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05/04/2009

Ligoté, avec vue sur la mer (2/2)

Les deux chiens, des bergers allemands, vinrent immédiatement à ma rencontre, en aboyant furieusement vers moi, en se tenant à distance. Les deux bergers s'approchèrent également. Ils étaient en sueur, rouge de l'effort et de l'affront, à la main, leur fronde.

-Bouges plus fils de pute ou je te fracasse ton crâne!

Ils m'empoignèrent:

-Viens là, enculé! Tu croyais pouvoir semer des montagnards dans leurs montagnes, hein?

-C'est qu'il nous a fait courir le fils de pute! Allez, viens là!

 Ils me trainèrent sur la remontée, me serrant chacun un bras. Nous revinmes à l'endroit que nous avions quitté, en haut, sur cet espace assez plane de la montagne où le troupeau épars des moutons broutaient les arbustes. Il s'arrêtèrent. Le barbu sortit une corde de son sac, tandis que le grand maigre s'éloigna un moment pour crier aux autres bergers plus haut qu'ils m'avaient attrapés. La haut, ils faisaient comme des points mouvants sur les flancs crépus de la montagne, des points que je ne percevais pas mais dont j'entendais les réponses. 

-Tu sais que tu aurais pu nous échapper si tu avais pris le bon chemin! T'es un montagnard, y a pas de doutes. Un gars de la ville n'aurait pas couru aussi vite sur ces rochers...

Je restai hébété. Jusqu'au moment de ma fuite, mon cerveau m'avait toujours proposé deux ou trois solutions alternatives. Cette fois, il ne proposait plus rien. Alors je ne pensais à rien. Je subissais. Assis sur une pierre. Les fibres de la corde se resserrer sur les mains derrière mon dos. Se resserrer jusqu'à plaquer l'os de mon poignet. Sentir la corde, lourde, dure, attrapper mes deux pieds, puis les approcher l'un de l'autre, jusqu'à les serrer l'un à l'autre, jusqu'à les comprimer. Lorsque le barbu eut finit de serrer les liens, le grand maigre revint. Considérant mes blessures, mes paumes ensanglantées et écorchées par les chutes sur les rochers, la coupure sur ma nuque, il me tança:

-Regardes ce que tu t'es fait! Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Tout ça, tu te l'ai fait toi-même l'ami, nous, on ne t'as pas touché, et on allait pas le faire!

-Oui, tout ça est de ma faute. Ces blessures sont de ma faute, c'est pas de la vôtre...

Le syndrôme de Stockolm fonctionnait à plein régime.

-Pourquoi tu t'es enfui comme ça? Est-ce qu'on t'as frappé?

-Non, vous m'avez rien fait. C'est de ma faute... Je me suis enfui... parce que j'avais peur...

-Peur de quoi? On allait pas te maltraiter!

-Tu me sors un couteau grande comme une épée... qu'est-ce que tu voulais que je pense?

-Ecoutes, intervint le barbu. Dis nous juste d'où tu viens. Dis nous le nom de ton village, et on te relâche...

Une sueur de lassitude coula de mon dos. Je savais que mon explication ne les satisfairait pas, même si elle était vraie, et je ne voulais à aucun prix donner le nom de mon village de naissance, dans le Rif, parce oui, je ne voulais pas leur permettre de me "retracer", quelque soit l'issue de cette aventure...

-Je viens de France... J'habite pas ici...

-Il se fout vraiment de notre gueule... Tu veux jouer le malin? Ok. Tu vas rester ici jusqu'à 20 heures. Et si tu tente de t'enfuir encore une fois, je te jure qu'on te défonce la gueule à coup de pierres!

Ils s'éloignèrent vers le troupeau, me laissant là.

 

 

Voilà. ça faisait presqu'une heure que j'y étais. Et on ne pense finalement pas à grand chose quand on est ligoté les mains derrière le dos, sous le soleil écrasant d'une après-midi de plomb. On regarde, hagard, le paysage rocheux alentours... On essaie en vain d'enlever ses liens, de les desserrer au moins, pour qu'ils arrêtent de ronger nos poignets. On secoue la tête pour faire voler la sueur qui coule sur nos yeux... Et surtout, on se rend compte à quel point on est rien...

Et à ce moment là, je l'étais, rien. J'étais un jeune con, mais j'aurais pu avoir le cerveau d'Einstein, être un homme d'une valeur inestimable, un homme aux multiples réseaux. Je valais la même chose que la pierre ou le buisson à coté de moi. C'est ça que nous apprenne la séquestration physique. On peut être le prochain Prix Nobel, quand on a des liens serrés derrière le dos et qu'on ne sait pas ce qui va arriver dans les heures qui suivent, on redevient un corps, un ramassis de molécules qui a autant de valeur que le buisson à coté de nous... Un truc qui sue, qui saigne, qui attend. Tous ces opposants qu'on enlevait, tout ces hommes, riches, pauvres, intelligents, stupides, haut placés, mal placés, qu'on ligotait, baillonnait, capuchait, voilà sans doute ce qu'ils se disaient à ce moment là. Je ne suis rien. Plus rien.

Devant moi, s'étendait un paysage magnifique: Tétouan, vue de très haut. La Plaine verte de Martil et sa rivière. La Mer Méditerranée, bleue pure, ses langues de sable fin, les plages de Martil, de Cabo Negro, de Marina Smir. Je détaillais les maisons carrés, les bâtiments, le mouvement des voitures, les points noirs, de couleurs, des gens, mouvants, sur les artères, dans les rues, sur les plages. C'était étrange de se retrouver dans cette situation là. Etre seul au monde, avec la vue sur ce paysage. En bas, des gens vaquaient à leurs occupations. Des gens marchaient dans les rues, faisaient la sieste dans leur maison, se prélassaient dans des cafés. Des gens cherchaient leur pain quotidien, ou profitaient de l'été. Les voitures roulaient. Aux plages, des gens nageaient, s'apergeaient d'eau en rigolant, nageaient, faisaient du pédalo, bronzaient sur leur serviette, draguaient, regardaient avidement les filles en maillot de bains, bandaient. Devant moi, la normalité. L'endroit, partout en bas, où j'aurais dû être, si j'étais quelqu'un de normal. Si j'étais quelqu'un de sain d'esprit. Etre ici, c'était chercher, dans une inconscience romantique et butée, quelque chose de différent, de "contre" cette normalité là, banale, habituelle. C'était un acte de défiance et de mépris de ma part, pour tous ces gens en bas. Et de la même manière, mon ascension n'avait pas de sens pour ces gens, en bas. C'était un non-sens. Quelque chose d'inutilement stupide, et sans doute avaient-t-il raison. Il n'y a pas de sentiers aménagés, de belvédères ou d'aménagements touristiques dans ces montagnes, comme en Europe, malgré leur beauté hypnotique. Pour la simple raison que ces montagnes ont encore gardé leur fonction: celle d'être un territoire agricole. Un territoire habité. Un territoire, dans le sens premier du terme: avec son utiilisation, ses enjeux, ses luttes pour le marquer. En France, que ce soit dans les Alpes, les Pyrennées ou les autres chaînes montagneuses, voire même au sud du Maroc, il a fallu que ces territoires se dépeuplent fortement et perdent ainsi leur fonction première, agricole, pour que le tourisme de montagne puisse se développer sans interférer avec les activités des populations restantes. Dans ces montagnes, et je l'apprenais à mes dépends, il n'en était rien. Il y avait des dizaines, des centaines de chèvres, de moutons et donc, un capital, une richesse, à défendre, contre les voleurs, les intrus. Ces montagnes étaient alors une sorte de chambre forte que j'avais forcé par mon inconscience, une banque où je m'étais introduit par effraction. Cette explication, je ne pu la concevoir qu'après coup. Sur le moment, assis sur cette pierre, assoiffé, terassé par la fatigue, je ne faisais que subir la chaleur. Abruti par cette chaleur. J'étais ligoté, avec vue sur la mer. Vue sur la vie. Une vie qui prenait tout son sens, parce que j'en étais exclu...

 

 

Après une heure, le barbu vint vers moi. J'avais soif. Il me donna à boire de sa bouteille. Il commença à défaire les liens. La libération de la pression des cordes lourdes et dures me fit un bien immense. L'air froid passa sur mes poignets mouillés.

-Allé, on te laisse partir!

Je le regardais. Depuis longtemps, l'attente passive et neutre avait remplacé la peur et l'angoisse. Les liens desserrés, ce fut tout d'un coup la honte, et une colère sourde. Dans cet accès de sentiments mêlés, je lui dit:

-Non, je ne pars pas. Je reste avec vous jusqu'à 20 heures, on va voir la fameuse police où vous vouliez m'emmener, et on va voir si je suis un voleur de bétail.

Un sourire goguenard passa sur ses lèvres:

-Allé, puisqu'on te dit que tu peux partir.

-Où est mon téléphone?

le grand maigre était là aussi.

-On le garde, comme gage. Viens dimanche à Bab el Okla, je te le rendrais la-bas.

-Prend moi pour un con.

-Viens dimanche, à 8 heures.

ça ne les enchantait pas de ramener un homme ensanglanté au moqadem de Zarkat. Cette idée ne m'enchantait pas non plus. Je n'avais qu'une seule idée, partir. Fuir ce lieu, l'oublier. Alors je suis parti.

 

J'ai rejoins la civilisation et la ville après deux heures de marche, les mains et les bras en sang, les vêtements déchirés. On me regardait passer comme un fou. Depuis cette histoire, à l'été 2003, je garde un goût amer lorsque je regarde les montagnes de Tétouan. Je suis pris par un sentiment de honte lorsque je scrute le pic en haut duquel j'ai été ligoté. Ce pic, visible depuis toute la ville. Je crois dire que ça a bloqué mon goût pour l'aventure. Du moins, ça m'a rendu raisonnable, ce que je déteste être. Je remercie Dieu pourtant, car mon aventure aurait pu être bien pire. J'aurais pu être violé, blessé. Je m'en suis sorti à bon compte.

L'idée de me venger m'a tenaillé durant toute cette année. J'aurais pu. Des cousins connaissaient la région, avaient des connaissances dans ce coin là, et on connaissait même l'identité des bergers, qui venaient d'ailleurs quelque fois en ville et qui connaissaient un épicier, juste à coté de celui d'un membre de ma famille. On aurait pu les coincer. Mais ça aurait servi à quoi, à part attiser la violence? C'était ma stupidité et mon inconscience qui m'avait amené là.

 

Même si je sens toujours quelque chose peser sur mon coeur quand je regarde la montagne, je sais que j'y retournerais un jour. Au moins pour effacer ce sentiment de malaise et le remplacer par quelque chose de beau. Car ma stupidité et mon inconscience ne m'ont pas tout à fait quitté. De là haut, à l'aube rouge, on voit Gibraltar et les montagnes d'Estepona, en Espagne, qui barrent haut l'horizon. On voit des choses à la beauté minérale. Et on sent seul, libre, et en paix. Je veux retrouver cette paix.

Je veux recouvrer ma liberté.

 

 

Mohamed Saïd, Paris, commencé en novembre 2005, terminé en avril 2009.

 

Tetouan Mountains par josiehen 

(*)

Commentaires

Bonjour,
C'est vrai que ces montagnes sont attirantes et les paysages que l'on doit y avoir sûrement superbes.
J'aimerais pouvoir les parcourir lorsque je serai définitivement à Tétouan, voir même y emmener nos futurs hôtes... Maintenant la narration de votre aventure me laisse un peu perplexe.

Écrit par : Dar Rehla | 14/07/2009

Dar Rehla -> Tout d'abord, je te souhaite un bon déménagement à Tétouan. Très bon choix, quoiqu'en disent beaucoup :)
Pour ce qui est de ma mésaventure, c'est vrai que pour un amoureux de la randonnée comme moi, les montagnes en face de Tétouan offrent un terrain fabuleux. Les vues y sont très belles, et les crètes calcaires et ses falaises abruptes ne font qu'ajouter à ce sentiment d'absolu. Mais je t'avoue que depuis ce qui m'est arrivé, je n'y suis pas retourné. Pas à pied en tout cas. Mais il y a une route qui mène tout au sommet de ces montagnes, vers la base des antennes télés et radios que l'on peut voir au sommet de la plus haute montagne, depuis la médina. On a une vue à 360° sur Tétouan et sa région, la route de Chefchaouen et la route de Oued Laou. Là encore, la route est difficile et très pentue. Il faut un 4/4 ou une voiture qui ne chauffe pas, mais ça vaut le détour. Vraiment :)

Écrit par : mohamed Saïd | 17/08/2009

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