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14/02/2009

La villa abandonnée

 

Bebel Gilberto - August Day's song (King Britt remix)

Porte d'une villa abandonnée au Charf

 

 

Mon esprit est comme cette villa. Oui, il y avait un temps où elle était belle, cette villa. Situé en haut du sommet du Charf, elle dominait la Baie de Tanger, la mer, la ville. Par temps clair, sûrement, l'Espagne y était visible depuis le salon. On buvait un thé à la menthe, avec de petits gâteaux. Et par la fenêtre, l'infini. Sûrement, on pouvait se baigner dans la fraîcheur bleutée du ciel et de la mer mêlée, au chaud dans sa chambre. On pouvait voir les lumières de la ville, quand la nuit renversait ses étoiles dans le ciel.

Profiter de cet éloignement serein des choses. A Tanger, les choses loins sont belles. Quand on s'approche, les couleurs deviennent moins criardes, les sourires moins vrais, les misères plus abruptes, les faims plus grandes. Mais à une certaine distance, quand la blancheur nue de la lumière caresse la peau des murs, il y a quelque chose de magique, quelque chose que l'on ne retrouvera plus, dans l'instant, même en vivant un million de vies.

 

Il y a quelque chose de ça, dans notre relation. Les ruines de quelque chose qui fut magnifique.

A l'instant où j'écris ces mots, des larmes viennent glisser de mes yeux. ça pourrait être autre chose que ma mélancolie du moment. C'est peut-être cet appel d'air stupide et mécanique que génère le fait d'être seul au monde. Tu auras été sans doute la plus proche. Une oasis, où il y avait un peu d'eau.

 

Chaque jour, on regarde s'eloigner des choses qui n'existeront plus. Presque toutes les villas de la colline du Charf sont à vendre. Au bord de la mer, les bâtiments en construction ont remplacé la vue sur la mer et la vue sur le ciel. Il ne reste alors que l'écorce des choses. Et moi, il ne me reste que l'écorce de mon esprit. Je fais des choses comme si des choses existaient encore. On a vu des hommes s'entretuer pour des idéologies mortes dans leur tête. Et continuer. Continuer, parce que c'était mieux que le vide. On a vu des poissons continuer de respirer, même quand l'eau était partie. On les voit se débattre sur la plage, dans les filets des pécheurs. Les gens les regardent, amusés.

 

Dans ce désert insondable et infini, tu es toujours mon oasis, M. Une oasis, où l'eau est partie.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 14 février 2009, à 13h20. 

14/12/2008

13/12. Tanger.

13/12. Tanger. à la maison.

18h40. L'appel. Puis, lentement, les autres appels à la prière, qui une à une font des arabesques sur le papier du ciel. La sirène de l'ambulance. Le bruit des draps qui claquent au vent. Celui des gouttes de pluie. Tanger, impraticable, encore aujourd'hui. Carrelage des trottoirs glissants, la boue, les rivières d'eau qui traversent tranquillement la chaussée en pente.

Le ciel est bas. Blanc. Uniformément blanc. Je suis arrivé dans cette ambiance triste d'après-aïd. Les moutons ont déjà été égorgés. Ils restent parfois dans les rues des quartiers de Beni Makada, au niveau des portes de garages, où ils étaient enfermés, des restes de fourrage que l'on donnaient aux moutons. Des traces de sang sur le sol. Mais la pluie continue encore de tout laver. j'ai l'impression que le quartier tourne au ralenti. En fait, pourquoi n'en serait-il pas ainsi. Moh, l'épicier, est parti en congé. Quelques commerçants ont pris leur semaine. Beaucoup sont partis dans leur village d'origine passer l'aïd avec les leurs. Tanger, ou du moins ses quartiers périphériques, où vivent l'immigration récente des campagnes, tournent dans une lenteur anesthésiante et froide.

12/12. Tanger.

12/12. Tanger. Aéroport.

"Cette odeur, je la reconnaitrais entre mille"

Voilà ce que je me suis dis en descendant de l'avion. Cette odeur, l'odeur de mon pays... Ce n'était pas celle du jasmin, des roses, des fleurs d'orangers ou de l'ambre, que l'on fait brûler dans des palaces. C'était celle du pot d'échappement d'un des engins de l'aéroport. Odeur de mauvais diesel, brûlé par un moteur crasseux... je n'ai jamais senti cette odeur ailleurs qu'ici. C'était comme après le passage d'un de ces énormes camion-bennes Berliet, ceux avec le gros M derrière et dont le gros pot d'échappement enfumé était orienté sur le coté, vers le trottoir et les piétons. Tout ça évoquait en moi des réminiscences d'enfance. Le Tanger des années 80-90, où la ville croupissait dans son oubli sale et crasseux, autant dire la préhistoire. Je n'aurais pas espéré plus beau "Bienvenue au Maroc". ça m'avait arraché une petite larmichette. Chez proust, c'est la madeleine, moi, c'est l'odeur de diesel frelaté...

 

12/12. Tanger. Drissiya.

Les rues sont lavées. Le bitume nettoyé. Pas de poussière ni de ce sable que ramène le vent des plages. Peu de monde. Un vendredi après-midi étrange. Un calme linéraire. Qui ne ressemble pas tellement à ce quartier. La banlieue de Tanger a été lavée à grande eau "Il pleut depuis une semaine" me dit le chauffeur de taxi. Je m'enquiert de la rumeur, comme quoi le toit de la gare routière s'est effondré. "Non, il n'y a rien de tout cela." Mais la zone industrielle de Mghora est complêtement paralysée, m'informe-t-il. "Plus une usine ne marche la-bas! Toutes ont été innondées, ils trouvés plus d'1m50 d'eau à l'intérieur!" Il n'y a plus de travail à Mghora depuis des semaines maintenant. Tous les employés sont au chomâge technique. Et bien sûr, sans indemnités sûrement...

Pednant qu'il m'expose tout cela, les gouttes commencent à claquer sur le pare brise. "Voilà, ça reprend". La verdure des terrains vagues. les rues quasi désertes... Ici, j'échappe au froid, mais pas à la pluie. 

 

12/12. Tanger. à la maison.

La pluie, toujours, dans les discussions. Ma famille de Beni Boufrah s'est "réfugiée" dans notre maison de Tanger. Quelques semaines plus tôt, au village, dans le Rif, ils ont été révéillés au milieu de la nuit par des tambourinages à leur porte. La gendarmerie: "Vous voulez tous mourir ici ou quoi? Sortez tous, l'oued arrive!" Déjà, la pluie claquait nerveusement. Refuge, dans une maison sur les hauteurs. L'orage ne s'arrêtait pas. C'est à la deuxième nuit que l'oued a frappé, avec une violence inouie. Le torrent à la folie furieuse, la furie des flots, comme il y a 5 ans. Tout ravagé. Le long mur de pierres construit après la catastrophe de novembre 2003 pour protéger les groupements de maisons au bord de l'oued a été complêtement désarticulé, détruit, anéanti. désormais, c'est le grand village de Beni Boufrah qui est en danger. L'oued à de nouveau changé de cours. La maison de ma famille, qui vivaient au bord de l'oued, à une centaine de mètres, s'est retrouvé sur une sorte d'ile, en plein milieu de l'oued, dont la force avait creusé des falaises hautes de 2 mètres. Ils étaient restés 3 jours et 3 nuits bloqués au milieu de l'oued en furie. Ils ont été sauvés par miracle, parce que des ruines de maisons plus en amont avaient déviés les eaux de part et d'autres, formant cette fameuse île. Cette année encore, la maison avait été épargnée, mais reviendront-ils y risquer leur vie? "Avant, il y avait la forêt, qui retenaient un peu l'eau, et stabilisait le cours de l'oued"; "Ils ont tout arraché pour le kif";"C'est à cause du kif" C'est la première fois que j'entend de leur part cette prise de conscience. Des terrains entiers partis. La montagne deviennent des falaises. "Cette terre, qui veut tant se reposer, qui veut devenir plaine". "On en rit en pleurant" me racontent-ils, lorsqu'ils évoquent des anecdotes amusantes qui leur sont arrivés au milieu de cet enfer...