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29/03/2009

La femme au taxi

 (*)

 

Il était encore tôt. Le ciel de Tétouan était d'un gris qui lui était habituel en cette saison. Il avait plu toute la nuit, et la ville, qui descendait en amphithéatre sur les flancs du Jbel Dersa, se réveillait doucement, le visage humide. C'est toujours problématique de marcher dans une rue mouilléé à Tétouan, surtout quand on a une valise. Le sol est boueux. L'eau est mal régulée. Il y a des flaques dans les nids de poules du bîtume. Les voitures passent dessus sans se soucier d'éclabousser. J'attendais alors sur le trottoir un petit taxi, qui vint après quelques instants d'attente. Il était déjà occupé par une femme assise, coté passager.

 

Pour ceux qui ne le savent pas, au Maroc, les petits taxis se "partagent", dans la limite de trois places, lorsque l'on va dans la même direction. On peut attapper un taxi vide bien sûr, mais aussi quand il y a une, ou deux personnes à bord, tant que l'on va dans la même direction et que ça ne retarde pas les autres. Lorsque l'on hèle un taxi déjà occupé, il est ainsi de bon ton d'indiquer de sa main la direction vers laquelle on veut aller. ça ne fait pas partager les coûts entre les passagers mais c'est tout bénef pour le chauffeur, qui rentabilise encore plus son trajet.

 

La petite Fiat jaune s'arrêta à ma hauteur, la vitre se baissa, je m'approchai:

-Salam. La parada des taxis pour Tanger?...

-Parada Tanjah? Montes... Me dit le chauffeur, un homme barbu d'une trentaine d'année.

Tandis que je m'installai, avec ma valise, il dit à sa voisine:

-Bon, je t'avance un peu, devant la laiterie. Tu feras le reste de la route à pied.

-Oh, tu veux pas me ramener devant la maison?

-Je t'ai déjà bien avancé, non?

J'intervenais, timidement:

-Tu peux la ramener où elle veut aller si tu veux, je ne suis pas pressé.

-Non, t'inquiètes pas, elle va pas loin. C'est juste une feignante. Elle veut pas monter la pente, c'est tout.

La femme rit d'un rire franc, mais que je jugeais un peu niais. J'avais aussi remarqué qu'elle parlait un peu lentement, comme si les mots étaient lourds à porter pour elle. Elle semblait assez jeune, grasse et potelée, portait une jellabah d'un gris fade, un foulard marron. Je ne la voyais que de dos, j'étais assis derrière, et de son visage, je n'apercevais que la rondeur des joues qui dépassaient. Le voyage se passa dans le silence, et ne dura de toute façon pour elle que quelques minutes. Le chauffeur s'arrêta devant un derb. La femme sortit de la voiture et le remercia. Elle me salua également tout en me remerciant de mon "intervention" de tantôt. Je la saluai de même. Son visage était en effet large, mais assez agréable. Des dents un peu en avant. Un regard un peu trop expressif. Nous la vîmes partir et s'éloigner dans la ruelle, un sac sur l'épaule, dandinant de la croupe comme une poule.

 

 

Ces détails n'avaient en eux-mêmes pas d'importance. Ce sont des détails que j'essaie de me remémorer maintenant, et que je ramène difficilement de mon regard indifférent de ce moment là. Car j'aurais vite oublié ce moment, cette femme, et ce trajet, si le chauffeur, après quelques minutes de silence sur notre route, ne se mit pas à soupirer, l'air navré:

-Louange à Dieu... Louange à Dieu... Louange à Dieu...

Mon silence se voulait apparemment interrogateur, puisque le chauffeur ne manqua pas de m'expliquer l'objet de son malaise, en se tournant par intermittence vers moi.

-Tu sais, on dit qu'on a des problèmes. Le quotidien, les trajets toute la journée, la fatigue, le manque à gagner, la peur de pas ramener à manger aux enfants... Mais on en a aucun. On a pas de problèmes. Walou. Notre vie est douce, mon ami. Notre vie est douce, par rapport à celle de cette femme... A chaque fois qu'il m'arrive quelque chose, je pense à cette femme, et je dis Louange à Dieu... Louange à Dieu... C'est notre voisine dans le quartier, on la connait depuis qu'on est petit. Elle est un peu... pas très dégourdie... Enfin pas très normale quoi. Et c'est comme ça depuis toujours. Elle est née comme ça, c'est Allah, on y peut rien. Je l'aide un peu. Je la transporte gratuitement pour l'avancer sur son trajet. Elle vend des choses au souk, elle mendie parfois... A 16 ans, ses parents l'ont marié. Son mari, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a "percé", lui a fait un gosse, puis il est parti. Il est même pas resté un mois. Sa famille? Qu'Allah Leur Soit une aide. Ils sont pauvres et bêtes. Ils l'ont remarié à un bon à rien. Un poivrot qui la battait pour rien. Il lui ai fait un deuxième gosse, puis il est parti aussi. Ces deux salopards n'ont rien trouvé de mieux que de lui faire deux gosses, et de l'abandonner. Elle est trop naïve. Elle ne demande rien, mais parfois, des gens qui la connaissent, qui connaissent son histoire, qui savent qu'elle est pas très normale et qu'elle a des enfants, font la charité, lui donne de l'argent. On lui donne 10, parfois 20 dirhams... Un jour, quelqu'un lui a même donné 200 dirhams! Elle a fait quoi de l'argent? Elle a tout donné à ses parents, à ses frères et soeurs. Je lui dit: "Pourquoi tu fais ça? Garde ton argent. Gardes le bien, ne le jette pas comme ça. Tu crois que tu vas avoir cette somme tous les jours?" Mais elle ne veut pas comprendre... Elle est généreuse, elle donne tout. La pauvre. "Niya", l'innocence. Mais comment tu peux être généreux avec des parents comme ça? Qu'est-ce qu'elle me raconte, là, il y a quelques jours? (Elle me raconte tout la pauvre, parce que je la ramène chaque matin vers le souk, quand je commence mon travail). Elle me dit que son père la regarde un jour. Puis il lui dit: "Regarde le cul que t'as... Pourquoi t'irais pas te faire baiser?..."

Tu te rend compte? Un père qui dit ça à sa fille? Un père avec une longue barbe? Qui dit ça? Qui dit à sa fille de se prostituer? De se prostituer! On vit dans quel monde?! C'est quoi ce monde?

 

 

Il était rouge d'une indignation sincère. Il secouait la tête, les yeux rougis. Je ne su que répondre, à part des phrases que je ne finissais pas... Il n'y avait sans doute rien à répondre d'intelligent.

Tandis que nous passions devant le Rond Point de "la Colombe", j'essayais de me remémorer le visage et la physionnomie de cette femme que j'avais regardé négligemment. La colombe... Oui, c'était un peu ça. Perdue au milieu de Tétouan.

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, Juin 2007- Mars 2008

07/10/2008

En l'attente.

Il y avait, bien sûr, beaucoup de choses à raconter. Ce soldat à la plage. Ce mur effrité. Cette panne dans ce bout de monde. L'impasse de ce regard. AbdelNassar et ses 25 années de prison.
Il y avait ce ciel, bleu assassin, coupant la terre en deux. Il y avait cet air irrespirable, mais que l'on respirait. Ces odeurs de mer et d'essence. Ces poissons amers.
Mais, sûrement, j'étais arrivé à un point où écrire me paraissait être qu'un acte organique comme un autre. Une régurgitation de choses trop vues, trop avalées, trop macérées pour être gardées. Sûrement, écrire ne me parut plus avoir cette noblesse que trop de gens lui donne encore. Sûrement que je changeais.
Peu à peu, je m'étais retiré. Vers ces endroits où se rejoignent ceux qui ont peur du désordre et de l'impromptu. Vers ces endroits aux contours fabriqués par la peur, la crainte. Des endroits où les murs retienne la misère: Un Mc Do aseptisé. Une plage de sable fin, et à l'eau turquoise. Une salle décorée, un restaurant raffiné, l'habitacle d'une voiture.
J'étais fatigué. De voir, de marcher, de parcourir, d'aller à l'inconnu. Fatigué de nouer des relations. Saturé de ces images, de pauvreté, de fausse détresse. Fatigué de ce jeu, de ces mensonges, de ces mêmes équations, aux mêmes réponses.

Je tombais alors dans le piège de cette fausse lucidité. Et j'aimais y tomber. Je vivais dans une presque-réalité, où les choses avaient la même fatalité que des théorèmes mathématiques. Dans cette presque-réalité là, régit par des lois de Murphy multiples, par des considérations lacaniennes mal maîtrisées, faites lois. Une séries d'impasses, de sens interdits. Des mots géants, écroulés, couchés comme des pans de murs que l'on aurait poussés. Des parenthèses griffant le temps dans leur chute. Des images. d'elle. lui. la. son. tu. Et une porte, au delà de ce fratras. Une minuscule porte où passe à peine la lumière...

 Je me dis parfois que j'aimerais retrouver cette lumière.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, le 05 septembre 2008, à 23h52 

14/08/2008

Epilepsie

A cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, je serais dans le car pour Casa. Mais je suis ici, dans ce cyber. L'air est léger et le ciel lavé. En cette période de vacances et de grève des transports, les rues sont bondés.

J'avais pris le car depuis Tétouan. Là-bas, on jetait des cailloux ou des oignons sur les petits taxis qui travaillaient. Lorsque le car est arrivé à Tanger pour s'y arrêter un quart d'heure avant de repartir, j'ai pris mes sacs et j'ai dit au chauffeur que je préférais rester ici. Il m'a souri, et je suis parti. Mon avion part demain de Casa. Je prendrais peut-être le train.

Ne vous arrive-t-il jamais de ralentir un peu votre marche pour voir le paysage, et penser que si vous étiez un autre, vous continueriez votre chemin et vous seriez déjà là-bas, loin devant ? Et vous vous regarderiez vous éloigner? Il m'arrive parfois de penser à ce que je serais à cette heure, si j'avais été quelqu'un de différent, si je n'avais pas pris le temps de m'arrêter à chaque fois qu'une chose me traversait. Dans quel point du globe je serais, avec qui je serais, avec combien de gosses.

Pendant ce séjour de deux semaines au bled, j'ai vécu beaucoup de choses. J'ai vu des trajectoires, des centaines de trajectoires. J'ai vu l'infinité des possibilités que pouvait prendre la mienne.

***

Elle riait et plaisantait avec nous l'instant d'avant. On l'appelait la folle de la kasbah. Vêtue de noir de la robe au foulard, Elle avait peut-être une vingtaine d'année, mais son aspect malingre lui en donnait plus. Elle chantait à haute voix le tube de Cheb Bilal "nass redara", demanda un verre de lait à mon cousin qui s'empressait de lui donner en riant. Elle se mit à danser avec son verre, sous les éclats de rire de la rue puis, alors qu'elle était partie dans une autre volute orale, j'ai vu soudain son regard se vider complètement. Elle se figea tout à coup, paralysé. Nous mîmes du temps à réaliser que ce n'était pas une autre de ses facéties, mais qu'elle était bel et bien en pleine crise d'épilepsie. Fatma la vendeuse de légume s'empressa de couper l'un de ses citrons qu'elle plaça sous les narines de l'inconsciente. Moh le vendeur d'en face la fit s'assoire sur l'un de ses cageots. Son corps menaçant de tomber en arrière, nous nous mîmes à trois pour la retenir. Lorsqu'elle revint à elle, je restais le seul à maintenir son corps de peur qu'elle tombe. Abandonnant même toute licence, sous la compréhension des autres commerçants de la ruelle, je la protégeais de la pluie qui gouttait sur son visage figé en la prenant par les épaules. Après de longs instants de silence chancelant, elle ouvrit un peu les yeux, qu'elle laissa mi-clos. Elle me dit, d'une voix faible, fatiguée: "C'est ce qui est en moi... Il veut me tuer... Il veut me tuer... Ils disent que je suis folle..." Je lui répondis qu'elle n'était pas folle. Que c'était ceux qui la traitaient de folle qui l'étaient vraiment... C’était sûrement ce que je pu articuler de plus intelligible. J'ai senti une admiration profonde, une sorte d'amour confus pour cette femme capable de tellement de vie, d'exubérance avec les gens, malgré la "mort" qui l'attendait à l'intérieur d'elle. Je l'avais vu auparavant embrasser avec une immense affection une femme qu'elle ne connaissait sûrement pas. Elle dansait sur ses malheurs, riait contre sa vie. C'était inexplicable, mais oui, j'ai senti une joie étrange de penser à la chance immense que j'avais...

Si j'avais été un autre, jamais je ne l'aurais rencontré.  

Mohamed Saïd, fait à Tanger le 07 avril 2007, à 18h39.