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08/12/2009

Changer

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Ces derniers temps, j'essaie de changer. Sincèrement. J'essaie de m'extirper tant bien que mal de cette solitude, de ce marasme un peu mat qu'est ma condition actuelle. Pas que ce soit quelque chose qui me gène vraiment ou qui me fasse mal, mais j'ai le sentiment, sans doute avéré, que mes schémas de pensée sont un frein à tout ce que j'entreprend, à tout ce que j'essaye d'être, intérieurement, et sont une barrière entre moi et ceux que j'aime. Je suis bien sûr conscient des raisons pour lesquelles je suis ainsi: la découverte trop précoce du sexe avec une cousine, les attouchements sexuels de mon enfance par un oncle, des grands cousins, par un inconnu, ma relation sclérosante avec mon père, les coups de ceintures, les gifles, les chantages affectifs, la destruction systématique de toute mes tentatives de sociabilité, mon enfermement dans une foi religieuse beaucoup trop grande pour moi. Tout cela a joué un rôle déterminant sur ce que j'étais, et sur ce que je suis. J'étais encore une pâte à modeler mentale.

Au début, je pensais que le savoir, c'était guérir. Je pensais qu'en réfléchissant, en écrivant des choses qui révélaient, tout d'un coup, une partie de moi-même laissé dans l'ombre, je guérirai de ce malaise. Mais avec le temps, je me suis rendu que l'on peut savoir pourquoi on agit ainsi, et le faire quand même. Il y a toujours une mécanique intérieure qui joue, dans une strate encore plus profonde encore. C'est là que je coince un peu. C'est là que, malgré toutes mes tentatives d'exploration de ces fosses profondes avec mon sous-marin personnel, la pression devient toujours trop forte, et menace de le comprimer, avec moi à l'intérieur.

 

2

Ma vie est faite de choix. Mais comme je l'expliquais à une amie il y a quelques temps: nos trajectoires de vie suivent un mouvement brownien. Ce mouvement physique a été découvert par Einstein qui avait remarqué que lorsqu'il plaçait des feuilles de thé dans son eau bouillante, elles décrivaient des mouvements étranges: elles "reculaient", de manière aléatoires dans sa tasse, comme chassées à chaque mouvement par une force invisible. Plus tard, il saura en fait que les atomes des feuilles de thés subissent des bombardements sans fin des électrons présents dans l'eau, ce qui les fait reculer. Ces feuilles décrivent alors des mouvements browniens, des mouvements de fuite, dictées par la "force d'impact" des ces électrons.

Je pense que nous sommes comme ces feuilles. Toute notre vie, nous reculons devant ce qui est plus fort que nous. Depuis notre naissance, nous subissons l'impact de milliards de stimulus, visuels, olfactifs, auditifs, etc, qui, par leur force de persuasion, nous font prendre des trajectoires aléatoires. Lorsqu'un sentiment, une vérité est plus forte que nous, plus forte que notre capacité à la réfuter, nous la tenons pour vraie, que nous y adhérons d'ailleurs ou pas. Nous accumulons alors des convictions, qui peuvent changer avec le temps. Dans notre enfance, nous croyons par exemple à des choses comme le Père Noël, ou la petite souris, pour la simple raison que cette vérité est asséné par des autorité intellectuelles beaucoup plus performantes que nous: les grandes personnes, et que nous n'avons pas encore les moyens de les infirmer. Il nous arrive aussi d'être enrôlés dans des groupes politiques, culturels, religieux, musicaux, d'extrême droite, dans des sectes, pour la simple raison que notre esprit n'a pas encore le vécu ou le savoir nécessaire pour désamorcer les vérités assénés par ces groupes.

Mais plus nous vivons, plus nous sommes exposé à des stimuli, et plus nous sommes aptes à résister à leur force contraire. En fait, avoir du vécu, c'est avoir été exposé à la vie de manière plus diverse, avoir été bombardé par le plus de stimulus possibles, et différents. Plus nous accumulons de ressentis, de savoir, plus nous sommes apte à réfuter certaines affirmations. Aussi, moins nous sommes l'objet impuissant de la force de ces vérités. Nous devenons alors plus stables.

Toute notre vie, ce que nous tenions pour des choix, des convictions sincères, n'ont été, je pense, que les reculs successifs de notre esprit face à des vérités qui étaient plus fortes que nous. Et quand bien même nous avons un vécu et une culture importante, nous agissons encore sous l'emprise de convictions que nous ne pouvons réfuter.

 

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Qu'implique alors de changer?

Pour moi, ça implique de dépasser, de repousser la force de cette vérité profonde que je tiens pour vrai, inconsciemment, avec une conviction plus ou importante selon l'humeur, celle que je n'arriverai à rien. J'essaie de changer, de réfuter cette vérité, aidé en cela par des lectures que je veux maintenant ciblées, des livres de psychologie, de développement personnel, de thérapie, bref, tout ce dont j'avais en horreur, qui me navrait ou me faisaient peur, ces sortes de pansements fragiles sur des amputations, des mensonges auto suggestifs à assimiler sur place ou à emporter.

J'ai toujours eu le plus grand respect pour la psychologie, mais pour moi, con lucide, agir sur l'esprit humain était quelque chose de bien trop sensible et irréversible pour que j'ose le faire avec le mien. Surtout, je crois, j'avais peur de changer. J'avais peur de recouvrir d'une glue rose toutes les imperfections de ma personnalité qui, sommes toutes, faisaient ma singularité. J'aimais trop ma lucidité déformante et triste. Elle me servait même d'outil de travail. J'écrivais avec.

Pourtant, au fil des lectures, je trouvais des choses qui m'apaisaient parfois. J'aimais bien l'idée des thérapies comportementales et cognitives (Les TCC) qui me semblaient beaucoup plus efficaces pour moi que les séances de psychanalyses sèches. L'une d'elle consistait à s'exercer à penser autrement, lorsqu'un évènement ou une pensée négative nous assaillait. Par exemple, si l'on appelait une bonne amie et qu'elle ne répondait pas, au lieu de penser: "Elle doit m'éviter parce que je suis un naze et un con fini" pourquoi ne pas penser plutôt: "Elle doit être vraiment occupé pour ne pas me répondre. J'espère en tout cas qu'elle passe un bon moment."

Ces exercices étaient destinés à dévier les chemins habituels de la pensée, en en ouvrant un autre, plus positif. Se frayer un chemin à coup de machette dans cette jungle où la pensée ne pénétrait jamais, préférant l'autoroute de notre dévalorisation. Il était surtout question de s'interroger sur les arguments objectifs de notre propre dévalorisation. Etait-ce justifié? Etait-on vraiment un naze et un con fini? Le fait de s'interroger sincèrement prouve que non.

En l'exerçant à mon propre compte, j'obtenais, je l'avoue, de bons succès. Lorsque je relisais un des textes sur lequel j'avais travaillé pendant des heures, et que je le trouvais soudain, avec le recul, nul, j'essayais de ne plus penser: "Putain mais quelle merde, pas la peine de continuer, tu n'arrivera à rien dans cette voie." Mais plutôt: "Tu as le recul nécessaire pour comprendre que ce texte n'est pas encore parfait, mais il constitue la première étape. Si tu as la clairvoyance de voir qu'il faut l'améliorer, c'est que tu peux l'améliorer, et c'est ce que tu vas faire."

Dans la vie quotidienne, ces bifurcations parfois encore hésitantes de mon mode de pensée me fit prendre conscient que oui, je me dévalorisais trop souvent, et que j'abandonnais trop vite. C'était même parfois d'un inquiétant automatisme. Je repensais par exemple à la fin de mon dernier texte "l'Ascension de la Mosquée de Dieu". Je regrettais, dans ce texte, que la réalisation de mon rêve finisse par le tuer en somme. Mais à y penser, c'était clairement arbitraire. J'avais réalisé quelque chose de magnifique, et je trouvais le moyen de l'amoindrir, d'en être triste. Il aurait été plus juste de penser que la réalisation de ce rêve, enfin, était la première étape de la réalisation de beaucoup d'autres, et que ça prouvait que j'avais la ténacité nécessaire pour mener mes projets à bien, malgré les difficultés. Voilà ce qu'il aurait été plus juste de penser. Que ce n'était pas la fin, mais le début.

Bien sûr, rien n'est simple. Je replonge souvent dans ma mélancolie, car c'est beaucoup plus facile, c'est encore un peu plus fort que moi, et je crois que j'aime cela. Mais je sais désormais que je peux ouvrir d'autres chemins. Je sais aussi qu'objectivement, même si j'ai des aspirations bien trop élevées pour mes frêles épaule, je ne suis pas quelqu'un de mauvais...

4

J'essaie d'être plus ouvert, plus sociable. A priori, rien ne me paraissait plus facile. Je crois avoir toujours eu les compétences pour nouer des relations avec les autres. J'ai beaucoup d'empathie, beaucoup de compréhension, de tolérance. J'écoute beaucoup. Je pense être drôle quelque fois. Pourtant, quelque chose en moi m'éloigne des autres, et j'en éprouve une fierté étrange, et en même temps une douleur latente. J'essaie de lutter contre cet isolement volontaire. Je rajoute sur mon facebook des personnes que je connais, même de loin. J'envoie des textos à des personnes que je n'ai pas contactés depuis un an. Je reviens doucement vers des amis patients mais qui ont finis par ne plus me comprendre. J'essaie.

Et plus je le fais, plus mon réseau social redevient dense, et plus je ressens de plein fouet la raison pour laquelle je me suis tant isolé. La complexification des relations, leur multiplicité et leur enchevêtrement me désarçonne, me déstabilise. Tout d'un coup, je le sais: je fuie les gens parce qu'ils m'ont fait du mal, et je les fuie aussi parce que je leur ai fait du mal. Toute interaction est une action qui a des conséquences, quelles soient positives ou négatives. La responsabilité m'en parait forte. Dans ma volonté de contrôle absolu qui, j'en suis conscient, a quelque chose de maladif, être sociable implique aussi d'être une sorte de boule de flipper rebondissant entre les parois de ses connaissances. Je me retrouve alors aspiré dans des imbrications, dans des trajectoires qui ne sont plus les miennes. Dans mon monde simple, je maîtrisais la situation. J'étais seul, dans cet anonymat réconfortant et froid, avec quelques points dans mon univers. Là, tout d'un coup, dans cet autre monde, je ne maîtrise plus rien, et surtout, je redeviens une personne parmi d'autres, je perd mon unicité. Je pourrais émerger, mais cela impliquerait d'utiliser des techniques de marketing social que je ne pourrais utiliser sans éprouver le besoin irrépressible de me justifier. Toute tentative de sociabilité amène avec lui son lot de fausseté, de tri, d'implication plus ou moins grand. Je suis incapable de le faire. Incapable de m'investir pleinement, incapable même de m'intéresser. J'éprouve le besoin de dire que je suis faux, quand je le suis. Ma "sincérité", qui n'a rien de glorieux, n'est que le fruit de cette peur du jugement des autres. De cette peur des autres. J'avoue tout, toutes les nuances de mes interactions aux autres, sans qu'on me l'ait demandé.

La vraie vérité, et c'est paradoxal, c'est que j'ai un ego bien trop fort pour être quelqu'un parmi les autres. Partagé entre ma dévalorisation permanente qui conforte les autres, et ma fierté démesurée qui les écrase, je suis tout simplement incapable de nouer des relations sur des bases saines. En cela aussi, je veux changer. Je ne veux plus être ce monstre. Mais c'est dur.

5

Changer... J'étais un garçon plutôt extraverti, rieur, curieux. Je me souviens de ces scènes de vie dans le Rif où, me déguisant en paysanne, j'improvisais des sketches devant tout le monde en les faisant rire jusqu'à s'en étouffer. Cette période me parait à des années lumières. Pourtant, je sens que ce garçon affleure en moi, qu'il est encore là, juste sous une couche de tristesse. D'ailleurs, n'avais-je pas écrit des chroniques humoristiques dans un journal, ou des nouvelles drôles sur un blog, ce qui revient un peu à se déguiser devant tous le monde? Je me dis alors que l'on ne change pas vraiment finalement. Qu'en fait, ce que l'on appelle changement, n'est que la pesanteur plus ou moins grande des sacs de poussière que l'on a accumulé toute notre vie. Ces sacs de tristesse, de frustration, que l'on a porté volontairement sur son dos, en martyr, lorsque la vie ne prenait pas le sens que l'on désirait. Alourdit par tant de charges, comment alors pourrions nous être heureux. Comment ne pas paraître ridicule lorsque, essayant d'être ce que nous sommes au fond, nous marchons en fait le pas lourd, hésitant, menaçant de trébucher à tout moment, parce que justement, nous croulons sous nos charges accumulées toute notre vie, ces charges qui alimentent notre légende personnelle de souffrances, de labeur, de douleur, mais qui nous empêche finalement d'avancer. D'être.

Ce ne sont que des paroles. Mais j'ai envie de déposer mes sacs. Ces sacs lourds que j'aimais, parce que ma souffrance me faisaient sentir vivant. Parce que ma souffrance me glorifiait, me rendait différent. C'est dur et un peu angoissant de ne plus sentir ses malheurs vous écraser, mais je vais essayer.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris. Du 29 novembre au 8 décembre 2009. 

 

Commentaires

Je me suis moqué moi-même de mon côté Jésus-Christophe, celui qui porte toutes les souffrances du monde, et ça m'a aidé à poser les sacs... Il est possible de tourner la dérision sur soi sans pour autant se dévaloriser.
Je ne vais pas en faire une tartine, je vois que j'ai de la lecture en retard chez toi...

Écrit par : Cristophe | 11/12/2009

Voila longtemps que je n'ai pris autant de plaisir a lire un blog.
Une note a lire et a relire, pour sur.

Écrit par : Yael | 19/12/2009

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