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10/12/2009

Klaxon city

A Basma

C'est un fait. Dans n'importe quelle ville du Maroc, du centre ville à la périphérie, la vie urbaine ne semble résonner que de cet instrument à la sonorité douteuse, utilisé pour n'importe quel situation : "Tu n'arrives pas à prévoir 1,74 secondes à l'avance que le feu va passer au vert ? Coup de klaxon!" ; "Tu oses traverser la rue, vil piéton, alors qu'il y a un feu qui est fait pour ça 15 kilomètres derrière ? Klaxon !". "Tu mets pas ton clignotant quand tu tournes ? Quoi ? Moi aussi je ne le mets pas ? Et alors ? C'est ton problème ?... Klaxon !" ; "Tu oses être belle alors que c'est interdit par la loi ? Klaxon !" ; "Tu marches tranquillement sur ton trottoir et tu ne fais rien de mal ?... (Moment de réflexion) C'est louche : Klaxon !"

J'ai longtemps cru que cette mauvaise habitude des marocains traduisait un sentiment de frustration latente qui devait s'évacuer par cette pression facile de la paume sur l'instrument d'alerte. Bien protégé dans cette carrosserie qui les coupe de l'extérieur et les dispensent de toutes civilités, je pensais que le Marocain lambda était un mufle quand il conduisait...

Pourtant, ce que j'avais pris pour une agression gratuite au début, est en fait un fait culturel que j'ignorais jusqu'alors : hé oui. Le klaxon est la deuxième langue officielle du Maroc. C'est un idiome avec ses codes, ses règles. Je m'en étais aperçu lorsque je faisais la route Tanger-Tétouan... Je faisais signe à une voiture qu'elle pouvait me dépasser sans danger, et le conducteur s'exécutait et me "remerciait" par deux coups brefs de klaxon qui voulaient sûrement dire : "Merci, cher conducteur à l'allure de grand père. Votre attention est tout à fait délicate et je vous en remercie". Dès lors : révélation. Tout un univers s'ouvrait à moi.

C'est en effet avec le temps que j'apprendrai qu'un long klaxon envers des passants qui traversent ne voulait pas forcément dire : "Cassez-vous de mon chemin, misérables vers de terre ! C'est la route à mon père !" mais plutôt : "Siérait-t-il à vous, aimables piétons, de hâter le pas pour que je puisse insérer mon humble carrosserie entre vos corps ?" Idem pour les coups de klaxons à un feu rouge. Longtemps resté dans l'ignorance de la langue, j'ai longtemps cru que ça voulais dire : "Mais tu vas bouger ta carcasse, espèce de [Pastille de censure de niveau 3] ?! Tu crois que j'ai que ça à foutre, moi ?! J'ai des choses à faire moi ! Je dois... Je dois repeindre mes rideaux en bleu, éplucher mes armoires et mettre mon doigt dans le nez dans un quart d'heure! Alors dépêches toi !"

Après vérification, la traduction exacte de ce type de klaxon était : "Je tenais à vous informer personnellement, O humble co-véhiculaire, que le feu de circulation est passé depuis 0,095 secondes dans la teinte dite émeraude, et que ce serait très appréciable si vous daigniez (Mais j'abuse peut-être) avancer. D'autant que cela vous serait tout aussi profitable puisque vous avanceriez également vers votre point de destination. En vous remerciant de votre compréhension."

Quelques fois, j'avais cru que deux personnes se disputaient en se klaxonnant à tout va. En fait, tout cela était l'ébauche d'une discussion construite :

Klaxon 1 : Désolé, cher Monsieur, de m'être trouvé sur votre chemin lorsque vous déboîtâtes tout d'un coup devant moi. La confusion me transperce...

Klaxon 2 : Cette confusion est d'abord mienne, humble collègue, puisque je me trouvais sur votre voie lors de mon déboulement intempestif.

Klaxon 1 : Laissons donc cela. Nous avons évité le pire et il serait désormais avisé, en gentlemen, d'être plus vigilant la prochaine fois.

Klaxon 2 : Oui, vous avez tout à fait raison. Vous savez, je ne suis pas comme ça d'habitude... Mais j'ai des problèmes personnels aujourd'hui... Notamment avec ma femme...

Klaxon 1 : Allez, dites moi tout... Commencez par le début... Heu... Attendez, on arrive sur le Rond point de Tétouan, le parlement klaxonnien de la ville alors on va pas trop s'entendre là..."

Langage complexe, le klaxon est fait de nuances, de tons, d'élans qui rendent son vocabulaire plus riche qu'on ne le croit. Tout cela demande une certaine maîtrise. Un temps trop long et toute la phrase change. Une pression plus accentué sur l'instrument et la prononciation n'est plus la même. Je débute à peine mais je commence à faire de gros progrès. Là, par exemple, j'arrive péniblement à prononcer quelques bribes de phrases : "Voulez-vous avancer, s'il vous plait ?", "Attention chers piétons, j'arrive" ou "Veuillez tout de suite sortir de sous mes roues, vous abîmez mes amortisseurs". J'ai encore beaucoup de progrès à faire pour atteindre un bon niveau. Mais j'ai de la chance: les conducteurs marocains sont de bons professeurs.

 

Mohamed Saïd, publié dans les Nouvelles du Nord en octobre 2005

Commentaires

Bien que ça ne soit pas ma première lecture de ces nouvelles, j'ai toujours le même sourire. C'est pour contrebalancer le trop de sérieux de "changer" que tu les replaces ici ?

Écrit par : Cristophe | 11/12/2009

Résurrection pertinente d'un texte qui prend toujours plus de saveur comme un bon cru dans son tonneau de chêne !
Effectivement, c'est un plaisir renouvelé par tes bons soins.
Autre idiome, lumineux cette fois : La main gauche caresse le phare en plein jour... Attention, mon frère, ma soeur, y a les cops cachés derrière le palmier avec leur radar !
Finalement, on ne sait plus qui se protège de qui !
Au plaisir de te relire longtemps...

Écrit par : Yugurta | 12/12/2009

Cristophe -> Merci :) Ben en fait, j'ai pas mis tous mes textes sur ce blog, et c'était pour montrer à une personne qui ne les connaissait pas, les chroniques Maroc Land. Mais je pense que je vais les mettre progressivement en ligne, avec quelques inédits publiés aux Nouvelles du Nord mais jamais sur le blog. Je vais aussi retravailler sur des idées de chroniques que j'avais commencé mais que je n'avais pas terminé. ça va changer de mes inepsies habituelles :-p

Yugurta -> Merci beaucoup. J'ai eu déjà du mal avec les idiomes sonores, si il faut aussi apprendre le langage corporel, je vais pas m'en sortir :-p
ça fait plaisir en tout cas. J'ai déjà mon idée de chroniques sur nos chers protecteurs :)

Écrit par : Mohamed Saïd | 13/12/2009

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