoi. Et c'est comme ça depuis toujours. Elle est née comme ça, c'est Allah, on y peut rien. Je l'aide un peu. Je la transporte gratuitement pour l'avancer sur son trajet. Elle vend des choses au souk, elle mendie parfois... A 16 ans, ses parents l'ont marié. Son mari, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a "percé", lui a fait un gosse, puis il est parti. Il est même pas resté un mois. Sa famille? Qu'Allah Leur Soit une aide. Ils sont pauvres et bêtes. Ils l'ont remarié à un bon à rien. Un poivrot qui la battait pour rien. Il lui ai fait un deuxième gosse, puis il est parti aussi. Ces deux salopards n'ont rien trouvé de mieux que de lui faire deux gosses, et de l'abandonner. Elle est trop naïve. Elle ne demande rien, mais parfois, des gens qui la connaissent, qui connaissent son histoire, qui savent qu'elle est pas très normale et qu'elle a des enfants, font la charité, lui donne de l'argent. On lui donne 10, parfois 20 dirhams... Un jour, quelqu'un lui a même donné 200 dirhams! Elle a fait quoi de l'argent? Elle a tout donné à ses parents, à ses frères et soeurs. Je lui dit: "Pourquoi tu fais ça? Garde ton argent. Gardes le bien, ne le jette pas comme ça. Tu crois que tu vas avoir cette somme tous les jours?" Mais elle ne veut pas comprendre... Elle est généreuse, elle donne tout. La pauvre. "Niya", l'innocence. Mais comment tu peux être généreux avec des parents comme ça? Qu'est-ce qu'elle me raconte, là, il y a quelques jours? (Elle me raconte tout la pauvre, parce que je la ramène chaque matin vers le souk, quand je commence mon travail). Elle me dit que son père la regarde un jour. Puis il lui dit: "Regarde le cul que t'as... Pourquoi t'irais pas te faire baiser?..."
Tu te rend compte? Un père qui dit ça à sa fille? Un père avec une longue barbe? Qui dit ça? Qui dit à sa fille de se prostituer? De se prostituer! On vit dans quel monde?! C'est quoi ce monde?
Il était rouge d'une indignation sincère. Il secouait la tête, les yeux rougis. Je ne su que répondre, à part des phrases que je ne finissais pas... Il n'y avait sans doute rien à répondre d'intelligent.
Tandis que nous passions devant le Rond Point de "la Colombe", j'essayais de me remémorer le visage et la physionnomie de cette femme que j'avais regardé négligemment. La colombe... Oui, c'était un peu ça. Perdue au milieu de Tétouan.
Mohamed Saïd, fait à Paris, Juin 2007- Mars 2008
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