Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/12/2009

Coupure du jeûn à Tanger

Place Maâgazine. Tanger. 18h45...

Bouchons monstres. Klaxons. Gyrophares de la sûreté royale qui fend la circulation. Foule dense qui presse le pas. Piétons pressés de traverser. Automobilistes pressé de les presser. Bruit des stores qui se ferment. Claquement des portes. Discussions des passants. Crépuscule. Le vent.  

Puis, résonnant en filigrane de ce chaos urbain: l'appel à la prière du couchant...  

 Je ne sais pas s'il y a eu alors un trucage ou quoi, mais j'ai à peine eu le temps de regarder la mer une minute qu'en me retournant: Plus rien... Le grand bouchon qui bloquait le Boulevard Pasteur avait disparu. L'avenue, saturée quelques minutes plus tôt par la vie et le bruit, ne résonnait maintenant que des pas vifs de quelques retardataires et de la respiration des moteurs de voitures solitaires, dont le passage devenait soudain assourdissant dans le calme ambiant... Cinq personnes dans la rue. Ci assises sur les marches des magasins fermées, ci debout près des canons de bronze... Les quatre voies de l'avenue principale vides.  Dans cette ville pétrifiée, ne résonne maintenant que le pépiement fiévreux, presque assourdissant, des oiseaux qui investissent par centaine les arbres et les façades de l'Hôtel Flandria.

La nuit avance et les rues se désertifient à tel point qu'il en devient tout à coup honteux de rester dehors. Se précipiter vers le premier restaurant ouvert... Je tombe dans une petite sandwicherie. Attablés devant leur repas, les employés et les quelques clients du lieu me regardent tous, étonnés. La cassure du jeun a eu lieu il y a 20 minutes et je débarquais que maintenant? Bizarre... L'un des employés se lève et prend ma commande. Je m'excuse de le couper dans son repas. Il me tend, souriant, mon sandwich au poulet et ma boisson. Puis je m'attable...

Après les premières bouchées, les informations qui remontent de ma langue à mon cerveau son catégoriques. Immangeable. Trop de clous de girofle. Trop de... trop quoi! Un problème qui n'a pas l'air d'affecter mon entourage qui, lui, mange tranquillement la même chose que moi. J'ai beau insister, essayer de prendre une seconde bouchée... Mon cerveau est catégorique:

"Nan mon grand. Tu m'as eu la première fois, mais c'est moi le gérant de l'organisme et tu fera pas rentrer cette daube chez moi!..."

-Allé, fait un effort... Tu fais rentrer pire d'habitude.

-Tes tablettes de chocolat au goût de carton, passes encore. Mais là, faut pas déconner. C'est un endroit respectable ici...

Apparaît à ce moment là ce sentiment que je comprenais confusément, mais que j'expérimente tout d'un coup. Le fameux syndrome : "Fais en sorte que tout ton comportement soit en adéquation avec celui de la masse jeûnant, quels que soient les circonstances, sinon t'es foutu!"

Je supplie donc mon cerveau:

"Allé, s'il te plait. J'ai même pas entamé le quart du sandwich... Il vont dire quoi les gens autour de moi? Que j'ai passé toute la sainte journée à manger le ramadan et que je n'ai pas faim maintenant? C'est la honte!"

-ça, c'est pas mon problème... Les paramètres de sécurité ne me permettent pas d'accepter cette commande. Au revoir..." Bip... bip... bip...  

 Sans mon cerveau pour m'aider, mes idées sont bien sûr encore plus bancales.

Mohamed au resto, scène 1. Ça tourne : Je fais mine de regarder mon portable, genre je lis un message, puis prend une mine genre: "Oh la la... ben on m'attend quelque part, moi!" puis j'appelle le caissier du restaurant. Celui-ci se lève de sa table, repasse sous son étal puis me fait face. Je lui demande la note.

-Alors, un sandwich et une monada... 28 dirhams.

-D'accord... Vous pouvez m'emballer mon sandwich... Je ne peux pas le finir maintenant, je dois aller quelque part là... (C'est pitoyable, je sais...)

-Pas de problèmes mon frère.

 Je paye, sors de la sandwicherie, marche encore quelques dizaines de mètres avec le sac plastique. Dehors, la rue est encore déserte. Peut-être plus que tout à l'heure. On se croirait à deux heures du matin. La vie ne reprendra doucement qu'après l'appel à la prière de l'Icha. Les cafés se rempliront peu à peu. Les rues s'animeront de nouveaux. Le bruit ambiant de la ville surmontera peu à peu celui des oiseaux. Tanger, le ventre repu, marchera un peu pour occuper la nuit.

 

Mohamed Saïd. Publié aux Nouvelles du Nord en octobre 2005.

Les commentaires sont fermés.