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12/12/2008

Point de rupture.

« On a tous un point de rupture. J’en ai un. Vous en avez unKurtz a atteint le sien. »

Apocalypse Now. 1979. 

 

Je n’ai pas tout de suite compris que ça pouvait me dépasser. Pour moi, c’était juste des mots. Ça tournait, c’est vrai, un peu trop vite. Avec une rapidité étourdissante. Des mots, des phrases dans ma tête. Des pensées, comme on dit.

Sur ce que j’étais devenu d’abord. Sur ce que j’étais, ici. La place que j’avais. Bref, toutes ces questions habituelles qui, quand on les écrit comme ça, ici, ne veulent rien dire ; mais qui, dans sa tête, dans la résonance de ses milliers de souvenirs, de ses milliers de bruits, dans le chaos indescriptible des idées, des images mémorisées, dans l’écho infini des cris et des évènements qui ont jalonnés notre existence, prennent une dimension orchestrale. Oui, c’est un peu ça… Orchestrale. Le déroulé de sa vie, de ses idées, en sourdine, le crissement léger de sa future brisure, des mouvements saccadés, comme ceux d’une caméra sur l’épaule. Des paysages, des murs tagués, un bâtiment long, le paysage de son enfance. Ça avait commencé le matin déjà. Des mots, des phrases, sortes de monologues, de ceux qu’un écrivain voudraient tant garder s’il existait des dictaphones de l’esprit. Mais ce n’était que des paroles, des aphorismes inachevés, qui ne voulaient rien dire, qui en laissaient place à d’autre, la seconde suivante. Un torrent. Je n’ai pas compris tout de suite.

Peut-être les réminiscences, un peu toxiques, de ce film diabolique qu’est Fight Club, que j’avais revu en boucle toute la nuit. Peut-être les réminiscences de livres que l’on ne devrait pas lire le soir, comme quand on ne devrait ne pas trop manger la nuit, avant d’aller dormir. Ça donne des cauchemars parait-il. J’étais rodé pourtant. Déjà érodé pourrait-on dire même. Il ne restait pas grand-chose à effilocher de mes illusions. C’était peut-être tout ça…

J’étais devenu un de ces intellos raté à la con, par-dessus noir, à lire un Dostoïevski après l’autre, un Beckett par heure, du Marc-Edouard Nabe en tranche. Dans ma poche, « le retour », de Harold Pinter, je le lisais dans le RER, un samedi soir, à l’heure où tout être humain doté d’un sexe met ses habits chamarrés dans l’espoir, après une parade nuptiale, musicale et rythmée, de rencontrer son reproducteur idéal, d’un soir ou d’une semaine, après une parade où il n’y aurait au fond pas tant d’élus que ça... Je regardais ces groupes de femmes, maquillées, coiffées, en robe de soirées déjà, en route pour les soirées, prêtes à éclater de rires entre copines, un peu ivres, prêtes à faire leur danse de pétasse pour sélectionner, dans la masse des bidons, les mâles dominants. Et vice et versa…

Non. J’ai l’esprit mal tourné. C’était le samedi soir. A l’heure où des gens, tout ce qu’il y a de plus normaux, sensés, sans « prises de tête », reprenaient leur liberté, vivaient un petit bout de leur rêve de star, allaient décompresser du stress d’une semaine merdique. Ce stress s’en irait par la danse, par la boisson, par les rires éclatés entre amis, par les cris, par l’orgasme, par n’importe quel moyen, mais il s’en irait. Et on n’en reparlerait plus. Voilà, évaporé dans l’air. Compteur à zéro. Re-semaine merdique. Re-samedi soir. Repos le dimanche. Et rebelote. Y a pas à dire, on avait vraiment tout prévu pour les gens normaux…

Devant moi, à quelques sièges, une grosse femme noire, sénégalaise ou malienne sans doute, se met à parler à un couple de jeunes qui a eu le malheur de s’asseoir en face d’elle. Jésus est là, partout dans l’air, pour vous. Vous savez, il peut vous aider dans votre vie de tous les jours. Jésus vous aime, il aime ceux qui s’aiment. Témoins de Jehovah. Bonheur. Sérénité. C'était vraiment incongru de mettre Jésus dans cette rame de train, dans cette ambiance pré-festive.

Le couple, avec une dignité indifférente, l’écoute poliment… Ils sortent à Gare de Lyon. Un mal de crâne qui devient terrible. Les mots s’accélérent. Cette fois, avec une effrayante vibration. J’ai envie de sortir de ce crâne et je ne peux pas. Je me noie littéralement dans ma tête, cette baignoire où je ne peux plus respirer. Pris dans le rotor d’un tourbillon sans fin. Un douloureux manège où les mots, les pensées, les images, les sentences, les silences, pris dans une force centrifuge meurtrière, vrillaient complètement ma conscience. Une panique intérieure commença alors à me prendre. Et j’ai compris. C’est en arrivant à Nogent-Sur-Marne, à seulement quelques stations de chez moi, que je l’ai su : J’allais perdre connaissance. Quand ? Bientôt. Mon champ de vision commençait à se rétrécir, à s’obscurcir. Des picotements me prenaient dans les jambes, dans les bras. Tenir. Respirer. Pas dans le train. Ça serait trop ridicule. Pas très pratique pour les secours. J’essayais de fixer mon regard ailleurs, de respirer, profondément. Ma station. Arrêt. Me lever. Tenir le pilier métallique. La tête tourne, lourde de ce manège fou des mots. Je me traine hors du train. Descendre les escaliers… Mélange étrange de peur et d’une joie impudente… Ce n’est pas moi… C’est mon corps en fait… C’est à cause d’une maladie, dans mon corps… Mon corps crie au secours en fait... ça se traduit par ces pensées rapides... Dites moi que c’est une tumeur au cerveau… Faites que ce soit une tumeur au cerveau… Faites que ça soit un truc physique qui explique ça, qui explique tout ça… Qu’on l’enlève, et que tout ça finisse, que tout redevienne comme avant… On m’ouvrirait la tête, on enlèverait la tumeur au laser, et ça serait fini… ça serait fini…

Mes jambes me portent à peine… Avec la froideur d’un chirurgien qui sait ce qui va se passer, j’écris en gros, sur le carnet de note que je tiens, mon nom, mon prénom, et le numéro de téléphone de chez moi. On trouvera ce carnet sur moi, quand je serai inconscient. J’ai envie de me coucher directement sur le sol… Sur le sol de cette gare… Il y a trois personnes. Éviter un éventuel choc de front sur le carrelage de ce sol… Je prends un malin plaisir à imaginer le contact de mon front sur le sol froid. Sentir le froid sur ma peau. Un froid. Sur la base de mon front. Sombrer. Ce sentiment d’abandon infini… Enfin. Car il s’agit bien de ça… ne plus être responsable de soi, de son corps. Perdre le contrôle. Perdre, vraiment. J’imagine que des bras me portent, à ma place, me mettent dans une civière. J’imagine les paroles autour de moi, les regards. Surmenage. Cancer. Dépression. Crise. Être le tout dernier étron chié par cette société, qui en chie cent toutes les minutes… être rattrapé par la voiture balai de la vie. Être disqualifié de la vie. Pour un temps. Arrêter de courir. Ça coûtera de l’argent, encore, du temps. Mais prendre un nouveau départ. Avoir une circonstance atténuante, d’avoir été faible…

Pourtant, je ne tombe pas. J'ai encore le contrôle. Avec peine, je marche. J’aimerais tomber, mais en faisant l’effort de sortir du train, d’avoir descendu les escaliers, j’ai un peu distrait le manège infernal dans ma tête. Je reste dans cet état de lourdeur humide, comme un ciel chargé, juste avant l’orage. Mais la première vague est passée. Je m’avance péniblement. Je me dirige vers le guichet. Derrière sa vitre, il est assez loin, vers une porte, en train de discuter avec un collègue. M’apercevant, il se dirige vers moi.

-Oui, bonsoir ?

- Bonsoir… Excusez-moi de vous déranger… Je sais pas trop quoi vous dire… Je… Je suis dans un état proche du malaise…

Il me regarde, interrogateur.

- Ça va aller ? Vous voulez qu’on appelle les pompiers ?

-Je ne sais pas justement… Je ne sais pas du tout… J’ai pas envie de les déranger pour rien… Je sais juste que là, je ne pourrais pas rentrer chez moi… Je suis dans une espèce d'entre deux... C'est pour ça que j'aimerais attendre...

Il me regarde avec compréhension, sans me prendre pour un con ou un fou. Effort de politesse, d’humanité, que j’apprécie. Un brave type, ce gars.

-Attendez, je vais vous apporter une chaise et de l’eau sucrée. On va vous laisser vous reposer, pour voir si ça passe.

-Oui, c’est mieux de faire ça… J’ai pas envie d’appeler les pompiers et de les déranger pour rien…

Il disparaît un moment de sa vitre de guichetier, puis je le vois sortir par une porte, sur le coté. Il me rapporte une chaise, il me tend un gobelet, avec de l'eau sucré.

-ça vous arrive souvent, ces malaises?

-Non... C'est la première fois justement...

-Vous n'êtes pas diabétique, anémique ou un truc comme ça...

-Non... Je ne pense pas...

21h45. La gare, en ce samedi soir, est déserte. Une femme, attend. Un homme regarde le plan général. A intervalle régulier, un flux de voyageurs, descendu du train, envahit la grande salle en un brouhaha de paroles, de bruits de pas, de bip des pass navigo et de saillies métalliques des barrières que l'on passe. Puis ça s'estompe, doucement, presque aussi rapidement que c'est venu. Et la gare redevient déserte. Toujours au fond de mon brouillard, j'observe ce calme linéaire. Penché. Le guichetier revient.

-ça va mieux?

-Je ne sais pas...

Il me regarde, souriant avec bonté.

-J'espère que je ne prolonge pas votre service, fais-je, un peu gêné, j'ai vu tout à l'heure que alliez partir...

-Oh, non, pas du tout, vous inquiétez pas pour moi, je suis en service jusqu'à minuit, alors... Prenez votre temps, reposez vous bien.

-Merci...

-Par contre, je vais vous demander votre nom, votre prénom, et le numéro de sécurité social...

-Oui, bien sûr... Je vais voir si j'ai ma carte Vitale sur moi... Mais pourquoi le numéro de sécurité social?

-Ben en fait, on le demande quand une personne a un problème dans la gare... On enregistre les personnes. Et si on appelle les pompiers, ou si vous allez mieux mais qu'il vous arrive quelque chose dans la rue, même si vous êtes sorti de la gare, vous êtes couvert par l'assurance de la RATP, à partir du moment où vous avez été enregistré ici...

-Ah ok. C'est bien ça.

Il prend minutieusement mon nom, mon prénom, le numéro de ma carte d'identité, mon adresse, le numéro de sécurité social, mon téléphone...

-Je peux aussi vous donner mes préférences sexuelles et ma marque de pneu préférée si ça peut compléter mon dossier...

Il rit:

-Non, ça ira, je pense que ça sera tout!...

Cette proximité de l'inconscience ne trouble en rien mes capacités d'interaction. Je trouve ça étrange. ça me gêne. J'aurais voulu avoir les idées confuses, le délire facile. Mais c'est le contraire. La parfaite lucidité, un peu embrumée, c'est tout. J'aurais voulu un scénario plus tragique, un truc plus flamboyant. C'était la première fois que je ressentais un terrassement physique aussi fort. Fallait que ça soit pour quelque chose qui en vaille la peine... Fallait que ça soit un tournant dans ma vie... Un cancer qui me clouerait dans un lit d'hôpital pendant un an. Un ulcère, une tumeur, un séjour dans un hôpital psychiatrique, un putain de truc, où il y aurait un avant, un après. Une souffrance, puis une rédemption. Le scénario classique putain. Pas cette vie samplée qui tourne en boucle à l'infini. Comme tourne en ce moment, dans ma tête, tous les détritus, toutes les déjections de sentiments usés, éreintés, que je n'ai pas voulu jeter, expulser. J'essaie de me lever de la chaise. Mes jambes sont encore faibles. Je reste dans cet état désagréable, cotonneux, picotements physiques et mentaux. Tension nerveuse toujours à une sorte de paroxysme borné. Mes mains tremblent. Mais je ne tombe pas... Mais je ne me réveille pas non plus. J'essaie de marcher.

-Je vais faire un tour... Je vais voir si ça va un peu mieux...

Le guichetier acquiesce. Je ne regarde pas ce qu'il y a autour de moi. C'est ce qu'il y a autour de moi qui s'engouffre dans mes yeux, machinalement. Hébété. Je monte des escaliers, un à un. Je m'agrippe à la rambarde. Ma vie. Mon année. Ma semaine, ma journée. Cette putain de journée. Ces mots ininterrompus dans ma tête, mélasse collante et boueuse, de Céline, de Pinter, de Tolstoï, de Tyler Dordon, de moi, de elle... Mon cerveau englué. Ma place ici. Ma joie de pouvoir enfin avoir le temps d'écrire. La détresse rentrée de mon incapacité d'écrire quoique ce soit de construit. La détresse rentrée de rencontrer le vide de ma propre légèreté. Illusion vivante. Le vide de ceux que j'essaie d'aimer, d'aider. La détresse rentrée de me heurter à un mur d'indifférence. La détresse rentrée d'avoir laissé cette clé usb, dans ce cyber, où il y avait tous mes documents. La détresse rentrée de voir avec quelle vitesse elle a été volée. La détresse rentrée d'être dans ce monde. La détresse rentrée. Ma dignité. Ma fierté. Dans l'après-midi, besoin de parler, déjà. Besoin d'expulser quelque chose... à quelqu'un qui me comprenne... qui me tolère... Mon répertoire. Pas lui... Pas elle... pas lui... pas assez fou... pas assez fou... pas assez folle... pas lui... pas assez fou... Pas assez tarée... Trop taré... pas assez. Arrivé à Z, personne.

Il n’y avait personne dans ma vie que je pouvais salir de mes doutes, de mon incohérence. Personne pour faire l’éboueur de mon esprit… Il n’y avait personne dans ce parking à ciel ouvert. Sol mouillé. Le froid glacial. C'était à l'orée du Bois de Vincennes. Le manège des mots reprenaient lentement dans ma tête, doucement, puis tournait de plus en plus vite. Sur un parking à ciel ouvert. Sous la pluie. Oui, ça avait de la gueule. Étendu sur le coté. Sur le sol mouillé.

La tension reprenait alors, comme si j'étais tiré par deux cordes contraires. Je commençais à tituber. Je commençais à me sentir mal... Et puis soudain, la lune, là, dans le ciel... J'ai vu un croissant horizontal, dans ce noir. J'ai senti dans mon coeur un serrement qui commençait à monter, à monter... Il n'y avait personne. Juste l'obscurité, la lune, et moi. Dans mon coeur. Quelque chose que je ne pouvais plus réprimer... Une transe. Puis. Une. Compression...

 

Et puis, alors, j’ai fondu en larmes.

J'ai pleuré. J'ai enfin pleuré. C'était d'ailleurs plus des tressautements nerveux que de larmes. Mais j'ai pleuré. Et à l'instant même où j'avais lâché les vannes, toute ma tension avait disparu. C'était comme si ça n'avait jamais existé. Instantanément, dès la première seconde, cet état d'équilibre précaire entre conscience et inconscience avait totalement disparu. C'était si extraordinaire que j'en restais un moment ahuri. Une joie diffuse, une légèreté inédite. Rien. Tout à coup, ma tête était devenu un désert serein et calme. J'en étais honteux... Alors... C'était donc ça... C'était ça... Juste ça... Toute cette journée, toute cette errance. Juste pour trouver un endroit où pleurer… Je ne pouvais réprimer ce sentiment de « bonheur » qui commençait à m’envahir, qui me déstabilisait, que je jugeais trop artificiel pour être réel, vrai, trop facile, tout d’un coup, pour être mérité…

J’y réfléchissais, et la seule explication que je trouvais, c’est qu’en quelques secondes, en quelques larmes, j’avais purgé des mois et des mois de gris.

Chacun est une usine qui produit des fumées toxiques. On prend la matière première dans le sous sol des évènements qui nous arrive. Les évènements contraires à notre volonté, sont transformées en déchets, en fumées nocive, et chacun a sa cheminée d’usine. La colère, la parole, l’écriture, la tristesse, la mauvaise foi, la haine. J’étais quelqu'un de normal. Mon seul tort, c'était d'avoir une cheminée d'usine dirigée à l'intérieur de moi. De m’intoxiquer. Lentement. Jusqu’au point de rupture…

Il me faudra du temps pour savoir pourquoi. Comment, et à partir de quel moment de ma vie s’est mis en place de processus. Mais c’était de toute façon un autre travail. Une autre thérapie à faire. Ce qui me rendait heureux, sur ce parking, à l’orée du Bois de Vincennes, où soufflait un petit vent glacial, c‘était de savoir une chose. Savoir avec certitude ce dont je doutais alors seulement quelques minutes plus tôt.

Je ne me suis pas perdu... Je n’ai pas changé. Même écrasé par les choses, enfoncé dans ce marécage de mes mauvais sentiments. Je suis toujours là, le même qu‘avant.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, le 10 décembre 2008, à 22h48

 

 

03/12/2008

Fairuz

Fairuz - Kbiril Mazha Hay

Je m'endors quelques soirs avec Fairuz. Dans les bras de ses volutes profondément douloureuses. Elle me donne cette impression gênante et à la fois bienfaisante d'une certaine "compréhension". Elle me regarde de loin, elle ne me parle pas, mais elle me dit, tendrement, du regard: pleure. Alors, j'essaie.

Ce soir, emprunt d'une mélancolie profonde, de cette mélancolie dont je ne soupçonne pas l'existence lorsque je suis "normal", d'une mélancolie que tout être humain convenablement équilibré dans sa circulation hormonale ne peut concevoir... Emprunt de cette mélancolie qui, au fond, me caractérise tant: ce relâchement coupable face à l'obstacle. Ce relâchement qui me fait baisser les armes, où je ne peux que baisser ces armes... Car les utiliser ne peut s'avérer que meurtrier. J'ai peur de ma colère.

Ce soir, anesthésié par la peine et la solitude. Paralysé par les évènements qui s'égrènent, s'empilent, m'enterrent avec douceur sous leur poids chaud et sécurisant, comme à la plage. Enterré dans cette chaleur qu'on ne veut plus quitter. Toute peine, c'est mon impression, est chaleur, car est abandon.

Pourtant, il n'y a que dans la colère que je suis le meilleur des hommes. C'est dans la colère et la révolte, que j'ai la vision la plus nette de ce monde, dans ce qu'il a de plus injuste, donc de plus stupide. Car l'injustice, j'en ai la conviction profonde maintenant, vient de la stupidité des hommes lucides et pratiques, et non d'un nécessaire apendice au fonctionnement normal des choses. L'injustice vient de la stupidité, cette immense, cette incommesurable intelligence sélective.

Enféré dans cette mélancolie, la répugnance du monde m'écrase, m'étouffe, me tue. En colère, elle ne m'atteint pas. Mais j'ai peur de l'atteindre.

"L'homme révolté contre lui-même est indestructible". Les rares fois où j'ai été Homme, je l'ai été, profondément révolté contre moi-même, contre ma nature profonde, donc contre l'Humanité. Les rares fois où j'ai été Homme, je l'ai été en colère. Les rares fois où le monde a changé, il l'a été par la colère.

La colère est une réaction face à l'injustice. La haine, elle, est une injustice, alors je ne la confond pas.

Ce soir, dans les bras de Fairuz, elle qui comprend si bien ma fatigue, elle qui me rappelle à quel point me manque tout un pan de ma culture arabe, que j'ai perdu en route, dans ma quête, au nom de mon universalisme. Fairuz me rapelle le chemin qu'il me reste, entre mélancolie et colère. Elle qui les chante si bien...

Mohamed Saïd, fait à Paris le 30 novembre 2008, à 23h27.

30/11/2008

Oued.

Etrange comme chez moi, la joie cotoie la tristesse. L'espérence, la réalité. La foule, la solitude. Je disais un jour, on a tous un oued dans notre coeur. Mon oued à moi est en trop forte pente. Rien de ce que je peux construire dans cette vallée ne peut résister à la force de cet oued, quand l'orage vient à crever. Tout est toujours à refaire. Et je suis fatigué de reconstruire. Fatigué de cet oued, qui balaie tous mes rêves, même mes plus infimes espérences, mes plus minimes aspirations.

Comme les cultivateurs de kif de ma vallée, qui ont défrichés toutes les forêts, qui n'ont laissé aucuns pans de résistances à leur culture démoniaque, j'ai lissé la surface de mes peurs pour atteindre la perfection. Et le bonheur se déverse à la perfection lorsqu'il vient à s'écouler. Le malheur se déverse à la perfection lorsqu'il vient à déferler. La perfection du passage des sentiments, des peurs, des cauchemars, sur ce sol lisse, pentu, unanime. Dévaste ce que j'ai construit. Dévaste ce que je suis, et creuse d'autres chemins sur cette vallée, emporte les derniers verger. Les dernières pierres.

On a tous l'oued qu'on mérite. Certains l'aménage en y construisant des barrages. Je le laisse nu, parce que le factice m'insupporte autant qu'il me fait envie. Je le laisse nu car j'aime la force brute de ce torrent qui crée le chaos où il passe. Après son passage, il me laisse la seule fierté que j'ai dans ce monde. Reconstruire.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, le 30 novembre 2008.