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15/11/2009

A l'ascension de la "Mosquée de Dieu" (1/3)


podcast

 

Je me retourne un moment. La marche exténuante. La sueur sous nos vêtements. Le froid mordant. Notre village n'est plus qu'un point, que nous ne pouvons plus apercevoir. La peau de la montagne s'assombrit, sous un plafond qui devient de plus en plus bas. Pendant que nous récupérons un peu notre souffle, je regarde.

D'en haut, les choses sont inversées. Les nuages passent lentement en bas, sur la terre. Les villages sont des galaxies, les maisons, des étoiles. Les hommes, les mules, les enfants, des points filants péniblement sur les pentes du Rif. La vallée s'étend maintenant à nos pieds, sorte d'amphithéâtre massif, successions de plissures d'oueds, de champs, de nervures striées qui viennent rejoindre l'oued principal en d'innombrables pubis géants. Au-delà de tout ça, la mer Méditerranée, lointaine, grise, haute maintenant dans l'horizon. C'est un deuxième ciel. Et le ciel, le vrai, devient doucement notre sol, notre univers.

 Je regarde tout ça. Je ne sais quoi penser. Je sens poindre en moi une joie qu'il m'est difficile de réprimer. Ce point chaud caractéristique et impatient qui essaie de percer un coin de mon cœur. Mais il y a aussi cette insatisfaction latente. Cette peur d'une nouvelle désillusion. En soi, ce n'est pas important. Mais j'ai fait de ce but la métaphore de ma vie. Un tournant. La clé.

A coté, mes deux cousins sont là. Tout cela doit leur paraître un peu gratuit. Je les ai entraîné sur une marche de maintenant 5 heures, sous le froid hivernal de janvier. Ils se portent bien mieux que moi, ces montagnards, même si la fatigue et le froid nous déconstruit lentement. Le premier, Salah, est le fils de mon oncle. Il habite dans le village avec ses parents et ses 10 frères et sœurs, dans la maison où nous sommes tous né. Il est bien plus jeune que moi, malingre, de taille moyenne, le dos fortement voûté par sa vie de fellah précoce. Il a très bonne réputation au village car il est d'une grande probité, abat un travail prodigieux dans les champs et est l'un des rares jeunes qui va à la mosquée, la où beaucoup d'autres passent leur temps à jouer aux cartes au café de "Heppé", à fumer des joints ou à boire en groupe des canettes de bière. Il est surtout l'objet d'une attention particulière car il fait de fréquentes crises d'épilepsie qui peuvent le prendre à n'importe quel moment, lorsqu'il rechigne à prendre son traitement, comme c'est malheureusement souvent le cas. Ces deux dents cassées de devant sont d'ailleurs le souvenir d'une chute de mule pendant une crise... Je le connais depuis toujours mais nous avons toujours eu des rapports assez étranges. Nous ne sommes pas proches, et lorsque j'essaie de l'être, il fait montre d'une désinvolture qui me désarme un peu. Il n'aime pas la sollicitude, la pitié, et prend toute marque d'attention comme une hypocrisie... Il me trouve tout de même différent des autres cousins qui viennent de la "ville" ou de l'étranger, aussi, je pense qu'il m'apprécie. Le fait qu'il ait accepté de m'accompagner pour accomplir cette "folie" le prouve.

L'autre cousin est plus grand, très fin, les yeux rieurs. Une fine moustache surplombe sa bouche. Je ne le connaissais pas avant cela. Je l'avais juste rencontré au café une fois ou deux. Il est d'un autre village, plus haut sur la pente. Il a pris part à "l'expédition" un peu par hasard. Il passait juste voir Salah mais nous trouvant dans les préparatifs de la marche, il a sourit d'incrédulité, a dit chiche. Et nous sommes partis. 

Assis tous les deux sur des rochers, ils rient et se moquent chacun de leurs oreilles frigorifiées, d'une rougeur extrême... Je leur dis qu'ils ont les mêmes oreilles, et je prends une photo, preuve à l'appui. Après quelques temps, nous nous levons enfin péniblement, mais nous sommes pressés de remarcher, car le froid a gagné nos jambes. Nous grimpons de nouveau la pente.

 

 

 

Il faut sans doute retourner en arrière pour comprendre pourquoi cette ascension est si importante pour moi. Retourner à l'enfance, quand je regardais depuis notre toit, depuis les champs, depuis partout, cette montagne mythique, hypnotique, différente, proche, lointaine.

La "Mosquée de Dieu" comme on l'appelle pieusement ici... "Mosquée", car son sommet pointu, pyramidale, forme une sorte de minaret. "De Dieu", parce que le sommet gratte le plafond du ciel. Dans cette cuvette de montagnes rondes, rouges, érodés, sèches, un peu désertique, propre aux versants méditerranéens du Rif, la "Mosquée de Dieu" oppose son sommet vert et acéré, caractéristique de la partie supérieure de la Chaîne. C'est une montagne lointaine qui nous écrase de sa hauteur. La "Mosquée de Dieu" émerge seule de la brume opaque lorsqu'elle envahit la vallée. Elle reste seule blanche de neige quand le froid et les flocons s'abattent dans la région.

Cette montagne a une légende. On raconte qu'il y a longtemps, dans une maison abandonnée au sommet de celle-ci, se tenait un plat de semoule qui avait la particularité magique de ne jamais se vider. Les gens de toute la région venaient y puiser la nourriture, et plus ils creusaient ce plat avec les bols ou leurs paumes, plus il se remplissait. Le récipient dégorgeait de semoule avec une frénésie fantastique. Posé sur une table simple, rien ne le remplissait pourtant, ce plat. C'était tout simplement la barraka de Dieu qui faisait son oeuvre.

Ce plat fit vivre longtemps les familles de la région, qui y faisaient, devant la maison en ruine, une file interminable. Mais un jour, un homme voulut savoir d'où provenait la semoule. Il creusa avec son bol l'intérieur du plat jusqu'à en voir le fond, il fouilla pour voir ce qui le remplissait. Il ne vit rien, juste le fond du plat. Mais la barraka fut rompue. Le plat ne se remplit plus. On prit les derniers grains. On attendit un jour, un mois, une année. Rien. Le lieu fut alors déserté. La montagne retourna à sa solitude de terrain inculte. Sa place dans l'imaginaire des gens de la région s'évanouit doucement comme la brume opaque du matin. Mais par la force des choses et des évènements qui m'ont barré la route pour l'atteindre, elle resta vive dans la mienne. 

 

 

J'ai gravi tous les sommets que j'ai voulu, à Tanger, à Tétouan, dans notre vallée du Rif, même dans la ville de Marrakech, elle qui en compte si peu. Parfois au prix d'efforts et de risques inconsidérés. C'est ma drogue. J'ai fait de bonnes, de mauvaises rencontres. De bonnes, de mauvaises cicatrices. Mais je crois que rien, ou peu de choses, ne m'ont procuré plus de joie que de regarder le monde d'en haut depuis un point culminant, dans cette solitude solennelle, loin, bien loin des hommes, près de Dieu. D'en haut, les choses ont un sens. Ce que l'on regarde en bas, mais aussi ce que l'on regarde en nous. Une explication qui se libère. Un peu de terre de nous gagnée sur l'Océan. C'est assez étrange comme on peut trouver des mots pour justifier une action inutile en soi, mais qui nous apporte tellement intérieurement...  

Vaincre un sommet est un romantisme exporté d'occident, j'en suis conscient, une sorte de combat purificateur contre soi-même, une marche élévatrice dans la conscience de notre volonté.

Mais ici, dans le Rif, c'est un non-sens, quelque chose d'incompréhensible, un acte presque contre nature, et je l'ai souvent appris à mes dépends. C'est une chose inexplicable, tellement étrange que l'on vous prend pour fou. Votre aventure, que vous pensiez si exaltante, devient une honte froide. Devant ce regard, celui de ces enfants débraillés, celui de cette mère de famille osseuse et plissée qui vous toise d'un regard presque empli de pitié, devant cette évidence pour eux, aucune explication ni philosophie ne peut émerger pour justifier le bien fondé de votre but:

"Tu es un fou, mon garçon... Oui, regardez-le les enfants, c'est un fou..."

Je m'en souviendrais longtemps, de ces paroles... Elle le dit avec un air de telle constatation, sans volonté d'insulter ou de blesser, juste constater, que je réprimai un sentiment de profond désarroi. Comme si je prenais moi-même conscience de ma folie à ce moment là, à l'instant même de ces paroles. Les enfants, eux, rigolaient tous... Quelques temps plus tôt, ils étaient pourtant prêts à me lancer des pierres...

Commentaires

J'attends le n°2 afin de tout lire d'un coup. Je préfère ainsi.

Écrit par : Cristophe | 15/11/2009

Et moi qui pensais me reposer tranquillement cette semaine :-p Bon, j'y retrourne alors :-p

Écrit par : Mohamed Saïd | 15/11/2009

En te lisant, le sens des dimensions 'estompe, je ne sais plus qui monte et qui descend. L'important finalement est de comprendre à quel point il est vital de perdre parfois le sens de l'orientation car, souvent, il nos trompe.
Rire pour l'expression "pubis géants" :)

Écrit par : Yugurta | 16/11/2009

Yugurta -> Je dois avoir l'esprit mal placé... je vois des pubis partout :-p

Écrit par : Mohamed Saïd | 19/11/2009

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