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29/06/2009

Marrakech te voit (2/3)


Atardecer Plaza Jamaa el Fna (Marrakech) par raulsancho

 

(c) 

 

 

 

 

Sur les cartons d'entrée du territoire, que l'on doit remplir et remettre à la police, on nous demande toujours le motif du voyage. Tourisme? Déplacement professionnel? Participation à un barbecue?... La deuxième fois que j'ai été à Marrakech, j'y ai été pour raison sentimentale. ça arrive. C'était en décembre 2008. Faire des kilomètres pour quelque chose d'invisible, satisfaire à un attachement ou un désir, rechercher un regard... J'avais encore l'inconséquence, ou suffisament de vie en moi pour faire ce genre de chose. Vous savez, quand on s'habitue à voir sa photo en Une du journal d'une personne, et qu'un jour, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, on se retrouve en page 3, ça fait un peu mal. Mais faut l'accepter. Ce sont des cycles. En amour, il n'y a jamais d'acquis, il faut sans cesse étonner, susciter l'émotion, l'intérêt, répondre aux besoins du présent. Je ne répondais pas à ces besoins. Je n'était pas là. Pas à ses cotés, quotidiennement. J'étais en France, et elle ici, et cela faisait maintenant quatre ans que ça durait, c'était normal. Je comprenais. Ce que je ne comprenais pas, ce qui était illogique en somme, c'était mon attachement. Peut-être née parce que trop de similitudes nous retenaient. Me retenait dumoins. En moi, la porte refusait de se fermer quand bien même j'y mettais parfois tout mon poids, tous le poids de ma raison. La porte était entrouverte.

 

 

A ce moment là, nous étions deux êtres fragiles, cassés. De petites choses térassées par le train du réel, je crois. Nos vies fossilisées dans une résine qui se durcissait lentement sur nous. Par la force des choses, je l'étais un peu moins qu'elle, c'est dire. Elle souffrait. La douleur mate et minérale d'être devenue les ruines de quelque chose de bien... Une sorte de gachis émotionnel. Tu aimais une autre personne, disait-elle, une personne qui n'existe plus. Il faisait froid et beau ce matin là. Aube rose. Murs rouges. Les taxis couleurs sable. J'étais venu pour la retrouver, nous retrouver. J'étais venu à Marrakech pour raison sentimentale.

 

 

Assis sur les bancs du Parc de la Koutoubia, à l'ombre d'un arbre. On parlait. De tout, de rien, je me démêlais maladroitement dans la broussaille de mes pensées. "Comment j'étais, quand tu m'a rencontré?"; "Tu étais belle... Tu l'es encore d'ailleurs... Tu souriais, tu riais beaucoup... Ton rire, c'est ce que j'ai tout de suite aimé chez toi..." Elle s'accrochait à chacune de mes paroles, comme pour reconstruire, pierre par pierre, son visage... Il y avait dans ses yeux une fatigue. Dans son effort immense pour refaire suface, tout ça ressemblait à de la neutralité. Moi qui m'attendais à des effusions de sentiments... Qui pensais trouver l'élément manquant, la réponse à cette solitude. Qui avait même espéré quelques miettes de "bonheur"... Elle était bien trop loin. Bien trop loin... ça m'avait blessé sur le moment. Comme souvent, j'en ai ressenti l'effet inverse de ce que j'étais venu chercher. De la tristesse et de la résignation. Marrakech avait les couleurs de cette résignation. Elle était calme et un peu froide. Même le bourdonnement de ses mobilettes, nuées abondantes et compactes d'abeilles dans les rues, dans les ruelles, zigzaguants entre les corps, les voitures, klaxonnant, sonnait mate. Après coup, et après nous être expliqué, j'ai reconnu mon erreur de jugement. Elle n'était pas loin. Elle était la plus proche possible...

 

 

 

 

J'ai le souvenir de ce ciel orange. De ces murs oranges. De ces nuages oranges. De ces ombres trop grandes pour tenir sur le sol. Le bruit des tambours. La clameur de la foule. Assis sur une haute terrasse surplombant la Place. Nous parlions d'amour, comme deux biologistes parlent du système digestif d'un batracien qu'ils viennent de disséquer. Pouvait-on tenir comme ça toute une vie? L'air se raffraichissait. Le brouhaha désordonné de Jamaâ El Fna, le flash des appareils photos, points rapides sur le paysage. La musique lancinante, dont le bruit sourd et lourd des tambours faisait vibrer l'intérieur de nos poitrines, les fumées épaisses des restaurants de plein air, qui se dispersaient en biais en de volutes diaphanes. Nous écoutions cela passer. Nous sentions cela s'évaporer. Elle me dit, en souriant: "Il te manque quoi, à cette heure, pour être heureux? On est ensemble, on est à Marrakech, devant l'un des plus beaux spectacle du monde, l'air est frais, la lumière est magique... Il te manque quoi pour être heureux Saïd?..."; Je souriais. Je ne fis pas preuve d'originalité. Je regardais tout ça. Puis je dis qu'il ne manquait rien. Que c'était parfait. Elle lut dans mes yeux qu'il n'en était rien. Et c'était vrai. Il manquait tout. Toi. Ta main dans la mienne. Ton corps contre le mien. Ton esprit lové avec le mien. Il manquait le lien... Ce spectacle n'est rien, c'est un désordre de bruits et de gestes qui fait écho au mien. On ne trouve harmonie dans rien, quand il n'y en a pas à l'intérieur de nous. On ne trouve de sens à rien, quand il n'y en a pas à l'intérieur de nous. On aime rien, quand on ne sent pas aimé. L'appel à la prière du couchant s'est levé. Alors toute la place, toutes les musiques, la majeure partie des paroles, se turent. J'ai le souvenir de ce moment. Ce respect pour l'appel à la prière, plus fort que les contingences et obligations terrestres. Cet appel à la prière, sous le soleil finissant et le demi silence de Jamaâ El Fna, cet appel qui faisait "une arabesque ronde sur le papier orangé du ciel..." J'ai le souvenir de ce moment là. Quelque chose m'échappait. J'avais frôlé le bonheur. Je crois qu'en fait, c'était le bonheur qui était venu. Il n'avait trouvé aucune porte, dans ma tête, où entrer.

 

 

Sound Providers/The Procussions - 5 minutes

23/06/2009

Marrakech te voit (1/3)

 

Morocoo - Marrakech city par @@:@@

(c)

 

J'ai été à Marrakech trois fois. La première fois, c'était en 2006, en tant qu'étape de nuit, sur la route d'Agadir. Je me souviens alors avoir été quelque peu désorienté, un peu perdu, en attente de quelque chose qui ne venait pas, et qui, dans ma grande tristesse, n'était pas venu... Cette magie... comment dire... Je ne connaissais de la ville que ce qu'en avait écrit Elias Canetti, dans les "Voix de Marrakech" et quelques écrivains marocains qui, au fil de leurs nouvelles, m'avaient fait aimer cette ville par procuration. Cette ville qui, par sa situation de carrefour entre les terres, entre les peuples, entre les ciels, entre les Histoires, devait forcément accoucher de quelque chose. Un cri de créativité, de folie. Cette ville devait forcément prendre des atours mystiques puissants, accueillir les fous et les pauvres du monde entier à bras ouverts, donner refuge à ceux pour qui les mots ne suffisait pas. Cette ville devait forcément révéler un chemin à celui qui s'était perdu, elle devait forcément ouvrir une porte à celui qui voulait aller voir de l'autre coté de la réalité. Cette ville devait forcément guérir l'âme... L'apaiser... C'était une vision un peu naïve, générale, romantique même j'en conviens. C'était l'image que j'avais de cette ville avant de la voir.

Je suis tombé de haut, mais c'était de ma faute, je crois. J'ai eu l'impression de rentrer dans un grand parc d'attraction, où Marrakech, grimée en rose, jouait son rôle un peu faux. Une grande pièce de théatre où l'on offrait, aux touristes en mal d''exotisme, de l'exotisme frelaté. Un grand centre commercial, un grand ciel lounge, un carrelage propre, des arbres verts. Juger une ville en 24 heure est d'une grande injustice. Mais j'attendais quelque chose de cette ville, vraiment. J'attendais qu'elle me guide, qu'elle m'avale, qu'elle me perturbe, qu'elle m'éclaire, qu'elle me révèle. Qu'elle me donne des réponses...

19/06/2009

Aller quelque part.

Bebel Gilberto - Simplesmente

Corniche de Tanger by night par Milamber's portfolio 

(*)

 

 

Les années reviennent comme des vagues, une à une. Ces mêmes vagues, ces souvenirs qui se répètent, avec le même souffle. Toujours plus inaudibles, à chaque fois... Des grains de moments. Des grains, oui... Ce sont ces secondes, ces instants, ces années, ces jeunes années où j'apprenais Tanger. Où je m'étonnais, jubilant intérieurement d'une différence si vaste entre mon monde et celui-là. Ce monde où je m'évadais. Où mon coeur se vidait, parfois, pour pouvoir regarder l'inregardable. Tanger, film passionnant. Des pauvres, des gosses à la rue, des jeunes à la ramasse, des policiers corrompus, des arnaqueurs en binôme, des putes fatiguées, des beznassas tocards, des hommes verreux, des hommes verrues... La richesse propre, mêlée de la misère crasseuse. Des murs blancs avec des graffitis dessus. Des angles bleus. Des gens pissant. J'étais là. Je regardais. Dans ce monde où les cordes du destin sont cassées par la nécessité. Où la nécessité fait prendre des chemins que même notre désespoir ignorait. Je regardais. Et je racontais... J'écrivais des histoires avec des bris de verre. Se couper la mémoire. Je regardais tous ces visages. Cet endroit. ça me rappelais toujours le "On doit tous aller quelque part, n'est-ce pas?", que Dostoievski avait placé dans la bouche d'un ivrogne d'un de ses romans. On doit tous aller quelque part, oui... Un homme que j'avais laissé à sa misère l'année dernière, y est encore plus cette année. Un gars du quartier que j'ai laissé à la prison de Tétouan, y est encore cette année. Un oncle a les cheveux plus blancs que l'année dernière. Et moi... Toujours plus écrasé... J'y pensais peu. Le moins possible, du moins. Mais le fait de ne pas y penser n'empèche pas les hommes et les femmes "d'aller quelque part", et de s'y enfoncer chaque année un peu plus. Et de les retrouver érodés. cassés. Voilà.

 

Il est minuit passé. Du haut de la terrasse, je regarde la Corniche. Une animation encore fébrile. Des voitures qui passent. Des policiers qui marchent. Des gens. Des fonds de musique qui sortent des cafés, des bars. Les lumières se perpétuent le long de l'avenue. De grands projecteurs éclairent la plage en d'ellipses pâles. Ces deux femmes qui mangent une glace à quelques tables de là, iront sans doute sucer autre chose dans la nuit. La nuit tangéroise est crasseuse, sale et pathétique. Je regarde la Corniche et ces lumières hésitantes, maladroites. A cet instant, je regrette. Je regrette d'avoir su tout ça. D'avoir vu tout ça, et de l'avoir fait, parfois. Au fond, j'avais pas besoin d'en savoir plus. J'aurais aimé garder cette image quer j'avais, avant. Tanger, le détroit. La lumière iréelle qui prend les murs à certaines heures. Le vent. La vue sur la mer. J'aurais aimé réserver cette surprise pour plus tard.

En fait, je crois, je regrette de ne pas découvrir cette ville chaque année, avec le même émerveillement. Au contraire. Chaque année, le poids du sable recouvre l'ancien. Et ma mémoire devient de plus en plus lourde, comme mon coeur... J'ai toujours dit que la beauté d'un paysage émane plus de celui qui le contemple que du paysage en lui-même. Je suis fatigué.

 

Mohamed Saïd, fait à Tanger le 19 juin 2009, à 00h35