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14/08/2008

Les gardiens du temple

4h30 du matin. La médina de Tétouan est calme. Nous rentrons par la porte du Feddan, en passant devant le Mellah (ancien quartier juif) pour nous engager ensuite entre les portes vertes des bijoutiers qui se perpétuent le long de la grande ruelle. Je reste un moment en admiration devant la vision: ce grand passage de la medina, sans cesse encombré en journée, jusque tard dans la soirée, est vide... Pas de vendeurs ambulants qui encombrent les rues, pas de foule qui se coince les corps. Pas de paroles, pas de cris, pas de mendiants, pas de chants. Juste le silence de nos pas. La pureté des formes. L'arrondi elliptique des porches, la profondeur des ruelles, le blanc sale des impasses. Et puis des ordures nauséabondes laissés là, par les commerces ou les maisons, pour les éboueurs qui, tirant leur chariots à la main, passeront les rammaser sous peu maintenant...

Pour l'heure, nos pas résonnent sur le dallage. Je suis accompagné de mon cousin Abbas, archétype du gamin qui a grandi dans la ruelle: force de la nature, grande gueule, sens de la répartie automatique, coeur tendre. 

Aux abords du marché au poisson, je lui demande d'ailleurs de parler un peu moins fort (Chez quelqu'un qui a grandit dans la kasbah, parler fort est un acte darwinien de survie pour émerger du brouhaha ambiant, placer sa connerie plus haute que celles des autres, héler les clients, interpeller les filles, s'engueuler avec son voisin, chanter le dernier Cheb Bilal, etc...), quand nous voyons soudain au loin deux grands moustachus avec des matraques et des batons. Ils marchent rapidement puis, entendant nos paroles, se retournent soudain vers nous. Ils s'approchent maintenant dans notre direction presqu'en courant, puis comme s'ils semblaient nous reconnaitre, ils se détournent et s'engagent dans une autre ruelle...

Je regarde mon cousin, surpris: "qu'est-ce qu'ils leurs arrivent à ces cons?"

-ça mon pote, si t'étais pas avec moi, ils t'auraient déjà matraqués le dos et t'auraient sorti de la mdina à coup de pompes! Ollah mad flet! (Je te jure que tu n'aurais pu échapper à ça).

-Pourquoi? C'est tes amis voleurs ou quoi? ricanais-je.

-Nan, le contraire. Ils chassent les voleurs. Moi ils me connaissent. Mais dès qu'ils voient un étranger se promener ici la nuit, ils le pourchassent et crois moi, ils ne lui font pas de cadeaux...

Je reste un moment surpris.

-Ben attend, si j'ai envie de me promener ici la nuit, ça fait pas de moi un voleur! Et pourquoi des gens n'auraient pas le droit de se promener dans la medina la nuit?

-Si tu te promène ici à 4h du mat et que tu n'habite pas dans la kasbah, ou bien t'es un voleur, ou bien t'es le roi des cons. Et dans les deux cas, crois moi que si ils te trouvent, ils vont vite te guérir des deux choses...

-Il y a des vols dans la medina?

-Y a que ça... Il y a beaucoup de petites boutiques ici, surtout vers le coin des bijoutier. Ici, les portes sont en bois et on les ferme avec des serrures, parfois des cadenas, mais ça reste facile de les ouvrir si tu y mets les moyens... Les voleurs s'en donnent à coeur joie et volent ce qu'il y a à prendre. Depuis des années, les commerçant paient des hommes pour faire la tournée des ruelles et des rues marchandes...

Il m'arrivait d'arriver dans la kasbah vers ces mêmes heures, depuis la gare routière, quand je revenais de Casa ou Rabat. Rarement seul, il est vrai. Mais la découverte de ces étranges milices dans la medina, qui pouvait vous démanteler direct sans vous poser de question, comme nous y avons échappé il y a quelques instants, me faisait frémir sur les rares fois où je l'avais été, seul. Cela confortait mon idée que la vieille ville, comme sans doute toutes les vieilles villes du Maroc, fonctionnait comme un corps humain, avec un système immonologique qui lui était propre...    

 

Mohamed Saïd, fait à Paris du 26 au 29 mai 2007.

Insécurité à Tanger-Tétouan

En revenant dans le Nord, j'avais l'inquiétante impression d'aller au chevet de blessés de guerre. Mon cousin Nour, heureux de me voir, m'accueillit avec enthousiasme. Mais je m'enquis directement de l'agression dont il avait été victime quelques semaines plus tôt. Il me raconta alors l'histoire qui lui avait valu ces deux affreuses cicatrices sur le dessus du crâne.

Il se promenait avec Abbas, un autre de mes cousins, dans la vieille ville de Tétouan près de Bab Nwader. C'était sur la place où l'on vend de la quinquaillerie et autre objets hétéroclites. Celui-ci discutait brièvement avec une amie qu'il avait rencontré dans le quartier lorsqu'un homme accouru soudain derrière eux en criant. il poussa Abbas qui s'étala de tout son long sur les pavés. Nour resta un moment sous le choc, puis intervint. Il se battit avec l'agresseur mais un autre homme derrière lui prit un tuyau de robinet qui trainait sur un étal au sol, et lui asséna un coup violent sur la tête. Puis un deuxième. Et les deux étaient partis en courant.

"J'ai descendu la kasbah avec la tête en sang. Je dégoulinais de partout. Abbas m'avait pris par la taille et on a descendu la kasbah comme ça, comme des ivrognes. Les gens nous prenaient pour des fous ou des sekranines qui se seraient battus, ils s'écartaient à notre passage. Y avait une femme camée qui nous suivaient. Elle disait: "Eh mon frère, j'ai tout vu. Toi, t'es un bon, je sais que t'as rien fait, t'as fait que te défendre... Ces fils de putains t'ont agressés sans raison, mais je les connais. Ils s'appellent Flene o flene. Si tu as besoin de témoins, je suis là-bas..." On l'a remercié. A Bab el Okla, à la place des taxis, personne ne voulait nous prendre... J'étais couvert de sang de la tête au pieds. Je faisais peur aux gens. Abbas a dû appeler un ami taxi pour nous conduire à l'hopital de Sania de Rmel. Si t'avais vu le bordel... Là-bas, ils étaient tous en panique lorsqu'ils m'ont vu arriver. Je leur ai dit que ça allait mais ils étaient encore plus flippés que moi. On m'a tiré vers une salle. On m'a recousu la tête comme ça, sans annesthésie. Je suis resté deux jours puis j'ai voulu partir..."

-Et t'as pu retrouver les gars?

"Ouais. On a été direct à la police, on a donné le nom que la femme avait donné. Et ils l'ont retrouvé direct. Depuis, la famille de ce batard vient me voir pour sma7 (pardonner) mais je pardonne pas. Chaque semaine, ils viennent à Tanger me trouver là où je travaille pour que j'arrête les poursuites. Ils me supplient, mais je pardonne pas. Il a faillit me tuer et tu crois qu'il va s'en sortir comme ça?"

-Mais pourquoi il a fait ça? Vous aviez fait quelque chose?

"Rien, Saïd. D'après ce qu'ils m'ont expliqués, quand ils ont vu Abbas discuter avec sa pote, une fille du quartier, ils ont cru qu'on la draguait. Et le gars est devenu comme fou. Aujourd'hui, il me demande pardon. Il est même directement venu me voir jusqu'à Tanger pour s'excuser. Sa famille m'a proposé 2000 dh pour que je sma7... Et même la famille d'Abbas, qui vit dans le quartier, me dit de pardonner pour passer à autre chose, mais sérieux, il a faillit me tuer ce connard..."

-C'est clair... Pourquoi tu pardonnerais?

Il me montra encore ses cicatrices. Il m'expliqua ensuite l'ambiance à Tanger. Nour travaillait comme serveur dans un café, près de la place Nejma. Il entendait beaucoup de choses, news grotesques, rumeurs fausses, vraies nouvelles, paroles en l'air, air du temps, confidences profondes, vérités sincères, bref, cette bouillie flasque de mots et de confidences qui font le fond de la pensée collective d'une ville, ou du moins une partie de celle-ci, à un instant T. Nour était mon meilleur indicateur de l'ambiance générale de la ville à chaque fois que je venais. Et cette année, d'après ce qu'il me disait, la tendance était vraiment à la psychose...

"Sérieux, c'est vraiment dangeureux maintenant ici. Ne t'avise pas de trainer dans les rues après 23h, même dans les rues du 7ouma (quartier). Tu sais, tu connais Tanger. L'année dernière, quand t'étais là, t'as vu comment c'était... Mais là, c'est pire. Lmounkar je te dis. Des agressions, des vols. Deux personnes se sont fait charcuté à coup de couteau dans le quartier. Quatre personnes se sont fait tué en deux semaines. Et tu crois que c'est pour quelque chose? Rien. Ils sont morts pour des portables ou quelques dirhams. Et on compte même plus ceux qui se sont fait tailladés. Les gens ont peur. Ils sortent même plus le soir après 10 heures. Des groupes t'attendent dans des coins de rues. La dernière fois, en revenant du travail, j'ai pris un raccourci par Pasadena. Cinq gars ont surgi devant moi avec des chfaris (couteaux). Sur ma vie, si j'avais pas couru vers l'avenue où il y avait encore un peu de monde, je sais pas ce qui se serait passé. Je quitte le travail à 23h ou minuit. Avant, je rentrais à pied. Maintenant, darori je prend un taxi. Sérieux, il faut plus que tu rentre du cyber vers minuit ou 1h, comme tu fais d'habitude. C'est vraiment dangereux. Même ici, dans le quartier. La dernière fois, je croise Flene, le chef d'une bande de voleur d'ici, sorti de prison... Je le connais. Il courrait et quand il m'a vu, il a dit "Salut Robio" sans s'arrêter de courir. Tu crois pas qu'il a braqué quelqu'un lui? Sérieux, lmoukar ola 9olti mounkar..."

J'écoutais les paroles de Nour avec circonspection.

Le lendemain, dans ma tournée des "blessés de guerre", je rendais visite à mon cousin Yannis, à Tétouan, que l'on avait agressé sur le chemin du retour, en pleine après-midi, deux semaines auparavant. Il avait un gros pansement qui lui entourait toute la main.

-Ewah? Fayen a Yannis?

-Fe maghreb, 7achak... 

Il me raconta sa mésaventure. Il marchait vers la maison de Kouilma et, au niveau d'une zone déserte, près de la fabrica désaffecté de caoutchou, deux types avaient surgis. Donne ton portable où je tranche dine diyimek. Son hésitation lui couta un coup de couteau vers le ventre, qui n'avait réussi grâce à Dieu qu'à lui déchirer son manteau, sa chemise et son maillot de corps juste au niveau de l'aisselle. En se protégeant, il reçu un autre coup qui lui déchira la main (qui sera recousu avec 10 points de sutures). Les autres prirent le téléphone. Puis ils partirent en courant.

Quand ce n'était pas les personnes que j'interrogeais, c'étaient des connaissances ou des membres de la famille qui avaient été agressés récemment... Pour avoir vécu en banlieue parisienne, je me méfie en général de la redondance de ce genre de témoignages, ce catastrophisme, et des généralisations homogènes que l'on peut en faire sur certaines parties des villes. Car on amplifie assez rapidement un phénomène qui peut être moins important, et bien plus localisé qu'on ne le dit. Mais au mois de mars, les journaux locaux que j'avais lu confirmaient cette tendance générale. Et les échos que j'avais me semblaient trop résonnant pour que l'ampleur de la chose ne fut pas exceptionnelle.

L'explication de cette flambée d'agressions était toute trouvée pour beaucoup: Les grâces royales de l'Aïd Kebir, particulièrement généreuses cette année. Plus de 3.000 prisonniers ont été grâciés et libérés rien qu'à Tétouan. Selon des habitant: des voleurs, des chemkars, des gangs entiers. Des malfrats condamnés pour des peines lourdes quelques mois plus tôt et qui étaient revenus dans le circuit après la grâce.

Mais pour d'autres, cette recrudescende de la délinquance trouvait plutôt son origine dans l'incendie de Cassabarata en janvier dernier, le célèbre et immense "centre commercial" de la contrebande qui faisait vivre des centaines de personnes, voire des milliers, et qui en a laissé desoeuvrés des centaines, vendeurs, passeurs, acheteurs, tous habitués à un certain confort, même relatif. Tous habitués surtout à être "occupé" à quelque chose... D'autres encore, adeptes des théories de la conspiration, juraient que tout cela était prémédités par les autorités, qui laissaient faire, pour faire ce qu'ils veulent après et agir de manière plus radicale ensuite, sous la bénédiction de la population.

Mais au-delà de ces explication et d'autres, si c'était tout simplement le fait que la situation sociale au Nord se dégradait tellement que les méthodes pour s'en sortir et trouver de l'argent devenaient de plus en plus violentes? Au fond, tout cela n'était pas nouveau pour ces deux villes, surtout pour Tétouan, qui est passé par de semblables périodes par le passé... Mais en ce début de printemps dans le Nord, les rues respiraient un étrange désarroi...

Premiers contacts

Premier contact

Comme si je découvrais mon pays pour la première fois. ça me fait toujours ça au début. Et puis je m'habitue. Quelque chose en moi réemerge peu à peu... J'avais déjà senti cet air, cette odeur de brulé... J'avais déjà vu ce paysage... J'avais déjà écouté des bruits de conversations dans cette langue. J'étais déjà venu ici. Quelque chose en moi me le rappelle... Lente adaptation qui durera quelque jours, lorsque mon cerveau marocain reprendra les commandes. Pour le moment, à travers la fenêtre, je regarde le zoo. Regard de l'étranger qui juge, qui jauge, qui jaze interieurement le sous développement. Regard décalé d'un mec débarqué de France qui compare l'incomparable. Regard du nouveau né, de l'étranger que je suis encore pour quelques jours. Je boie la différence qui éclabousse la vitre. Je juge. J'observe. Je compare. J'essaie de comprendre. Je fais des analyses à la con. Je cherche des solutions. Bref, je suis perdu...

Le bruit régulier du train. A travers la fenêtre, défile le film de la vie. La pellicule mouvante de la vitre montre d'abord des champs, des pistes, des poteaux electriques, des maisons isolées, puis des quartiers. Zone péri-urbaine ou péri-rurale de Casa. Le soleil est dans sa phase descendante et ça donne une superbe couleur orangée, même sur les décharges, qui étire mon âme de nostalgie. Il y a encore des champs, des pistes, et des camionnettes qui se secouent dessus. Et puis il y a des murs, tout le long de la voie ferrée. Il y a des maisons sales et tristes. Il y a des pannonceaux "maisons à vendre" qui vous foutent le cafard et qui vous font demander qui pourrait acheter dans cet endroit étiré entre deux folies. Il y a des gosses qui jouent au foot. Il y a des gens assis sur des murets, le long de la voie, qui discutent en regardant passer le train avec défiance. Il y a le soleil qui frôle les premières maisons et cette lumière orange, transparente, qui envahit le coté exposé des murs... Empruntes de feux d'ordures. Ombres étirées...

Il y a deux heures et demi, j'achetais des journaux chics dans un kiosque de l'aérogare d'Orly Sud. Il y a deux secondes, je regarde des gosses assis contre un mur sale qui regardent passer le train. Il y a deux jours, j'achetais un joli pull de 40 euros au H&M de Créteil Soleil. Dans une semaine, je regarderais ma tante ramener des morceaux de bois sur son dos pour alimenter "l'ayenour", le four à pain. C'est ce que vous apprennent les premiers contacts. Oublier ses références. Oublier les habitudes de ses sens. Renaître et apprendre, devenir une page blanche, pour écrire à nouveau. On a pas tous les jours cette chance.

Aéroport Mohamed V, changer à Ain Sebaa. Casa approche. Au fond, les tours jumelles. Le minaret de la Mosquée. Et le soleil qui se couche entre eux.

Chambre 14

De passage à Rabat, à l'Hotel d'Alsace. 50 dirhams la nuit. Des murs fissurés. Des meubles en bois fatigués. Un lavabo sale. Je me doutais bien que les draps ne devaient pas être changés tous les jours, mais tant que je ne trouvais pas de traces suspectes, ça m'allait.

Coincé dans une impasse, ce petit hôtel est situé à quelques encablures de Bab Rouah, centre animé de la capitale. Ce n'était pas le centre des affaires mais j'aimais bien cette agitation populaire au pied des imposantes murailles de la ville. J'étais venu de France la veille au soir par Casa et j'avais passé la nuit ici. En sortant le matin pour mon premier jour au pays, le Maroc m'apparaissait enfin au grand jour, dans toute l'acreté de ses pots d'échappements, dans toute la cacophonie de ses klaxons, dans toute l'agressivité de ses hurlements de moteurs de car et de ses chansons populaires. J'avais beau être dans la capitale, la vie grouillait. Je voyais des gens marcher. Mais ce qui attirait le plus mon attention étaient leurs blessures, leurs cicatrices, leurs imperfections... C'était si flagrant que je m'en étonnais honteusement... J'étais encore dans cet état d'adaptation, de flou entre mes deux mondes... Mais c'était vrai... En observant le bitûme irrégulier de l'avenue qui commençait à brûler par la chaleur du midi, il me semblait que si j'y trébuchais, mon front erraflerait le sol avec une violence décuplée. Il me semblait que si je tombais sur ce bitume, l'impact de mon front sur le sol serait plus fort, plus long... Il me semblait que si j'étais renversé par une voiture, l'impact de son pare choc metallique sur mes jambes, sur mon foie, serait plus destructeur...

En France, je vivais dans une sorte de cocon permanent... Tout ce qui pouvait errafler, blesser, avait été émoussé, apprivoisé par des années d'expériences douloureuse du contact avec la nature et de ses aléas... Ici, au bled, la tendance naturelle des choses à écorcher l'Homme n'était pas encore maitrisé... Rien n'était sous cellophane. ça donnait cette sensation brute que l'on touchait au plus près des vraies choses, de la nature, de l'essence même de la vie... Mais aussi que tout pouvait potentiellement vous blesser. Les rues. Les véhicules. Les arbres. Les choses. Les gens. Et je sentais que le malheur n'était jamais loin. Jamais loin... J'avais ce sentiment étrange que si un accident m'arrivait ici, je mourrais deux fois plus fort.

Retour sur terre

Elle est indépendante. Je suis possessif. Elle est tolérante. Je suis jaloux. Elle est sociable. Je suis solitaire. Elle aime renouveler l'eau de sa vie. J'aime y croupir.

Je l'ai senti soulagée quand elle m'a dit qu'elle ne voulait pas continuer. J'ai trouvé ça dommage parce que je me disais que ça aurait pu être bien. Et puis j'ai ressenti du vide, comme si on débouchait un trou dans mon coeur, et que s'y écoulait toute ma vie. Elle chantonnait "I feel good" à tue tête. Elle était soulagée. Moi, en regardant par la vitre de la voiture, je me remémorais des vers de Prévert. Il pleuvait ce matin là Barbara. Tu t'en souviens? Tu souriais. ravie, ruisselante. Ne m'en veut pas si je te tutoie. Je dis tu à tous ceux que j'aime. Quelle connerie la guerre.

Quelle connerie d'être venu ici. Je m'étonne à chaque fois. Il pleuvait dans cette ville aussi. Un orage m'avait réveillé le matin. Il y avait un orage à l'intérieur de ma tête. Chaque goutte d'elle ruisselait sur les parois intérieures de mes murs. Mais l'érosion ne prendra pas cette fois. L'important était de se débarasser d'un rêve. De se débarasser d'une espérance. J'avais refusé de comprendre. Alors je devenais lourd. Comme peut l'être un homme qui a peur de perdre, et qui perd, à cause de cette peur. J'étais venu chercher des réponses. Je les ai trouvés. Passons à autre chose, m'étais-je dis froidement, avec la cécité d'un homme qui a l'habitude. Mais pourquoi faire illusion?...  

Dans le parc

Dans le parc, je regarde les hommes marcher. Ils ont la tête crevé de rêves. Mes histoires se ressemblent tous. Un rêve dont la bulle éclate. Je m'habitue. Je m'habite et me tue un temps.  

A coté de moi, le marchands de confiseries est assis sur l'herbe. Il a les yeux baissés. Les cheveux fatigués. Il se gratte la tête, puis tend une cigarette à un homme aussi usé qui le lui demande et qui passe. Qui en a à foutre de ses bonbecs, de ses cacahuètes et de ses sachets de graines de tournesol à la con? Les seuls clients qui viennent le voir lui demande sèchement une marlboro, lui donnent deux dirhams et se cassent. Cours de marketing en direct. Ne parle plus jamais à la conscience, Saïd. Parles à l'inconscient. Les seules merdes qui marchent dans le monde sont celles qui vous prennent par les couilles: cigarettes, alcool, sécurité, drogue, fesses bombées, café, pouvoir. Ne parles plus jamais à une personne, Saïd. Parle à l'animal. Fringues, parures, voitures, maquillages, opération pour rallonger le zgueg ou remplir les seins de carton, maisons de vacances, dentistes. Ne fais plus cette connerie de parler aux gens.

C'est excessif, je sais. Je suis pas d'humeur. J'ai envie de me mettre dans le trafic. J'ai envie de me **************. J'ai envie de me prendre une balle entre les côtes. Je fais le geste à chaque fois avec mon doigt, du vide à la poitrine. J'ai envie de décevoir. J'ai envie de m'allonger sur le sol et crier. 

Des murs sales et écorchés. Une fissure. Un trou dans mon coeur, ou un vide. Seul. Seul au monde. Je suis au mauvais endroit, au mauvais moment, au mauvais temps, au mauvais taxi, à la mauvaise avenue, au mauvais hôtel, à la mauvaise période, à la mauvaise pétasse, au mauvais fils de pute, au mauvais car, au mauvais coeur. Dans le parc, le temps suspendu à la merci de son réveil, je regarde les hommes marcher. Ils ont la tête crevé de rêves. Il est 10 heures. Je n'ai rien à faire. Je suis assis sur un banc. J'étais venu changer de ciel, de terre, d'air. J'en manque. Il pleut.

Le vendeur à coté de moi enroule machinalement des morceaux de papiers journal et y déverse des cacahuètes. Des gens viennent encore lui acheter une cigarette... Ne parles plus jamais avec les gens, Saïd. Parles avec la mer... Oui, avec la mer... Je me lève et va vers la mer...

J'ai envie d'océan. J'ai envie qu'une vague froide me recouvre et me bouscule comme à la plage du Cap Spartel. J'ai envie que l'Atlantique glacée coule à la place de mon sang. J'ai envie d'ouvrir mon esprit et le laisser à l'air libre... J'ai envie que le vent caresse mes rêves à l'intérieur. J'aimerais que la lumière entre dans ma tête, là où aucune lumière n'est jamais rentré. J'aimerais faire sécher le sang de mes rêves à l'air libre...

Mohamed Saïd, fait à Paris le 20 avril-24 mai 2007.