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10/07/2010

La pièce de cinquante centimes

 

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« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. Bien sûr, avant ça, tu auras fait comme tout le monde. Tu auras regardé le flux de loin. Tu auras écouté de la musique dans ta chambre. Regardé des trucs à la télé. »

 

Un moment de recul. Je me relis. Je réfléchis. Autour de moi, des vieux à la barbe blanche et en jellabah discutent bruyamment devant un thé. Le soleil vient de passer derrière les bâtiments, et c’est dans une ombre rafraîchissante que plonge maintenant la table sur laquelle est posé mon cahier. L’après midi finissant a été lourd. Maintenant, il l’est un peu moins. Il y a ce bruit de fontaine qui ruisselle.

 

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric.

Bien sûr, on ne se le dit pas comme ça. Comme si on allait braquer tout ce qui bouge dans ce putain de monde. Mais vient un temps où cette question devient centrale, commence à dépasser toutes les hiérarchies, au fur et à mesure que tu t’enfonce en dessous de la surface des choses.

Bien sûr, avant ça, tu auras fait comme tout le monde. Tu auras regardé le flux de loin, sans être trop concerné. Tu auras écouté de la musique dans ta chambre, couché sur ton lit. Regardé des trucs à la télé. »

 

Je pose le critérium. Non, j’y arrive pas. Je fais de la merde. De la putain de merde. Devant mon schweppes tonic, je joue à l’écrivain de café. Je suis qu’un con. Je sais que je dénote au milieu de ces vieux tétouanais, ces gens ayant vécu le protectorat espagnol, en ont gardé l’idiome, et qui se parlent maintenant du bon temps. Je sais que je dénote au milieu de ces joueurs qui font claquer machinalement le dé sur le verre du « partché », ce jeu espagnol lui aussi, en s’invectivant bruyamment.

La foule passe entre les murs et les barrières en fer les séparant de la place du Palais Royal. Le Roi, d’ailleurs, rentrera bientôt sans doute, en atteste les policiers surveillant les alentours par binôme, et le ballet des militaires, des gardes royaux. Devant moi, derrière la barrière métallique qui nous sépare, un homme en tablier blanc arrose au tuyau des buissons de fleurs qui borde la grande place. Le ciel est blanc.

Je pensais que sortir, me baigner du bruit ambiant allait me sortir de la torpeur dans laquelle me plonge l’écriture de ce putain de roman. Mais non. Je me rends compte, au contraire, que je ne sais qu’écrire que ce que je vis moi-même, pas ce que j’invente… Je crois que je ne supporte pas la faiblesse, la médiocrité de mes mensonges. Je veux dire par là que je ne peux atteindre la profondeur des choses que si elles m’on atteinte. En dehors de ça, je suis bon à rien. J’en ressens un sentiment d’impuissance qui me donne envie de pleurer.

 

Le Feddane, ce célèbre coin de Tétouan en face du Mechouar, ravive en moi des souvenirs d’enfance. Les promenades, les heures perdues dans le labyrinthe de la médina, le goût du thé à la menthe, les ombres des roseaux, la pauvreté, la folie ambiante, du temps où la ville de Tétouan était abandonnée, sale, poussiéreuse, dangereuse, infréquentable. Le temps du Sim Orange, des sodas La cigogne et ses bouteilles vrillées, Crush, Youki. Depuis que le Roi Mohamed VI en a fait sa résidence d’été, ce n’est plus la même ville. Les murs, aux alentours du palais sont d’un blanc éclatant, les rues sont propres, la végétation est verte. Il y a seulement 10 ans, c’était impossible à imaginer.

Parmi la foule qui passe, cette femme paumée. Un collant violet, un t-shirt blanc très long, un peu sale, qui lui fait office de courte jupe. Elle marche de manière aléatoire, c'est-à-dire qu’elle prend pour se faire toute la largeur de la voie piétonne, allant du mur à la barrière, revenant à l’un à l’autre selon les rencontres, selon les regards qu’on lui porte. Elle sourit à tous, parle. Son visage est comme tuméfié par une chose qui ne va pas de soi. Son visage, que l’on peut objectivement qualifier de joli, de fin, est grossièrement et tranquillement érodé par une exaltation morbide. Une folle. Elle passe devant la table, son regard rencontre le mien et ne le lâche plus. Une impudence qui me fait baisser les yeux. Elle passe encore. Puis elle disparaît dans un coin.

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. »

Je me désintéresse de la feuille. Ça sert à rien. Je n’ai plus envie. Je n’ai pas la force. Un appel lointain à la prière de l’Asr. Puis un autre. Puis la voix au mégaphone de la mosquée juste à coté. Bientôt, c’est la clameur mêlée des muezzins qui pleut sur la ville, signifiant la fin de l’après midi et le début de la soirée. Quelques vieux se lèvent pour aller prier.

Dieu… Je me sens si loin du ciel… Si loin de ce dont j’avais rêvé pour moi… Une langueur me prend doucement, sans violence, me porte vers un endroit indolent et long où je pourrais m’étendre en attendant les larmes, au bord de mes yeux… La tristesse, le lot de mon impuissance tranquille…

Tandis que j’en suis à ces pensées, un bruit sourd et lourd frappe soudain le cahier sur mes genoux. Un court moment d’incompréhension. Je regarde. Un petit projectile a frappé violemment la feuille, me manquant de peu. Des gosses faisant une blague ? Des gens me signifiant leur défiance à mon égard ? Je me retourne. Derrière, la placidité de quelques vieux clients attablés. Des tables vides. Je regarde la rue. Pas grand-chose. Le projectile est encore là, à plat sur la feuille : une petite pièce de cinquante centimes.

En haut, sur un balcon qui doit sans doute appartenir au café, la folle. Elle est assise sur une chaise, fumant tranquillement une cigarette. Je la regarde. Elle ne fait pas attention à moi, elle expulse vers le ciel la fumée. Je fais pourtant un rapide calcul de trajectoire, la lourdeur de l’impact, la verticalité de la chute. Ça ne peut être qu’elle.

Je place la pièce sur la table. Peut être la lui rendrais-je. Quand à lui expliquer qu’il est dangereux de jeter des choses sur les gens, je ne me donnerais même pas cette peine.

Ce geste est quelque chose qui me redonne le sourire au fond de moi, car il a le doux goût de l’inexplicable. Ou du moins, je ne le perçois plus comme une hostilité. Juste le geste insensé d’une folle. Ça me rassure alors.

Autours, la rue s’anime doucement et sort de sa torpeur. La fraîcheur recouvre peu à peu la place, en même temps que le parcours, de plus en plus étiré, de l’ombre des bâtiments. Les tables du café se remplissent. Mon cahier toujours devant moi, je bois une gorgée de mon deuxième schweppes tonic, essaie encore une fois de penser mon introduction à ce roman qui me désespère.

« En fait c’est simple. Un jour tu te réveilles et tu te dis : où est l’argent. Où est le putain de fric. »

Il est là Saïd. Il pleut du ciel en pièces de cinquante centimes. Je souris. Et si c’était un signe. En haut, elle est toujours là. Assise sur la chaise et regardant la place, le menton haut. Son regard « premier », nu, écru, primaire dans le sens qu’il est vidé de toute recherche de civilités, de toute civilisation, un regard d’enfant en sommes, croise parfois le mien, qui se détourne, ne pouvant tenir décemment longtemps devant la profondeur et l’impudeur de ses yeux. D’un coup, j’aimerais savoir qui c’est. L’envie me taraude de demander au serveur, un barbu aux dents avancées et à l’air un peu simplet. Elle doit sans doute être une habituée du quartier. Il ne me répondra sans doute pas. Peut-être même, témoignera-t-il de la défiance envers moi, me prenant pour un chien qui veut baiser pour pas cher. Les gens bien se préoccupent-ils de ces gens là ? Ils les évitent. Font en sorte qu’ils n’existent pas trop. Alors pourquoi tu veux savoir ?

Après un moment, la revoilà dans la rue. Elle divague, discute, regarde. Son corps fin, ses longues jambes, le tracé de ses fesses sous son t-shirt presque transparent, son visage de pute fatiguée, trop utilisée. Les hommes autours la regardent avec un mélange étrange de concupiscence et de répulsion. Elle est attirante mais à la fois trop proche, trop ouverte pour donner à ces mâles attablés le sentiment de domination : Ils la craignent, craignent sa proximité trop parfaite.

Elle passe devant moi pour se presser devant un groupe d’hommes attablés. Elle s’excuse. Apparemment, je n’ai pas été la seule victime de ses lancées de pièces. Je me rends compte, dans ses mouvements, que son collant violet est comme troué au niveau de ses fesses. Je ne comprends pas trop bien ce qu’elle dit, elle enlace un des hommes qui la repousse doucement, relève la manche courte de son t-shirt pour montrer sur son épaule un tatouage au stylo, un cœur percé d’une flèche. Pour se faire pardonner, elle veut lui montrer ses fesses. Elle relève alors soudain son t-shirt et montre son cul. Son collant violet ne s’arrête qu’au niveau du haut de ses cuisses, et seul son long t-shirt blanc et sale cache ses fesses nues. L’assistance détourne nonchalamment le regard, comme si c’était une habitude, un excès pardonné à cette folle. L’homme lui baisse son vêtement et lui demande timidement de partir, elle est pardonnée, lui dit-il, elle sourit, elle s’éloigne dans la voie piétonne, puis s’arrête, regarde l’homme de loin, puis de nouveau, remonte son t-shirt pour montrer ses fesses. Un groupe d’enfant qui passe par là détourne le regard en riant, les vieux font comme si elle n’existait pas. Puis elle s’éloigne, disparaît.

Je me rends compte alors, avec une acuité brutale, que cette femme n’a été toute sa vie qu’un jouet entre les mains des hommes. Les viols dans son enfance, la prostitution à l’adolescence. Un outil utilisé, abandonné, réutilisé. Un cul en somme. Celui qu’elle a montré en souriant. Quelle age peut elle avoir ? 25 ? 30 ans ? J’ai alors la vision, brutale elle aussi, de toutes ces bites, ces dizaines de bites assises, ces bites qui passent, ces bites appuyées contre les murs. Cette société de bites dominantes. Aussi loin que nous poussons à l’intérieur de ce que nous sommes réellement, cette femme nous rappelle que notre bite est un couteau qui a lacéré sa vie.

 

Je ferme mon cahier, me prépare à partir. La pièce de cinquante centimes est toujours sur la table. Je voulais lui rendre mais j’en ai pas eu le courage, vu la tournure des évènements. Je la prend et la met dans ma poche en me promettant d’essayer de la garder longtemps. C’est peut être un signe. Ça me portera peut être bonheur pour la suite.

 

Mohamed Saïd, Tétouan, le 10 juillet 2010, 5h25.

 

 

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