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21/11/2009

A l'ascension de la Mosquée de Dieu (3/3)

Le mien se calme un peu. Le pain noir que nous avons apporté avec nous a un goût infiniment plus agréable ici. Salah trouve un peu de cendres sous lesquelles couve une chaleur encore propice. Les restes d'un feu de berger, sans doute. Nous y précipitons nos mains pour les réchauffer. Je saisi une pierre brûlante que je place entre mes paumes avec un plaisir presque charnel... Le temps s'est couvert davantage. Le froid est plus dur. Les premières plaques de neige. Et ce sentier, qui monte maintenant presque à l'abrupte. La Mosquée de Dieu a disparu depuis bien longtemps derrière un versant plus proche. Je ne saurais dire vers quel coté il se trouve maintenant, alors c'est avec un admiration réelle du sens de l'orientation de mes cousins, que je vois soudain son sommet géant déboucher de l'horizon. Je n'ai jamais été aussi proche de la montagne, et je ressens soudain une excitation qui fait cogner mon cœur... Ils n'ont jamais été par ici mais ils ont, par ce sens de l'orientation propres aux montagnards, évité les villages, évité les ravins, évités les culs de sac. Si j'avais été seul, encore une fois, je n'aurais pu réussir à venir jusqu'ici. Je me serais perdu, comme je me suis perdu tant de fois, lors de mes précédentes tentatives... J'avais tout essayé. Par l'oued principal, avant d'être arrêté par une muraille de ronces infranchissable. Par une piste qui m'avait mené sur une falaise. Par un sentier qui me dévia du but sans que je m'en rende compte. Avec le temps, l'idée de la conquête s'était peu à peu émoussée. Trop loin à pied, trop haut. Trop risqué aussi. Ça me paraissait irréalisable à mon échelle. Pas que l'obstacle physique fut insurmontable, mais c'était surtout l'obstacle humain qui m'inquiétait. L'aventure de la femme et des enfants du village m'avait ouvert les yeux sur des dangers que je ne soupçonnais pas. Alors, les années passant, même si je regardais toujours la montagne avec envie, je ne faisais plus de tentatives. Je crois que j'étais maintenant trop vieux pour ça, trop adulte, dans le sens où ma présence d'homme dans le champs des autres, dans leurs villages, aurait été perçue comme une agression, une invasion suspecte difficilement pardonnable... On n'était pas dans l'Atlas, on était dans le Rif, dans l'un des endroits les plus reculés... Ça ne m'empêchait pas d'en parler, de saisir la moindre occasion pour en discuter avec mon oncle, mes cousins, sur les possibilités d'attaque. Ils savaient alors que ça me tenait à cœur, même s'ils ne comprenaient pas trop. La femme de mon oncle eut cette phrase formidable qui traduisait bien l'antagonisme de nos pensées respectives: "Pourquoi tu veux aller là-bas? Ça fait bien longtemps que le plat de semoule s'est vidé définitivement..." La survie, toujours.

C'était au troisième jour de l'Aïd El Kebir, fête que je passais dans mon village natal du Rif, le matin même, aux environs de 8 heures. Mon premier hiver ici, depuis ma naissance. La veille, la neige était tombée, et le sommet de la Mosquée de Dieu était resté blanc. "Tu veux y aller?" Je cru à une énième plaisanterie. Mais mon cousin Salah me dit de me préparer. Le gros des visites de la fête était passé, il n'avait pas de travaux dans les champs. Et, me dit-il, il pourra opportunément aller rendre visite à sa tante, qui habite très loin, plus haut dans la vallée. Nabil, le grand dadet, vint s'agglomérer à notre aventure par accident.

Et alors que j'avais abandonné l'idée, ou du moins, remis à plus tard ce rêve irréalisable en attendant des circonstances plus favorables; alors que le sommet transpirait devant mes yeux des échecs successifs de mes précédentes aventures, au point que je ne pouvais plus la regarder qu'avec une pointe d'amertume, voilà que je suis là, sans avoir rien préparé, sans que j'y ai même pensé, à portée de but. Nous traversons une sorte de plaine, qui me semble être la base de la pyramide du haut sommet. Déjà, les deux cousins ramassent de la neige qu'ils se jètent ensuite sur la gueule en rigolant. Un vent fort et glacé. En montagne, les perspectives trompent énormément, mais je reconnais ce sommet, qui a la même forme, vue depuis mon village ou ici, et à la base duquel je suis maintenant insignifiant. Je grimpe avec célérité malgré la pente. La respiration se fait plus difficile. J'entends mon souffle, sourd, comme s'il était à l'intérieur de ma tête. De gros rochers parsèment mon parcours, une végétation touffue, rase, pliée sous la neige. Dans mon esprit, c'est la métaphore de ma vie qui se joue. Ce n'est pas un sommet que je gravis. C'est mon destin. Dur, emplie de pièges, de freins, de fausses routes, de doutes, d'échecs, de tristesse. La Mosquée de Dieu sont tous les buts que je me suis fixé dans cette vie. Des buts bien trop hauts, bien trop loin pour moi. Des buts inaccessibles. Alors je sens que si je réussis ici, je pourrai tout réussir dans ma vie. J'avance, porté par cet espoir, le cœur frétillant d'une joie qui commence à déborder. Je ne sais combien il reste de mètres avant le sommet. Le nez sur le sol en forte pente, on grimpe, jusqu'à ce que l'on ne monte plus. Jusqu'à ce que ce que la terre s'arrête. Bientôt, j'escalade un mur qui n'a rien de naturel, des empilements de pierres. Puis. Le ciel s'ouvre enfin. De tous les cotés. La terre a disparu sous nous. Je suis au sommet. Sur un monticule de pierres qui semblent être les ruines d'une cabane... Peut-être la maison du plat de semoule... Un piton blanc planté là, tout au milieu du sommet, sans doute érigé par les espagnols du temps du protectorat... Et puis le ciel derrière... la terre derrière tout ça... Je peux voir l'autre coté de la montagne, de l'autre coté de notre vallée, de l'autre coté de cette cuvette, notre prison, celle qui nous isole du reste du monde... D'en haut... vers le bord de mer... le village côtier de Torrès... l'île de Cala iris... Le haut massif noir des Bokkoyas... la route de Snada... Tous les villages traversés... Le nôtre, invisible maintenant sous la brume grise... Et puis de l'autre coté, vers le cœur du Massif... quelques bouts de virages de la P39, la route qui relie Tétouan à Hoceima... Targuist, son barrage... Ketama, les trois monts enneigé du Tidighine, les plus hauts sommets du Rif... Je dévore tout ça, je ramasse des yeux, comme si le paysage visible et magnifique qui s'étendait autour de moi était du sable que je devais fourrer dans mon sac, je ramasse tout ça, avide, empressé, comme si je devais en ramasser le plus possible... à coté, mes cousins sont assis sur les ruines. Ils contemplent aussi le paysage. Ils sont heureux, je crois. Le vent souffle fort autour de nous. Nous sommes loin, bien loin des hommes, mais près, non plus de Dieu, car nous nous rendons compte que même ici, nous sommes si bas, mais au plus près de nous-même. Ma joie a quelque chose d'incandescent. Mais aussi, un peu, de branlant dans son expression. Quelque chose de bancal. J'ai atteint mon but. Un but de plus de 20 ans. J'ai un sentiment de plénitude, d'accomplissement, troublé par une déception douce. Et bientôt, même, cette déception commence à prendre un peu de place dans cet élan de bonheur. Je me dis. Voilà. Désormais, il n'y aura plus de magie en ce lieu. Il n'y aura que ce que voient mes yeux, et le souvenir que j'emporterai avec moi: des rochers, des pierres empilées, une ruine, un piton. Un sol irrégulier, comme la vie. Je ne m'attendais pas à autre chose, mais il y a quand même un décalage, sans que je sache où.

En fait, je crois que je suis comme cet homme de la légende, qui a gratté le plat de semoule pour savoir ce qui le remplissait. Rien le remplissait, connard. Rien. C'était la magie à l'état brut. Un rêve beau. La magie qu'aucune âme ne pourra jamais toucher avec son cœur sale. La magie fuira toujours celui qui veut savoir d'où elle vient. C'est un fétu de paille en filigrane de la vie, un fétu qui fuit avec le vent provoqué par les gens trop sensés, sans jamais les rencontrer. Assis sur les ruines avec mes cousins, nous goûtons à la paix, au silence, à la solitude qui règne ici. Je savoure mon bonheur.

Mais je pleure aussi, à l'intérieur, la mort de mon rêve.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris. 14 -20 novembre 2009. 23h26.

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PS: (Tout ça s'est passé en janvier 2006. Mais j'ai écris ce texte après la lecture de l'excellent "Annapurna, premier 8000" de Maurice Herzog, qui m'a donné envie d'écrire sur l'aventure humaine que représente souvent l'ascension d'une montagne. Je me suis retrouvé dans les tâtonnements, les interrogations et les fausses routes de l'expédition française pour trouver le meilleur angle d'attaque pour vaincre l'Annapurna, 8065 mètres. Mais soyons franc. Il n'y a aucune échelle de valeur commune entre la chaîne himalayenne, l'Everest, 8600 mètres, et la chaîne du Rif, dont le sommet culmine "seulement" à 2500 mètres environs, même si pour beaucoup de géologues, cette chaîne a quelques caractéristiques de la haute montagne. Après quelques recherches, j'ai même découvert que l'altitude de la Mosquée de Dieu, Jama3 de Llah en arabe, que j'estimais à 2000 mètres d'altitude, était en fait de 1500 mètres. Sachant que ce sommet se situe à une trentaine de kilomètres de la mer, ça fait tout de même une forte pente, ce qui donne cette forte impression de hauteur (Mon village doit se situer à 500, 600 mètres d'altitude.) La forte déclivité des montagnes du Rif qui se jettent dans la mer, passant de 2000 à 0 mètres d'altitude en seulement 30 kilomètres, est d'ailleurs responsable de deux faits majeurs dans la région du Rif méditerranéen. 1- Elle prive ces régions littorales des pluies (Le Rif est la région qui a la plus forte pluviométrie de tout le Maroc, mais seulement coté Sud de la chaîne, vers Fès, Mecknès. Coté méditerranéen, c'est la sécheresse) 2- Ces pentes abruptes, qui alimentent l'énergie cinétique des écoulements, favorisent les ravages catastrophiques causés par les oueds lors de fortes pluies inopinées, à l'automne ou au printemps, redessinant à chaque épisode et à la faveur de glissements de terrain parfois violents, un nouveau cours. Voilà pour le contexte littéraire et géographique de ce récit. C'est chiant, je sais, mais ça relativise et remet un peu dans son contexte "l'exploit". D'ailleurs, si vous êtes arrivé à lire cette histoire jusqu'ici, sans vous endormir sur votre clavier, vous avez aussi fait un exploit :-p)

 

Commentaires

J'ai lu sans m'endormir ! d:-) et sans ennui. Tu déprécies ton talent de conteur !

Je suis enfant, je regarde à travers les vitres du car et, à chaque sommet non couvert d'un moche pylone électrique, je me dis que j'y grimperais bien...
Plus tard, j'en ai grimpé... heureux !

Écrit par : Cristophe | 02/12/2009

Ben il faut aimer, crapahuter un peu partout. Et moi, c'est vraiment une passion... Pour avoir gravi la forte pente de ce texte, je te décerne un chamoix... heu, une chèvre d'or :)

Écrit par : Mohamed Saïd | 06/12/2009

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