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15/04/2009

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (3/3)

 

 

 

Je reprenais ma vie habituelle. En fait, disons plutôt que c'était ma vie habituelle qui me reprenait. Elle me paraissait exangue, exigüe. Le bruit des pas, leur echo dans les couloirs. Le sol. Les chewing gums écrasés. Les fissures du bitûme soulevés par les racines. Les bouches d'égouts. Les merdes de chiens. Le parcours de l'eau que l'on laisse courir dans le caniveau après les marchés. Les bébés dans leur poussette. Les pancartes des mendiants. L'herbe coincé dans les rainures du macadam. Les talons aigulles, les bottes, les chaussures de ville, de sport. Tout revenait en un écho visuel entétant, désordonné, comme si les parois de mon champs de vision étaient devenus trop proches. Tout m'agressait, me poursuivait. Le monde devenait trop petit. La prison du sol. Les barreaux du ciel. Il manquait un truc. La recherche d'une réponse qui ne se trouvait pas sur terre, ni dans ce ciel. Il manquait une dimension. Une dimension à cet espace, à ce monde, mon monde, devenu trop simple, tout d'un coup. Je cherchais. Une autre finitude où mon esprit puisse buter. Et donc. Se reposer. Une sorte de cale à mettre sous les fondations de ce monde, pour qu'il cesse d'être bancal. Pour qu'il cesse de bouger, de trembler, à la recherche d'un équilibre qu'il ne trouvait pas... Rien n'avait changé dans ce quotidien, pourtant. Rien. Si ce n'est que je cherchais désormais cette réponse, cette dimension manquante que je ne pouvais moi-même définir.

J'en étais pas sûr. Je le crois, je commençais à dérailler. Je passais mes journées à guetter le sol, dans l'espérance que de nouveau, dans mon champs de vision, quelque chose me surprenne. Ses sandales. Violettes. Avec des fleurs. Utopie imbécile. Espérance générée par un biais mécanique et hormonal classique, clairement en but avec la probabilité mathématique infinitésimale de voir se réaliser cette dite espérance. J'étais plus sombre que d'habitude au travail. Qui le remarquerait? Les dossiers s'entassaient. Ce n'était plus aussi catégorique de les classer. Le soir, je nettoyais mes chaussures marrons, les déposais au pied du lit. Rituel rigide. Les mailles se défaisaient, doucement, lentement. Ma vie se détricotait. La laine. S'éparpillait entre mes doigts...

Si l'on prenait les mots usuels et habituels que des millions de connards dans ce monde utilisent trop souvent à tort pour exprimer le besoin, naturel certes, mais avant tout primaire et physiologique, de retrouver en urgence les muqueuses accueillantes des conasses qui leur servent de partenaires, on pourrait dire, oui, qu'elle me manquait. Qu'elle manquait. Une absence. Dans l'air, dans la rue, sur le sol. Je n'avais jamais eu la connerie de voir la vie dans une couleur donnée, noire, grise, bleue ou autre. Pour moi, la vie avait les couleurs que mes rétines déchiffraient. C'est tout. Mais ce violet manquait soudain à ma vie. Ce violet rendait tout ce qui traversait mon champs de vision fade. Secondaire. C'était cette chaleur qui irradiait un univers que je croyais naturel, mais que je découvrais soudain, noir, sans étoiles. C'était son évanescence, que ma raison avait du mal à classer, étouffée dans un fourmillement infini de questions muettes, qui donnaient toutes sur des falaises, sur un vide où toutes considérations logiques n'avaient aucun sens. Mais ça ne suffisait pas, de manquer. Pas pour entamer l'édifice. Calmement, il fallait laisser passer les effets de ce processus chimique. Laisser reposer la poussière soulevée. Attendre le temps. Fossiliser le doute. Apprivoiser le mouvement.

Je le pu un temps. Mais je cherchais, toujours. Dans l'arrière cour de ma conscience. Partout. Parmi ces milliers de pieds. Ces milliers de jambes. En mouvement, ou immobiles. Qui montaient ou descendaient les escaliers. Qui passaient aux passages piétons. Qui saturaient les couloirs du métro. Qui foulaient l'herbe des parcs. Je la cherchais, et je cherchais au fond de moi ce qui me poussait à faire cela. Et plus je cherchais, plus je perdais la mesure de mes propres règles. Dans une usure de ma volonté, de ma raison, qui, chaque seconde, jouaient, en équilibre sur une ligne.

 

 

Et un jour, ce qui devait sans doute arriver, arriva. Je ne le su pas tout de suite, parce que c'était la direction habituelle. Mais après quelques temps de marche, lorsque je voulu tourner à gauche, mes pieds m'emmenèrent tout droit. Ils continuèrent à marcher, comme ça, droit devant eux. Je ne le compris pas au premier abords. J'essayais de rassembler ma volonté pour les diriger, mais à mon grand effroi, effroi qui laissa progressivement place à mon habituelle résignation, je me rendis compte que j'avais perdu le contrôle de mes pieds. Ils marchaient, longeant une rue que je n'empruntais jamais, avançaient dans une direction qui était à l'opposée de la mienne. Ils marchaient, de leur démarche habituelle. Calmement. Posément. Ils ne s'arrêtaient pas. Je fixai mes pieds pendant leur mouvement, ces pieds, qui ne m'appartenaient plus. Me demander pourquoi? Où? Suivre le mouvement, simplement, puisqu'il ne restait que ça. Marcher.

Nous traversâmes une place. Je dis nous. Pour moi et mes pieds. Nous descendîmes l'escalier, nous passâme le tourniquet de la station de métro. Mes pieds dévalèrent le couloir et ils attendirent, sur le quai. Montèrent dans la rame lorsqu'il arriva. Après six stations, ils se mirent en mouvement pour descendre. J'aurais pu accrocher le pilier, comme ça. Voir la réaction. Mais je ne fis rien. Rien qui ne puisse troubler maintenant cette marche. Peut-être que je trouverais, au bout de celle-ci, une réponse...

Cette irresponsabilité me remplissait d'une inquiétude et d'une jouissance mêlée. Perdre le contrôle. Contrôler sa perte. Quelle différence au fond. Nous prîmes encore un couloir, un tapis roulant mécanique, un escalator. Nous nous retrouvâmes dans une vaste salle, où le vent froid entra. La clameur des conversations mêlées. Roulement des valises traînées. Le roucoulement des pigeons zigzagant parmi les jambes. Une musique de trois notes, suivi du son d'une voix féminine mécanisée indiquant l'arrivée d'un train. Une gare. Mes pieds se dirigèrent vers les quais. Vers les trains. Nous nous postâmes devant la porte d'un wagon. Et nous montâmes. Une inquiétude sourde qui recommençait à me prendre. Partir? J'essayais de nouveau de rassembler ma volonté, et de nouveau, j'abandonnais.Il était trop tard, sans doute. Les portes coulissèrent et se fermèrent en un claquement sec. La moquette, cerclée de languettes métaliques. Les valises. Les pieds des passagers qui allaient et venaient. Les genoux des gens assis. Le mouvement lent et somnolent du train, le balancement des corps, le bruit métalique du voyage. ça dura plusieurs heures. Et puis après un autre arrêt, comme il y en avait eu d'autres durant le trajet, les portes s'ouvrirent. Mes pieds m'entraînèrent vers la sortie. Me menèrent hors du quai, hors de la gare. Un village de province. Peu de monde, une grande place sur laquelle se plaquait les rayons d'un soleil contrarié par les ombres et que l'on devinait incliné. Lorsqu'après quelque temps de marche, j'entendis la mer, je compris. Oui, c'était ça. Elle aimait la mer. Elle aimait le contact du sable sur la plante de ses pieds. Elle aimait le vent sur ses cheveux. Elle ne pouvait être qu'ici. Sur cette plage longue, déserte, grise. Contemplant la ligne fine qui sépare les deux gris de la mer et du ciel. Elle ne pouvait être qu'ici. Souriant d'une plénitude douce. Alors mes pieds traversèrent rapidement la rue, dévalèrent le petit escalier qui descendait vers la plage, s'enfoncèrent dans le sable. Le défilement des petites dunes, cassées par le passage de mes pieds. Quelques pierres, des bouteilles en verre, couchées. Les traces que je laissais derrière moi, et que le vent s'empressait de combler, lentement. L'effort de cette marche. Le sable mouillé. Puis sec, dur. Traverser ce parcours, le regard perdu parmi ces millions de grains de sable. Regarder passer devant soi ces grains de sable. Puis le sol mouillé. Soudain, un frisson me parcourut violemment. Le contact glacé de l'eau sur mes pieds. Une vague vint rapidement à leur rencontre, les noya un instant, et recula, retirant le sable sous leur plante. Cela faisait comme si c'était la terre entière qui reculait... Mes pieds continuaient à marcher, aspiré par la respiration de l'eau. Puis la même vague revint, un peu plus haute, fendue en deux par ma présence. L'eau glacée mouilla progressivement mes genoux, ma taille. Je grelottais, mais nous avancions encore. Oui, elle ne pouvait être qu'ici, dans ce monde minéral qui lui ressemblait tant. Là où les choses ne s'en tenaient qu'à leur fragile équilibre, qu'à la rigidité fondamentale de leur existence. Des particules chargés de sel, de gouttes très fines. La sensation de froid disparut lorsque l'eau arriva au niveau de ma poitrine. Les vagues étaient grandes et brusques. Le goût du sel, dans ma bouche, ce sel, dilué dans l'immensité de cet océan noir, et qui emplissait maintenant mes yeux. Je les fermai. Puis les rouvris sous l'eau. Une vague m'enroba encore sous sa hauteur. Puis le calme du fond. C'est alors que je la vis. Elle était là. Ses cheveux flottaient doucement dans cet espace pur, hors d'atteinte des vagues brutales au-dessus de nous. Elle ne pouvait être qu'ici. Au bord de cet Océan. Là où commence l'infini. Elle avait un regard serein. Elle souriait. Elle regardait vers le ciel. La surface de l'eau brillait de marbrures étincelantes. Et le monde commençait à s'embuer. Elle me regardait. Le monde s'effaçait. Le monde devenait trouble, puis blanc. Dans cette pièce blanche, nos deux regards disaient des choses que des mots ne pouvaient pas contenir. Et dans mon coeur aussi, je sentais une sorte de débordement, quelque chose expulsée presque violemment, cette paix diffuse, cette réponse qui épousait le vide de cette pièce. Elle me regardait avec un sourire et une douceur qui en devenait douloureux. Elle me prit tendrement dans le creux de ses bras, en me caressant les cheveux, doucement. Et le monde s'embuait. Le monde devenait blanc. Tout blanc.

 

 

 

 

 

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent, qui tournent, lentement. Entendre les bruits sourds de l'agitation. Ils me parlent, crient vers moi, et je ne les entend pas. Des pieds m'entourent. Nombreux. Des bottes, des chaussures, qui appartiennent à des hommes casquées, des gens en blouse, des passants, qui crient, parlent, chuchotent, regardent vers moi, inquiets. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tout se passe ici... Vers le sol. Ce sol, siège de cette gravité qui m'avait prit et sur lequel repose, sans espoir, donc serein, tout rêve brisé, tout destin destructuré, toute feuille morte, toute pierre lancée avec élan, toute promesse d'éternité. bref tout ce qui est cassé, tout ce qui est lucide. C'est vers le sol que l'on revient toujours quand il s'agit de se reposer. Peut-être qu'il le comprenait, lui. Dans ce brouillard, sa tête casquée approche de la mienne. Un pompier. Je sens son doigt sur mon cou. Le poul. Il me parle. Il met sa main encore. Il me parle. Je fixe son casque. Je fixe un point sur son casque. Il me parle. Et puis soudain. Derrière lui, derrière tous ces visages tournés vers moi...

 Le ciel... Bleu. Uniforme. Nu... Non. Je n'aurais pas dû...

Mon regard essaie de s'accrocher à quelque chose où s'accrocher, quelque chose tangible, de vrai, de brut. Rien. Il se disperse, perdu, dans ce ciel immense et sans fin, mon regard bave, saigne, comme l'encre sur un buvard. Dans n'importe quelle direction, ne sachant où aller. Un trou infini, immense, béant. Siège de tout ce qui n'existera jamais. Siège de toute mes illusions auxquel j'ai cru, à cause d'elle. Le ciel...

 

 

Non, je n'avais rien raté en cinq ans.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, commencé en mars 2007, terminé en avril 2009.

A Sana G.

15/03/2009

Inachevé

Je n'ai jamais su terminer les choses que j'ai commencé. C'est un défaut. Je dirais même que c'est sans doute le plus grand...

Je commence par faire la porte monumentale, imposante, ornée de manière magnifique. Je batis les fondations d'un palais à la beauté biblique. Et puis je laisse les pilliers à ciel ouvert. Je pars, courant tout d'un coup vers une autre idée, une autre espérance. En fait, je crois que je fuis l'effort incommensurable que cette idée magnifique nécessiterait, si je la menait à bien. L'idée de la lune, en croissant dans le ciel étoilé. J'en aurais eu l'idée si je n'avais pas eu à échaffauder les lois physiques qui permettent de l'accrocher la-haut. Je n'aime pas les arrières cours, les calculs nécessaires à la réalisation d'une idée.   

Sûrement que si j'avais fait la terre en sept jours, les hommes marcheraient avec des pieds magnifiques, mais avec une tête bâclée. Le ciel aurait des fissures et des trous par lesquels on verrait les coulisses de l'Univers. Les arbres n'auraient pas de branches. Et alors, des oiseaux, sans ailes non plus, n'auraient plus d'endroits où se poser. Les poissons nageraient indéfiniment vers la même direction, car ils n'auraient plus de nageoires. Et un soleil, sans rayons, donnerait au monde une lumière glacée, mate. Voilà sans doute à quoi ressemblerait le monde si je l'avais crée. Une idée magnifique, et inachevée.

 

 

 

Je ne m'en souciais pas plus que ça. Je vaquais à mes occupations de la vie courante avec ma demie conscience, ma demie intelligence, et les carences de ma mémoire. On peut vivre comme ça, et longtemps. J'en suis la preuve. J'avais des opinions. Des phrases et des pensées toute faite, à dire au besoin des conversations du moment. Des théories foireuses basées sur des observations biaisées et réductrices. J'étais quelqu'un de normal, qui travaillait, certes, à un poste inférieur à ce qu'il avait espéré, car il n'avait pas terminé la dernière année de ses études. Mais qui avait une vie assez homogène...

 

 

Un jour, que j'écrivais, comme à mon habitude, des brouillons d'idées, on frappa à la porte. Je me levai de table, posai mon stylo. J'ouvris la porte. Je vis un homme à l'apparence étrange, comme si sa réalité propre tranchait avec le décor de mon pallier. Il portait une combinaison un peu futuriste. Il était de taille et de corpulence assez élancée, blond, des yeux bleus. Après un moment de silence, il entreprit de le rompre, comme s'il était déçu du mien. Je sentais qu'il aurait voulu que je le reconnaisse, et son moment d'immobilité démonstratif, devant moi, n'avait sans doute été fait que pour ça.

-Bonjour, me dit-il finalement, en me scrutant avec une lueur que j'hésitais à prendre pour de la hauteur naturelle et générale, ou pour du mépris personnel.

-Bonjour, répondis-je, un peu surpris...

Je laissais prudemment la porte mi close, tout en la laissant assez ouverte pour ne pas qu'il prenne cela pour de l'hostilité lattente. Il observa encore un instant de silence, puis il me dit:

-Vous ne me reconnaissez pas?

-Heu... Pas tellement... me permis-je de sourire, poliment.

-Je m'appelle Hans.

-Heu... Bonjour, Hans...

Décidément, il fut vraiment déçu de mon comportement.

-Vous étiez beaucoup plus vif quand vous étiez enfant, Mr Mohamed... Vous ne me reconnaissez vraiment pas? Je suis Hans Greftel, le scientifique de la machine Ezton 3.000.

Par bribes, des pans de passé venaient remonter lentement aux sources de ma mémoire...

-Hans Greftel... Oui...

-Vous aviez eu l'idée du siècle, Mohamed... à 12 ans, en plus. Hans Greftel, le scientifique qui construit une machine à remonter le temps... Et qui se téléporte dans la Grèce antique pour voir Platon, et le ramener ensuite dans le monde actuel, pour qu'il regarde où sa pensée l'a amené! Une idée de génie! Et vous aviez fait combien de pages sur ça? Sur mon histoire?

-Oui, je m'en souviens... Mais... Je, ça devenait trop difficile pour moi...

-Difficile? Tout était là, Mr Mohamed! La rencontre de l'initiateur de la pensée, et son résultat!

-J'étais trop jeune pour comprendre l'ampleur de tout ça...

-3 pages pour cette histoire! Pour mon histoire! Et vous avez abandonné!

-Je la gardais pour plus tard... Le temps que je me documente assez sur la pensée de Platon, sur les autres courants de pensées à travers les siècles et...

-Oui! Vous la gardiez pour plus tard, au point de l'oublier!

-Je...

-Vous m'avez laissé là, Mr Mohamed... Vous m'avez abandonné. Moi, qui devait rencontrer Platon. Vous aviez une oeuvre d'envergure toute trouvée et vous avez tout gâché à cause de votre paresse et de votre inconstance!

 

Hans était devenu rouge, écumant de rage. Une peur sourde commença à me prendre. Hans devina tout de suite mon attention de claquer la porte, il mit son genoux en opposition.

-Mais que faites-vous?... Je...

Je reculai, effaré. Il repoussa la porte pour l'ouvrir en grand puis tourna la tête vers l'escalier:

-Allez! Venez tous! Il est là!

Je reculai encore jusqu'au fond du couloir. Tétanisé par cette intrusion aussi inattendue que soudaine. Je ne pouvais décoller mes yeux du pas de la porte par lequel montait maintenant une rumeur qui devenait de plus en plus explicite au fur et à mesure que grondait les pas de plusieurs personnes dans l'escalier. Dans ma torpeur, je restai là, au fond de ce couloir, pris entre furie de fuite et désir de voir. Sûrement aussi, que je n'arrivais pas à donner du crédit à ce que me montrait mon esprit. Ce n'était simplement pas possible. Tout ça... Mais je vis alors rentrer un garçon de 13 ans, le regard haineux. Je le reconnu tout de suite. Anouar, le héros de mon roman inachevé "les 13 travaux d'Anouar". Ses parents avaient été enlevés par une force maléfique, et il était chargé, par un démon, de trouver treize anneaux, répartis dans toutes les villes du globe, Paris, Londres, New York, Shanghai, Oulan Bator, etc. Une histoire qui m'aurait pris des années d'écriture, pour un résultat médiocre. Un homme d'une vingtaine d'années entra également, suivie d'une femme dont la douceur habituelle était altéré par de la colère. Saïd et Asma. Héros d'un roman, "Vendredi", livre auquel j'avais consacré 2 années, avant de m'apercevoir que leur histoire était trop merdique et bien trop fleur bleue. Un roman de jeunesse que j'aurais renié avec plaisir si je l'avais terminé.

Il y avait Jeru, dont la barbe de philosophe grec trainait sur mon pallier. C'était un héros diogènien dans un roman homonyme à celui de Victor Hugo "L'homme qui rit". Il vivait dans le monde contemporain et avait la particulairité de rire de la bêtise humaine. Je devais d'ailleurs le faire mourir de rire à la fin. Concept intéressant mais je n'avais pas assez de connaissance sur le monde grec, et du coup, sur le monde contemporain également. Il y avait Ali, mon héros de "L'homme est droit", l'innocent Ali devenu fou. Qui traversa le désert de la conscience de part en part à la recherche de Dieu. Il y avait Marc, le commercial arrogant devenu sage, ou mort, de "Autoroute", Pierre, du roman "Otage". Tous les héros de mes histoires inachevées, menés par Hans, s'avançaient vers moi, tandis que je reculais, jusqu'à buter contre la fenêtre de la chambre. J'étais au 5ème.

 

-Ecoutez! N'approchez pas! leur criai-je, tendant vers eux, tremblant et suant de peur, le manche d'un balai que j'avais ramassé à terre. Ne m'approchez pas!

Ils continuaient tous d'avancer vers moi, lentement, le regard mauvais.

-Vous nous avez trahi, éructa Hans, qui menait la troupe. Vous nous avez abandonné à notre sort!

-Il a fait de nous des prisonniers! Il nous a emprisonné dans sa décharge de merde! Il nous a mis dans la poubelle de son esprit! entonna Pierre, l'otage.

-Comment je vais retrouver mes parents! pleura tout d'un coup Anouar, le garçon des treize travaux.

Jéru riait à plein poumons de la tournure que prenait les évènements.

-Je réecrirais vos histoires! à tous! Je vous le promets!

-C'est trop tard! grogna Hans.

-Quand bien même tu le ferais, ça ne sera pas la même chose! Tu as imaginé ceci à une période de ta vie, quand tu croyais encore en des choses, quand tu avais encore une beauté et une innocence. Qui racontera notre histoire d'amour si pure, à moi et à Asma, geignait Saïd. Qui racontera, avec la même magie et la même innocence notre histoire à nous, sur ce banc où nous nous rejoignions tous les jours pour parler? Aujourd'hui, tout ça a disparu. Tu te masturbe en regardant des chinoises se mettre tout un bras dans le cul! Comment veux-tu raconter notre histoire? Tu as tout foutu en l'air! Et ça, je te le ferais payer!

-Mais je ne pouvais pas terminer vos histoires... Je ne pouvais pas, je vous le jures! Je n'avais pas la force de le faire! Je n'avais pas la force!

-Tu nous as tué!

-Je vous jures, je n'avais pas la force! J'aurais tant voulu!

 

Il ne restait que quelques centimètres entre eux et moi. Et dans un état de léthargie, d'hébétement total, je tombai à genoux, m'abandonnai à leurs mains, à leur hargne. Il me prirent. Une dizaine de mains me plaquèrent contre le mur. Une dizaine de cris me plaquaient contre ma faute.

-On va faire de toi un être inachevé.

-Coupons lui les bras!

-Enfermons-le dans un mur!

-Je suis médecin, ricana Hans. Cet imbécile a vraiment pensé à tout quand il m'a crée. On va lui ouvrir le crâne.

Jeru riait aux éclats. Marc, le commercial arrogant et cynique soupesait l'idée et essayait d'en maximiser les ouvertures: "ça va chercher dans les combiens, un cerveau frais au kilo? Il doit y avoir des laboratoires qui recherchent ce genre de produits. Je vais faire une prospection"

Chacun me tint un bras, une jambe. On me coucha de force dans le lit. Je me débattai. Criai dans une main fortement appuyée sur mes lèvres. Ils riaient, surtout Jeru, qui n'en pouvait plus. Par la porte, entraient encore des êtres, des héros fugaces d'histoires abandonnées, des hommes, des femmes, des créatures, issues de mon imagination au cours des âges, des êtres que j'avais complêtement oubliés. Ces êtres que j'avais jugés trop inintéressants ou pas assez épais pour faire de bons personnages. Des personnages que j'avais jugés trop inconsistants pour faire de bonnes histoires. Des histoires que j'avais jugés trop légères et pas assez documentées pour faire de bonnes tranches de vies. Des tranches de vies que j'avais jugés pas assez vivantes pour faire une bonne vie. La mienne. Etouffée soudain. Par. Le poids. De ces. Mains. Qui appuient sur mon coeur et. Mes yeux.  

Il ouvrirent mon crâne. Je sentis le tracé rectiligne et régulier du scalpel sur le dessus de ma tête. Et soudain, il y eut un silence.

-ça alors...

-C'est stupéfiant!

Même Jeru arrêta de rire.

-Que... Que se passe-t-il? pu enfin prononcer ma bouche, libérée des mains qui la réduisait au silence.

Hans s'approcha minutieusement du haut de mon crâne.

-Ah, ça. Voilà qui est extraordinaire... Je n'avais jamais vu cela avant.

-Que se passe-t-il?

-Ce qui se passe? Ce qui se passe, c'est que vous êtes aussi inachevé que nous, Mr Mohamed, voilà ce qui se passe!

-Oui... Il manque une partie de votre cerveau! Il y a un grand trou, là.

-ça expliquerais pas mal de choses.

-Il y a un trou? demandais-je, au comble de l'inquiétude.

-Oui. Une partie où il n'y a rien. C'est très étrange.

-Alors... ça veut dire que je suis inachevé moi aussi?...

Anouar s'approcha vers moi.

-ça veut surtout dire que tu disais la vérité. Tu ne pouvait pas...

-Mais... Alors... Qu'est-ce qui me manque, à moi?...

Anouar, toujours lui, m'aida à me relever. Mes créations étaient là, autour de moi. Ils me regardaient.

-Excuse nous, Mohamed. Tu sais, au fond, nous t'aimons bien. Tu nous as crée bon. Peut-être qu'un jour, tu trouveras ta maison. En tout cas, nous avons déjà trouvé la nôtre.

-Peut-être que nous vivrons, moi et Asma, notre amour pleinement. Un amour peut-être niais, mais pur, comme il n'en existe plus que chez les cons.

-Moi, par contre, je te remercie, parce que je m'en paye une bonne tranche, finit de renifler Jeru.

-Allez, je crois qu'il est temps de rentrer, les amis, harrangua un Hans devenu tout d'un coup humain. Rentrons tous, car nous avons enfin trouvé notre destination.

 

Alors tous, en un même mouvement, marchèrent sur mon corps, montèrent, puis entrèrent par l'ouverture de mon crâne. Tous furent aspiré dans ma tête, en un foisonnement de couleurs et de mouvements, et comblèrent ainsi le vide à l'intérieur. 

C'est ainsi que chacun avait trouvé sa place. Tous ces êtres vivraient dans ceux que j'aurais achevés, et je vivrais en eux. J'aurais peut-être la force d'écrire alors ma propre histoire, et de la finir. De l'achever. 

 

 

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 15 mars 2009, à 22h07.

 

 

 

14/02/2009

La villa abandonnée

 

Bebel Gilberto - August Day's song (King Britt remix)

Porte d'une villa abandonnée au Charf

 

 

Mon esprit est comme cette villa. Oui, il y avait un temps où elle était belle, cette villa. Situé en haut du sommet du Charf, elle dominait la Baie de Tanger, la mer, la ville. Par temps clair, sûrement, l'Espagne y était visible depuis le salon. On buvait un thé à la menthe, avec de petits gâteaux. Et par la fenêtre, l'infini. Sûrement, on pouvait se baigner dans la fraîcheur bleutée du ciel et de la mer mêlée, au chaud dans sa chambre. On pouvait voir les lumières de la ville, quand la nuit renversait ses étoiles dans le ciel.

Profiter de cet éloignement serein des choses. A Tanger, les choses loins sont belles. Quand on s'approche, les couleurs deviennent moins criardes, les sourires moins vrais, les misères plus abruptes, les faims plus grandes. Mais à une certaine distance, quand la blancheur nue de la lumière caresse la peau des murs, il y a quelque chose de magique, quelque chose que l'on ne retrouvera plus, dans l'instant, même en vivant un million de vies.

 

Il y a quelque chose de ça, dans notre relation. Les ruines de quelque chose qui fut magnifique.

A l'instant où j'écris ces mots, des larmes viennent glisser de mes yeux. ça pourrait être autre chose que ma mélancolie du moment. C'est peut-être cet appel d'air stupide et mécanique que génère le fait d'être seul au monde. Tu auras été sans doute la plus proche. Une oasis, où il y avait un peu d'eau.

 

Chaque jour, on regarde s'eloigner des choses qui n'existeront plus. Presque toutes les villas de la colline du Charf sont à vendre. Au bord de la mer, les bâtiments en construction ont remplacé la vue sur la mer et la vue sur le ciel. Il ne reste alors que l'écorce des choses. Et moi, il ne me reste que l'écorce de mon esprit. Je fais des choses comme si des choses existaient encore. On a vu des hommes s'entretuer pour des idéologies mortes dans leur tête. Et continuer. Continuer, parce que c'était mieux que le vide. On a vu des poissons continuer de respirer, même quand l'eau était partie. On les voit se débattre sur la plage, dans les filets des pécheurs. Les gens les regardent, amusés.

 

Dans ce désert insondable et infini, tu es toujours mon oasis, M. Une oasis, où l'eau est partie.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 14 février 2009, à 13h20.