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15/01/2022

Kazakhstan(t) - Le taxi de l'aéroport [1]

   Lorsqu'il nous voit arriver, il nous sourit, prend directement nos valises et les enfourne dans le coffre de sa voiture. Nous nous laissons faire, même si notre gêne est apparente. Il y a bien une dizaine de taxis avant son tour.

   Mais nous sommes fatigués et, à vrai dire, bien trop perdus pour avoir la force d'activer notre sens de la justice. D'ailleurs, à qui vient s'en offusquer, il tend discrètement un billet.

 

   À la sortie de l'aéroport, la ville transparaît sous le filtre matinal de notre hébétude. Trois heures de vol, de Genève à Minsk. Cinq heures d'escale en Biélorussie. Puis trois heures de vol jusqu'ici...

   Peu d'effervescence. Peu d'excitation propre aux arrivées dans un pays inconnu. Du moins de mon coté.

   Jusqu'au dernier moment, et plus encore à l'aune de notre harassement, ce voyage me sera apparu comme une erreur. Comme le fruit d'un coup de tête exalté, hardi, mais sans doute vain... Mes gestes, mes interrogations silencieuses, mes regards à travers la vitre. Tout cela semble évoluer dans une ombre diffuse, occultante. L'ombre du regret.

   Nous sommes mal préparés, mal armés. Alors que sommes-nous venus faire ici ?...

 

   Cette interrogation, le chauffeur de taxi se la formule sans doute. Du moins, je le comprends de manière parcellaire. Les quelques notions de mon russe pré-natal me permettent de répondre à sa curiosité. Oui, nous venons de France. Nous sommes en vacances. Nous sommes trois : voici mon épouse, Lamia, et sa sœur Rania.

« Pourquoi venir ici? » demande-t-il encore, perplexe.

   Formuler une réponse intelligible en russe impliquant la modicité du coût des billets, l'exemption exceptionnelle de visas pour l'année 2017, et le goût des voyages randoms, n'est pas aisé. Nous voulions partir loin, c'est tout.

   Et pourquoi pas à Astana, la Dubaï de l'Asie Centrale comme on l'appelle, dont la verticalité violente et moderne émerge maintenant doucement de l'horizon morne de la steppe ?

   Oui. Le Kazakhstan était le pays le plus inconnu et le plus lointain que nous pouvions faire.

 

   Les questions et les réponses primaires taries, chacun observe l'aube. Notre maîtrise déficiente de la langue et notre fatigue nous a mené là où nous en sommes maintenant : dans ce silence forcé, compact, muré d'interrogations puissantes que l'on ne peut formuler et que l'on abandonne donc à la source.

   Je tiens toujours à la main la feuille de notre réservation d'hôtel. Le chauffeur y glisse quelque fois les yeux, semble vouloir dire quelque chose, se ravise. Il a la cinquantaine moustachue et maigre. Le visage mince, plissé, avec des cheveux rares et grisonnants. Sous ses yeux en amande, son regard, à égale distance entre roublardise et prévenance, semble préoccupé. Il me montre la feuille du doigt :

-Hôtel... Plokha... (Mauvais).

-Ah ?... Plokha ? Poutchémou ? (Pouquoi?)

   Il fait une moue gênée. Regarde dans le rétroviseur intérieur. Je ne met pas longtemps à comprendre :

-Lam... T'es sûre, pour l'hôtel que t'as réservé ?...

Elle se réveille de sa torpeur :

-Ben oui... Pourquoi ?...

-Le chauffeur a vraiment pas l'air chaud...

-Ben il était bien noté...

-Ça disait quoi dans les commentaires ?

-Je sais pas, tout était en russe...

 

   Car oui, autre problème de ce voyage : la difficulté d'avoir des renseignements en français, voire même en anglais sur le Kazakhstan. Peu de sources. Peu d'informations pratiques. Peu de plans. Rien sur les réseaux de transport en commun des villes... Pour la première fois, nous avons dû accepter la présence d'une grande part d'aléatoire dans la construction d'un séjour. Et comme prévu, l'aléatoire a pris une grande place.

-Je crois que t'as réservé dans un hôtel de passe...

 

   Après un moment, comme pour donner poids à cette prévision, les tours flambantes neuves, les audaces architecturales et la modernité exacerbée d'Astana disparaissent bientôt. Nous entrons dans un vieux quartier, longeons une avenue bordée d'entreprises de pierres tombales. Puis nous tournons dans une ruelle. La façade grises et informe de l'Hôtel Ay-Sa confirme nos craintes. Mais il est 7 heures du matin. Mais nous sommes exténués. Mais nous n'avons pas dormi depuis 24 heures. Et la seule chose qui nous préoccupe maintenant est la disponibilité immédiate de nos chambres, qu'importe qu'ils aient changés les draps ou non.

   Nous saluons le chauffeur, qui nous regarde rentrer d'un air perplexe. Il s'assure bien que nous soyons définitivement rentrés à l'intérieur pour redémarrer.

 

Mohamed Saïyd. Décembre 2021.

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