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14/08/2008

Café Rif

Simo dépose la bouteille sur la table en un claquement sec qui me réveille de mes rêveries. Je décolle mes yeux du mur brun. Je remercie Simo : Son visage maigre et moustachu, croqué par l’ombre ambiante, acquiesce...

Le café est toujours sombre, même le jour. Il y règne alors une fraîcheur délicate, malheureusement gâché par la chaleur des corps en sueur, les fumées de Casa Sport ou des joints...

Les murs sont sales. La pièce est un peu petite. Les chaises en plastiques de toutes couleurs, jaunes, rouges, vertes, éclairent un peu de leur chatoiement la salle, plus prompte à aspirer l’obscurité des murs plutôt que les trous de lumière qui entrent par la petite ouverture du toit que l’on a recouvert de branches... En face, posée sur une étagère branlante au fond de la pièce, une vieille télévision qui marche à la batterie de voiture débite des images anonymes, sans importance... Filtrées par un film plastifié rouge qui donne de la couleur à l’écran noir et blanc, c’est un feuilleton égyptien que personne ne regarde, tous affairés à jouer au partché ou aux dames... En effet, dans leur coin, les joueurs crient, rient fort, défient leur adversaires, lancent les pions, les faisant claquer sur la table avec leur pouce... Je les regarde de loin, comme un astronome qui a compté trop d’étoiles.

Derrière son comptoir de pierre qui le dépasse presque et sur lequel est posé quelques verres, une bouilloire, des théières et un bouquet de menthe, Simo rapporte un seau empli de l’eau fraîche de son puits et le verse dans un tonneau dans lequel nagent et se balancent quelques bouteilles en verre de sodas... Comme il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de réfrigérateurs. Simo rafraîchit ses sodas en leur versant de l’eau... Ce n’est pas très efficace mais c’est mieux que rien...

Puis arrive soudain Soufiane.

Il rentre, donne le salut d’un geste de la main...

Il se met ensuite à chercher quelque chose, nonchalamment, les yeux endormis : Il regarde sur le comptoir, écartant les ustensiles. Il regarde sous la table, demande quelque chose à Simo qui secoue la tête de négation.

Je le vois s’avancer vers moi :

-Dis-moi, cousin. Tu n’aurais pas vu mon caillou de hchich ?

Je fais une moue d’ignorance. Je regarde à coté de moi, sous la table, sous les chaises, aux alentours... Mais je ne vois pas le conglomérat noir.

-Putain, dit-il mollement, je suis sûr que c’est là que je l’ai fait tomber tout à l’heure !

Il cherche encore et dérange le groupe de jeunes en face. Ceux-ci interrompent leurs parties, se lèvent et cherchent avec lui.

Bientôt, on ne laisse pas un endroit du café qui ne soit fouillé. On regarde dans les coins malgré la pénombre, on se met à genoux pour voir sous les tables, certains vont jusqu’à visiter le jardin de Heppé...

Finalement, après ces recherches vaines, quelqu’un suggère à Soufiane :

-Regardes dans ta poche, elle s’y trouve peut-être, ta putain de  boulette!

Soufiane, incrédule, fouille dans sa poche et y trouve ce qu’il cherchait depuis un quart d’heure. Il fait un sourire niais qui irrite les autres. Il nous remercie et sort, sous les “tfou !” et les insultes des jeunes qui reprennent leur place, énervés :

-Tfou ! ... Déranger les gens pour de la merde ! ...

-Ah, ce Soufiane ! Il ne reste plus rien de lui ! Il est devenu trop con !

-Il fume trop... La fumée lui mange le cerveau.

-Bah... Ce n’est pas notre problème... Qu’Allah lui soit une aide.

L’ambiance, après quelques hoquets, reprend de plus belle et la fumée envahit de nouveau la salle.

Je bois quelques gorgées du soda tiède qui, déjà, me donne mal au ventre. Je pense à Soufiane qui, il y a deux années encore, était parti avec son père et mon oncle pour le battage des blés. Il était fort. C’était un roc. Un travailleur excellent qui résistait à la fatigue... C’était un homme intelligent aussi. Il était le meilleur joueur de damma de toute la région et battait un à un ceux qui venaient le défier...

Aujourd’hui, une barbe lui a poussée. Il a le visage maigre et les mots lui semblent trop lourds à porter dans sa bouche tant son cerveau est surchargé et fatigué. Ses yeux mi-clos ne semblent maintenant servir que de miroir à la terre qui leur fait face... J’ai entendu dire que son projet d’aller en Espagne avait échoué. Il avait pourtant envoyé le passeport à l’un de ses frères qui résidait à Malaga et qui lui avait promis de le faire monter. Mais ce dernier a été mis en prison. La vie ici a fait le reste. Drogue, alcool, cervezas que l’on ramène un peu clandestinement de la ville par camion 207 et qui sont bues en groupe dans des coins isolés de la montagne.

Lorsque je finis la bouteille, je me lève péniblement, donne trois dirhams à Simo puis je quitte la salle enfumée qui se remplit de plus en plus. Dehors, des fellahs discutent encore sous la nuit. Ils sont assis à coté du café, sous la lumière jaune et branlante des lampes à pétrole qui chancellent, posés sur des chaises. Les voix sont vives et emplissent le silence environnant de sons étouffés, graves, salissants. La lumière qui vient d’en bas leur donne des visages de monstres et les ébouriffements de leur barbe, le nombre de leur rides et leur profondeur sont révélés jusqu’à l’écœurement...

Sous la chaleur nouvelle de la nuit, le temps semble s’écouler comme un grand fleuve où la lumière se noie, oppressé par la fumée qui sort des pipes, par les paroles qui tombent drus sur le sol avec un bruissement léger, comme de lourdes gouttes d’eau sur la terre rouge...

Dans cette entrechambre, la nuit caresse doucement les visages. Un vent glacé heurte les fronts. Partout où l’on porte le regard, les montagnes aux formes sensuelles nous enferment et nous protègent, comme une cuvette qui nous encercle, comme une cage d’or...

Je ne sais pas si c’est bien ou mal... Mais c’est pratique.

Quels sont les yeux qui peuvent alors nous surprendre dans notre folie collective ? Quels sont les regards qui peuvent admirer les innocences et les espoirs s’échapper vers le ciel, danser vers la nuit avec la même langueur, la même hésitation que les vapeurs chaudes des fumées des joints de kif ?...

MSM. 1998

Rif Konnexion

1 

 

C'est ici que tout commence. La matrice, comme on dirait dans d'autres sphères... Il n'y a que quand on pose ses pieds ici que l'on comprend pourquoi les gens qui y sont issus, et qui sont maintenant dispachés dans tous le pays ou sur toute l'Europe, sont ce qu'ils sont et pensent ce qu'ils pensent. Ici, les yeux qui vous regardent passer en voiture sur la piste caillouteuse, jeunes gars assis sur des chaises en plastique au café, jeunes femmes puisant de l'eau dans le puit, vieillard le dos collé contre le mur de la mosquée, sont teintés de méfiance. De défiance parfois. Tout est passé au scanner: la plaque d'immatriculation, la valeur approximative de la voiture, le nombre de passagers, la présence de bagages ou pas. En quelques minutes, vous voici fichés. En quelques associations d'images et de fichiers sur l'arbre généalogique que chacun a gréffé dans le cerveau, on sait qui vous êtes, le fils et le petit fils de qui vous êtes, combien vous avez de frères et soeurs, d'où vous venez (France, Hollande, Belgique, Espagne), ce que vous faites dans votre vie, comment vous occupez votre temps libre, si vous avez des dossiers, des antécédants, tout est ressorti. Le dossier est ensuite avalisé si vous êtes reconnu de la famille du douar, ou refusé si vous êtes étranger. Vous serez alors priez d'aller fouiner ailleurs s'il vous plait. Mieux qu'un portique électronique.   Ici, la parole est une arme. Un instrument de torture parfois. Il n'y pas besoin de connaitre Internet pour savoir ce qu'est la véritable société de l'information. Les gens que l'on respecte le plus ici sont ceux qui savent le plus de choses sur les gens, qui ont les toutes dernières actualités, ceux qui questionnent, qui "se9siw" comme on dit chez nous, sur chaque membre de familles qui en compte parfois des centaines. Les gens. Que vont-t-il penser si je fais ça, si j'agis comme ça. Les gens. Les gens. Nass. Yeux globuleux sur votre vie, sur votre comportement, sur celui de votre famille. Les gens, mur infranchissable dont les principes collectif sont un sentier que vous devez prendre. Un chemin qui trace votre vie. Il n'y a que quand on vient ici que l'on comprend pourquoi. Ici, c'est le Rif. Les montagnes se font face. Les tchours sont resserrés. Les maisons rapprochés. Lorsque quelqu'un sort, tous le monde, depuis le porche de sa maison, le voit. Il devient alors comme une proie pour ces hommes et femmes avides de tromper leur faim et leur temps avec des mots: "C'est untel la-bas... Que va-t-il faire? Pourquoi il sort? Il parait qu'il y a eu une histoire avec le fils de son frère qui..." La conversation peut durer alors plusieurs heure... Parler sur les gens est la vie de ces gens. Le jour où j'ai redoublé ma 5ème, tout le monde le savait. Le jour où j'ai évoqué, dans un cercle familial restreint, la possible éventualité que je travaille à 2M, ici, on avait reçu l'information que j'étais devenu le présentateur des infos, et on guettais chaque soir mon passage à l'antenne... En ouvrant mon photoblog et en publiant des photos très anodines de la région, quelqu'un avait reconnu une maison du tchar et m'en avait fait grief : "Tu sais ce bled... Vaut mieux que les gens ne le connaissent pas..." 

 

2

 

C'est pourtant ici, dans ces montagnes, que je suis né il y a maintenant 27 ans. A une soixantaine de kilomètres de toute source d'éléctricité, d'eau apprivoisée, de voitures, d'hopitaux. Certains prétendent que c'était l'après midi. Ma mère, elle, dit que c'était au milieu de la nuit la plus noire qu'elle aie jamais vécue. Certains disent un vendredi, d'autres un dimanche. Qui croire? Sur qui compter ? Même ma carte d'identité me ment. On me déclara à l'Etat civil quelques semaines plus tard, en choisissant un jour de naissance au hasard. On fit la fête du 7ème jour un mois après, en attendant que mon père revienne de France. On égorgea un mouton. On invita la famille qui vint à un grand dîner. On me nomma Mohamed Saïd. On me porta sur des genoux usés, et des mains expertes me tailladèrent la poitrine, la nuque, les poignets avec une lame de rasoir. Le vaccin du Rif contre toutes sortes de maladie, contre le mauvais oeil, le malheur... Si ces fines cicatrices sont à jamais marqué dans ma peau et que ce traitement devait être douloureux, je me plains pas. Y a pire. Seulement quelques années avant moi, la mode était plutot de brûler au fer rouge la nuque des nouveaux nés. Reste alors une marque indélébile qui qui fait comme une boule lisse, entre deux épaisseurs de peaux, que j'avais remarqué sur la nuque de certains de mes grands cousins...

 

3

 

Ce que je ramène de mon village, quand je suis ailleurs, c'est la cruauté innocente des enfants qui veulent imiter les hommes. La beauté curieuse de la mort quand elle prend les choses. Un coq égorgé et qui termine son dernier râle dans les cactus. Des oisillons avec lesquels ont joue, avant de les donner aux chats. Cette indifférence face à l'ineffable... Je me souviens que nous allions souvent dans l'oued pour nous amuser. Ecraser des grenouilles de nos pied, tuer les tétards, les ramasser dans nos paumes et les laisser pourrir sur des pierres chaudes. Des fois, nous aimions bien aussi arracher les pattes des scarabés. Attrapper un petit poussin et lui couper ses minuscules pattes avec un couteau... J'ai vu tout ça. Je l'ai fait parfois. La force de l'enfance, c'est de nous donner des yeux neufs, vierges de tout sens de gravité. C'est pour ça que les enfants ici ne s'émeuvent pas du sang qui coule pendant les sacrifices... Ici, il y a cette odeur entêtante que je n'oublie jamais. Senteur lascive qui s'apparente toujours dans ma tête à un vague sentiment de jaune, de orange, canicule sale où l'âcreté sèches des pierres, de la poussière chaude se mêle à celle des figues mûres sur leurs branches... Une odeur organique, vivante, sueur de kif, d'amandier, de salive. Cette peur lancinante de la lumière. La recherche systématique de l'ombre quand le soleil est à son zénih et que le bruit des criquet est insupportable. Le clapoti de l'oued squelettique. Les tiges brûlés des blés. La poussière âcre, traînée par les chiens errants qui tournent autour d'un poussin mort. Ces plaques de sang brun, sèches, qui forment de grandes taches et des méandres sur le sol après les sacrifices... Ici, il y a des mûles à la langue pendante et ensanglantée. Leurs cicatrices sur leur croupe que les enfants, toujours eux, ravivent en y plantant leur bâton. Il y a des sacs plastiques noirs accrochés en lambeaux dans les cactus. Des boites de savon Tide jetées... Et puis d'autres choses... D'autres images qui me viennent avec une frénésie tranquille, en désordre, parées d'une odeur que j'essaie de recréer dans ma tête. Celle qui, sous la canicule, évapore les pourritures cachées de la terre... Il y a aussi, et surtout, cette plante, partout. Sur les champs en train de mûrir, sur les toits en train de secher, dans les granges stockée. La montagne entière est imprégnée, dans ses moindre pores, de sa lourde odeur...    

 

4

 

C'est à partir des années 80 que le kif s'est installé ici. Vingt ans plus tôt, dans les années soixantes, des fellahs s'étaient risqués à le cultiver dans leur champs. Cette tentative de débordement de la culture du cannabis hors du cercle traditionnel de la région de Ketama avait provoqué la venue de l'armée, qui avait ordonné aux paysans, manu militari, de retirer leurs plants. Ce temps est loin. Aussi loin que je me souvienne, je crois que la première fois que j'ai vu un plant de cannabis ici, c'était en 1985. La vie ici a alors beaucoup changé... Des litiges en suspens sur quelques mètres de terrains, entre frères ou cousins se sont soudain réveillés. Chaque parcelle était durement disputée. Des vergers, des arbres étaient systématiquements abbatus s'ils n'étaient pas indispensables. Le dernier verger, le petit coin de paradis que mon grand père entretenait avec amour, a été ravagé et converti à la culture du kif après sa mort. Ici, on ne parlait plus que de "milliones". On construisait des maisons. Pour les jeunes, rassembler 50.000 dirhams pour hrig n'était pas un problème. Grâce aux revenus générés par le kif, des pères envoyaient eux-mêmes leurs fils en Espagne, par patéras, en finançant le voyage. Un investissement comme un autre... La majorité des jeunes d'ici sont passé de l'autre coté de la Méditerranée. Pas mal sont morts. Noyés. D'autres ont été mis en prison ou assassinés en Espagne pour divers trafics...

 

5

 

Ici, les gens sont durs. La fierté prend ses enracinements jusqu'à l'orgueil... Un regard de travers. Une parole. Le couteau n'est jamais loin... En général, ce qui peut te sauver, c'est le calcul rapide que fait la personne en face sur le nombre de personnes qui compose ta famille, parfois des centaines... Toucher à un seul membre, c'est provoquer une guerre civile. En général, seul les liens du sang peuvent faire éteindre une étincelle avant qu'elle ne s'embrase. Tant que tous le monde connait tous le monde, et sait où chacun habite, les grandes crises sont généralement désamorcées, même si elles peuvent rester lattentes. Tout est sous contrôle tant que l'on sait qui tu es et où tu es. C'est pour ça qu'on aime pas les étranger dans la montagne. Un inconnu est un être dangereux. Lorsqu'on ne sait pas qui il est et où il habite, qui on peut voir s'il y a problème, il a un avantage sur nous...

 

6

 

Ici, c'est le bled de la vendetta. Le Rif a longtemps été une mer de sang avant l'avènement de la République d'Abdelkrim, qui a pu éteindre la vague meurtrière qui sévissait ici. Mon grand père me parlait souvent de cette période, qu'il appelait paradoxalement "Refovlica"... Une période où il n'y avait aucune loi, si ce n'est celle du talion. Une période où les villages s'afrontaient, où les rivalités tribales étaient telles que les meurtres succédaient aux meurtres. "C'était le temps, m'expliquait jeddi, Dieu ait son âme, où si tu était seul et que tu n'avais pas de famille assez nombreuse pour te protéger, tu n'avais aucune chance de survivre. Les autres avaient tous les droits sur toi. s'ils ne craignaient pas les représailles parce que tu n'avais pas de protecteurs, ils pouvaient te battre, te voler tous tes biens, te tuer même. et après?... ça leur faisait autant d'effet que s'ils buvaient de l'eau... Au moindre mot, au moindre accrochage, un regard qui blessait son honneur, il devait te tuer, toi ou à défaut, un autre membre de ta famille. Et tu devais alors tuer, venger, tuer... Le pire, c'est que la vengeance ne mourrait jamais. lorsqu'un homme sentait la mort et qu'il n'avait plus le temps ou la force physique pour venger les siens, il appelait son fils et lui léguait son honneur et sa haine.... C'est comme ça que mon père, ton arrière grand père, est mort Saïd. D'un coup de fusil... A l'époque, les fusils étaient rares et ceux qui en possédaient étaient les maîtres. A cette époque, il n'y avait aucune autorité centralisée. C'était la jungle et t'étais un homme mort si tu étais seul..." Aussi, devant l'ampleur des dégats, les familles s'étaient réunis. C'en était assez. Il y avait trop de morts. On s'en référa alors à l'Islam. on décréta que celui qui tuerait quelqu'un devrait, conformément à la législation islamique, payer le prix du sang, un tribut de compensation pour les familles de la victime... Toutes les possessions de la familles pouvaient y passer. C'était apparemment le meilleur moyen de dissuasion puisque depuis, les familles, prévoyaient la catastrophe d'une telle ruine, crevaient les yeux de leur propres fils lorsque ceux-ci étaient trop ardents, fougueux, impulsifs et querelleurs...

 

7

 

Il y a encore tant de choses à raconter sur cet endroit... Mais je ne dépasserait les lignes. Ici, des fellahs détruisent les pistes que d'autres fellahs viennent juste de rafistoler, pour pas que les étrangers et les gendarmes viennent fouiner par ici. Shkizophrénie. Vivre et ne pas exister. Se priver, se mutiler pour vivre. C'est bien rifain tout ça au fond...

Ici, les feuilles de cannabis ont 7 branches.

 

 

Mohamed Saïd, fait dans le Rif et à Tanger du 10-14 aout 2006.  

Harrags

Au fond, Tanger n'a pas foncièrement changé. On la prend pour un carrefour.

Et c'est une impasse.

Carrefour entre deux mondes, entre deux mers, entre deux terres, entre deux cultures, entre deux vents, entre deux caps, entre deux joints, entre deux jambes.

Impasse des rêves, des fantasmes, des désirs, de l'avenir, de l'horizon, de la raison.

Et dans cette ville où les rues donnent sur la baie bleue, les yeux des hommes sont aussi devenus des impasses. Combien de voyageurs ont été pris au piège dans ce cul-de-sac? Poètes, peintres, écrivains, voyageurs, diplomates, hier. Harrags aujourd'hui.

On vient à Tanger par un long couloir de plusieurs milliers de kilomètres. On traversait hier le terminal d'un aéroport américain ou européen pour atteindre Tanger, on survolait une masse d'eau salée pour fuir la misère industrielle et intellectuelle d'un monde appauvri par sa rationalisation et qui finirait, si l'on y restait, par nous transformer, telle la madonne de Duane Hanson, en un vieux corps volumineux tenant flasquement un caddie rempli de marchandises et d'objets culturels, calibrés, sous cellophane.

Aujourd'hui, on appelle ça un rêve, et, dans le sens contraire, pour l'atteindre, on fend la brousse en deux, on traverse le Sahara, on se fait racketter par tout ce que cette route compte de trafiquants. On reste des journées sans manger, des heures sans boire, on se fait balloter d'un coin à un autre par des passeurs qui se foutent de votre gueule. On subit le froid de la nuit. On subit la promiscuité dans un camion, Un jour, deux jours, trois jours, deux semaines, trois mois. Un an.

Et au bout de ce long et étroit couloir qu'est notre détermination à atteindre notre but, où l'on ne regarde pas les cotés, juste notre but, où l'on bloque la respiration de sa vie dans l'espoir de pouvoir enfin remonter à la surface de notre but pour y inspirer pleinement, et sans que cela n'ait été indiqué au tout début, Tanger est en fait une impasse. Un mur. Voilà la vérité.

Alors, reculer? Reprendre de nouveau, et en sens inverse, ce couloir interminable où l'on a tant souffert, pour revenir au point de départ? Retourner chez nous, devenir la risée du village, alors que le rêve est à peine à une vingtaine de kilomètres de distance, et que l'on peut détailler les maisons du village espagnol en face?

Artiste ou harrag, on reste souvent à Tanger en désespoir de cause. En attente de.

...

Mon cousin Nour, lui, n'avait pas besoin de venir de bien loin pour se prendre ce mur. Il habitait Tanger. Il se cognait chaque jour à ce rêve, alors il lui devenait familier.

La vue de l'Europe, si impressionnante la première fois, ne lui servait désormais qu'à lui rappeler que si son projet était dur, il n'était pas si insensé pour qu'il puisse le réaliser un jour. La vue des montagnes de l'autre coté, des agglomérations blanches, les ferrys traversant le détroit, les voitures étrangères sortant du Port... Tout cela donnait à ce projet d'exil une cruauté fine qui résidait dans le fait qu'il paraissait réalisable. Et l'Espagne, de Tanger, est à parfaite distance pour stabiliser cet espoir. Surtout vue de la Corniche , où nous nous promenions...

Palmiers. Dallage du sol. Des bancs à intervalle régulier.

Une journée d'avril. La plage était secouée par quelques footballers, des couples discrets qui traçaient ensemble leurs pas sur le sable, des fumeurs solitaires. Là-bas, barrant la baie, le Cap Malabata posait son coude sur la mer calme.

En ce midi, la Corniche paraissait froide. Des nuages blancs au dessus. Des passants qui passent. Des restants qui les regardent passer. Des jeunes désoeuvrés, assis sur le rebord de la placette des miradors, qui gobent les pubs à la con que débite un écran géant, entre deux épisodes de Tom et Jerry. Nous passions devant eux, tandis que j'écoutais Nour, lancé dans l'un de ses sempiternels sujet de conversation.

Mais je l’interrompis, lui montrant deux jeunes qui se dirigeaient de manière un peu trop discrète vers nous. Ils marchaient comme sur la pointe des pieds, regardant autour.

Mais ils nous dépassèrent et nous les vîmes quitter rapidement le trottoir pour se faufiler entre les voitures. Ils regardaient autours d'eux, derrière, discrètement, s'assurant d'un regard panoramique qu'il n'y avait pas de policiers en vue. Ils ne devaient pas avoir plus d'une vingtaine d'années, même si leur visage semblait prématurément vieilli. Leurs vêtements étaient sales, frippés, et leurs couleurs comme fadies par les frottements répétés de leurs corps contre les rues de la ville. Leur peau semblait épaisse, tannée, saturée de cicatrices, de soleil absurde, de coups de poings, d'attente interminable.

Ils s'approchèrent lentement de l'arrière du camion arrêté au feu rouge, baissant la tête pour ne pas se faire surprendre par le chauffeur. L'un d'eux se hissa soudain dans le soubassement du véhicule, vers les roues de secours, suivi de son compagnon qui tenta, lui, de s'introduire dans un endroit à coté. Ce dernier fureta longtemps avant de trouver la position idéale. Puis, lorsque le feu passa au vert, trois autres gamins retardataires se jetèrent entre les roues du camion qui n'avait pas encore pris de la vitesse. L'un se laissa trainer sur plusieurs mètres avant de s'accrocher plus solidement. Son dos frôlait le sol. Les voitures derrière ralentissaient, anticipant son éventuelle chute. Mais le garçon s'accrochait... Et nous les vîmes s'éloigner vers l'entrée du Port...

Je restai un moment interdit. Il n'était pourtant pas rare de voir ce genre de spectacle à Tanger. Il était même d'une grande banalité ici. Des gosses qui se massent vers les carrefours stratégiques de la ville, là où passent les poids lourds internationaux, les cars grande ligne. Lorsqu'un camion était au feu rouge, c'était parfois quasiment une nuée de gamins ou de moins jeunes qui se lançaient sous le véhicule, ci tenant les roues de secours, ci tenant un essieu. Parfois, le chauffeur les repérait, klaxonnait, ou descendait carrément pour les chasser à coup de pieds. Mais dès qu'il remontait dans son camion, ils revenaient de plus belle. Hemorragie fluide d'un pays qui se vide. On dirait que c'est mécanique, une réaction naturelle de décompression. Un air qui a besoin de s'échapper. Et le trou où l'air s'échappe, c'est la porte du Port de Tanger, où accostent les ferrys que l'on voit planer sur le détroit, et vers lequel nous regardions le camion s'éloigner, chargés de ses jeunes clandestins.

-Msakhates... C'est des fous, hoqueta mon cousin.

-Et tout ça pour se faire tabasser par les douaniers... En descendant du car l'autre fois, dans le Port, ils en avaient attrapés deux, ils les ont matraqués devant tous le monde, ils en avaient rien à foutre... C'est comme s'ils tuaient des serpents avec des batons...

-Mais ceux-là, me répondit-il, ils ont du se faire attrapper et attrapper au moins une centaine de fois. Ils ont dû se faire tabasser à chaque fois. Et alors? Ces gars là, à force de se faire bastonner, leur peau est devenu comme du bois. Ils ne sentent même plus les coups de matraque. Frappe autant que tu veux. ça ne leur fait plus rien.

Chronique d'un éternel recommencement, du perpétuel retour à l'enfer. Sysiphe, avec des fausses Nike trouées.

Entrer dans le Port, gardé par la police, n'est plus aussi facile qu'avant. A l'intérieur, on pouvait encore se promener librement-si l'on était pas trop cramé- parmi la foule des pécheurs, des femmes qui travaillent dans les usines de la zone franche de l'enceinte portuaire. Mais passer le deuxième niveau de sécurité, la douane, derrière les barrières gardées desquelles paissent tranquillement les énormes ferrys, est presque devenu impossible. Des soldats quadrillent le terrain, jètent des pierres aux harrags qui courent le long de la grande muraille de cinq mètres de haut qui entoure l'enceinte du port, sifflent, menacent de tirer. Attendre la nuit. Grimper le mur. Ramper sous les camions. Faire le moins de bruit possible. Ne pas être. Prendre place à un endroit du camion que notre urgence nous dit sûr et indécelable, et qui ne l'est pas, bien sûr, comme quand on baise une femme dans un coin pas très discret et que l'on se persuade quand même, pour finir de jouir, qu'en fait personne va nous griller. Un contrat en Espagne. Revenir ici et montrer que non, on n'était pas un bon à rien. Qu'en fait, il fallait juste nous donner notre chance, un travail, pour montrer qu'on pouvait aussi réussir, selon son mérite, et non parce que l'on n'était pas le fils d'untel. Que ce n'est pas parce que l'on n'a pas d'argent que l'on n'est rien. Revenir ici en montrant qu'on est quelqu'un, l'égal du cousin ou du voisin qui revient d'Europe et qui regarde comme si on était inférieur. L'égal de ceux que l'on voit, sous le froid marin de la nuit, à travers les vitres des cafés chics, des restaurants, des bars. Etre l'égal des gens « labass 3lihom » qui nous regardent bizarrement, soit avec dégout ou mépris, soit avec cette nécessaire indifférence qu'ils s'imposent pour ne pas nous heurter, cette peur aussi. Revenir prouver à cette salope de Zeyneb qu'elle aurait dû croire en moi, qu'elle aurait dû m'attendre, au lieu de se marier avec lui. Je suis aussi fort que vous. Je travaillerais 24 heures par jour s'il le faut, pour ramasser de l'argent et vous montrer que je suis plus fort que vous. Vous me prenez pour un abruti, un animal, mais sous ma crasse, j'ai trois années de fac. Sous la crasse des autres, il y a milles histoires. Il ne peut y avoir qu'une issue heureuse au bout de ces terribles histoires, de ces années perdues, absurdes, vidées de leurs substances. Il le faudrait tellement, ça serait tellement injuste si ce n'était pas le cas. Où serait le bien, la justice, Allah, mes parents, si ce n'était pas le cas. Entendre des voix qui nous demandent de sortir et plus vite que ça, fils de putain. Avoir le pied coincé dans l'essieu. Se faire tirer par des mains brutales. Devenir le ballon de football de deux ou trois douaniers. Le pushing-ball de policiers blasés pour qui frapper un harrag, déchet humain, prête autant à conséquence que de se toucher les couilles. Faire regretter cette idée. La matraque, arme marketing culpabilisante pour châtier ces mauvais garçons, cette jeunesse pourrie, droguée à la parabole, qui nous fait honte devant les étrangers parce qu'elle ose vouloir quitter ce si beau pays plein de promesses; ce pays qui leur donne tant d'affection et de vraies valeurs, ces moins que rien qui veulent fuir le Maroc pour satisfaire leur besoin primaire de revenir ici flamber en cabriolet et faire monter des putes. Recevoir des "massa" dans la tête. Tiens, dans ta gueule. Avec les remerciements de la société offensée. Ne pas avoir 20 ou 50 dirhams qui nous permettrait de sortir plus tôt et sans trop de dommages du commissariat. Rester un jour, deux. Se faire chasser à coup de pied dehors. Avoir faim. Avoir rien. Ne pas avoir un seul dirham. Vouloir fuir l'enfer de cette vie. De cette ville. L'urgence. Oui, l'urgence. Ne rien avoir à perdre. Non, décidément, rien. Asphyxié. Le cerveau tuméfié par les bris de verre de nos rêves. Saigner des silences, des visages. Et le vouloir encore, jouir. Entre les jambes de l'Espagne, dont les fesses montagneuses sont visibles depuis la plage grise. Croire encore en son destin, que l'on ne peut imaginer autre que de l'autre coté. Par désespoir, refuser le désespoir. Retour à la case repart. Attendre la nuit. Grimper le mur.

Mais tout ça, c'était le dernier niveau du hrig. Le hrig gratuit. Le hrig du pauvre, de celui qui n'avait rien, et qui vivotait dans la rue. C'était le hrig du pur désespoir, dont la transcendantale douleur et l'urgence mettait à nu plus crûment que tout, ce que la pensée collective d'une jeunesse laissait échapper par la fumée de ses joints, ou par la respiration de son désir de liberté, de liberté financière, mère de toute les autres libertés.

Nour, lui aussi, était habité, comme de nombreux autres, par ce désir d'exil. Mais il n'était pas assez pauvre ou desespéré pour se risquer sous les camions. Par ses connexions avec les autres draris dans les cafés, il savait que c'était inutile, que c'était se baigner de l'illusion du mouvement, de l'illusion de faire "quelque chose", tester le destin, pour se sentir avancer. Mais au final, on finissait toujours dans la rue, toujours plus détruit. Les rares qui passaient étaient débusqués à Algésiras et renvoyés par le premier ferry à Tanger où les attendaient la bonne vieille bastonnade des forces de l'ordre.

Nour n'était pas assez naïf pour monter dans une patera à 5.000 ou 10.000 dirhams. C'était mettre de l'argent en pure perte. ça ne servait plus à rien non plus. Le Détroit était bouclé du Portugal à Alicante, et même les africains ne venaient plus à Tanger, préférant s'arrêter à Laâyoune pour passer vers les Canaries. Les rares africains qui restaient ici étaient bloqués, comme les marocains.

Je ne voulais pas évoquer le sujet devant lui, par pudeur, mais il le fit.

-Tu sais Saïd, je serais peut-être pas à Tanger l'été prochain...

Un moment de silence. Puis je cru devoir garder un air enjoué, pour ne pas montrer mon scepticisme.

-C'est vrai? ça avance? T'en ai où?

-Je serais déjà parti si cet enfoiré de patron n'avait pas fermé le café pour les travaux. J'avais ramassé 20.000 dirhams. Mais les soeurs sont venues du bled pour travailler ici, et j'ai dû les faire vivre moi-même les premiers mois... Mais un cousin, tu sais, Chakib, celui qui vient de Hollande et qui traîne avec moi en été. Je lui ai parlé du visa à 50.000 que je t'avais dis. Il a des thunes à ne pas savoir qu'en faire. T'as vu le 4/4 qu'il a ramené l'année dernière? Neuve, mon frère.

-Ouais, je vois... Et il va te donner 5 "millions"? T'es sûr?

-Je lui ai expliqué. Le truc du visa, c'est du sûr. ça fait deux ans que je lui en parle. Et puis qu'est-ce qu'il a à perdre? 5 "milliones", c'est 5.000 euros chez vous. Si je passe, je lui rend en deux ans. Normalement, il vient dans deux semaines, et il va me les passer.

Devant mon silence, Nour rigole.

-T'inquiètes, Saïd. Chakib, c'est comme un frère. On a grandi ensemble au village. Et quand il vient ici, c'est moi qui le guide sur Tanger.

-Et le gars qui s'occupe du visa? Il est sûr?

-Tu connais *******? C'est lui qui m'a proposé ça. C'est pas le gars qui va te faire des trucs bizarres.

La corde en coton qui tient la caravane de 3 tonnes. Ce coup là va marcher, parce que si on calcule la force du vent qu'il y aura dans 2 mois, ça fera basculer le domino qui ira décrocher la poulie qui, au même moment, si le soleil à bien fait chauffer comme prévu une plaque métallique qui, se dilatant, poussera une bille de plomb à hauteur idéale pour se choquer avec une allumette, fera basculer un...

Bref. La structure classique du rêve qui ne repose sur rien. Et chaque année, c'était la même chose. Chaque année, j'avais mal pour Nour... Il me disait qu'il partait dans les prochains mois, dans les prochaines semaines. Et à chaque fois, ses plans foiraient.

Pendant deux années, il s'était accroché à l'espoir que nous le ferions monter en France avec un visa tourisme... En vain, malgré nos efforts. Il devait posséder un compte dans une banque française approvisionné à hauteur de 5.000 euros. On était d'accord pour le lui créer. Mais il fallait qu'il vienne lui-même... en France le créer! Foutage de gueule.

Une année, c'était l'espoir de se marier avec ma soeur, ou une cousine de France. Refus catégorique. Puis c'était l'espoir qu'un oncle installé à Pampluna le fasse monter en lui obtenant un contrato par un patron espagnol. Nada. Les voies légales épuisées, il lui restait l'option du faux passeport (cher, mais pas efficace), du vrai passeport (le mien), du contact à Ceuta ("Heu... non... moi je fais pas ça..." nous avait dit le gars, innocent, ne nous jugeant pas fiable), du bateau de pèche (Pas envie de se faire balancer à la mer au moindre geste suspect des garde-cote)... du camion? Non, putain...

En fait, le hrig le plus efficace était celui des riches, tout simplement. 80 ou 90 % des illégaux en Europe ont traversé la frontière légalement. Le visa, le fameux visa, acheté ou obtenu légalement était devenu la dernière porte de sortie, avant fermeture. Un cadre dynamique qui partait en voyage d'affaire à Bruxelles, un commerçant prospère qui s'approvisionne au marché de Madrid, un footballeur professionnel en stage d'entrainement en Catalogne avec son équipe: tous ont été capables de tout laisser tomber pour recommencer au ras des poubelles européennes une nouvelle vie. C'est ça le pire, sûrement. On peut gagner 15.000 dirhams ou plus par mois, l'équivalent, à niveau de vie égal, de 2500 euros en France, et vouloir se casser, fuir, respirer autre chose que cette fumée infecte et gluante de ce mépris, cette suffisance, cet autoritarisme pervers que vous dessert de manière bonhomme celui qui est au-dessus de vous, quand bien même vous seriez vice-pdg.

Et en bas de l'échelle, le rêve de Nour devenait une névrose. Son rêve était névrose. Depuis plus de 6 ans. Il ne vivait, travaillait, dormait que pour ça. Et chaque jour, la peur de ne pas le faire le térassait, même si des éléments en lui, des choses inconscientes, lui disait qu'il fallait peut-être abandonner, se résigner, devenir raisonnable. Dix années de lutte intérieure. Il aurait bientôt 30 ans. Des choses en lui le préparaient à accepter ce qu'il avait toujours refusé d'accepter: rester vivre au Maroc. Travailler pour une paie de 1000 dirhams, de 7h à 23h. Se sentir au niveau du bitume. Regarder les voitures et les plaques d'immatriculation étrangères passer. Fermer sa gueule.

Il disait qu'il n'avait pas de chance. Que ce batard de Fouad, son cousin, lui avait jeté l'oeil, par jalousie. Des témoins le lui avait rapporté: Fouad avait fait le serment, devant tous le monde, que Nour n'irait pas en Espagne avant lui. Avec sa mère, ils avaient préparé un sort. Et ils le lui ont jeté. Mais tout se paye me disait-il, les yeux enflés de haine. Allah voit chacun, et il paie chacun, dans cette vie ou dans l'autre, Hamedo Lillah. Et ce batard de Fouad est bien payé ce fils de pute. Il a voulu faire le malin. Là, ça fait 5 ans qu'il est pas retourné au bled pour voir sa famille. Pourtant il a ses papiers. Mais c'est un ingrat. Il se défonce à l'alcool, il se drogue. Il prend de la coke. Tous me disent que la-bas, c'est une vraie loque. Tu te rend compte? T'as la chance d'aller en Espagne et tu fous ta vie en l'air comme ça? Sur ma vie, si je suis là-bas, je travaille, je travaille jusqu'à meffondrer, mais j'irais pas la-bas pour me foutre en l'air. Tu sais, au village, tous le monde pensait que j'irais en premier en Europe, parce que j'avais de la famille en France, il y avait vous, les autres. Personne ne pensait une seule seconde que je ne partirais pas. Et là, je reste le seul qui n'est pas parti. Comment tu peux expliquer ça si c'est pas à cause du sort, du mauvais oeil?

Ce qui finit de m'inquiéter, c'est que Nour avait vraiment consulté un cheikh, qui avait confirmé ses dires. Le vieux lui avait alors ordonné de prendre le mot qu'il lui avait écrit sur un parchemin, de l'enrouler dans du scotch et de l'accrocher sur une branche d'amandiers du verger de cette tante, en prononçant je ne sais quelle formule. ça annulerait le sort, lui avait-il dit.

Il s'était enfermé dans cette logique, dans une sorte d'aigreur, de rancoeur que je ne lui connaissais pas. Je lui disais qu'il ne pouvait pas tout expliquer par le mauvais oeil, que c'était la maladie des marocains, que c'était échapper à ses responsabilités, et autres conneries que mes lectures expéditives en psychologie me suggera de dire. Mais je le pensais vraiment, je voulais pas qu'il s'enferme dans ce genre d'histoires.

Comme Nour était un mec bien, et que tous le monde le savait, un oncle émigré en Belgique lui avait proposé de retourner au village natal pour qu'il tienne une boulangerie. Il serait le patron, il aurait même une voiture pour les livraisons.

Mais "Dera9", lui avait dit sa mère. "Caches toi, abrite toi loin des regards d'ici. Fais un semblant de quelque chose de ta vie, mais loin d'ici, dans la ville, pour ne pas attirer la risée sur toi. Cache toi, en attendant de partir..."

La mère de Nour, ma tante, aura toujours cette blessure secrête enfouie au fond d'elle, ce sentiment insupportable d'avoir gaché le rêve de son fils. Je l'avais déjà raconté ici. Nour était dans cette patera, avec une trentaine d'autres gamins du village. Et alors qu'ils s'apprétaient à partir, un gars sur la plage avait crié et appelé Nour. Il lui avait dit que c'était sa mère qui l'envoyait. Elle avait su au dernier moment que Nour était sur le point de partir, et elle ordonnait à son fils de rester. Qu'elle se suiciderait s'il partait. Au début des années 2000, la traversée de la Méditerrannée avait décimé plusieurs villages du Rif de leurs jeunes. Nour décida de rester, car il savait sa mère capable de le faire. Cette décision lui avait valu le respect des autres par la suite, et la réputation d'un mec bien. Car la barque était arrivé à bon port et toutes les personnes qui y étaient, travaillèrent et firent leurs papiers en deux ans.

 C'était il y a maintenant 7 ans... Il n'a jamais regretté d'avoir pris cette décision. Mais au fond de lui, il réclamait une justice, un petit coup de pouce réparateur du destin. Un coup de pouce qui ne venait jamais.

Dans la famille, les expériences malheureuses ne manquent pas. Il y a encore quelques années, la région de Hoceima était un couloir privilégié pour atteindre l'Espagne. loin de l'agitation du détroit, tout en étant proche de l'Europe, à peine 100 ou 200 kilomètres. Les chemins étaient déjà connus puisque c'était ceux emprunté par la drogue. Il y avait bien sûr ceux qui étaient morts, "qui étaient partis alimenter les poissons". Ceux qui avait fait la traversée deux ou trois fois, et qui avaient été reconduit à chaque fois au pays par la douane espagnole, en passant par la case prison. Un autre de mes proche cousins, Moh, était arrivé jusqu'à Algésiras. Il avait passé la douane marocaine normalement. Il était monté dans le ferry, en plein été, comme un émigré normal, avec son passeur, et avec tous les autres marocains résidents à l'étrangers. Sûrement qu'il avait dû en bander. Je me mets à sa place.

Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé. il avait dû se croire dans un film de cow-boy ou d'espionnage. Lorsqu'il arriva dans la file des voitures, au moment de passer la douane, il s'est mit à rajuster sa casquette sur ses yeux, genre, je suis un mec discret, j'ai l'air de rien. Les douaniers espagnols, à qui il faut pas tendre de telles perches parce qu'ils sont doute parmi les plus "lacianines" du monde, l'ont repéré direct. Ils ont appelés directement la voiture et l'ont mis sur le coté. Ils ont demandé le passeport de Moh. Il le lui a donné. Il ont regardé la tête de Moh, la photo du passeport, la tête de Moh, le passeport. Puis ils ont conclu que la photo était trop grossièrement collé sur le passeport. Faux papiers. Au passeur, qui était en règle: Tu connais ce gars? Connais pas. L'ai rencontré sur le bateau. M'a demandé de le prendre en stop.

Il était reparti à Tanger par le premier ferry. Moh avait dû attendre un peu plus tard.

Au moment de partir, je saluais Nour. Il semblait riant.

-C'est moi qui ira te voir à Paris cet été!

-Tu seras le bienvenue mon frère. Inch Allah que ça marche cette fois... Mais ne mise pas tout la-dedans. Continue de travailler, de chercher ici. Faut pas que ça te fasse tourner la tête pour rien. Rien n'est sûr dans tes plans...

-Tout est entre les Mains de Dieu, Saïd... Je continue de chercher ici. Mais t'inquiètes, je sais que cette fois, ça va marcher... ça va marcher.

-Si t'es la-bas, sois un rajel, sois un homme. C'est dur la-bas, la Costa del Sol.

-Oui, je sais...

-Je te parle pas des champs de plastiques, du travail et du soleil! La-bas, dans leurs plages, tu vas voir beaucoup de "filités" sans soutifs. Je sais que ça va te rendre fou! Il faut que tu sois fort! C'est pire qu'au Club Med de Cabo Negro! rigolais-je. Si t'es la-bas, garde l'argent que tu gagne et ne fais pas n'importe quoi. Dépenses pas tes thunes pour des salopes ou des putes. Si t'as envie de baiser, tape toi des "paja" et tu sera tranquille!...

Il se mit à rire.

-T'inquiètes! Les femmes tel3oli fe rass!

-C'est les pièges classiques lui dis-je, un peu plus sérieusement: les femmes, le trafic, la drogue.

Le petit cousin qui fait la leçon au grand. Le petit cousin qui accompagne l'espoir du grand, comme chaque année. L'été prochain, sans doute le trouverais-je encore à Tanger. Il me dirait que finalement, le gars du visa lui demandait plus et que ça n'a pas pu se faire. Que le cousin n'a pu lui donnerr les 5 "milliones" et lui a demandé d'attendre l'année prochaine encore. Ou l'excuse de l'année dernière: avec les attentats, les autorités ne délivrent plus aucun visa pour l'instant, il faut attendre que ça se calme"

Considérant mes conseil, Nour me dit:

"T'inquiètes, je sais ce que j'ai enduré ici pour ne pas me faire avoir."

Quelques semaines plus tard après, en France, ma mère m'accueillit à la porte de la maison avec une expression bizarre sur le visage. Elle fit un silence, puis elle me dit:

-Tu sais, Nour a appelé à la maison... Il voulait te parler.

-Ah oui? Comment il va? Comment va la famille? Il raconte quoi?

-Il est à Malaga...

Mohamed Saïd, fait à Tanger,Tétouan, Paris. En avril, été, octobre, novembre 2007.

Je te dédie ce texte, Ab., le vrai nom de Nour.

Aujourd'hui, Nour est à Alméria. Il travaille comme saisonnier dans les grandes serres d'El Ejido. La-bas, il a retrouvé tous les jeunes de son village natal, une cinquantaine de personnes, qui l'ont accueillit comme un roi. Il a retrouvé ceux avec qui il était monté dans le bateau. Il a retrouvé celui dont il pense qu'il lui a jeté l'oeil. Il m'appelle souvent, comme il appelle sa famille et tous ceux qui l'on aidé. Le patron l'aime bien, parce qu'il travaille dur. Il lui a même trouvé un logement. Comme il a vécu à la campagne, il est beaucoup plus qualifié que de nombreux harrags citadins pour travailler les légumes et les fruits. Il envoie une partie de son salaire à sa famille.

Mais ce début presque idylique est à relativiser. Il gagne 30 euros par jour. Et là, il n'a pas travaillé depuis le début du mois du ramadan. Il ne reverra sûrement pas sa mère et sa famille avant 5 ans, le temps qu'il régularise sa situation. Bref, comme tous ceux qui ont réussit à "passer", c'est maintenant que le plus dur commence.

Une autre histoire que j'essaierai peut-être de raconter.