Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/06/2009

Aller quelque part.

Bebel Gilberto - Simplesmente

Corniche de Tanger by night par Milamber's portfolio 

(*)

 

 

Les années reviennent comme des vagues, une à une. Ces mêmes vagues, ces souvenirs qui se répètent, avec le même souffle. Toujours plus inaudibles, à chaque fois... Des grains de moments. Des grains, oui... Ce sont ces secondes, ces instants, ces années, ces jeunes années où j'apprenais Tanger. Où je m'étonnais, jubilant intérieurement d'une différence si vaste entre mon monde et celui-là. Ce monde où je m'évadais. Où mon coeur se vidait, parfois, pour pouvoir regarder l'inregardable. Tanger, film passionnant. Des pauvres, des gosses à la rue, des jeunes à la ramasse, des policiers corrompus, des arnaqueurs en binôme, des putes fatiguées, des beznassas tocards, des hommes verreux, des hommes verrues... La richesse propre, mêlée de la misère crasseuse. Des murs blancs avec des graffitis dessus. Des angles bleus. Des gens pissant. J'étais là. Je regardais. Dans ce monde où les cordes du destin sont cassées par la nécessité. Où la nécessité fait prendre des chemins que même notre désespoir ignorait. Je regardais. Et je racontais... J'écrivais des histoires avec des bris de verre. Se couper la mémoire. Je regardais tous ces visages. Cet endroit. ça me rappelais toujours le "On doit tous aller quelque part, n'est-ce pas?", que Dostoievski avait placé dans la bouche d'un ivrogne d'un de ses romans. On doit tous aller quelque part, oui... Un homme que j'avais laissé à sa misère l'année dernière, y est encore plus cette année. Un gars du quartier que j'ai laissé à la prison de Tétouan, y est encore cette année. Un oncle a les cheveux plus blancs que l'année dernière. Et moi... Toujours plus écrasé... J'y pensais peu. Le moins possible, du moins. Mais le fait de ne pas y penser n'empèche pas les hommes et les femmes "d'aller quelque part", et de s'y enfoncer chaque année un peu plus. Et de les retrouver érodés. cassés. Voilà.

 

Il est minuit passé. Du haut de la terrasse, je regarde la Corniche. Une animation encore fébrile. Des voitures qui passent. Des policiers qui marchent. Des gens. Des fonds de musique qui sortent des cafés, des bars. Les lumières se perpétuent le long de l'avenue. De grands projecteurs éclairent la plage en d'ellipses pâles. Ces deux femmes qui mangent une glace à quelques tables de là, iront sans doute sucer autre chose dans la nuit. La nuit tangéroise est crasseuse, sale et pathétique. Je regarde la Corniche et ces lumières hésitantes, maladroites. A cet instant, je regrette. Je regrette d'avoir su tout ça. D'avoir vu tout ça, et de l'avoir fait, parfois. Au fond, j'avais pas besoin d'en savoir plus. J'aurais aimé garder cette image quer j'avais, avant. Tanger, le détroit. La lumière iréelle qui prend les murs à certaines heures. Le vent. La vue sur la mer. J'aurais aimé réserver cette surprise pour plus tard.

En fait, je crois, je regrette de ne pas découvrir cette ville chaque année, avec le même émerveillement. Au contraire. Chaque année, le poids du sable recouvre l'ancien. Et ma mémoire devient de plus en plus lourde, comme mon coeur... J'ai toujours dit que la beauté d'un paysage émane plus de celui qui le contemple que du paysage en lui-même. Je suis fatigué.

 

Mohamed Saïd, fait à Tanger le 19 juin 2009, à 00h35

Commentaires

Peut-être vois-tu Tanger autrement après une bonne nuit de sommeil ?

Écrit par : Cristophe | 19/06/2009

Cristophe -> Oui, je pense surtout que je vois les choses selon le prisme de mes humeurs, ce qui m'amène à faire quelques injustices à des villes comme Tanger, ou Marrakech :)

Écrit par : Mohamed Saïd | 23/06/2009

Les commentaires sont fermés.