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05/01/2010

Chez le boulanger

Un jour que j'achetais mes deux baguettes habituelles chez mon boulanger, je l'ai senti un peu triste, mal à l'aise. Ça arrive sûrement à tous le monde, mais le problème, c'est qu'il riait et plaisantait dix secondes plus tôt avec la cliente qui était avant moi. Et qu'il s'était tout d'un coup troublé lorsqu'il m'avait vu. Par ailleurs, son regard était fuyant. D'habitude, ne plantait-il pas son regard dans le mien en me disant gaillardement: « Comment s'est passé le travail aujourd'hui, Monsieur Mohamed? Votre patron vous paie-t-il toujours à faire des mots croisés?! » Et je lui répondais en plaisantant gaiement.

Mais là, rien de ce qui se passait d'habitude ne survenait. Alors j'osais la question, timide:

-ça ne va pas Monsieur Pierre?

-Si, si, ça va, ça va... me dit-il d'un air absent.

-Vous êtes sur? Vous êtes si vivant d'habitude...

Son regard ne voulait pas rencontrer le mien, par gêne. Nous restâmes un peu ainsi, moi n'osant pas encore lui demander mes deux baguettes, lui gardant pour lui son trouble. Puis, s'assurant que d'autres clients ne venaient pas, il me dit, d'une voix gênée:

-J'aimerais vous parler, Monsieur Mohamed...

-Ah? Que se passe-t-il donc?

-Voilà... C'est vrai, je vous connais depuis tout petit, vous avez toujours acheté votre pain ici. Parfois, c'était chez le boulanger à coté, mais j'ai fermé les yeux parce que bon, c'était lors de mes jours de fermeture.

-Oui, c'est vrai...

-Mais ça m'a fait poser des questions... En fait, ne venez-vous pas chez moi parce que je suis le plus près de chez vous? Ne venez vous pas chez moi, à la base, par facilité, parce qu'aller dans ma boutique vous fatigue moins que d'aller chez les autres?

-Et bien... Heu... Oui, en sorte... Je vais à votre boulangerie pour ces raisons, et aussi parce que  votre pain est relativement bon, que vous êtes gentil... Et que de ce fait, je ne trouve pas l'utilité d'aller voir ailleurs.

Il soupira. Comme il ne parlait plus, je lui demandais encore, inquiet:

-Que se passe-t-il Monsieur Pierre?

-Et bien voilà... Je ne veux pas bâtir une relation commerciale sur une base aussi  instable...

-Pardon?...

-Pour pérenniser mon commerce, il me faut une base stable, une sécurité. Je ne suis pas sûr du futur... Trop de paramètres économiques peuvent évoluer avec le temps... Les prix de la farine, des levures, des huiles qui s'envolent... le changement des habitudes alimentaires... Il se passera sûrement des changements et je dois les gérer. J'aimerais détenir des certitudes pour l'avenir de mon commerce... Et vous ne faite pas partie de ces facteurs de certitude...

-Comment ça?

-Vos motivation pour venir dans ma boulangerie ne me paraissent pas assez forte pour que je puisse un jour vous garder en tant que client régulier...

-Mais... Je... Qu'est-ce que ça veut dire?...

Il ne me répondit pas tout de suite... Il baissa la tête, gêné. Puis il murmura finalement :

-Je ne veux pas m'engager, Monsieur Mohamed...

Je restai un moment interloqué. Il continua.

-Si un jour, je vous voyais plus dans ma boulangerie, si je vous voyais un jour dans celle du voisin ou d'un autre, ça me ferait trop mal...

-Mais... Mais ce n'est pas le cas actuellement... Je vais tous le temps chez vous parce que... Et bien c'est naturel pour moi... Je ne me pose pas de questions... Je vais chez vous naturellement... Les autres boulangeries font du bon pain, des bons croissants mais bon, comme elles sont un tout petit peu plus loin de chez moi, ben je ne viens pas chez elles aussi naturellement que chez vous. Je ne vois pas en quoi ça peut gêner notre relation commerciale!

-Désolé, Mr Mohamed...

Je restais encore abasourdi. J'essayais de comprendre mais il n'y avait rien à comprendre... Un pincement dans le cœur... Souffler, sans se convaincre soi-même:

-Je pourrais vous acheter des pains complets à la place des baguettes, je pourrais varier mes achats, et...

-Ne rendez pas les choses plus difficiles, Mr Mohamed...

-Bon...

-Partez s'il vous plait, me dit mon boulanger, retenant ses larmes.

Je quittais la boulangerie, l'air un peu hagard... Je ne comprenais toujours pas ce qui m'arrivait. J'avais toujours connu ce boulanger. Il faisait partie de mon paysage habituel... Pourquoi avait-il eu ces pensées? Lui avait-on enseigné une nouvelle méthode marketing dans un séminaire à la con? Pourquoi faisait il tout ça malgré lui et malgré moi?

Il me fallait désormais tout reconstruire... Trouver un boulanger qui fasse des pains aussi potable, qui ne soit pas trop loin de chez moi. Trouver un connard de boulanger qui ne ferme pas le jeudi ou le lundi comme tant d'autre... Mais pourrais-je établir une relation aussi normale avec ce nouveau boulanger, si je sais qu'un jour il pourrait me bannir de sa clientèle de cette façon?...

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 26 avril 2007 à 13h09

Commentaires

"Lundi, c'est l'Originale. Pour vous, l'Originale OU RIEN, j'ai dit. Ne discutez pas ! Au Moyen-âge, c'est du pain noir rassis que vous auriez trempé dans votre soupe. Aboulez la monnaie. Trois euros. T-R-O-I-S, oui. Vous viendrez chercher votre bagnard aux fruits demain matin. Quoi ? Un tajine ?! Z'avez qu'à pas faire de tajines mardi, merde ! Au XVIIIe, vos semblables m'auraient pillé en braillant "Du pain, du pain !" La farine blanche devrait vous être interdite. Je vous ai à l'oeil, ne l'oubliez jamais. C'est un contrat d'exclusivité que vous avez signé. Allez voir ailleurs et c'est du bon pain aux cafards bien croustillant qu'on vous servira dans votre râtelier de taulard. Disparaissez, allez !"

(Deux ans après. Au lieu de te bannir, notre maître enfarineur, qui t'a chaleureusement adopté, te mène à la baguette. Moralité : Tous des pervers, qu'ils remuent un bâton ou un batteur à crème.)

Écrit par : Radio Pain Nu | 05/01/2010

Si T T rentré comme prévu en septembre, T'aurais une princesse de mil inouïe qui te pétrirait entre autres ton pain à domicile, tu ne mettrais les pieds dehors que le jour du Souk et tu passerais ton temps à danser là où la boue bouche les babouches... Mais C pas trop tard, ton pote a coincé la chevillette et la porte t'attendra.... Le cénacle des griots te réclame fissa fissa !

Écrit par : Yugurta | 09/01/2010

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