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19/12/2011

Le volcan et la civilisation.

(c) 

 

Lorsque j'étais enfant, je dessinais beaucoup. Toutes sortes de choses. Des paysages, des bonhommes, des visages, des voitures, des animaux, des oiseaux, des vaisseaux spatiaux. Beaucoup de vaisseaux spatiaux... Je dessinais partout, j'imaginais, au fil des pages des catalogue et de prospectus qui me tombaient sous la main, des aventures sans fin, où des silhouettes se battaient, se poursuivaient, se narguaient, sans jamais s'attraper...

Un de mes dessins très récurrent représentait un volcan. Ce volcan, conique, éteint depuis des siècles, était creusé à sa base et dans cet élargissement, des hommes avaient construit une grande ville, une sorte de mégalopole avec de hauts buildings, des plateformes, de hautes statues de puissance. Une sorte de New York, au pied du Vésuve. Était ici la civilisation la plus avancée, au sein d'un volcan de tous les dangers.

Je dessinais également, dans le génie que je prêtais à cette population intrépide, des barrages que les scientifiques avaient conçus d'un métal capable de supporter les plus fortes chaleurs magmatiques. Leurs calculs et prévisions écartaient tout risque d'éruption violentes, ou du moins destructrices, pour les mille prochaines années, mais la science pouvait-t-elle tout prévoir? Cette ville, que je n'ai curieusement jamais nommé, était perçue dans le monde entier comme à la pointe du progrès et du courage, l'illustration de la puissance et de la maîtrise humaine sur la Nature.

Lorsque j'avais terminé de dessiner tout cela (ce qui ne me prenait en réalité que 5 minutes), mon jeu débutait. Je commençais à faire déborder au feutre rouge une langue de lave du cratère du volcan. Puis d'une deuxième, plus haute. Les premières maisons, en général des villas bâties en hauteur et sans autorisations dans la zone dangereuse, brûlaient. Puis la lave continuait son chemin. Les premiers barrages qui retenaient ce déferlement, débordaient. Je dessinais les fissures, les agrandissaient au fur et à mesure de la pression du volcan, jusqu'à les faire béantes. Puis au grand dam des prévisionnistes, tous les barrages finissaient par céder, exploser. Tout à coup, la perte du contrôle. L'état d'urgence était décrété. Dans le ciel, des hélicoptères, des journalistes, des sauveteurs, un fatras volant venu voir la catastrophe. Mais des jets de roches venus du cratère les faisaient exploser un à un. Alerte rouge. Ordre était d'évacuer la population en urgence. La lave rouge atteignait les buildings, les incendiaient, les détruisaient. Elle dévalait les rues de la ville, emportait les voitures. Bien sûr, la très grande majorité de la population ne mourait pas, rassemblé dans des galeries souterraines protégés, qui les éloignaient des lieux.

Mais tout finissait dans une explosion finale, dans une destruction intégrale. Les bâtisses s'écroulaient. Les statues pompeuses, chaque monument de l'arrogance humaine... Des pans entiers du volcan lui-même s'effondraient sur la ville et il ne restait de la trace de celle-ci que des ruines fumantes. Je finissais de raturer mon volcan en pensant confusément, avec mes mots de l'époque, que toute la puissance et l'intelligence des Hommes, ses prétentions à dominer les éléments, à maîtriser son environnement, ne peuvent rien face à la puissance de la nature. Je punissais en somme les habitants de leur effronterie.

 

 

 Un jour, au travail, alors que ça ne m'était plus arrivé depuis une quinzaine d'année, je me suis surpris à dessiner ce fameux volcan. Ça m'a ramené un peu en enfance. Mais surtout, quelque chose m'a interpelé. J'ai mis bien du temps avant de comprendre ce que voulaient réellement dire ce dessin, mais je crois que sur l'instant, j'avais compris. Le volcan représentait en fait la puissance de mes pulsions; et la ville: la civilisation, c'est à dire la construction de ma personnalité, de mes principes, de mon intelligence. En somme, la tentative, désespérée peut être, ardue en tout cas, de construire, avec ma raison ou ma foi, un barrage permanent face à la menace sourde, ambiante, que représentait ce volcan. En sachant qu'un jour viendra où il détruira tout.

Je crois que nous sommes tous des volcans. Nous sommes tous une certaine idée de la civilisation, accrochée aux pentes du chaos. La vie n'a pu se développer que comme ça. Ce qui sortira du cratère un jour ne sera pas l'expression d'une animalité, d'une « bestialité » comme on dit, car les animaux eux-même, et tous les êtres vivants, en sont les jouets. Mais d'un certain ordre des choses. Nous sommes tous atomes, attirés ou rejetés par plus fort, plus puissant. Nous gravitons autour de plus pesant, nous sommes chassés, expulsé par plus rapides. C'est ça la pulsion. La plus parfaite imitation de ce qui se passe dans l'infiniment petit ou l'infiniment grand. Aller là où les éléments nous attirent ou nous expulsent. Je ne sais pas si c'est ce qu'il y a au fond de nous qui est plus fort, ou ce que l'on construit pour l'arrêter qui est plus faible. Mais je sais désormais qu'il n'y a pas d'injustice dans la destruction de la ville. La lave est aveugle, non pensante. Mue par une énergie qui la dépasse elle-même. Elle prend la place qu'il y a, qu'importe si c'est la place de la civilisation. Notre seul recours est alors de construire des barrages aussi puissant que l'on peut. Avec toute la force que peut nous donner notre intelligence, ou notre foi, car les deux ont la même puissance.

 

 

Le dessin à plat devant moi, au milieu des appels et des murmures de bureaux, je n'ai pas eu l'envie de faire couler la lave sur la ville. Je vieillis peut-être.

 

Mohamed Saïd, fait à Lyon le 19 décembre 2011, 1h46.

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