Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/12/2011

32 ans. Point mort.

 

 

(c)

 

*

Paris. Porte d'Orléans. 22H49. Attablé à un café, ce cahier à la main. J'attends le bus 297. Le prochain arrive dans 37 minutes. L'autre dans 72. Dans à peu près 1h10, le jour du 17 mai 2011 disparaitra pour toujours, pour laisser place à un autre jour, le 18.

Je me sens lourd. Fatigué. Un peu minable. Je ne sais pas si c'est depuis que j'ai arrêté les antidépresseurs il y a un mois, mais je suis redevenu humain. C'est à dire que mon cerveau, déchargé de l'affect régulateur des molécules qui le retenait dans une sorte de relative régularité d'humeur, ce cerveau, nu, seul désormais, réagit maintenant aux choses qui le traversent. Et la conséquence un peu gênante est que je me sens triste quand des pensées tristes m'assaillent, et heureux, quand des choses heureuses, ou du moins, renforçantes, me traversent. Cela faisait plus de deux années que je ne ressentais plus les sentiments sans ce filtre. C'est comme un retour à la peau nue des choses. C'est bizarre.

C'est sans filet, donc, que je me sens vide, lâche, alourdi d'une tristesse et d'une honte diffuse. Dans une heure, quand le 18 mai 2011 prendra la relève de ce jour passé, qui ne trouvera plus de jumeaux même en un milliard de vie. Dans une heure pile maintenant, j'aurais 32 ans.

Je ne fais pas de cérémonies de ce genre d'étape d'existence. Mais ma situation est aujourd'hui trop grave, trop pathétique, pour que je ne fasse pas une sorte de bilan quelque peu objectif de ma vie.

Il y a une heure à peine. Je demandais de l'argent à mon père. Maladroitement. J'étais en fin de droit de mon chômage, et incapable de le prévoir à temps, je m'étais retrouvé, du jour au lendemain sans revenus. Incapable d'assumer certaines charges, mon découvert atteignait des profondeurs jamais atteinte. Je quémandais donc une aide financière pour ce voyage à Lyon, juste pour ce voyage, où m'attendait un entretien professionnel pour un boulot merdique de télé enquêteur. Une sorte de prêt.

Je me trompais, en pensant que cette situation de supériorité vis à vis de moi ne pouvait que le réjouir, mais dans ma honte diffuse, je lui attribuais ce sentiment. Il prit mal ma colère, mais l'avala. Dans la chambre où ma mère me tira, elle fouilla dans les poches du manteau de mon père et me glissa en silence trois billets de 20 euros que je feins de refuser, tout en les fourrant dans ma poche, devant son insistance. J'étais aux abysses. Et la sueur dans mon dos avait une froideur âcre. La honte diffuse. Voilà le goût qu'avait le soda devant moi. Les gens passaient.

 

*

Le rendez vous avait été prit à la hâte, par internet. Un coup de téléphone pour confirmer. Covoiturage. Départ pour Lyon à 0h30 depuis Chilly-Mazarin, commune de la grande couronne sud de la région parisienne. C'était loin, tard, mais l'urgence... Le lieu de la rencontre était l'un des arrêts, près du terminus, du bus 297. Une heure de trajet plus tard, je fus un peu surpris de ne trouver encore personne à minuit 10. Mais c'était encore normal. Attente sur le banc de l'arrêt de bus. Lire le 20 minutes trouvé à coté d'une corbeille. Les lieux étaient déserts. Un grand ensemble à coté. Le reste, une zone industrielle, en bordure de l'autoroute A 6. Un bout de piste d'Orly. Une sorte de no man's land grillagé de lignes à haute tension. À minuit 25, un doute. Relire la note écrite, à la hâte aussi, de l'heure et du lieu de rendez vous. Mercredi 18 mai, 0h30. C'est bien le jour, le lieu, l'arrêt. Tout est conforme aux indications papiers. Je veux remonter la rue, pour voir si la voiture blanche avec les trois passagers ne m'y attendent pas, me ravise de peur de rater le coche, hésite. Attends encore. Essaie d'envoyer un sms. « Votre crédit est insuffisant pour... ». Je me dis qu'il devrait appeler. Que ce n'est pas normal qu'il n'appelle pas. À minuit 40, un sérieux doute m'assaille. Je fais un tour vers un grand rond point à une centaine de mètres de là.

À 0h55, je comprends. Je me suis trompé de jour. Confusion des minuits. J'ai rendez vous en fait le jour suivant. Lorsque je reviens vers l'arrêt, un bus vient juste d'en partir de l'arrêt opposé. Je regarde les horaires. C'était le dernier bus de la nuit pour Paris.

Une cabine téléphonique. Numéro de la personne du rendez vous. Carte bancaire refusée... Un moment de respiration. Je déteste être pauvre. La situation de pauvreté s'alimente elle-même. Elle rend les choses anodines insurmontables. Elle fabrique des barrages, des choses auxquels on ne pense pas, lorsque l'on est à la surface des choses. Un simple texto suffirait pour sortir de cette situation ubuesque. Un simple lien vers l'extérieur. Juste un mot, une phrase. Vers l'extérieur... Mais non. Rien. L'impossibilité. La perte de contrôle. Me voilà seul, à un endroit reculé et sans vie de la banlieue parisienne. Et la nuit devant moi.

 

*

Il y a toujours, aux abords des autoroutes, des espaces morts, des terrains vagues entre deux fonctions. Des rails de sécurité rouillés. Des herbes folles. Des graviers esseulés, et la rugosité placide du bitume. Il y a toujours, aux abords des autoroutes, des sols bosselés, fissurés par des racines, où sortent, au bout de lignes sinueuses et incohérentes, des herbes jaunes et marrons. Bref, il y a toujours des espaces à pute ou à violeur.

Je me mets en place sur la voie d'accélération de l'autoroute. J'attends. Voilà. Une inspiration m'a prit. Une bouffée d'héroïsme, de romantisme viril. J'irai à Lyon, qu'importe les moyens. Je réalise toujours ce que je prévoies. Ce contre temps, cette malchance, faut le prendre comme une épreuve. Comme une métaphore de la vie. Atteindre son but par tous les moyens. Dans son existence, il faut prendre des risques, et dans ta condition, tu n'as pas le choix. J'attends, donc. Le coeur musclé de détermination.

En 10 minutes, aucune voiture n'emprunte la voie. J'émerge alors. Comme à chaque fois qu'une inspiration violente me prend, je retourne vite au réel. J'abandonne cette idée ridicule, romantique certes, mais honteuse, dangereuse et foncièrement inefficace: Qui prendrait une personne mâle, d'une trentaine d'année, après une heure du matin? Si quelqu'un s'arrêtait, ce serait au mieux de la bêtise, au milieu, de l'inconscience, au pire, de la folie intéressée. Après quelques instants où les deux visions de mon esprit, celle, idéaliste de ma vie, et l'autre, pratique, débattent encore pour savoir quelle direction faire prendre à mon corps, ils s'accordent enfin, non sans quelques résistance de mon romantisme. Le corps doit rentrer à la maison...

 

*

Gare de Chilly-Mazarin. Trois jeunes à l'arrêt de bus. Des blacks. De ceux qui, dans l'inconscient collectif français, de par leurs vêtements et leurs casquettes, s'apparentent à ce que l'on appelle communément des racailles. Et puisque mon inconscient s'alimente également d'une part de l'inconscient collectif, je fais tout de suite le parallèle suivant: 3 jeunes racailles, 1 gars seul avec son sac (moi + le sac potentiellement rempli de biens), contexte numérique et environnemental favorable aux « jeunes », potentiellement agresseurs... (nuit, endroit désert, etc.)

Je réprime rapidement cette construction de clichés réconfortants et réducteurs, auquel j'ai été également victime (on a souvent la sagesse de ceux qui en ont manqué à notre égard), je m'approche et m'adresse à eux comme à n'importe quelle personne au monde:

-Bonsoir... Je cherche un bus de nuit, vous savez pas s'il va vers Paris celui-là?

L'un d'eux réfléchis:

-Ouais, je crois...

-Ok, merci...

Je regarde le plan, les horaires. Ce n'est pas un bus de nuit, même s'il s'approche de Paris. Mais il y a une correspondance avec un noctambus, 6 stations plus loin. Un problème pourtant. Le dernier bus de cette station arrive à 2h05. Il est 2h08.

-Excusez moi... ça fait longtemps que vous attendez? Parce que je vois que normalement, il devait être là il y a deux, trois minutes...

-Ben nous, ça fait 5 minutes qu'on attend...

C'est dit sans aménité. Juste une info neutre. Les deux autres semblent ailleurs. L'un se balance machinalement sur le trottoir du bout de son pied. Nous attendons, tous les quatre.

à 2h10, le bus arrive, ne me laissant pas le temps de douter.

Il a 5 minutes de retard. Les 3 montent. L'un d'eux apostrophe le chauffeur: « Vas-y, viens plus vite la prochaine fois! »

Le chauffeur, un moustachu grisonnant, accueille cette remarque avec placidité et flegme. Il a tout de suite ma sympathie, tandis que les trois jeunes écornent sérieusement celle que j'avais pour eux. Ils s'en foutent. Ils descendent trois arrêts plus loin.

 

*

Châtelet. 3H00. Le coeur névralgique de l'ivrognerie nocturne parisienne. Un fourmillement disparate. Des grappes de gens bourrés qui se racontent la soirée trop fort. Un jeune, au milieu, la tête entre les genoux. Des sans abris allongés sur les bancs. Et les sacs d'ordures en pyramide, attendant les éboueurs de l'aube. Je me fraie un chemin.

De Châtelet, je dois rejoindre Gare de Lyon pour prendre le bus nocturne de l'est parisien. Les tickets achetés dans le bus ne sont pas valables dans le temps, sont interdit de correspondance, et ont la douce particularité de coûter 1 euros 80. Cher. Technique marketing pour conditionner les usagers à prendre un abonnement. Je dis ça parce que durant cette soirée maudite, j'ai pris 4 bus, et j'ai toujours payé mon ticket. Alors pourquoi en acheter pour un trajet de transit de 10 minutes, puisque je paierai celui de l'autre bus de nuit?

Ils montent à l'avant et aux portes arrières. Bloqué. Cette nuit de merde n'était pas encore arrivée à son apogée. Les contrôleurs de nuit ne sont pas ceux du jour. Ils sont musclés, massifs, portent des sortes d'uniformes. J'essaie vainement de lui refiler mes précédents titres de transport. Votre ticket n'est pas valable. 40 euros tout de suite, ou 62 euros plus tard. Je réfléchis. Longtemps. Puis je donne les derniers 40 euros que mes parents, et ma mère surtout, m'ont donnés et que leur ai réclamé avec tant de honte. Je me dis qu'il y a une justice. J'encaisse le coup. Je suis très loin des larmes, mais j'ai envie de pleurer.

Autours, des jeunes bloqués par les cubes de muscles de la sécurité RATP. Ça discute fort, ça chahute. Un gars au fond du bus raconte sa vie, défoncé. « Il est complètement bourré » lance un rectangle humain en uniforme en souriant à son collègue.

Le ramasse merde. Voilà comment les agents RATP appellent les transports de nuit. Et je suis dedans.

 

*

Il est 4h05. Les mouvements du bus me bercent. Le regard dans le vide. Quelques dizaines de passagers qui voyagent en silence. Sur le siège devant moi, un vieux monsieur lit du Coran. Un travailleur de nuit, sans doute, comme quelques uns ici. Son chuchotement psalmodié me ramène loin. Au temps où je rêvais d'être un saint. Une petite éclaircie, dans ma nuit.

Tandis que se déploie, sous la nuit encore opaque, le paysage familier de ma banlieue, je ne sais quoi penser. Je suis, sous mes dehors étrange, un homme tout ce qu'il y a de plus rationnel. Je ne crois pas en de la malchance. Je ne crois pas au mauvais sort. Juste un peu à une sorte de destin, à des éléments quelque peu contraires qui, s'additionnant, donne le contexte actuel de ma situation présente. À l'heure où j'écris ceci, dans ce bus, j'accuse le coup. Cet enchainement de disgrâce me rend amer, mais je ne peux m'empêcher de penser que je suis coupable. Ou du moins, responsable de ma situation; et que ces éventualités, si infimes qu'elles avaient de se produire, se sont produite. Les conséquences en sont alors dû à un défaut de mon jugement.

Je crois qu'en fait, c'est ça la leçon de tout ça. Tout ce qui m'est arrivé, et m'arrive, de bien ou mal dans ce monde, est le fruit le plus juste de mes choix. J'ai cette chance inouie. Je n'ai pas de situation professionnelle stable. Je ne suis pas consultant. Je ne suis pas cadre commercial, ingénieur ou journaliste. J'ai décidé de poursuivre mon rêve, sans doute inspiré par les morales fats de quelques livres, dessins animés ou sitcoms avalées avec le noyau. Je l'ai choisi.

Au jour de mes 32 ans, même si ma vie est encore une sorte de bateau ivre, un radeau de la méduse après le naufrage de tant et tant de mes espoirs. Même si ma situation peut faire rire, pitié ou autre, je suis fier, non pas de ma vie, qui est perfectible, et je le sais trop, mais de ne pas être tombé dans le piège de l'aigreur, de la rancoeur. Je ne déteste pas le monde, et en soi, c'est une grande victoire. Je ne déteste pas les gens, même si je me cache d'eux, en attendant des jours meilleurs. Et curieusement, même si je ne suis pas un modèle de raison, de rigueur. Même si je sais trop les manquements de ma personnalité, toutes les remises en question dont je dois prendre conscience, je n'arrive pas non plus à me détester.

Sur la vitre tremblante du bus de nuit qui fend l'aire urbaine en deux de son bruit si caractéristique, mon reflet, tremblant aussi. Je souris. Joyeux anniversaire Saïd...

 

Mohamed Saîd, fait à Paris, le mercredi 18 mai 2011, 4h40. Complété le 10 décembre 2011.

11/08/2011

Respiration

 

 

 

Me vient toujours cette bouffée de nostalgie. Du temps, lointain maintenant, où j'écrivais des nouvelles dans un cyber de Tanger. Le quartier de la Guillotière, à Lyon, me rappelle cette ambiance. Un peu Barbesse. Beaucoup là-bas, ce Tanger, ce Tétouan, ce Martil, ce Rabat, ce Casa. Peu comprendrons, mais me baigner dans cette ambiance qui n'existera plus agrandit les parois de mon coeur. J'étais malheureux, torturés, à la limite de la folie parfois, et je ne m'en rappelle pas. C'est comme si ça n'avait jamais existé. Il ne reste dans mon esprit que le ciel bleu, les voix, les visages, le vent sur les murs blancs, éclatants. C'est une profonde récompense de la vie, de sentir son coeur lavé de tant de souillures. Preuve, j'en suis sûr maintenant, que les douleurs ne sont pas si importantes, qu'elles sont dérisoires devant un horizon dégagé, devant un ferry calme sur l'océan.

à vrai dire, je n'aurais jamais imaginé être si optimiste un jour. 

 

Mohamed Saïd, fait à Lyon, le 11 août 2011, à 22h39. 

 

07/01/2011

Le ventre mou de la vie

 

http://voyages.fond-ecran-image.com/blog-photo/files/2009/04/7-arbres.jpg

(c)

 

Il existe une expression sportive que j'aime bien, et qui éveille en moi, à chaque fois que je l'entend, une image bien précise : Être dans « le ventre mou » du classement....

Cette phrase fait référence aux équipes sportives qui stagnent a une place médiane de leur championnat. Trop loin des premières places pour penser au titre. Trop loin des dernières places pour être inquiétées par une relégation... Une place intellectuellement confortable en somme, sans stress dû au besoin impérieux de gagner, et sans peur toxique liée à la possibilité de perdre.

 

Quand je pense à cette expression, me vient immanquablement l'image d'un ventre mou en effet. Un ventre dans lequel on peut enfoncer profondément son doigt sans crainte de rupture. Un ventre qui peut subir tous les chocs sans en être affecté outre mesure. Une sorte d'air bag rassurant, qui absorberait tous les chocs. Un matelas sans ressort, dans lequel on ne rebondit pas. On s'y enfonce juste, apaisé.

 

Je ne pensais pas que ça m'arriverait un jour, mais je crois que je suis dans le ventre mou de la vie. Je veux dire, tout se passe bien. J'ai 30 ans. Rien n'est grave. J'aime. On m'aime. C'est confortable. C'est doux. C'est mou. Comme de la musique lounge. Comme un lit dans lequel on descend trop profondément, et qui finit par nous envelopper dans son confort, au point que l'on peut voir les deux bords en arc au dessus de nous, masquant un peu le plafond. On essaie de s'y relever, mais l'effort consenti ne vaut pas la peine. On est fatigué, trop fatigué pour se débattre et se relever, fatigué de lutte, dans cet univers qui épouse exactement les angles de vos propres faiblesses.

 

 

Mon style d'écriture est également dans le ventre mou du classement. Un peu trop sûr d'elle même. Et vidé de sa profonde peur de l'échec. Vidé de ses névroses, de ses doutes... En fait, c'est plutôt que toutes les névroses du monde ne peuvent que s'enfoncer paisiblement dans les sables mouvants de ce ventre. J'écris de la soupe, quand je m'y met. Alors je n'écris plus.

 

 

N'est-ce pas ce que j'ai toujours voulu ? Une sorte de paix, ou quelque chose qui y ressemble ? Sortir d'un schéma mental qui me menait à ma perte ? À l'auto destruction ? J'aime une femme. Cette femme m'aime. Elle m'aime malgré tous ce que je suis. Ma pauvreté. Ma sincérité. Ma faiblesse. Ma complexité. Elle m'accepte comme je suis... Comme je ne me suis jamais accepté moi-même et comme tant d'autres femmes ne m'ont jamais acceptées. Et moi je l'accepte comme elle est. Je l'aime comme elle est. Belle, imparfaite, douce et terriblement tolérante.

Ma dépression devient alors sereine. Mes angles s'arrondissent. Je ne déchire plus le réel. Et le réel m'envahit mieux. Je rentre dans le rang. Ma vie est douce. Sans ma douleur, sans ma solitude, ma vie est ennuyeuse. N'est-ce pas ce que j'ai toujours voulu ? espéré ?

 

 

Mohamed Saïd, fait à paris le 07 janvier 2011, à 22h33

 

 

 

Cafe Américane - L'amour