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05/01/2010

Entre folie prospective et vie prospectus

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La première fois que je suis rentré ici, j'oscultais les murs, comme si j'allais être le prochain. Ce qui m'a tout de suite frappé, c'était la normalité des couloirs, les espaces verts, le calme. Je ne m'attendais pas à quelque chose d'extraordinaire. En fait, je ne m'attendais à rien. Quand on se sait pas, on prend des images préfabriqués et on colle ces images sur les cases manquantes de notre expérience. J'avais appris à résister à l'utilisation de ces images, alors je ne m'attendais à rien. Mais il y avait dans ce bâtiment une banalité tranquille qui me déroutait. Quelque chose, dans la linéarité des allées, dans le silence figé des arbres, dans le calme placide des gens, qui me rendait à une évidence qui troublait la dramatisation que je voulais imprimer aux lieux. Un hopital psychiatrique est un bâtiment comme un autre...

 

Il était assis sur le banc, à l'extérieur. Lorsque l'on venait, on s'asseyait tous sur ce banc autour de lui, les autres s'asseyait sur l'herbe du parc quand il n'y avait plus de place. ça donnait une scène genre "Friends" qui dénotait avec la solitude environnante des lieux. Il était sûrement le patient qui recevait le plus de visite dans l'hopital. Solidarité marocaine sans doute. Il n'aimait pas qu'on le voit dans cet état. Ses rires forcées, son sourire crispé qui cachait la honte, son malaise. S'il avait pu cacher ça, il l'aurait sans doute fait.

Il avait essayé d'ailleurs. Mais un secret, dans nos familles, ne le reste jamais longtemps. Il avait d'abord vu débarquer quelques cousins proches. Ensuite, d'autres, plus lointains. Puis, au fur et à mesure du temps, des cliques entières, venant avec femme et amis, débarquaient à l'hôpital, ouvraient, éplorés, leurs bras et leurs bénédictions, assuraient qu'ils étaient venus dès que possible, dès qu'ils avaient appris la nouvelle, le soutenaient, remuaient, sombres, la tête, et s'étonnaient à haute voix des tournures que pouvaient prendre le Destin, oui, tous le monde passe par des épreuves, Louange à Dieu, Tout est entre Ses Mains, comment pouvait-on en arriver là, lui, si calme... Rendre visite aux malades, chez nous, est un rite quasi obligatoire. Mais ça en devenant gênant, surtout ici...

Paradoxalement, même si sa gêne était visible, il y avait aussi une fierté sourde dans son regard. Les autres patients et le personnel devaient sans doute lui dire: "Et bien, Monsieur S., il y en a, du monde, qui pense à vous!". Il nous avait raconté que quand les autres voyaient arriver notre voiture, ils disaient en riant : "Tiens, voilà le livreur de crêpes et de thé". La qualité des patisseries de ma mère étaient connus dans ce bloc de l'hôpital, car il partageait tout avec tous le monde, dans la mesure du possible.

Je ne l'avais jamais vu en colère. Il était toujours calme, subissait la vie avec son regard buriné de vieux père de famille. Il résistait au malheur, à cette vie pesante qu'il s'était lentement fabriqué. Il s'était laissé recouvert, seconde par seconde, par ce ciment néfaste de l'habitude qui paralyse la vie. Ce ciment que seul le temps, dans sa putain de microscopique lenteur, pouvait vous instiller sans que vous vous en rendiez compte. Il y a toujours dans le coeur la graine d'un sentiment qui vous gachera la vie plus tard si vous la laisser germer. Sa graine à lui, c'était la haine contre sa femme. Premier mariage, divorce. Puis remariage avec elle. Pour le bien des enfants. Vous savez, ce truc qui vous oblige à ravaler votre fierté, vos envies de fuite, vos rêves. Qui vont font accepter les pires choses, parce qu'il n'est plus question de toi, mais de eux, vous, ils, nous. De ce pluriel qui vous lie, qui vous libère de votre égo, vous ligote d'une raison nouvelle, celle de veiller au bien d'autres êtres, votre famille.

La vie était dure. Le loyer était cher. Il avait tout essayé pour s'en sortir. Le chantier bien sûr. Puis il s'était mis à son compte pour faire les marchés. A mains nues, à l'aube, il prenait les barres de fer de son étal, à parfois -10 degrés, pour les assembler. Sûrement que dans nos mentalités on se dit que plus on souffre dans notre travail, plus c'est bien. On pense alors que la rédemption n'est pas loin. ça a duré deux ans. Faillite.

Cétait le genre d'homme brave toujours prêts à aider, à rendre service, mais qui ne demandait jamais d'aide. Sûrement que c'était l'une de ses maladies. Se sentir utile pour les autres lui était plus supportable que de l'être pour lui-même. On subit ça. On ferme sa gueule. On est courageux, responsable, on est un vrai homme du Rif qui en a vu d'autres. Jusqu'au jour...

 

On ne sait jamais quand sa vie bascule. Et puis un matin, la graine que l'on avait dans le coeur devient un arbre dont les branches fendent le haut de votre crâne, sortent par vos yeux, et font voler en éclat vos barrières de contrôle. Et on se retrouve devant le commissaire pour répondre à une tentative de meurtre sur sa femme. Il l'avait roué de coups, menaçé de la brûler. Dans sa voiture, on avait retrouvé de l'acide.

Il ne prend pas les médicaments. Il les boit devant les autres, mais garde les pilules sous sa langue, pour les recracher plus loin. Les autres ne font pas ça car ils ont besoins de ces médicaments. En fait, c'est surtout parce que pour la majorité, ces médicaments sont sous forme de liquide, qu'il faut avaler devant les infirmiers. J'ai appris, au fur et à mesure des visites, à les connaitre, à les appeler par leur prénom, à les maitriser aussi. Lui me demandait toujours un euro ou deux, pour s'acheter des cigarettes ou des chips. Il disait qu'on mangeait mal, que les espaces entre les repas étaient trop grands. Ces repas étaient à heure fixe et on devait aller à la cantine. Si on n'était pas là à 8 heures pour le petit déjeuner, on devait attendre midi avant de manger quelque chose. Et ainsi de suite. Ils étaient pour la plupart bouffis par des médicaments qui paralysaient leur cauchemars. Mais aussi leurs pensées par la même occasion. Ils me demandaient si j'avais du shit.

Ils parlaient tous lentement. Chaque mot semblait peser deux tonnes sur leur langue. Et en regardant leurs yeux, on se demandait quelles auraient pu être leur délires au sein de leurs propres familles. On avait peur de deviner, mais on devinait.

 

Les murs jaunes. Un atelier d'ébénisterie. Une table de ping pong et un piano dans un coin. Sur une vitrine, des oeuvres, des sculptures sur bois exposées, oeuvres hésitantes où transparaissaient les traits grossiers de la folie, objets anguleux qui prenaient, dans le réel, sorties de leur contexte mental, un aspect étrange. Je croisais un pote assis là, lisant le Parisien. Lui, se prenait pour un prophète. C'était presque la routine. On croit tous qu'on est spécial et qu'on va révolutionner le monde quand on est p'tit. Le tout, c'était de se réveiller tranquillement, en douceur, le temps que nos rêves tombent lentement et doucement un à un sur le sol, comme les feuilles d'un arbre, et que l'on trouve cela normal. C'était un génie à sa manière, énergique, extraverti. Une culture phénoménale. Une belle ouverture d'esprit. Il avait lu la Bible, la Torah, le Coran. Il était calé en physique quantique. Il cherchait sa voie, et quelque part, il avait pavé la sienne. C'était pas le mathématicien Nash mais ses réflexions délirantes étaient toujours maillées de citations scientifiques et philosophiques poussées. C'est ce qui rend, au fond, tout cela effrayant et rassurant à la fois. Le savoir, la connaissance, bref, d'une certaine manière, la sagesse, est souvent indépendante d'un profond dysfonctionnement psychique. La culture que l'on a au fond de soi n'est que le matériau de divertissement de cette nébuleuse que l'on appelle par différents noms. Comme des livres dans une bibliothèque que des enfants feuillettent, déchirent, jètent partout, remettent, lancent, étudient avec attention, brûlent. Un enfant ne choisit pas. La folie ne choisit pas ce qu'elle va salir. Elle peut prendre le portrait de votre mère et pisser dessus. Elle peut faire tourner un mot, une image, une pensée en boucle à l'infini, au point que vous ne supportiez plus. Elle est la chef de prod' de votre télé interne, passe des images interdites aux moins de 18 ans, 30 ans, 60, 100 ans, des images interdites aux vivants. Elle s'en fout, elle n'a pas de soucis d'audience. Son seul segment de cible, c'est toi connard.

Il faut sans doute choisir ses lectures, mais on ne choisit pas son enfance et la grille de lecture qu'elle nous donne. Et surtout, quoiqu'on ai pu lire, ce n'est que du matériel. Du moins, c'est mon avis. Quoiqu'on lise, Sartre ou un conte pour enfant, rien n'est neutre et tout vous agresse, veut votre anéantissement...

Mais revenons à ce pote.

Il avait déjà fait un séjour ici. Il y était parti suractif. Il en était revenu bouffi, lent, gros, fatigué, les yeux enflés. Mais calme.

Un temps de retard dans les conversation. Il riait à la vanne précédente. Bloquait mille ans avant de distribuer les cartes. Puis, lorsqu'il a arrêté de prendre ses médicaments, malgré nos remontrances, ses obsessions, congelées, ont commencés à se muer, à se réchauffer. Puis il était reparti dans le délire. "Momo, je t'envoie dans le Sahara. Tu iras précher là-bas."; "Je décrète que tous les musulmans peuvent manger du porc maintenant, je vous autorise"

Sa trop grande vivacité intellectuelle était redevenue son ennemi. Rebelotte pour trois mois de plus.

Là, il sortait dans une semaine. Je lui disais quil fallait qu'il se bouge, qu'il avait des capacités. Que ce c'était pas parce qu'il sortait d'un hopital psychiatrique qu'il devait se sentir inférieur. Bon nombre de grands hommes étaient passés par là. Des artistes, des intellectuels, des écrivains... Paolo Coelho par exemple. Bim. Hopital psychiatrique -Sérieux? Celui qui a écrit l'alchimiste?  -Lui le premier mon pote. Un vrai taré, encore pire que toi. Il rigole.

-Fais pas les mêmes conneries hein. Prends tes médicaments et essaie de trouver un travail, de te mettre bien avec ta meuf...

 

2

Je crois que j'ai dit, à peu de choses près, la même chose à S. quand je l'ai laissé au centre de désintoxication alcoolique. Nous l'avions ramené de sa chambre d'hopital, où il avait été traité pendant 2 mois, à un centre plus ouvert de désintoxication, phase finale de son plan pour s'en sortir. Deux mois qu'il était clean. Pas d'alcool, pas de drogue. Un record. Il est sorti de la voiture, nous a remercié, a pris sa valise, nous a salué. C'était parti pour une nouvelle vie. Pour de bon. Un dernier sermon de son oncle. Sois un homme maintenant. Craint Dieu. Tu veux pas recommencer cette vie, non? Regarde toi. Tu as 40 ans maintenant. Tu n'as plus de dents à cause de l'alcool. On dirait un clochard, tu pue, tu porte des vêtements usés. Tu veux être ça toute ta vie? Quand tu seras guéri, on ira te marier au Maroc, tu auras une famille, des enfants. Tu seras un homme. Tu veux redevenir comme avant? Non, j'ai trop souffert, je veux plus revivre ça. Non, ça y est, l'alcool, la drogue, c'est fini. Je fais du mal à ma famille, à ceux qui m'aident, il faut que ça cesse. J'ai trop souffert. Trop.

Il y avait dans sa voix cet accent irritant de bonne volonté. Comme un enfant qui reconnait trop sa faute... Comme un enfant qui répète des paroles sages qui ne lui appartiennent pas mais dont il sait que c'est bon pour lui. Comment dire?... Il nous avait raconté, durant le trajet, ses souffrances indicibles lors de ses périodes de manques, ses nuits sans sommeil à se cogner la tête contre les murs, sentir son corps et son esprit brûlant d'envie, brûlant d'un infini blanc, coupé à sa base... Ces moments où il sentait son corps aussi inutile qu'une pelure, qu'une croute, qui raclerait le sol en un bruit sec de secheresse, poussé par un vent faible. Moi, j'aurais voulu y croire, à cette énième rédemption. Il était devenu exemplaire. Il n'en pouvait plus de cette vie. Tous le monde n'en pouvait plus. Mais au fond de moi, je sentais qu'on ne pouvait rien contre son envie de se détruire, de se salir, de se tuer. On y peut rien. On monte, on descend. On monte un peu plus haut. On descend encore plus bas. J'aurais voulu me tromper. J'aurais voulu passer souvent le voir, l'encourager. Ne pas le laisser trop seul. J'aurais voulu. Je savais qu'il ne recevrait pas beaucoup de visites. Mais je n'étais pas bien moi-même.

Il y est resté un mois. Il avait changé. Il avait fait des progrès considérables. Au point qu'il avait eu droit à un jour de permission.

Lorsque ma tante lui a ouvert la porte, il est rentré. Il voulait 1.000 euros, tout de suite. Il avait de nouveau plongé. Il était sous alcool, sous coke. Quelques heures plus tôt, il était partis chez ses anciens potes. Ma tante a pretexté vouloir les sortir de la banque, pour l'amener à un endroit public. Puis, là, devant le distributeur et l'école, elle a refusé de lui donner. Mis devant le fait accompli, il a commencé à crier, à rire, à se déshabiller et à se mettre à poil dans la rue. Internement en hopital psychiatrique. 6 mois de sacrifices perdus...

 

3

Le contrôle. Jusqu'où peut-on le garder? Jusqu'à quel niveau de souffrance, de fatigue psychique, morale, peut-on encore le tenir. Il y a des rêves abrasifs qui rabotent votre conscience. Des rêves qui érodent les parois de votre cerveau, le rabotent, le polient, jusqu'à en faire un trou béant. Vous comprenez?

Faire sa vie entre folie prospective et vie-prospectus. La folie prospective, capacité de tout remettre en question, même l'évident. marcher, sans savoir si le prochain pas ne nous entrainera pas dans notre perte. marcher sur l'illusion que le sol sur lequel nous marchons n'est pas une illusion. Ceci n'est pas un chapeau. C'est une étoile. Un arbre. Un verbe qui cherche des yeux. Un verbe qui cherche à voir. Harceler le vent. Morceler le temps. Le morcellement de la réalité. Le Mort sel ment. Le Morse aile m an. Le Mot re selle mend. Le m or celle m en. Le Maure s Elle ment. Le.Mo.r.Cel.mEnt. Le...

La vie prospectus, certitudes sur papier glacé. Imaginer sa vie comme une publicité. Meubler son clip permanent avec des meubles. Choisir une femme qui ferait bien dans le paysage mental que l'on s'est construit. Une femme qui aurait l'assentiment, non pas de sa famille et son entourage, mais de son propre jury Popstar de notre cerveau. La baiser comme dans un film porno. La jeter comme un pack de lait vide. Vie prospectus. Paginer nos vies, cataloguer nos amis, archiver nos conversations, customiser nos doutes, échéancer nos cris, conditionner nos mots, congeler nos rêves, rationaliser le temps, emballer sous cellophane nos regards.

Une barquette de beurre dans le rayon frais, avec les autres. Tu es conditionné. Ah non? Tu es libre? Tu veux t'échapper? Tu veux sortir de ce système qu'est le supermarché. Tu peux même biper à la caisse. Tu aura fait ton petit scandale, mais dehors, tu reste une barquette de beurre. Tu reste un truc sous cellopanne. Tu comprend? Une vie jetable, réutilisable. ça m'énerve, mais je ne juge pas. Quand ma femme sera enceinte, j'irais sûrement moi aussi voir la nouvelle p'tite secrétaire qui a un bon ptit cul. Je me ferais sans doute tailler une pipe au Bois de Vincennes avant de partir au boulot. En revenant du travail, je dirais bonsoir à ma femme, à mes enfants. Je caresserais la joue de mon gosse avec les mêmes doigts avec lesquels j'ai fourré Sandra tout à l'heure à l'Hôtel. C'est humain. Tu comprend?

Il y a une ligne droite qui part de la ligne d'horizon à mon front. Ligne brisée. Emietté en points de suspensions, suspendues au dessus du vide, pendues au dessus de pans éclatés de ma vie rêvée. Je cherche dans ce j'ai été, et je ne vois plus rien.

 

Alors c'est vrai, dans ce monde, je ne sais plus qui je suis, où je suis, ce que j'ai envie d'être. Je suis instable. Je ne sais pas où je veux aller. Je pense une chose et son contraire la seconde suivante. Un rien peut me faire changer de décision. L'urgence de la nécessité. La nécessité de la réflexion. Devoir. Pouvoir. Faire. Paralysie mentale. Sûrement que je serais le prochain pensionnaire de cet hopital psychiatrique où trop de mes connaissances sont passées. Sûrement que le Destin me réserve quelques épisodes de folie, comme ceux dont j'ai été trop témoins dans ma vie récente... Folie prospective. Vie prospectus. Ne plus savoir ce que l'on veux être, au vue de tout ce que l'on a pu vivre ou voir dans sa vie.

Mais si la vraie certitude que j'avais dans ce monde, si la vraie chance que j'avais dans ce putain de monde, celle qui pouvait me sauver, peut-être, c'était de savoir, avec certitude, ce que je ne veux pas être?

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, décembre 2007-janvier 2008.

08/12/2009

Changer

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Ces derniers temps, j'essaie de changer. Sincèrement. J'essaie de m'extirper tant bien que mal de cette solitude, de ce marasme un peu mat qu'est ma condition actuelle. Pas que ce soit quelque chose qui me gène vraiment ou qui me fasse mal, mais j'ai le sentiment, sans doute avéré, que mes schémas de pensée sont un frein à tout ce que j'entreprend, à tout ce que j'essaye d'être, intérieurement, et sont une barrière entre moi et ceux que j'aime. Je suis bien sûr conscient des raisons pour lesquelles je suis ainsi: la découverte trop précoce du sexe avec une cousine, les attouchements sexuels de mon enfance par un oncle, des grands cousins, par un inconnu, ma relation sclérosante avec mon père, les coups de ceintures, les gifles, les chantages affectifs, la destruction systématique de toute mes tentatives de sociabilité, mon enfermement dans une foi religieuse beaucoup trop grande pour moi. Tout cela a joué un rôle déterminant sur ce que j'étais, et sur ce que je suis. J'étais encore une pâte à modeler mentale.

Au début, je pensais que le savoir, c'était guérir. Je pensais qu'en réfléchissant, en écrivant des choses qui révélaient, tout d'un coup, une partie de moi-même laissé dans l'ombre, je guérirai de ce malaise. Mais avec le temps, je me suis rendu que l'on peut savoir pourquoi on agit ainsi, et le faire quand même. Il y a toujours une mécanique intérieure qui joue, dans une strate encore plus profonde encore. C'est là que je coince un peu. C'est là que, malgré toutes mes tentatives d'exploration de ces fosses profondes avec mon sous-marin personnel, la pression devient toujours trop forte, et menace de le comprimer, avec moi à l'intérieur.

 

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Ma vie est faite de choix. Mais comme je l'expliquais à une amie il y a quelques temps: nos trajectoires de vie suivent un mouvement brownien. Ce mouvement physique a été découvert par Einstein qui avait remarqué que lorsqu'il plaçait des feuilles de thé dans son eau bouillante, elles décrivaient des mouvements étranges: elles "reculaient", de manière aléatoires dans sa tasse, comme chassées à chaque mouvement par une force invisible. Plus tard, il saura en fait que les atomes des feuilles de thés subissent des bombardements sans fin des électrons présents dans l'eau, ce qui les fait reculer. Ces feuilles décrivent alors des mouvements browniens, des mouvements de fuite, dictées par la "force d'impact" des ces électrons.

Je pense que nous sommes comme ces feuilles. Toute notre vie, nous reculons devant ce qui est plus fort que nous. Depuis notre naissance, nous subissons l'impact de milliards de stimulus, visuels, olfactifs, auditifs, etc, qui, par leur force de persuasion, nous font prendre des trajectoires aléatoires. Lorsqu'un sentiment, une vérité est plus forte que nous, plus forte que notre capacité à la réfuter, nous la tenons pour vraie, que nous y adhérons d'ailleurs ou pas. Nous accumulons alors des convictions, qui peuvent changer avec le temps. Dans notre enfance, nous croyons par exemple à des choses comme le Père Noël, ou la petite souris, pour la simple raison que cette vérité est asséné par des autorité intellectuelles beaucoup plus performantes que nous: les grandes personnes, et que nous n'avons pas encore les moyens de les infirmer. Il nous arrive aussi d'être enrôlés dans des groupes politiques, culturels, religieux, musicaux, d'extrême droite, dans des sectes, pour la simple raison que notre esprit n'a pas encore le vécu ou le savoir nécessaire pour désamorcer les vérités assénés par ces groupes.

Mais plus nous vivons, plus nous sommes exposé à des stimuli, et plus nous sommes aptes à résister à leur force contraire. En fait, avoir du vécu, c'est avoir été exposé à la vie de manière plus diverse, avoir été bombardé par le plus de stimulus possibles, et différents. Plus nous accumulons de ressentis, de savoir, plus nous sommes apte à réfuter certaines affirmations. Aussi, moins nous sommes l'objet impuissant de la force de ces vérités. Nous devenons alors plus stables.

Toute notre vie, ce que nous tenions pour des choix, des convictions sincères, n'ont été, je pense, que les reculs successifs de notre esprit face à des vérités qui étaient plus fortes que nous. Et quand bien même nous avons un vécu et une culture importante, nous agissons encore sous l'emprise de convictions que nous ne pouvons réfuter.

 

3

Qu'implique alors de changer?

Pour moi, ça implique de dépasser, de repousser la force de cette vérité profonde que je tiens pour vrai, inconsciemment, avec une conviction plus ou importante selon l'humeur, celle que je n'arriverai à rien. J'essaie de changer, de réfuter cette vérité, aidé en cela par des lectures que je veux maintenant ciblées, des livres de psychologie, de développement personnel, de thérapie, bref, tout ce dont j'avais en horreur, qui me navrait ou me faisaient peur, ces sortes de pansements fragiles sur des amputations, des mensonges auto suggestifs à assimiler sur place ou à emporter.

J'ai toujours eu le plus grand respect pour la psychologie, mais pour moi, con lucide, agir sur l'esprit humain était quelque chose de bien trop sensible et irréversible pour que j'ose le faire avec le mien. Surtout, je crois, j'avais peur de changer. J'avais peur de recouvrir d'une glue rose toutes les imperfections de ma personnalité qui, sommes toutes, faisaient ma singularité. J'aimais trop ma lucidité déformante et triste. Elle me servait même d'outil de travail. J'écrivais avec.

Pourtant, au fil des lectures, je trouvais des choses qui m'apaisaient parfois. J'aimais bien l'idée des thérapies comportementales et cognitives (Les TCC) qui me semblaient beaucoup plus efficaces pour moi que les séances de psychanalyses sèches. L'une d'elle consistait à s'exercer à penser autrement, lorsqu'un évènement ou une pensée négative nous assaillait. Par exemple, si l'on appelait une bonne amie et qu'elle ne répondait pas, au lieu de penser: "Elle doit m'éviter parce que je suis un naze et un con fini" pourquoi ne pas penser plutôt: "Elle doit être vraiment occupé pour ne pas me répondre. J'espère en tout cas qu'elle passe un bon moment."

Ces exercices étaient destinés à dévier les chemins habituels de la pensée, en en ouvrant un autre, plus positif. Se frayer un chemin à coup de machette dans cette jungle où la pensée ne pénétrait jamais, préférant l'autoroute de notre dévalorisation. Il était surtout question de s'interroger sur les arguments objectifs de notre propre dévalorisation. Etait-ce justifié? Etait-on vraiment un naze et un con fini? Le fait de s'interroger sincèrement prouve que non.

En l'exerçant à mon propre compte, j'obtenais, je l'avoue, de bons succès. Lorsque je relisais un des textes sur lequel j'avais travaillé pendant des heures, et que je le trouvais soudain, avec le recul, nul, j'essayais de ne plus penser: "Putain mais quelle merde, pas la peine de continuer, tu n'arrivera à rien dans cette voie." Mais plutôt: "Tu as le recul nécessaire pour comprendre que ce texte n'est pas encore parfait, mais il constitue la première étape. Si tu as la clairvoyance de voir qu'il faut l'améliorer, c'est que tu peux l'améliorer, et c'est ce que tu vas faire."

Dans la vie quotidienne, ces bifurcations parfois encore hésitantes de mon mode de pensée me fit prendre conscient que oui, je me dévalorisais trop souvent, et que j'abandonnais trop vite. C'était même parfois d'un inquiétant automatisme. Je repensais par exemple à la fin de mon dernier texte "l'Ascension de la Mosquée de Dieu". Je regrettais, dans ce texte, que la réalisation de mon rêve finisse par le tuer en somme. Mais à y penser, c'était clairement arbitraire. J'avais réalisé quelque chose de magnifique, et je trouvais le moyen de l'amoindrir, d'en être triste. Il aurait été plus juste de penser que la réalisation de ce rêve, enfin, était la première étape de la réalisation de beaucoup d'autres, et que ça prouvait que j'avais la ténacité nécessaire pour mener mes projets à bien, malgré les difficultés. Voilà ce qu'il aurait été plus juste de penser. Que ce n'était pas la fin, mais le début.

Bien sûr, rien n'est simple. Je replonge souvent dans ma mélancolie, car c'est beaucoup plus facile, c'est encore un peu plus fort que moi, et je crois que j'aime cela. Mais je sais désormais que je peux ouvrir d'autres chemins. Je sais aussi qu'objectivement, même si j'ai des aspirations bien trop élevées pour mes frêles épaule, je ne suis pas quelqu'un de mauvais...

4

J'essaie d'être plus ouvert, plus sociable. A priori, rien ne me paraissait plus facile. Je crois avoir toujours eu les compétences pour nouer des relations avec les autres. J'ai beaucoup d'empathie, beaucoup de compréhension, de tolérance. J'écoute beaucoup. Je pense être drôle quelque fois. Pourtant, quelque chose en moi m'éloigne des autres, et j'en éprouve une fierté étrange, et en même temps une douleur latente. J'essaie de lutter contre cet isolement volontaire. Je rajoute sur mon facebook des personnes que je connais, même de loin. J'envoie des textos à des personnes que je n'ai pas contactés depuis un an. Je reviens doucement vers des amis patients mais qui ont finis par ne plus me comprendre. J'essaie.

Et plus je le fais, plus mon réseau social redevient dense, et plus je ressens de plein fouet la raison pour laquelle je me suis tant isolé. La complexification des relations, leur multiplicité et leur enchevêtrement me désarçonne, me déstabilise. Tout d'un coup, je le sais: je fuie les gens parce qu'ils m'ont fait du mal, et je les fuie aussi parce que je leur ai fait du mal. Toute interaction est une action qui a des conséquences, quelles soient positives ou négatives. La responsabilité m'en parait forte. Dans ma volonté de contrôle absolu qui, j'en suis conscient, a quelque chose de maladif, être sociable implique aussi d'être une sorte de boule de flipper rebondissant entre les parois de ses connaissances. Je me retrouve alors aspiré dans des imbrications, dans des trajectoires qui ne sont plus les miennes. Dans mon monde simple, je maîtrisais la situation. J'étais seul, dans cet anonymat réconfortant et froid, avec quelques points dans mon univers. Là, tout d'un coup, dans cet autre monde, je ne maîtrise plus rien, et surtout, je redeviens une personne parmi d'autres, je perd mon unicité. Je pourrais émerger, mais cela impliquerait d'utiliser des techniques de marketing social que je ne pourrais utiliser sans éprouver le besoin irrépressible de me justifier. Toute tentative de sociabilité amène avec lui son lot de fausseté, de tri, d'implication plus ou moins grand. Je suis incapable de le faire. Incapable de m'investir pleinement, incapable même de m'intéresser. J'éprouve le besoin de dire que je suis faux, quand je le suis. Ma "sincérité", qui n'a rien de glorieux, n'est que le fruit de cette peur du jugement des autres. De cette peur des autres. J'avoue tout, toutes les nuances de mes interactions aux autres, sans qu'on me l'ait demandé.

La vraie vérité, et c'est paradoxal, c'est que j'ai un ego bien trop fort pour être quelqu'un parmi les autres. Partagé entre ma dévalorisation permanente qui conforte les autres, et ma fierté démesurée qui les écrase, je suis tout simplement incapable de nouer des relations sur des bases saines. En cela aussi, je veux changer. Je ne veux plus être ce monstre. Mais c'est dur.

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Changer... J'étais un garçon plutôt extraverti, rieur, curieux. Je me souviens de ces scènes de vie dans le Rif où, me déguisant en paysanne, j'improvisais des sketches devant tout le monde en les faisant rire jusqu'à s'en étouffer. Cette période me parait à des années lumières. Pourtant, je sens que ce garçon affleure en moi, qu'il est encore là, juste sous une couche de tristesse. D'ailleurs, n'avais-je pas écrit des chroniques humoristiques dans un journal, ou des nouvelles drôles sur un blog, ce qui revient un peu à se déguiser devant tous le monde? Je me dis alors que l'on ne change pas vraiment finalement. Qu'en fait, ce que l'on appelle changement, n'est que la pesanteur plus ou moins grande des sacs de poussière que l'on a accumulé toute notre vie. Ces sacs de tristesse, de frustration, que l'on a porté volontairement sur son dos, en martyr, lorsque la vie ne prenait pas le sens que l'on désirait. Alourdit par tant de charges, comment alors pourrions nous être heureux. Comment ne pas paraître ridicule lorsque, essayant d'être ce que nous sommes au fond, nous marchons en fait le pas lourd, hésitant, menaçant de trébucher à tout moment, parce que justement, nous croulons sous nos charges accumulées toute notre vie, ces charges qui alimentent notre légende personnelle de souffrances, de labeur, de douleur, mais qui nous empêche finalement d'avancer. D'être.

Ce ne sont que des paroles. Mais j'ai envie de déposer mes sacs. Ces sacs lourds que j'aimais, parce que ma souffrance me faisaient sentir vivant. Parce que ma souffrance me glorifiait, me rendait différent. C'est dur et un peu angoissant de ne plus sentir ses malheurs vous écraser, mais je vais essayer.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris. Du 29 novembre au 8 décembre 2009. 

 

29/11/2009

Petite compilation des textes inachevés

Ils sont là, tous ces brouillons qui errent dans ma base de données blogspirit, depuis bien longtemps maintenant... Des petits objets bizarres dont on ne sait quoi faire, mais qu'on ne peut jeter car, se dit-on, peut-être serviront-ils un jour. Certains textes, bien qu'intéressants, n'ont pu franchir le stade de la publication, pour cause de ligne éditoriale stricte à l'époque. On va commencer fort car c'est le cas de ce début de texte de fiction, inachevé: "A la gare Saint Lazare"

 

C'était le coin où j'allais quand j'étais en manque de thunes. Les chiottes de la gare saint Lazare. Je donnais un euro à la martiniquaise à l'entrée. Elle actionnait manuellement le tourniquet pour me laisser passer puis je m'enfermait dans l'une des cabines de chiottes. Les murs étaient noircies de graffitis et de formules plus ou moins choc: "Niques les arabes, bandes de fils de putes"; "Représente Bondy"; "Je baise tous les blacks, j'encule tous les rebeus"; "Niquez vos races"... Il n'y a que dans les chiottes, lieu d'intimité ultime, qu'on peut écrire ces mots. Les lire, pendant que je pissais, m'était assez agréable. J'aimais l'outrance en fait. Les signes nazis, les dessins de sexe, les messages revendicatifs des cités, bref, toute la connerie humaine réunie sur ces quatre murs. ça faisait de la lecture. Mais ce n'étais pas ça que je cherchais... La majorité des mots gribouillés dans ces lieus étaient des numéros de téléphones portables, des annonces: "Suce bite de rebeu ou de black. 50 euros. Appelez au ...", "Grosse bite bien juteuse exigée. appelez au ..." Il y en avait des dizaines, des écritures franches, ou à peine marquées: "Suce bite de rebeus et de black. 50 euros." ça revenait souvent. J'imaginais ces ptits blancs, car c'était souvent eux, les petites pédales en mal d'exotisme qui, après vous avoir sucé, vous demandait s'il pouvaient vous enculer pour 50 euros de plus, pour 100 euros. Parfois, c'était le contraire. c'était à moi de les enculer. Leur studio était en tout cas toujours triste. Sentais le rance. Les volets baissés donnait une couleur fade à tout ça. 

 

Il y a aussi, parmi mes brouillons, la poésie foireuse et sans importance:

Si j'avais crée le monde, je crois qu'il ne se résumerait qu'à une ligne. Un horizon, coupant le temps en deux.

Au loin.  

Un trait finit bien un jour. J'imagine que derrière le mien, se couche le mur, et quelques pierres.

 

Il y a ensuite le texte que l'on veut écrire, juste pour remplir son blog, faire un surplus de 5 ou 10 visiteurs qui tomberaient dessus par "blogs mis à jours". On se dit qu'il n'y a qu'à écrire des choses difficiles à comprendre, et profondes en même temps. Que tout le monde trouvera ça bien. Bref, commencer un texte sans savoir où il va finir. De l'écriture automatique quoi:

"En général, la gravité qu'exerce mes peurs sur les mots fait qu'ils s'alourdissent imperceptiblement. Jusqu'à devenir des rochers que l'on ne peut plus porter. Une suite logique en somme, un mécanisme physique, comme la poussière, après le tourbillon inutile et désordonné de l'espoir, qui revient, doucement, calmement vers le sol.

Lorsque je commence un texte, sans savoir où il va finir, mes mots deviennent lourd. Et je me rend compte que c'est la suite logique d'un tel état. 

Après, place au texte existentiel inspiré d'une lecture à la con, genre "Les particule élémentaires" de Houellebecq:

Qui suis-je?

Un jour, tu te pose cette question capitale. Tu te dis: mais putain... qui tu es? Qui tu es vraiment?
Toi, dans ta tête, tu croyais avoir la réponse depuis tellement longtemps, tu pensais savoir qui tu étais. Tu savais la date exacte de ta naissance. Tu savais les informations capitales sur ta vie. Tu avais emmagasinés des informations. Tu t'étais forgée une légende personnelle. Un début, un milieu, et une fin, des épreuves, dures, terribles, une apothésose future. Tu pensais avoir raison. Tu pensais savoir mieux que personne sur cette Terre quelle décision prendre pour toi, dans ton parcours dans la vie. Et comment ne pouvait-il en être autrement? Qui toi, mieux que personne au monde, savait par quoi tu étais passé? Qui mieux que toi pouvait prendre la direction que tu prenais, parce que tu savais avec une acuité les cartes que tu tenais en mains. Les autres n'auriaent parfois pas compris. Ils n'avaient pas les mêmes cartes. Les mêmes ressentis, la même éducation, et ce qui en découle, de cette éducation: ce que l'on veut dans la vie. , . les autres ne savaient rien de toi. Ce qu'ils savaient, c'étit ce que tu émettais confusément de ta personne, un rayonnement. Et bien sûr, tu le criais sur tous les toits. Quand jusqu'à ce jour.

Sur le quai de la gare du RER de Chatelet les halles, ils m'arrivaient, dans un élan de lucidité insupportable, d'observer les gens. J'observais leur visage, leur regard, leur mouvement lents sur le quai. Leurs sens, recevant leurs stimulis, odeur, d'informations. Des poules. Voilà ce que c'était. Des poules qui recevaient des stimulis. Et Ils attendaient. Nous étions des animaux, simplement.

Une sorte de cross over entre le texte existentialiste et le texte écrit pour remplir le blog. ça donne ça: 

 J'essaie de lutter contre le sommeil depuis 48 heures. Le monde autours est pateux, comme solide. Une pâte informe qui sue le temps mâché, gâché. J'essaie de récupérer un cycle normal mais les journées sont trop longues. Réveil à 9h, coucher à 7h. Je me réveille à 16h, pour me recoucher à 10h. Tous les trois jours, je résiste alors au sommeil pendant deux jours pour me coucher comme tous le monde, à 23h. J'essaie.

Je ne donne pas de nouvelles, parce qu'au fond, elles sont mauvaises. Rien de grave. C'est juste l'ambiance. Ce qui m'inspire, ce que je respire aujourd'hui m'obligerait à écrire des textes glauques, à lire sur des musiques glauques. J'en ai pas l'envie, même si je fais une exception aujourd'hui, moi qui a décidé de rendre les gens moins malheureux qu'ils ne le sont. L'air du moment ne correspond pas du tout à cette noble tâche. Je me sens vieux. Physiquement. Je respire un air vicié, celui de la salle, celui de la ville. Je suis fatigué physiquement, ce qui est un comble.  

Il y a le texte qui s'annonce superbe, dense, fort, mais dont tu sais à l'avance que tu vas pas le finir, car il sera trop long, bien trop long et trop compliqué à écrire pour tes petites forces du moment. C'est le cas de celui-là:

C'est une plage étroite, coincée entre les falaises, sur la route entre Tétouan et Oued Laou. Nous sommes dans ce que l'on peut appeler un restaurant, bâtisse irrégulière qui mord sur le sable gris, assis sur des chaises en plastique. La mer est bleue, striée de traces, comme des langues d'huiles qui s'étendent vers l'horizon. Des estivants épars, cachés par leurs parasols. Et puis ces deux joueurs de football, qui, dans leur élans techniques, se renvoient maladroitement une balle qui vient parfois s'écraser comme un œuf sur la surface lisse du bord de l'eau. Ils rigolent parfois de leur maladresse, lorsque l'un deux, gêné par les galets fins, jette la balle un peu loin. Je les regarde. Il est peut-être midi. Tout porte peut-être à sourire, mais à coté de moi, Abdel, lui, ne sourit pas.
-Qu'est-ce qui se passe ?
Il a les yeux rivés sur l'un des footballeurs. Un regard de haine.
-Ce gars là, je le connais...

-tu le connais?

-Oui. Et tu sais pourquoi il porte un t-shirt avec des manches longues? C'est pour cacher les cicatrices de coups de couteau. Ce gars, il joue au foot à la plage. AbdelNassar, lui, il purge à sa place une peine de 30 ans. C'est lui qui a tué l'autre gars. Tous le monde le sait.

 

Voilà une note destinée également à remplir ce blog, mais qui a également pour but de montrer ce à quoi vous avez échappé, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 29 novembre 2009, 19h14