Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/06/2010

Chronique d'une corruption ordinaire

 

http://www.routard.com/images_contenu/communaute/photos/publi/023/pt22221.jpg(c)

 

Il y a comme une sorte de réflexe pavlovien lorsque le gendarme vous voit arriver de loin, et qu’il tend son bras pour vous faire signe de vous mettre sur le coté. Vous demandez à vos passagers s’ils n’ont pas de la monnaie sur eux, 50 ou 100 dirhams. Vous-même, vous commencez à chercher dans vos poches. Avec le temps, avec la fatigue de la répétition, vous devenez ce que vous dénoncez. Un corrupteur tranquille et sans remords. Ce gendarme n’est pas là pour votre sécurité. Il est à ce rond point comme un pécheur est à un rocher parce qu’il pense que c’est plus poissonneux. Il vous a péché. Je ne sais pas quelle faute de conduite ai-je commis, mais je sais que c’est assez minime.

Arrivé à sa hauteur, je descends la vitre. Il salue et demande :

-Nationalité ?

-France.

Il adapte alors son discours. Il se met à parler un français correct :

-Permis et papiers du véhicule s’il vous plait…

Je les cherche dans la boite à gant, puis les tend…

-Mohamed Saïd, c’est ça ?

Son visage, très foncé, est crevassé de restes d’éruptions cutanées. Il a pourtant les trente cinq bien tapés. Une mâchoire assez proéminente, qui fait une contradiction avec ses yeux d’un vert tendre. Son uniforme gris sombre, droit, éclatant sous le soleil du midi, maintient son corps dans une droiture que conteste un regard un peu roublard.

-Monsieur Saïd, vous avez fait un excès de vitesse.

-Ah bon ? Il me semblait pas du tout…

-Au moment d’arriver au rond point, la vitesse est limitée à 60, et vous étiez à 75 km/h.

-J’étais en train de ralentir… La vitesse est limité à 80, non ?

-Oui, mais vous étiez à 75, même après le panneau 60.

 

Ok. On m’a toujours appris à ne pas contester un gendarme, parce que ça apporte plus de problèmes qu’autre chose. Je connais rien à la loi et je n’ai personne pour me tirer d’un mauvais pas, si ça venait à s’envenimer. Passons alors dans le dur.

-Et il se passe quoi maintenant ?

-Il faut payer une contravention. 400 dirhams.

-400 dirhams ?... Non, c’est trop… Si j’avais fait un excès de vitesse à 100 km/h, ok, mais là, j’étais à 75, et j’étais en train de ralentir…

-Au Maroc, la vitesse sur autoroute est à 120. Sur route à 100, et aux abords d’un rond point, à 60, c’est comme ça. Et 400 dirhams, c’est rien par rapport aux amendes que vous payez en Europe.

 

Le discours est rodé. J’ai entendu ça toutes les fois où je me suis fait contrôler. On dirait qu’on leur fait apprendre un argumentaire de vente à la caserne. Avec le temps, mon discours aussi s’est rôdé. Avant, je ne savais pas quoi dire, ni quoi faire. Je bredouillais toujours. Pas que ça me gênait plus que ça de lui proposer 50 ou 100 dirhams, mais j’avais l’impression, en le faisant, de commettre un acte encore très confidentiel et terrible, que le gendarme en question pouvait peut être mal le prendre, et m’arrêter pour tentative de corruption. Alors je ne savais pas comment amener la chose. Si je n’étais pas aidé par un cousin ou un ami, les militaires me laissaient alors sur le bord de la route, se désintéressaient de moi, mais je n’avais toujours pas le droit de partir. Ils me coinçaient. Jusqu’à ce que je « comprenne ma tête » comme on dit, et que je m’acquitte de la taxe. Maintenant, avec le temps, et même si je respecte désormais plus que de raison le code de la route pour ne pas me retrouver dans cette situation, je suis devenu un corrupteur modèle.

-Ecoutes, nous on est venu pour passer de bonnes vacances, retrouver notre famille, retrouver le pays, pas pour payer des amendes de 400 dirhams… C’est trop…

-Viens avec moi.

 

Lorsqu’il n’y a qu’un témoin, c’est la parole du gendarme contre la notre. C’est pour ça qu’il faut s’isoler avec lui pour s’entendre. Il n’acceptera jamais de prendre quelque chose de vous pendant qu’une autre paire de yeux vous regarde. Je sors de la voiture et le suis sur le bas coté.

-J’ai que 20 dirhams sur moi, et c’était pour le péage.

Le gendarme rigole :

-20 dirhams ? Tu veux que je fasse quoi avec? Que j’achète une bouteille d’eau ?

-J’ai pas fait un gros excès de vitesse… 20 dirhams, c’est suffisant.

-Moi ce que je te propose, c’est que tu payes 400, et c’est moi qui te donne les 20 dirhams si tu veux.

Je rigole :

-C’est une bonne idée ça…

-20, c’est négatif…

-Bon, 50 dirhams alors. Mais je monterai pas plus haut.

Le gendarme fait mine de réfléchir. Son collègue a arrêté une autre voiture qui vient se garer derrière nous.

-Bon, yallah, tout de suite.

-Ils sont dans la voiture, je reviens les chercher.

 

Je passe ma tête par la fenêtre :

-Bon, j’ai réussit à négocier ça pour 50 dirhams. Vous avez un billet de 50 ?

Mes deux sœurs me regardent, énervés. Elles font la gueule. Problème numéro 2.

-T’as pas fait d’excès de vitesse et tu vas donner 50 dirhams à ce connard!

-Tu veux faire quoi ? Contester ?

-Ben oui, conteste ! Ou alors on paye l’amende ! Il prendra aucune thune de nous ce connard !

-Ok. Donne moi 400 ! T’as 400 à perdre ? Vas-y. Tu veux faire quoi ? Contester ? Tu connais quelqu’un ? Tu peux lui ramener son oncle ? Non ? Moi je veux me barrer le plus vite possible de ce rond point et passer à autre chose. Le Maroc est comme ça. Ça a toujours été comme ça. Tu veux changer quoi ?

 

Mon autre sœur me tend le billet vert. Je reviens rapidement vers le gendarme pour lui « serrer la main ». A ce moment là, je ne sais pas si c’est moi qui a changé ou si c’est mes sœurs qui ont raison. Je sais qu’elles et moi sont les deux faces de ce que je pense de tout ça. J’en suis conscient. Je suis trop fatigué pour monter une explication intelligente et détaillée de la corruption ordinaire au Maroc. Je sais juste que les 50 dirhams que j’ai donnés rempliront une « caisse » que la hiérarchie se partagera à la fin de la journée, et que celui qui me les a soutiré n’aura pas une très grande part. Il est un employé, comme les autres, qui doit travailler pour quelqu’un de plus grand que lui, et ainsi de suite. Etre affecté, en tant que gendarme ou policier dans le Nord du Maroc, est un service qui se paye cher car, dit-on, c’est dans le Nord qu’il y a le plus d’argent à se faire. Alors il faut rentabiliser le plus vite possible, pendant la durée, forcément limitée, de l’affectation. Arrêter tout ce qui dépasse la loi d’un millimètre, même si c’est ridicule. Il m’est arrivé de me faire arrêter parce que j’avais calé à un rond point et que je n’avais pas mis les feux de détresses, pendant les 30 secondes où j’étais immobilisé. De me faire arrêter pour des excès de vitesse mineurs. De n’avoir pas mis ma ceinture alors que je venais à peine de démarrer. D’être passé au feu vert clignotant. Ceux qui ne connaissent personne de haut placé n’ont pas d’autres choix que de se soumettre à la bonne volonté de l’homme en uniforme et subissent un racket quotidien, car paradoxalement, la loi est appliquée de la manière la plus stricte possible.

La crainte du gendarme ici, c’est la crainte de sa rapacité. C’est grave, mais c’est comme ça. Il y a quelques mois, le gouvernement marocain a décidé une augmentation générale des salaires des fonctionnaires qui ont parfois été relevés de plus de 50%, justement pour lutter contre la corruption ordinaire.

Il reste du chemin encore. Et des gens comme moi font sans doute ralentir les choses. Mais je crois que comme beaucoup de personnes dans ce pays, victime de cette sorte de racket, je n’ai pas encore les moyens d’être noble. Et je crois aussi que tant qu’une volonté ne viendra pas d’en haut, de la hiérarchie, puisque c’est en haut que se dirige l’argent récolté, il n’y aura pas de changement. Il est une chose de faire passer le salaire d’un fonctionnaire de 2.500 dirhams à 4.500 par mois. Il en est une autre de renoncer à des dizaines de milliers qu’apporte ce « commerce » à de hauts gradés.

 

Mohamed Saïd, fait à Tétouan, le 29 juin 2010, à 13h17.

Les commentaires sont fermés.