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13/09/2009

Paire de rois

On a pas eu d’exemples d’en haut vers lesquels se tourner. On est entre nous. On est plein de bonne volonté. On attend.

Et dans cette cour des miracles qu’est devenue, au fil du temps, la salle, l’ambiance est enfumée. Ça me fait sentir sale et collant.

Je regarde Rédouane, puis Salif. J’ai une paire de roi dans la main, je réfléchis. Ça a toujours été ça mon problème. Avoir toutes les cartes en main, et réfléchir. A coté de moi, David a le regard baissé. Il semble réfléchir profondément lui aussi, et soupire par intermittence,  « putain, nique sa mère… » Il ne joue pas, malgré notre insistance. C’est contre sa religion, ou plutôt, contre ses religions. C’est un peu compliqué. David, quand il était petit, était un garçon très intelligent, d’une intelligence je dirais supérieure. Il excellait dans des matières comme les mathématiques et la physique. Toujours premier ou deuxième dans chaque matière. Aujourd’hui, il est là, prostré comme un zombie, et ça veut tout dire.

 

Ma paire de rois toujours dans les mains, je me contente de suivre les mises. Ça aussi c’est un problème. Suivre seulement, ne pas prendre d’initiatives. Mais dans ce cas de figure, je me dis que c’est pour surprendre les adversaires.

En face de moi, Zayir a les yeux mis clos, affalé dans le canapé. Il est fait, comme on dit chez nous. Il ne tient même plus sur ses jambes. Lorsqu’il est rentré dans la salle, probablement à l’affût d’une cigarette ou d’un joint sur lequel pouffer quelques tafs, il titubait tellement que je lui ai proposé de s’asseoir sur une chaise avant de rentrer chez lui. Il a souri bêtement, il m’a pris dans ses bras et a posé sur ma joue un baiser cidré, sous le regard goguenard des autres. Zayir m’aime bien. Et alcoolisé comme il l’est, il n’a plus les barrières pour retenir cet amour. Je l’ai toujours connu. Zayir est un peu plus âgé que moi. C’était quelqu’un de très turbulent quand il était plus jeune. Je peux dire sans me tromper qu’il a pratiquement tout fait, goûté à toutes les drogues, baisé tout ce qu’il y avait à baiser, femmes, grands mères, hommes, autres. Aujourd’hui, c’est un homme détruit. A jeun, quand je le vois marcher dans la rue, droit, lourd, amorphe, il ressemble à un rectangle lobotomisé. Bourré, il est un peu plus vivant. A peine.

 

Sur la table, pas de cartes dangereuses pour moi. Les autres ne se doutent de rien. Le poker est une sorte de métaphore de la vie, et du monde des affaires. On ne joue pas avec les cartes que l’on a, mais avec celles qu’il faut faire croire que l’on a. C’est seulement lorsque l’on va au bout des choses que la valeur des cartes dictent sa loi. Avant, tout n’est que manipulation. C’est distrayant.

Je sais que Aïssa n’a rien dans ses cartes. Son défaut, c’est qu’il aime trop bluffer, et c’est trop visible quand il le fait. Moho et Rachid se sont couchés depuis longtemps. Ils blaguent et font les cons. Tous les trois, ils vont partir travailler en Australie. Ils ont leur visa. Ils partent en décembre, en plein été. Je les envie un peu. Je serais bien parti avec eux si je n’avais pas un rêve à finir. Ils sont encore jeunes, eux ils partent parce que c’est normal. Moi, si je partais, ce serait pour m’échapper de moi-même. C’est une très mauvaise excuse.

 

Salif met 200. J’attendais que ça. Aïssa se couche. Je fais le gars pris au dépourvu, un peu surpris, et j’essaie de transmettre dans mon regard le fait que je ne suis pas dupe de l’opération. Un regard de défi qui dit : « Toi, tu veux juste voler les blindes ». C’est très difficile à jouer, tout ça en même temps, et je pense que je le joue mal. Mais Salif n’en est pas à ces nuances près. Je crois d’ailleurs qu’il n’a jamais fait dans la demi mesure. Je l’aime bien, Salif. C’est un esprit énergique et brouillon qui se laisse porter par la vie. Délirant et encore plus drôle quand il est ivre, il part dans tous les sens, mais il en a trouvé un autre récemment. Il a arrêté l’alcool et la fête après la vision de vidéos sur internet, « les arrivées », « reportage » où se mêle pèle mêle les preuves scientifiques que le Coran a été écrit par Dieu, l’existence des extra terrestres, l’explication d’un complot siono-maçonique, les manipulations du marketing et des politiques sur les masses, etc. Son monde s’est fendu en deux et un autre s’est ouvert devant lui. Depuis, il surine tout le monde pour qu’on regarde, mais on lui dit qu’on a pas envie de rentrer dans sa secte. Il est un peu perdu je crois. On l’est tous un peu.

 

Aux moments d’apathie de David, à coté de moi, succèdent sans transition des sursauts de fièvres intellectuelles qui nous font sursauter. Il commence toujours ses questions par « Désolé Momo si je te saoule... ». Depuis quelque temps, il me questionne abondamment sur l’Islam et le Prophète Mohammed. Il a trouvé en moi apparemment un interlocuteur privilégié et digne de foi. Son objet de réflexion obsessionnelle, c’est comment des hommes deviennent  des Saints. Par où et par quoi sont-ils passés. Comment ont-ils atteint la sagesse ultime, le nirvana. Sylvain est chrétien, bouddhiste, taoïste. Parler avec lui est enrichissant, car il est d’une culture phénoménale. Il récite des citations du Nouveau testament, du Coran, du Tao, cite Confucius, Lao Tseu, Bouddha, Luc, Marc, Jésus, Aristote, des hadiths de Mohammed. Il hausse la voix, entre dans des démonstrations, bégaie d’exaltation, prend à témoins. Puis, lorsque je réponds à sa dernière question, il retombe dans sa réflexion profonde, les yeux baissés, le visage tourné vers le sol, comme en léthargie, en interrompant ses silences par de bas « putain, nique sa mère… »

Je me trouve substantiellement taré mais une chose est sûre, je n’aimerais pas être dans la tête de David. Donner la même importance à chaque information. Analyser les données sans recul, sans nuances. Prendre tout en compte, avec la même égalité, et analyser tout ça avec ce cerveau d’ingénieur, sans rien laisser passer, aucune contradiction, rien, alors qu’il y en a des milliers. Tout doit s’emboîter, correspondre. A cette vérité ultime. Puis. Quand ça ne correspond plus. Sa fièvre. Le reprend. Alors il me repose. D’autres questions.

David a fait plusieurs mois d’hôpital psychiatrique. Il en est sorti il y a un an, mais après une courte période de calme, il redevient toujours ce qu’il pense être, un Prophète en devenir. Il se renseigne juste avant.

 

Je mets 400. Redouane se couche, logiquement. Il sait que j’ai du lourd et que je bluffe rarement. Très intelligent Redouane. Je surenchérit à la mise de Salif pour le tester, voir s’il a au moins une paire. Il réfléchit. Il en a une au moins, en effet. La plus grande carte sur la table, c’est le valet de coeur. Tarik, lui, ne réfléchit pas. Il met tapis. Ça ne m’inquiète pas. Malheureusement pour lui, Tarik est un joueur invétéré. C’est compulsif chez lui. Il passe ses journées au PMU, ses nuits aux cercles de poker, où il perd à chaque fois des centaines d’euros. Il ne sait pas gérer ses pulsions. Il pourrait mettre tapis sur une paire de deux. Tarik… Un ami d’enfance… On a le même âge. Il doit juste avoir quelques jours de plus que moi. On jouait à l’armée, à la chasse à l’homme. Puis nos chemins se sont séparés. Cambriolages, vols, arnaques, braquages. Puis un jour, avec deux potes, ils coincent un gars qui leur devait de l’argent. Ils veulent son téléphone, il refuse, ils le rouent de coups, s’acharnent sur lui.

Ils le tuent.

L’un des trois comparses prend toute la responsabilité sur lui. 8 ans. Homicide involontaire. Tarik en prend 4, pour complicité. A sa sortie de prison, on veut sa peau et il évite de rôder dans le quartier. Puis, les années aidant, tout se normalise. Oui, tout se normalise. Tarik est un assassin, mais il n’a pas changé depuis notre enfance. C’est un garçon fantasque dépassé par les évènements. Un petit gars nerveux qui grossit sa voix pour paraître plus dur.    

 

Salif se couche. Je mets tapis aussi. Zayir, en face de moi, a les yeux mis clos. Il se prostituait. Il a tout fait… Il se relève péniblement, titube encore. Lorsqu’il arrive à ma hauteur, il prend mon épaule et me dit « Je vais te rendre tes 5 euros, Momo… T’inquiètes pas… » Je lui dit que c’est pas nécessaire. « Nan, moi j’ai qu’une parole… ». Il sort, l’équilibre précaire. Il sonnera chez sa mère, au 6ème, qui le grondera de le voir dans cet état. Ou peut-être non. Il a déjà tout fait. Il s’écroulera dans son lit. David a les yeux baissés, toujours. Aïssa, Moho et Rachid font les cons, se vannent. C’est la génération suivante. Ils sont plus doués. Ils travaillent ou sont étudiants à l’Université. Rédouane a arrêté les joints depuis qu’il est père, ça le rend nerveux. Salif ne boit plus, mais il garde son intarissable fantaisie. Tarik, comme prévu, n’a qu’une paire de 7. En voyant ma paire de rois. Il lève les yeux au ciel et soupire « putain de sa mère... » Les autres se lâchent : « putain enfoiré, tu l’as bien camouflé ta paire de King Kong. ». Comme toujours, j’ai le triomphe modeste. « Bah un coup de chance »

 

Si seulement ça pouvait être aussi facile dans la vie. Mais la vie nous donne d’autres cartes. Je repense à Zayir, à Salif, à David, Tarik, à tous ces gens dans cette salle autours de moi. Je les aime mais je ne leur dirais jamais vraiment. Les aléas de la vie nous ont portés ailleurs, puis ici. Le courant nous a fracassé contre des rochers. Les échecs et le désoeuvrement nous ramènent toujours sur le rivage de cette salle enfumée. Ensemble, dans notre monde, on discute, on rit, on joue aux cartes… Je suis dans mon élément car je n’ai rien de plus qu’eux. Je suis aussi perdu. On a pas eu d’exemples d’en haut vers lesquels se tourner. On est entre nous. On est plein de bonne volonté. On attend.

 

Dans cette putain de vie, j’ai une paire de rois dans les mains. C’est l’écriture. Peut-être que ça me sauvera.

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris du 9 au 12 septembre 2009. 16h20.

Commentaires

Cristophe -> Merci pour ton test de commentaire :) C'est une note que j'ai oublié d'enlever et qui trainait là depuis une semaine :-p

Écrit par : Mohamed Saïd | 13/09/2009

Tu as peut-être plus qu'une paire de rois, concernant l'écriture. C'est un vrai plaisir de te lire et de découvrir que tu as repris ce blog. Tu fournis même l'éclairage.
Mais méfie-toi, car les joueurs en écriture sont nombreux. Là aussi les plus forts sont de deux sortes: ceux qui partent très tôt et accumulent un matelas de jetons qui leur permet de rater cinq, six levées; et ceux qui se couchent et attendent d'avoir du jeu, pour n'abattre que très tard.
Mais pour toujours.

Écrit par : leblase | 14/09/2009

Leblase -> Tu as beaucoup de qualités, et l'une d'elles, que je ne peux pas t'enlever, c'est d'être toujours là au bon moment. merci beaucoup l'ami.

Écrit par : Mohamed Saïd | 19/09/2009

Tu as bien jouer ton coup, paire de rois ou pas :)

Écrit par : Poker | 09/12/2009

Poker -> Merci. Mais c'est rare que je gagne avec une paire de roi dans la main...

Écrit par : Mohamed Saïd | 10/12/2009

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