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14/08/2008

Insécurité à Tanger-Tétouan

En revenant dans le Nord, j'avais l'inquiétante impression d'aller au chevet de blessés de guerre. Mon cousin Nour, heureux de me voir, m'accueillit avec enthousiasme. Mais je m'enquis directement de l'agression dont il avait été victime quelques semaines plus tôt. Il me raconta alors l'histoire qui lui avait valu ces deux affreuses cicatrices sur le dessus du crâne.

Il se promenait avec Abbas, un autre de mes cousins, dans la vieille ville de Tétouan près de Bab Nwader. C'était sur la place où l'on vend de la quinquaillerie et autre objets hétéroclites. Celui-ci discutait brièvement avec une amie qu'il avait rencontré dans le quartier lorsqu'un homme accouru soudain derrière eux en criant. il poussa Abbas qui s'étala de tout son long sur les pavés. Nour resta un moment sous le choc, puis intervint. Il se battit avec l'agresseur mais un autre homme derrière lui prit un tuyau de robinet qui trainait sur un étal au sol, et lui asséna un coup violent sur la tête. Puis un deuxième. Et les deux étaient partis en courant.

"J'ai descendu la kasbah avec la tête en sang. Je dégoulinais de partout. Abbas m'avait pris par la taille et on a descendu la kasbah comme ça, comme des ivrognes. Les gens nous prenaient pour des fous ou des sekranines qui se seraient battus, ils s'écartaient à notre passage. Y avait une femme camée qui nous suivaient. Elle disait: "Eh mon frère, j'ai tout vu. Toi, t'es un bon, je sais que t'as rien fait, t'as fait que te défendre... Ces fils de putains t'ont agressés sans raison, mais je les connais. Ils s'appellent Flene o flene. Si tu as besoin de témoins, je suis là-bas..." On l'a remercié. A Bab el Okla, à la place des taxis, personne ne voulait nous prendre... J'étais couvert de sang de la tête au pieds. Je faisais peur aux gens. Abbas a dû appeler un ami taxi pour nous conduire à l'hopital de Sania de Rmel. Si t'avais vu le bordel... Là-bas, ils étaient tous en panique lorsqu'ils m'ont vu arriver. Je leur ai dit que ça allait mais ils étaient encore plus flippés que moi. On m'a tiré vers une salle. On m'a recousu la tête comme ça, sans annesthésie. Je suis resté deux jours puis j'ai voulu partir..."

-Et t'as pu retrouver les gars?

"Ouais. On a été direct à la police, on a donné le nom que la femme avait donné. Et ils l'ont retrouvé direct. Depuis, la famille de ce batard vient me voir pour sma7 (pardonner) mais je pardonne pas. Chaque semaine, ils viennent à Tanger me trouver là où je travaille pour que j'arrête les poursuites. Ils me supplient, mais je pardonne pas. Il a faillit me tuer et tu crois qu'il va s'en sortir comme ça?"

-Mais pourquoi il a fait ça? Vous aviez fait quelque chose?

"Rien, Saïd. D'après ce qu'ils m'ont expliqués, quand ils ont vu Abbas discuter avec sa pote, une fille du quartier, ils ont cru qu'on la draguait. Et le gars est devenu comme fou. Aujourd'hui, il me demande pardon. Il est même directement venu me voir jusqu'à Tanger pour s'excuser. Sa famille m'a proposé 2000 dh pour que je sma7... Et même la famille d'Abbas, qui vit dans le quartier, me dit de pardonner pour passer à autre chose, mais sérieux, il a faillit me tuer ce connard..."

-C'est clair... Pourquoi tu pardonnerais?

Il me montra encore ses cicatrices. Il m'expliqua ensuite l'ambiance à Tanger. Nour travaillait comme serveur dans un café, près de la place Nejma. Il entendait beaucoup de choses, news grotesques, rumeurs fausses, vraies nouvelles, paroles en l'air, air du temps, confidences profondes, vérités sincères, bref, cette bouillie flasque de mots et de confidences qui font le fond de la pensée collective d'une ville, ou du moins une partie de celle-ci, à un instant T. Nour était mon meilleur indicateur de l'ambiance générale de la ville à chaque fois que je venais. Et cette année, d'après ce qu'il me disait, la tendance était vraiment à la psychose...

"Sérieux, c'est vraiment dangeureux maintenant ici. Ne t'avise pas de trainer dans les rues après 23h, même dans les rues du 7ouma (quartier). Tu sais, tu connais Tanger. L'année dernière, quand t'étais là, t'as vu comment c'était... Mais là, c'est pire. Lmounkar je te dis. Des agressions, des vols. Deux personnes se sont fait charcuté à coup de couteau dans le quartier. Quatre personnes se sont fait tué en deux semaines. Et tu crois que c'est pour quelque chose? Rien. Ils sont morts pour des portables ou quelques dirhams. Et on compte même plus ceux qui se sont fait tailladés. Les gens ont peur. Ils sortent même plus le soir après 10 heures. Des groupes t'attendent dans des coins de rues. La dernière fois, en revenant du travail, j'ai pris un raccourci par Pasadena. Cinq gars ont surgi devant moi avec des chfaris (couteaux). Sur ma vie, si j'avais pas couru vers l'avenue où il y avait encore un peu de monde, je sais pas ce qui se serait passé. Je quitte le travail à 23h ou minuit. Avant, je rentrais à pied. Maintenant, darori je prend un taxi. Sérieux, il faut plus que tu rentre du cyber vers minuit ou 1h, comme tu fais d'habitude. C'est vraiment dangereux. Même ici, dans le quartier. La dernière fois, je croise Flene, le chef d'une bande de voleur d'ici, sorti de prison... Je le connais. Il courrait et quand il m'a vu, il a dit "Salut Robio" sans s'arrêter de courir. Tu crois pas qu'il a braqué quelqu'un lui? Sérieux, lmoukar ola 9olti mounkar..."

J'écoutais les paroles de Nour avec circonspection.

Le lendemain, dans ma tournée des "blessés de guerre", je rendais visite à mon cousin Yannis, à Tétouan, que l'on avait agressé sur le chemin du retour, en pleine après-midi, deux semaines auparavant. Il avait un gros pansement qui lui entourait toute la main.

-Ewah? Fayen a Yannis?

-Fe maghreb, 7achak... 

Il me raconta sa mésaventure. Il marchait vers la maison de Kouilma et, au niveau d'une zone déserte, près de la fabrica désaffecté de caoutchou, deux types avaient surgis. Donne ton portable où je tranche dine diyimek. Son hésitation lui couta un coup de couteau vers le ventre, qui n'avait réussi grâce à Dieu qu'à lui déchirer son manteau, sa chemise et son maillot de corps juste au niveau de l'aisselle. En se protégeant, il reçu un autre coup qui lui déchira la main (qui sera recousu avec 10 points de sutures). Les autres prirent le téléphone. Puis ils partirent en courant.

Quand ce n'était pas les personnes que j'interrogeais, c'étaient des connaissances ou des membres de la famille qui avaient été agressés récemment... Pour avoir vécu en banlieue parisienne, je me méfie en général de la redondance de ce genre de témoignages, ce catastrophisme, et des généralisations homogènes que l'on peut en faire sur certaines parties des villes. Car on amplifie assez rapidement un phénomène qui peut être moins important, et bien plus localisé qu'on ne le dit. Mais au mois de mars, les journaux locaux que j'avais lu confirmaient cette tendance générale. Et les échos que j'avais me semblaient trop résonnant pour que l'ampleur de la chose ne fut pas exceptionnelle.

L'explication de cette flambée d'agressions était toute trouvée pour beaucoup: Les grâces royales de l'Aïd Kebir, particulièrement généreuses cette année. Plus de 3.000 prisonniers ont été grâciés et libérés rien qu'à Tétouan. Selon des habitant: des voleurs, des chemkars, des gangs entiers. Des malfrats condamnés pour des peines lourdes quelques mois plus tôt et qui étaient revenus dans le circuit après la grâce.

Mais pour d'autres, cette recrudescende de la délinquance trouvait plutôt son origine dans l'incendie de Cassabarata en janvier dernier, le célèbre et immense "centre commercial" de la contrebande qui faisait vivre des centaines de personnes, voire des milliers, et qui en a laissé desoeuvrés des centaines, vendeurs, passeurs, acheteurs, tous habitués à un certain confort, même relatif. Tous habitués surtout à être "occupé" à quelque chose... D'autres encore, adeptes des théories de la conspiration, juraient que tout cela était prémédités par les autorités, qui laissaient faire, pour faire ce qu'ils veulent après et agir de manière plus radicale ensuite, sous la bénédiction de la population.

Mais au-delà de ces explication et d'autres, si c'était tout simplement le fait que la situation sociale au Nord se dégradait tellement que les méthodes pour s'en sortir et trouver de l'argent devenaient de plus en plus violentes? Au fond, tout cela n'était pas nouveau pour ces deux villes, surtout pour Tétouan, qui est passé par de semblables périodes par le passé... Mais en ce début de printemps dans le Nord, les rues respiraient un étrange désarroi...