Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28/10/2015

Inventaire

 


 

En arrière.JPG(c)

1

Les jours de grand vent, comme c'est le cas aujourd'hui, me font toujours penser au roman de Tahar Ben Jelloun, « Jour de silence à Tanger ».

Cloîtré chez lui à cause de ce vent violent qui ravive sa maladie pulmonaire, un vieillard, que l'on devine être le père de l'auteur, se remémore sa vie, tire des analyses désabusées, se laisse manger par une mélancolie amère.

De la même manière, même si ma vie a à peine débuté, remarcher ici, après trois années d'absence, entraîne mon esprit dans une profonde régression. Une mélancolie abrasive, acide, de celle qui me donne envie de pleurer.

Je retiens des larmes qui me viennent de rien. D'un paquet de pipas soulevé par le vent. D'un vieillard portant un sac. De jeunes écolières en uniforme rentrant en groupe.

À chaque pas sur l'avenue Pasadena, ma mémoire fait l'inventaire des sensations vécues. Des odeurs oubliées. Cette senteur particulière d'une ville en éternelle construction. Le ciment effrité. Le brûlé des terrains vagues, l'aléatoire équilibre des rues inachevés. Je reprends mes marques, je les perds, je mesure le chemin parcouru. Par la ville. Par moi. Par les gens. Tout cela me rappelle qu'il y a bien longtemps, j'avais été un garçon neuf, griffé par des sensations brutes auxquelles je n'avais pas été préparé.

Immanquablement, je repense à mon père qui nous emmenait tous les cinq à la plage. C'était assez loin. Nous grimpions quelques collines puis, en haut de la dernière, celle du Charf, le Détroit de Gibraltar, puissant, bleu, emplissait soudain nos yeux. Et nous dévalions, heureux, enflés par la fraîcheur de ce vent nouveau qui nous avait attendu en haut et qui nous serrait maintenant dans ses bras glacés.

Le chemin de fer longeait la plage municipale. Par intermittence, une sirène puissante avertissait la foule des baigneurs qui arrêtait alors sa course vers le sable. Des gens traversaient encore, d'autres s'immobilisaient. Des enfants dansaient sur les rails, bravant le train qui arrivait au ralenti ; doucement ; puissamment, comme un événement tragiquement irréversible. Puis les enfants s'écartaient au dernier moment dans un rire...

 

Tanger devient une mégapole vorace et impersonnelle. Des quartiers entiers se créent, alignant des immeubles standards et monotones. Des populations nouvelles et sans cesse plus nombreuses viennent tenter leur chance. Mais qui suis-je pour juger ?

Un jour de 1990, mon père acheta un lopin de terre ici. Il y fit construire une maison à l'époque où, boycottée par la monarchie, la ville croupissait dans une médiocrité poussiéreuse. Le lustre des monuments de sa période faste prenait l'humidité et la pisse des ivrognes. Des immeubles inachevés, qui servaient au blanchiment du trafic de drogue, poussaient comme des champignons.

Aujourd'hui, à l'heure du boom économique que connaît la ville depuis une quinzaine d'année, la maison de mon père est toujours là, dans ce quartier autrefois périphérique devenu presque central. Profitant d'une retraite bien méritée, je le vois monter des outils vers l'atelier qu'il s'est aménagé dans une pièce du toit. Cette vision m'attriste malgré moi. Je n'ai pas d'enfants pour faire diversion alors je suis maintenant à un age où je ne verrais que des choses descendre. Où je verrais mes parents descendre. J'aimerais le serrer fort dans mes bras. Mais il n'aimerait pas. Il me montre juste, avec fierté, l'étage au quatrième.

« Alors ? Qu'est-ce que t'en pense ?... »

-C'est vraiment joli... T'as vraiment bien travaillé...

-J'ai repeins le plafond... C'était noir d'humidité. Et les meubles assortis, je les ai tous pris à Casabarrata... Dommage que ta femme n'ai pu venir... J'ai aménagé cet étage pour votre venue...

Mon père a construit cette maison pour ses enfants, quand viendra le temps où ils seront mariés et auront une famille. Il l'a construit en pensant à chacun de nous, pour chaque nouvel étage élevé. Pour ce rêve, il a sacrifié ses articulations. Il a laissé un doigt et de nombreuses cicatrices dans cette coudeuse de barres de fer.

Je reste là. Contemplant le travail délicat du temps. J'observe cette chambre silencieuse. Je regarde le rêve de mon père, éclairé par la lumière calme. Je ne dis rien.

 

2

-Bonjour, est-ce que Pierre est là ?

-Monsieur Hamelin ?... C'est de la part de qui, s'il vous plait ?

-Heu... Un ami... Mohamed Saïd...

-Mohamed Saïd ?... Je vais voir s'il peut vous recevoir.

Je suis un peu déstabilisé... L'homme de l'accueil prend son téléphone. Pendant ce temps, je scrute les livres posés sur leur rayonnage, pour masquer ce court instant de gêne. Ils sont élégamment mis en valeur. La librairie est propre. Elle a pris un cachet que je ne lui ai pas connu auparavant.

L'homme de l'accueil me montre soudain le fond de la boutique :

-Ah, ben le voilà justement qui descend.

J'aperçois en effet Pierre descendre d'un escalier, dans un costume bleu élégant. Je me dirige vers lui pour le saluer. Il me voit. Je vois défiler dans son regard les possibilités de visages qu'il aurait connu et qui pourraient correspondre au mien. Quand il tient la bonne combinaison, ses yeux s'éclaire d'étonnement, de cette surprise de voir qu'une personne, presque effacé de ses souvenirs personnels, existe encore.

-Ah, ben comment vas-tu ?

-Et ben bien et toi ?.. Tu m'as remis ?...

-Bien sûr ! Ben alors ? Ça fait longtemps que t'es pas venu ? Qu'est-ce que tu deviens ?

-Ben rien de spécial... Je vis à Lyon, enfin dans les environs de Lyon...

-Et tu fais quoi à là-bas ?

-Je suis devenu chauffeur de bus...

-Ah ben c'est bien. Et ça va, tout se passe bien ?

-Ben ça va. Et toi alors ? Quoi de neuf ?

-Ben écoutes, toujours là, comme tu vois...

Le reste de la conversation est plus pénible à venir. En fait, elle ne vient pas du tout. D'habitude, Pierre enchaîne toujours avec des anecdotes sur ses amis artistes. Sur les tracasseries et le néocolonialisme du personnel des Consulats européens, qui le révoltent. Il me donne à chaque fois la température culturelle de la ville, et c'est bien pour ça qu'après ma famille, ma première visite, lorsque j'arrive à Tanger, est toujours pour lui.

J'ai connu Pierre à mon arrivée ici, en 2005. Il collaborait lui aussi aux Nouvelles du Nord et travaillait déjà à la mythique librairie des Colonnes, haut lieu littéraire de la ville. Il était à l'accueil. La trentaine, souriant, sociable, chaleureux, et en même temps désabusé ; il se dégageait de lui un fatalisme serein sur la nature humaine, un dandysme discret.

La librairie des Colonnes est traditionnellement l'oasis où les écrivains et les artistes de passage font une halte. Par la force des choses, Pierre est devenu le point de connexion de toute cette faune artistique et intellectuelle Tangéroise. Pourtant, je me disais que Tanger devait bien lui peser, malgré son amour sincère pour la ville, car je trouvais Pierre chaque année plus désabusé, fatigué, et plus érodé encore.

Aujourd'hui, l'érosion a laissé place à un paysage presque définitif. Le sommet d'une montagne devant lequel je m'interroge sur la face à prendre, sans avoir ramené, les pensant inutiles, cordes et pics.

Interrompant ce début de malaise, la clochette de la porte d'entrée tinte. Une jeune femme entre à la librairie et trouvant Pierre, le salue chaleureusement. Celui-ci me présente rapidement puis ils se mettent à discuter d'un projet de traduction d'un livre qui semble bien avancer. Rendu à ma condition périphérique, je me remet à observer les romans sur leur présentoir pour ne pas les déranger. Pierre, monopolisé par la conversation de la femme, ne tente même plus, après quelques tentatives louables, de m'y incorporer.

Je dis finalement :

-Bon, et bien je vais te laisser...

-ça y est ? Tu y vas ?

-Oui... Je viens d'arriver... Faut que j'aille voir de la famille...

-Ben... Ok... Faudrait qu'on se prenne un café à l'occasion...

-Oui, pourquoi pas...

Je retrouve l'animation du Boulevard Pasteur et son bruit. Le brouhaha des paroles et des klaxons. En descendant vers le cinéma Roxy, je ne peux m'empêcher un sentiment amer. Un vide intérieur, ce vide, sentiment familier que je n'avais plus ressenti depuis des années.

Même si je veux en minimiser l'importance, cet écueil m'ébranle. Je me sens redevenir extérieur, accessoire, lointain. Même les murs me montrent désormais leur coté neutre. La connaissance relative et le foisonnement intérieur et complice que j'avais de la ville s'est mué en un sentiment poli de gêne.

Pendant ma marche, mon premier réflexe est bien sûr de penser que Pierre a changé, qu'il a pris la grosse tête, qu'il ne reconnaît plus ses amis... Je me laisse porter par cette pente confortable qui a le mérite d'évacuer ma rancoeur. Mais je sais au fond de moi qu'il ne pouvait en être autrement. C'est moi qui a oublié Tanger. C'est moi qui a oublié Pierre.

Pour ainsi dire, pendant ces cinq années, le Maroc me manquait comme il manque un tableau dans une pièce. Peu. Découvrant une normalité, une stabilité émotionnelle que je n'avais jamais connu auparavant, j'étais tombé sous le charme d'une vie standard inespéré : un travail, une femme aimante, une voiture, un jardin, un chat. Éternel instable, je n'avais jamais espéré si haut.

Pendant ces cinq années, Pierre avait vécu autre chose. Quelque chose qui ressemblait à la vie d'un d'un dauphin dans un bocal. L'enthousiasme à chaque fois bridé de refaire de cette ville un haut lieu de liberté personnelle et artistique. De refaire de la librairie des Colonnes, où les plus grands écrivains de passage venaient squatter et prendre leur avances, le monument littéraire qu'elle a toujours été. Se heurter à l'inertie lente de sa décadence. Émerger, descendre... Faire avec les moyens du bord. Tenir. Et puis un jour, voir débarquer dans cette même librairie l'homme d'affaire Pierre Bergé, l'éternel compagnon d'Yves saint Laurent. Discuter avec lui. Puis voir que le millionnaire décide de racheter la boutique, à la seule condition que Pierre en soit le Directeur.

Tanger valait bien tous ces sacrifices. Pierre les avait fait. Pas moi.

 

3

J'ai négligemment attrapé dans mon poing le cendrier en verre posé sur la table. Mais il a simplement dit :

-Excuse moi, je ne veux pas vous déranger... je veux juste parler cinq minutes avec elle... Et après je vous laisse...

« C'est pas le moment... je te rappelle... » a-t-elle dit.

-On parle juste cinq minutes... Après je te laisse, tu fais ce que tu veux...

Elle a pris un air désolé. D'évidence, pour une première rencontre, la situation était gênante.

Lui était toujours là, debout devant elle. Petit, chauve, trapu. Son visage était agréable et il portait une chemise propre qui, dans mon souvenir, était bleue.

Son insistance et le fait, sans doute, que la persistance de cet état de malaise n'aurait fait qu'alimenter un appel d'air à un éventuel scandale, je dis finalement :

-Vas-y, règles tes affaires, y a pas de soucis... S'il y a un problème, je suis là.

Elle semblait hésiter, par gêne pour moi. Puis elle s'y résolu, après m'être assuré auprès d'elle qu'il n'y avait pas de danger.

Ils sont partis vers la porte du café par lequel nous étions entrés il y a à peine un quart d'heure. Cette porte par lequel, sans doute, cet homme allait sortir de la vie de cette femme.

Pour ma part, c'est par cette même porte que je suis entré dans le monde tourbillonnant, dérangeant, et foisonnant de Majda.

 

Après coup, j'aurais voulu faire comme si j'avais été son ami intime. Une personne importante pour elle. Mais ce n'est pas le cas.

Je fus bien sûr, pendant quelques semaines, quelques mois, un ami sincère à qui elle confiait tout. Une sorte de confident aussi asexué que je pouvais paraître, baignant dans la boue de nos traumatismes communs. Mais lorsque je suis parti de Tanger, chacun a vécu son existence. Elle a rencontré l'homme de sa vie, s'est marié. Et bientôt, nos interactions, de plus en plus rares, ne se limitaient plus qu'à quelques likes sur nos rares statuts facebook.

Je pensais que ça suffisait. Cette indifférence bienveillante. La satisfaction de savoir qu'un ami est présent quelque part dans ce monde, qu'il respire, et que sa situation actuelle ne nécessite pas plus d'ingérence et de consommation de notre temps que nécessaire...

Je n'ai pas voulu croire à sa mort. Je pensais au début que c'était une sorte de blague douteuse, malsaine, comme je pouvais l'imaginer en faire. Un jour, elle m'a dit : « Tu sais Mohamed, ce n'est pas un rôle... Je suis réellement folle... » Les gens qui ne la connaissaient pas assez commençaient sincèrement à écrire des condoléances. J'ai souri. J'ai encore tenu. J'ai attendu de la voir apparaître... Et puis les témoignages de tristesse se sont accumulés. J'ai douté...

Assis sur la chaise de ce café, je joue avec le couvercle métallique de ma bouteille. Je fais des gestes automatiques, traversés par les signaux stimulants que cette vie m'offre encore. J'attends. J'attends encore, peut-être en vain, que Majda finisse de discuter avec cet inconnu.

 

Tanger, Tétouan, Lyon, du 15 juin au 28 octobre 2015, 12h30