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05/01/2010

Entre folie prospective et vie prospectus

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La première fois que je suis rentré ici, j'oscultais les murs, comme si j'allais être le prochain. Ce qui m'a tout de suite frappé, c'était la normalité des couloirs, les espaces verts, le calme. Je ne m'attendais pas à quelque chose d'extraordinaire. En fait, je ne m'attendais à rien. Quand on se sait pas, on prend des images préfabriqués et on colle ces images sur les cases manquantes de notre expérience. J'avais appris à résister à l'utilisation de ces images, alors je ne m'attendais à rien. Mais il y avait dans ce bâtiment une banalité tranquille qui me déroutait. Quelque chose, dans la linéarité des allées, dans le silence figé des arbres, dans le calme placide des gens, qui me rendait à une évidence qui troublait la dramatisation que je voulais imprimer aux lieux. Un hopital psychiatrique est un bâtiment comme un autre...

 

Il était assis sur le banc, à l'extérieur. Lorsque l'on venait, on s'asseyait tous sur ce banc autour de lui, les autres s'asseyait sur l'herbe du parc quand il n'y avait plus de place. ça donnait une scène genre "Friends" qui dénotait avec la solitude environnante des lieux. Il était sûrement le patient qui recevait le plus de visite dans l'hopital. Solidarité marocaine sans doute. Il n'aimait pas qu'on le voit dans cet état. Ses rires forcées, son sourire crispé qui cachait la honte, son malaise. S'il avait pu cacher ça, il l'aurait sans doute fait.

Il avait essayé d'ailleurs. Mais un secret, dans nos familles, ne le reste jamais longtemps. Il avait d'abord vu débarquer quelques cousins proches. Ensuite, d'autres, plus lointains. Puis, au fur et à mesure du temps, des cliques entières, venant avec femme et amis, débarquaient à l'hôpital, ouvraient, éplorés, leurs bras et leurs bénédictions, assuraient qu'ils étaient venus dès que possible, dès qu'ils avaient appris la nouvelle, le soutenaient, remuaient, sombres, la tête, et s'étonnaient à haute voix des tournures que pouvaient prendre le Destin, oui, tous le monde passe par des épreuves, Louange à Dieu, Tout est entre Ses Mains, comment pouvait-on en arriver là, lui, si calme... Rendre visite aux malades, chez nous, est un rite quasi obligatoire. Mais ça en devenant gênant, surtout ici...

Paradoxalement, même si sa gêne était visible, il y avait aussi une fierté sourde dans son regard. Les autres patients et le personnel devaient sans doute lui dire: "Et bien, Monsieur S., il y en a, du monde, qui pense à vous!". Il nous avait raconté que quand les autres voyaient arriver notre voiture, ils disaient en riant : "Tiens, voilà le livreur de crêpes et de thé". La qualité des patisseries de ma mère étaient connus dans ce bloc de l'hôpital, car il partageait tout avec tous le monde, dans la mesure du possible.

Je ne l'avais jamais vu en colère. Il était toujours calme, subissait la vie avec son regard buriné de vieux père de famille. Il résistait au malheur, à cette vie pesante qu'il s'était lentement fabriqué. Il s'était laissé recouvert, seconde par seconde, par ce ciment néfaste de l'habitude qui paralyse la vie. Ce ciment que seul le temps, dans sa putain de microscopique lenteur, pouvait vous instiller sans que vous vous en rendiez compte. Il y a toujours dans le coeur la graine d'un sentiment qui vous gachera la vie plus tard si vous la laisser germer. Sa graine à lui, c'était la haine contre sa femme. Premier mariage, divorce. Puis remariage avec elle. Pour le bien des enfants. Vous savez, ce truc qui vous oblige à ravaler votre fierté, vos envies de fuite, vos rêves. Qui vont font accepter les pires choses, parce qu'il n'est plus question de toi, mais de eux, vous, ils, nous. De ce pluriel qui vous lie, qui vous libère de votre égo, vous ligote d'une raison nouvelle, celle de veiller au bien d'autres êtres, votre famille.

La vie était dure. Le loyer était cher. Il avait tout essayé pour s'en sortir. Le chantier bien sûr. Puis il s'était mis à son compte pour faire les marchés. A mains nues, à l'aube, il prenait les barres de fer de son étal, à parfois -10 degrés, pour les assembler. Sûrement que dans nos mentalités on se dit que plus on souffre dans notre travail, plus c'est bien. On pense alors que la rédemption n'est pas loin. ça a duré deux ans. Faillite.

Cétait le genre d'homme brave toujours prêts à aider, à rendre service, mais qui ne demandait jamais d'aide. Sûrement que c'était l'une de ses maladies. Se sentir utile pour les autres lui était plus supportable que de l'être pour lui-même. On subit ça. On ferme sa gueule. On est courageux, responsable, on est un vrai homme du Rif qui en a vu d'autres. Jusqu'au jour...

 

On ne sait jamais quand sa vie bascule. Et puis un matin, la graine que l'on avait dans le coeur devient un arbre dont les branches fendent le haut de votre crâne, sortent par vos yeux, et font voler en éclat vos barrières de contrôle. Et on se retrouve devant le commissaire pour répondre à une tentative de meurtre sur sa femme. Il l'avait roué de coups, menaçé de la brûler. Dans sa voiture, on avait retrouvé de l'acide.

Il ne prend pas les médicaments. Il les boit devant les autres, mais garde les pilules sous sa langue, pour les recracher plus loin. Les autres ne font pas ça car ils ont besoins de ces médicaments. En fait, c'est surtout parce que pour la majorité, ces médicaments sont sous forme de liquide, qu'il faut avaler devant les infirmiers. J'ai appris, au fur et à mesure des visites, à les connaitre, à les appeler par leur prénom, à les maitriser aussi. Lui me demandait toujours un euro ou deux, pour s'acheter des cigarettes ou des chips. Il disait qu'on mangeait mal, que les espaces entre les repas étaient trop grands. Ces repas étaient à heure fixe et on devait aller à la cantine. Si on n'était pas là à 8 heures pour le petit déjeuner, on devait attendre midi avant de manger quelque chose. Et ainsi de suite. Ils étaient pour la plupart bouffis par des médicaments qui paralysaient leur cauchemars. Mais aussi leurs pensées par la même occasion. Ils me demandaient si j'avais du shit.

Ils parlaient tous lentement. Chaque mot semblait peser deux tonnes sur leur langue. Et en regardant leurs yeux, on se demandait quelles auraient pu être leur délires au sein de leurs propres familles. On avait peur de deviner, mais on devinait.

 

Les murs jaunes. Un atelier d'ébénisterie. Une table de ping pong et un piano dans un coin. Sur une vitrine, des oeuvres, des sculptures sur bois exposées, oeuvres hésitantes où transparaissaient les traits grossiers de la folie, objets anguleux qui prenaient, dans le réel, sorties de leur contexte mental, un aspect étrange. Je croisais un pote assis là, lisant le Parisien. Lui, se prenait pour un prophète. C'était presque la routine. On croit tous qu'on est spécial et qu'on va révolutionner le monde quand on est p'tit. Le tout, c'était de se réveiller tranquillement, en douceur, le temps que nos rêves tombent lentement et doucement un à un sur le sol, comme les feuilles d'un arbre, et que l'on trouve cela normal. C'était un génie à sa manière, énergique, extraverti. Une culture phénoménale. Une belle ouverture d'esprit. Il avait lu la Bible, la Torah, le Coran. Il était calé en physique quantique. Il cherchait sa voie, et quelque part, il avait pavé la sienne. C'était pas le mathématicien Nash mais ses réflexions délirantes étaient toujours maillées de citations scientifiques et philosophiques poussées. C'est ce qui rend, au fond, tout cela effrayant et rassurant à la fois. Le savoir, la connaissance, bref, d'une certaine manière, la sagesse, est souvent indépendante d'un profond dysfonctionnement psychique. La culture que l'on a au fond de soi n'est que le matériau de divertissement de cette nébuleuse que l'on appelle par différents noms. Comme des livres dans une bibliothèque que des enfants feuillettent, déchirent, jètent partout, remettent, lancent, étudient avec attention, brûlent. Un enfant ne choisit pas. La folie ne choisit pas ce qu'elle va salir. Elle peut prendre le portrait de votre mère et pisser dessus. Elle peut faire tourner un mot, une image, une pensée en boucle à l'infini, au point que vous ne supportiez plus. Elle est la chef de prod' de votre télé interne, passe des images interdites aux moins de 18 ans, 30 ans, 60, 100 ans, des images interdites aux vivants. Elle s'en fout, elle n'a pas de soucis d'audience. Son seul segment de cible, c'est toi connard.

Il faut sans doute choisir ses lectures, mais on ne choisit pas son enfance et la grille de lecture qu'elle nous donne. Et surtout, quoiqu'on ai pu lire, ce n'est que du matériel. Du moins, c'est mon avis. Quoiqu'on lise, Sartre ou un conte pour enfant, rien n'est neutre et tout vous agresse, veut votre anéantissement...

Mais revenons à ce pote.

Il avait déjà fait un séjour ici. Il y était parti suractif. Il en était revenu bouffi, lent, gros, fatigué, les yeux enflés. Mais calme.

Un temps de retard dans les conversation. Il riait à la vanne précédente. Bloquait mille ans avant de distribuer les cartes. Puis, lorsqu'il a arrêté de prendre ses médicaments, malgré nos remontrances, ses obsessions, congelées, ont commencés à se muer, à se réchauffer. Puis il était reparti dans le délire. "Momo, je t'envoie dans le Sahara. Tu iras précher là-bas."; "Je décrète que tous les musulmans peuvent manger du porc maintenant, je vous autorise"

Sa trop grande vivacité intellectuelle était redevenue son ennemi. Rebelotte pour trois mois de plus.

Là, il sortait dans une semaine. Je lui disais quil fallait qu'il se bouge, qu'il avait des capacités. Que ce c'était pas parce qu'il sortait d'un hopital psychiatrique qu'il devait se sentir inférieur. Bon nombre de grands hommes étaient passés par là. Des artistes, des intellectuels, des écrivains... Paolo Coelho par exemple. Bim. Hopital psychiatrique -Sérieux? Celui qui a écrit l'alchimiste?  -Lui le premier mon pote. Un vrai taré, encore pire que toi. Il rigole.

-Fais pas les mêmes conneries hein. Prends tes médicaments et essaie de trouver un travail, de te mettre bien avec ta meuf...

 

2

Je crois que j'ai dit, à peu de choses près, la même chose à S. quand je l'ai laissé au centre de désintoxication alcoolique. Nous l'avions ramené de sa chambre d'hopital, où il avait été traité pendant 2 mois, à un centre plus ouvert de désintoxication, phase finale de son plan pour s'en sortir. Deux mois qu'il était clean. Pas d'alcool, pas de drogue. Un record. Il est sorti de la voiture, nous a remercié, a pris sa valise, nous a salué. C'était parti pour une nouvelle vie. Pour de bon. Un dernier sermon de son oncle. Sois un homme maintenant. Craint Dieu. Tu veux pas recommencer cette vie, non? Regarde toi. Tu as 40 ans maintenant. Tu n'as plus de dents à cause de l'alcool. On dirait un clochard, tu pue, tu porte des vêtements usés. Tu veux être ça toute ta vie? Quand tu seras guéri, on ira te marier au Maroc, tu auras une famille, des enfants. Tu seras un homme. Tu veux redevenir comme avant? Non, j'ai trop souffert, je veux plus revivre ça. Non, ça y est, l'alcool, la drogue, c'est fini. Je fais du mal à ma famille, à ceux qui m'aident, il faut que ça cesse. J'ai trop souffert. Trop.

Il y avait dans sa voix cet accent irritant de bonne volonté. Comme un enfant qui reconnait trop sa faute... Comme un enfant qui répète des paroles sages qui ne lui appartiennent pas mais dont il sait que c'est bon pour lui. Comment dire?... Il nous avait raconté, durant le trajet, ses souffrances indicibles lors de ses périodes de manques, ses nuits sans sommeil à se cogner la tête contre les murs, sentir son corps et son esprit brûlant d'envie, brûlant d'un infini blanc, coupé à sa base... Ces moments où il sentait son corps aussi inutile qu'une pelure, qu'une croute, qui raclerait le sol en un bruit sec de secheresse, poussé par un vent faible. Moi, j'aurais voulu y croire, à cette énième rédemption. Il était devenu exemplaire. Il n'en pouvait plus de cette vie. Tous le monde n'en pouvait plus. Mais au fond de moi, je sentais qu'on ne pouvait rien contre son envie de se détruire, de se salir, de se tuer. On y peut rien. On monte, on descend. On monte un peu plus haut. On descend encore plus bas. J'aurais voulu me tromper. J'aurais voulu passer souvent le voir, l'encourager. Ne pas le laisser trop seul. J'aurais voulu. Je savais qu'il ne recevrait pas beaucoup de visites. Mais je n'étais pas bien moi-même.

Il y est resté un mois. Il avait changé. Il avait fait des progrès considérables. Au point qu'il avait eu droit à un jour de permission.

Lorsque ma tante lui a ouvert la porte, il est rentré. Il voulait 1.000 euros, tout de suite. Il avait de nouveau plongé. Il était sous alcool, sous coke. Quelques heures plus tôt, il était partis chez ses anciens potes. Ma tante a pretexté vouloir les sortir de la banque, pour l'amener à un endroit public. Puis, là, devant le distributeur et l'école, elle a refusé de lui donner. Mis devant le fait accompli, il a commencé à crier, à rire, à se déshabiller et à se mettre à poil dans la rue. Internement en hopital psychiatrique. 6 mois de sacrifices perdus...

 

3

Le contrôle. Jusqu'où peut-on le garder? Jusqu'à quel niveau de souffrance, de fatigue psychique, morale, peut-on encore le tenir. Il y a des rêves abrasifs qui rabotent votre conscience. Des rêves qui érodent les parois de votre cerveau, le rabotent, le polient, jusqu'à en faire un trou béant. Vous comprenez?

Faire sa vie entre folie prospective et vie-prospectus. La folie prospective, capacité de tout remettre en question, même l'évident. marcher, sans savoir si le prochain pas ne nous entrainera pas dans notre perte. marcher sur l'illusion que le sol sur lequel nous marchons n'est pas une illusion. Ceci n'est pas un chapeau. C'est une étoile. Un arbre. Un verbe qui cherche des yeux. Un verbe qui cherche à voir. Harceler le vent. Morceler le temps. Le morcellement de la réalité. Le Mort sel ment. Le Morse aile m an. Le Mot re selle mend. Le m or celle m en. Le Maure s Elle ment. Le.Mo.r.Cel.mEnt. Le...

La vie prospectus, certitudes sur papier glacé. Imaginer sa vie comme une publicité. Meubler son clip permanent avec des meubles. Choisir une femme qui ferait bien dans le paysage mental que l'on s'est construit. Une femme qui aurait l'assentiment, non pas de sa famille et son entourage, mais de son propre jury Popstar de notre cerveau. La baiser comme dans un film porno. La jeter comme un pack de lait vide. Vie prospectus. Paginer nos vies, cataloguer nos amis, archiver nos conversations, customiser nos doutes, échéancer nos cris, conditionner nos mots, congeler nos rêves, rationaliser le temps, emballer sous cellophane nos regards.

Une barquette de beurre dans le rayon frais, avec les autres. Tu es conditionné. Ah non? Tu es libre? Tu veux t'échapper? Tu veux sortir de ce système qu'est le supermarché. Tu peux même biper à la caisse. Tu aura fait ton petit scandale, mais dehors, tu reste une barquette de beurre. Tu reste un truc sous cellopanne. Tu comprend? Une vie jetable, réutilisable. ça m'énerve, mais je ne juge pas. Quand ma femme sera enceinte, j'irais sûrement moi aussi voir la nouvelle p'tite secrétaire qui a un bon ptit cul. Je me ferais sans doute tailler une pipe au Bois de Vincennes avant de partir au boulot. En revenant du travail, je dirais bonsoir à ma femme, à mes enfants. Je caresserais la joue de mon gosse avec les mêmes doigts avec lesquels j'ai fourré Sandra tout à l'heure à l'Hôtel. C'est humain. Tu comprend?

Il y a une ligne droite qui part de la ligne d'horizon à mon front. Ligne brisée. Emietté en points de suspensions, suspendues au dessus du vide, pendues au dessus de pans éclatés de ma vie rêvée. Je cherche dans ce j'ai été, et je ne vois plus rien.

 

Alors c'est vrai, dans ce monde, je ne sais plus qui je suis, où je suis, ce que j'ai envie d'être. Je suis instable. Je ne sais pas où je veux aller. Je pense une chose et son contraire la seconde suivante. Un rien peut me faire changer de décision. L'urgence de la nécessité. La nécessité de la réflexion. Devoir. Pouvoir. Faire. Paralysie mentale. Sûrement que je serais le prochain pensionnaire de cet hopital psychiatrique où trop de mes connaissances sont passées. Sûrement que le Destin me réserve quelques épisodes de folie, comme ceux dont j'ai été trop témoins dans ma vie récente... Folie prospective. Vie prospectus. Ne plus savoir ce que l'on veux être, au vue de tout ce que l'on a pu vivre ou voir dans sa vie.

Mais si la vraie certitude que j'avais dans ce monde, si la vraie chance que j'avais dans ce putain de monde, celle qui pouvait me sauver, peut-être, c'était de savoir, avec certitude, ce que je ne veux pas être?

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, décembre 2007-janvier 2008.

Commentaires

Intéressant point de vue, nous avons mis ici sur ce point. La vérité est que j'ai entendu beaucoup de choses à ce sujet mais je n'étais pas du tout évident.

Écrit par : Mujer | 12/01/2011

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